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Full text of "Œuvres complètes de Shakspeare"

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7- 


m 


/3 


CEtrVRES  COMPLETES 


SHAKSPEARE 


IV 


rARlS.-^  tllPRIMK    CHEZ  BONAVBNTDRE  ET  DUCBSSOIS 
55,   QUAI   DES   AU6USTINS. 


OEUVRES  COMPLÈTES 


DE 


SHAKSPEARE 


TRADUCTION 


M.  GUIZOT 


NOUVELLE    EDITION    ENTIEREMENT    REVUE 

AVEC    UNE    ÉTUDE    SUR    SHAKSPEARE 
DBiS    NOTICES    SUR    CHAQUE    PIECE    ET     DES    NOTES 


IV 

Mesure  pour  Mesure 

Otbello  ou  le  More  de  Venise.  ~  Comme  il  vous  plaira. 

Le  Qonte  d'hiver.  — Trollus  et  Gressida. 


PARIS 

A    LA    LIBEAIEIB    AQADAmIQUB 

DIDIER  ET  C%  LIBRAIRES-ÉDITEURS, 

35,     QUAI  DES  GRANDS' AU  OUSTINS 

1861 

Tons  droits  réservés. 


MESURE  POUR  MESURE 

COMÉDIE 


NOTICE 
SUR  MESURE  POUR  MESURE 


Celte  pièce  démontre  que  le  génie  créateur  de  Shakspeare  pou-  - 
vait  féconder  le  germe  le  plus  stérile.  Une  ancienne  pièce  drama- 
tique, d'un  certain  Georges  Whestone,  intitulée  Promas  et  Cassati' 
drUj  composition  pitoyable,  est  devenue  une  die  ses  meilleures 
comédies.  Peut-être  n'a-l-il  même  pas  fait  Thonneur  à  Whestone 
de  profiter  de  son  travail  ;  car  une  nouvelle  de  Geraldi  Cinthio 
contient  à  peu  près  tous  les  événements  de  Mesure  pour  mesure 
et  Shakspeare  n'avait  besoin  que  d'une  idée  première  pour  con- 
struire sa  fable  et  la  mettre  en  action.  Dans  la  nouvelle  de  Cinthio, 
et  dans  la  pièce  de  Whestone,  le  juge  prévaricateur  vient  à  bout  de 
ses  desseins  sur  la  sœur  qui  demande  la  grâce  de  son  frère.  Con- 
damné par  le  prince  à  être  puni  de  mort,  après  avoir  épousé  la  jeune 
fille  qu'il  a  outragée,  il  obtient  sa  grâce  par  les  prières  de  celle  qui 
oublie  sa  vengeance  des  que  le  coupable  est  devenu  son  époux. 

L'épisode  de  Marianne  a  été  heureusement  inventé  par  Shaks- 
peare pour  mieux  récompenser  la  chaste  Isabelle.  Un  critique  mp- 
derne  ne  voit  qu'une  froide  vertu  dans  la  conduite  de  cette  jeune 
novice  :  il  Teût  préférée  plus  touchée  du  sort  de  son  frère,  et  prêle 
à  faire  le  sacrifice  d'elle  même.  La  scène  touchante  où  Isabelle  im- 
plore Angelo,  son  hésitation  quand  il  s'agit  de  sauver  son  frère  aux 
dépens  de  son  honneur  suffisent  pour  l'absoudre  du  reproche  d'in- 
différence. 11  ne  faut  pas  oublier  qu'élevée  dans  un  cloître  elle  doit 
avoir  horreur  de  tout  ce  qui  pouvait  souiller  son  corps  qu'elle  est 
accoutumée  à  considérer  comme  un  vase  d'élection  ;  d'ailleurs  une 
vertu  absolue  a  aussi  sa  noblesse,  et  si  elle  est  moins  dramatique 


A  NOTICE  SUR  MESURE  POUH  MESURE. 

que  la  passion,  elle  amène  ici  celle  srène  si  vraie  où  Claudio,  après 
avoir  écoulé  avec  résignation  le  sermon  du  moine  et  se  croyanl  dé- 
taché de  la  vie,  retrouve,  à  la  moindre  lueur  d'espoir,  cet  inslinc 
inséparable  de  Thumanité  qui  nous  fait  embrasser  avec  ardeur  tout 
ce  qui  peut  reculer  Tinstant  de  la  mort.  Par  quel  heureux  con- 
traste Shakspeare  a  placé  à  côté  de  Claudio  ce  Bernardino^  abruti 
par  rinlempérance,  auquel  même  il  ne  reste  plus  cet  instinct  con- 
servateur de  Texistence  ! 

Le  prince,  qui  veut  être  la  Providence  mystérieuse  de  ses  sujets, 
est  uu  de  ces  rôles  qui  produisent  toujours  de  Teffet  au  théâtre.  Il 
soutient  avec  un  art  infini  son  déguisement,  et  il  est  remarquable 
que  Shakspeare,  poète  d'une  cour  protestante,  ait  prêté  tant  de 
noblesse  et  de  dignité  au  costume  monastique.  C*est  une  remarque 
qui  n'a  pas  échappé  à  Schlegol  au  sujet  du  vénérable  religieux  que 
nous  avons  déjk  vu  dans  la  comédie  de  Beaucoup  de  bruit  pour  rien. 
Mais  le  philosophe  se  trabil  sous  le  capuchon  qui  le  cache  dans 
Texhorlation  sur  la  vie  et  le  néant  adressée  par  le  duc  à  Claudio. 
Cette  tirade  contient  quelques  boutades  de  misanthropie  qui  ont 
sans  doute  été  mises  à  profit  par  Tauteur  des  Nuits. 

En  général,  le  défaut  de  celle  pièce  esl  de  ne  pas  exciter  de  sym- 
pathie bien  vive  pour  aucun  des  personnages.  Les  caractères  odieux 
n*ont  pas  une  couleur  très-prononcée,  quand  on  les  compare  à  tant 
d'autres  créations  profondes  de  Shakspeare.  Mais  Tintri^ue  occupe 
constamment  la  curiosité,  on  doit  y  admirer  une  foule  de  pensées 
poétiquement  exprimées,  et  plusieurs  scènes  excellentes.  L'unité 
d'action  et  de  li''u  y  est  assez  bien  conservée. 

Mesure  pour  mesure ^  selon  Malono,  fui  composée  en  160s3. 


MESURE  POUR  MESURE 


COMEDIE 


PERSONNAGES 


VINCENTIO,  duc  de  Vienne. 

ANGELO  ,  ministre  d'Etat  en  l'ab- 
sence du  duc. 

ESCALUS,  vieux  seigneur,  collègue 
d'Angelodans  l'administration. 

CLAUDIO,  jeune  seigneur- 

LUCIO ,  jrune  homme  étourdi  et  li- 
bertin. 

DEUX  GENTILSHOMMES. 

YARRIUS  1,  courtisan  de  la  suite  du 
duc. 

LE  PREVOT  DK  LA  PRISON. 

PIERRE    i  l'c^igi^ux  franciscains. 
UN  JUGE. 


LE  COUDE», officier  de  police. 

L'ECUME  »,  jeune  fou. 

UN  PAYSAN  BOUFFON, domestique 
de  madame  Overdone. 

ABHORSON.  bourreau. 

BERNARDINO,    prisonnier  débau- 
ché. 

ISABELLE,  sœur  de  Clnudio. 

MARIANNE,  fiancée  à  Anf;elo. 

JULIETTE,  maîtresse  de  Claudio. 

FRANCESCA.  religieuse. 

MADAME  OVERDONE,    entremet- 
teuse. 

Des  Seigneurs,   des  Gentilshommes  , 
des  Gardes,  des  Officiera,  etc. 


La  scène  est  à  Vienne. 


ACTE   PREMIER 


SCÈNE  I 

Appartement  du  palais  du  duc. 
LE  DUC,  ESCALUS,  SEIGNEURS  et  suite. 

LE  DUC. — ^Escalus! 

ESCALUS. — Seigneur  ! 

Ile  duc — Vouloir  vous  expliquer  les  principes  de  Tad- 
ministration  paraîtrait  en  moi  une  afTectation  vaine  et 
discours  inutiles,  puisque  je  sais  que  vos  propres  con- 
naissances dans  Tart  de  gouverner  surpassent  tous  les 


1  Varrius  pouvait  être  omis,  on  lui  adresse  bien  la  parole,  mais 
c'est  un  personnage  muet. 
-  Elbow. 
3  Frolh. 


6  MESURÉ    POUR    MESURE. 

conseils  et  les  instructions  que  pourrait  vous  donner 
mon  expérience.  Il  ne  me  reste  donc  qu'un  mot  à  vous 
dire  :  votre  capacité  égalant  votre  vertu,  laissez-les  agir 
ensemble  et  de  concert*.  Le  caractère  de  notre  popula- 
tion, les  lois  de  notre  cité,  les  formes  de  la  justice  sont 
des  matières  que  vous  possédez  à  fond*  autant  qu'aucun 
homme  instruit  par  Tart  et  la  pratique  que  nous  nous 
rappelions.  Voilà  notre  commission,  dont  nous  ne  vou- 
drions pas  vo\is  voir  vous  écarter. — (^4  un  domestique,) 
Allez  dire  à  Angelo  de  se  rendre  ici. — Quelle  opinion 
avez-vous  de  sa  capacité  pour  nous  remplacer?  Car  vous 
savez  que  nous  Tavons  choisi  avec  un  soin  particulier 
pour  nous  représenter  dans  notre  absence,  que  nous 
l'avons  armé  de  toute  la  puissance  de  notre  autorité,  re- 
vêtu de  tout  Tempire  de  notre  amour,  et  que  nous  lui 
avons  transrais  enfin  par  sa  commission  tous  les  organes 
de  notre  pouvoir.  Qu'en  pensez- vous? 

ESGALUs. — S'il  est  dans  Vienne  un  homme  digne  d'être 
revêtu  d'un  si  grand  honneur,  et  de  si  hautes  fonctions , 
c'est  le  seigneur  Angelo. 

(Entre  Angelo.) 

LE  DUC. — Le  voilà  qui  vient. 

ANGELO.  —  Toujours  soumis  aux  volontés  de  Votre 
Altesse,  je  viens  savoir  vos  ordres. 

LE  DUC.-»— Angelo,  votre  vie  présente  un  certain  carac- 
tère où  Tceil  observateur  peut  lire  à  fond  toute  votre 
histoire.  Votre  personne  et  vos  talents  ne  sont  pas  telle- 
ment votre  propriété  que  vous  puissiez  vous  consacrer 
entièrement  à  vos  vertus,  et  les  consacrer  à  votre  avan- 
tage personnel.  Le  ciel  se  sert  de  nous  comme  nous  nous 
servons  des  torches  ;  ce  n'est  pas  pour  elles-mêmes  que 
nous  les  allumons  ;  et  si  nos  vertus  restaient  ensevelies 
dans  notre  sein,  ce  serait  comme  si  nous  ne  les  avions 
pas.  La  nature  ne  forme  les  âmes  grandes  que  pour  de 
grands  desseins;  jamais  elle  ne  communique  une  par-' 
celle  de  ses  dons  que  comme  une  déesse  intéressée  qui 

*  Les  commentateurs  ont  trouvé  ici  une  lacune  qu'ils  n'ont 
pu  remplir. 


ACTE  I,    SCENE  1.  7 

retient  pour  elle  Thonneur  d'un  créancier,  en  exigeant 
l'intérêt  et  la  reconnaissance.  Mais  j'adresse  mes  réflexions 
à  un  homme  qui  peut  trouver  en  lui-même  toutes  les 
instructions  que  ma  place  m'obligerait  de  lui  donner. 
Tenez  donc,,Angelo.  Pendant  notre  absence,  soyez  en 
tout  comme  nous-rtiême.  La  vie  et  la  mort  dans  Vienne 
reposent  sur  vos  lèvres  et  dans  votre  cœur.-  Le  respec- 
table ïscalus,  quoique  le  premier  nommé,  est  votre 
subordonné.  Prenez  votre  commission, 

ANfiELo.—  Mon  noble  duc,  attendez  que  le  métal  dont  je 
suis  fait  ait  subi  une  plus  longue  épreuve  avant  d'y 
imprimer  une  si  noble  et  si  auguste  image. 

LE  DUC. — Ne  cherchez  point  de  prétextes  :  ce  n*est 
qu'après  un  choix  bien  mûr  et  bien  réfléchi  que  nous 
vous  avons  nommé  :  ainsi,  acceptez  les  honneurs  que  je 
vous  confère.  Les  motils  qui  pressent  notre  départ  sont 
si  impérieux  qu'ils  se  placent  au-dessus  de  toute  autre 
considération,  et  ne  me  laissent  pas  le  temps  de  parler 
sur  des  objets  importants.  Nous  vous  écrirons,  suivant 
Toccasion  et  nos  affaires,  comment  nous  nous  trouve- 
rons ;  et  nous  comptons  bien  être  au  courant  de  ce  qui 
vous  arrivera  ici.  Adieu;  je  vous  laisse  tous  deux  avec 
confiance  au  soin  de  remplir  les  devoirs  de  vos  fonctions. 

ANGELO. — Mais  du  moins,  accordez-nous,  seigneur,  la 
permission  de  vous  accompagner  jusqu'à  une  certaine 
distance. 

LE  DUC  — Je  suis  trop  pressé  pour  vous  le  permettre; 
et,  sur  mon  honneur,  vous  n'avez  pas  besoin  d'avoir  de 
scrupule  :  ma  puissance  est  la  mesure  de  la  vôtre  ;  vous 
pouvez  renforcer  ou  adoucir  la  rigueur  des  lois,  selon 
que  votre  conscience  le  trouvera  bon.  Donnez-moi  la 
main.  Je  veux  partir  secrètement  :  j*aime  mon  peuple; 
mais  je  n'aime  i>as  à  me  donner  en  spectacle  à  ses  yeux. 
Quoique  ses  applaudissements  soient  flatteurs,  je  n'ai 
point  de  goût  pour  le  bruit  et  lessaluts  retentissants  de  la 
multitude  ;  et  je  ne  crois  pas  que  le  prince  qui  les  re- 
cherche agisse  avec  prudence  et...  Encore  une  fois, 
adieu. 

ANGELO. — Que  le  ciel  assure  l'exécution  de  vos  desseins  ! 


8  MESURE    POUR    MESURE. 

ESCALUs. — Qu'il  conduise  vos  pas,  et  vous  ramène  heu- 
reux ! 
LE  DUC. — Je  vous  remercie,  adieu. 

.   "  (Le  duc  sort.) 

ESCALUS,  à  Angelo, — Je  vous  prie,  monsieur,  de  m*ac- 
corder  une  heure  de  libre  entretien  avec  vous  ;'il  m'im- 
porte beaucoup  d'approfondir  tous  les  devoirs  de  ma 
place  :  j'ai  reçu  des  pouvoirs ,  mais  je  ne  suis  pas  encore 
bien  au  fait  de  leur  étendue  et  de  leur  nature. 

ANGELO. — Je  suis  daus  le  même  cas. — Retirons-nous 
ensemble,  et  nous  ne  tarderons  pas  à  nous  satisfaire  sur 
ce  point. 

ESCALUs. — J'accompagne  Votre  Seigneurie. 

(Ils. sortent.) 

SCÈNE  II 

Une  rue  de  Vienne. 
LUCIO  BT  DEUX  GENTILSHOMMES. 

Lucio. — Si  notre  duc  et  les  autres  ducs  n'entrent  pas 
eu  accommodement  avec  le  roi  de  Hongrie,  eh  bien 
alors  !  tous  les  ducs  vont  tomber  sur  le  roi. 

PREMIER  GENTILHOMME.— Le  cicl  veuillo  uous  accordor 
la  paix,  mais  non  pas  celle  du  roi  de  Hongrie  \ 

SECOND   GENTILHOMME. — AmOU  ! 

LUCIO.— Vous  imitez  là  ce  dévot  pirate  qui  se  mit  en 
mer  avec  les  dix  commandements,  mais  qui  en  effaça  imi 
de  la  table. 

SECOND  GENTILHOMME.— Tw  ue  vokras  poiiit  ? 

LUGio. — Oui  :  il  effaça  celui-là. 

PREMIER  GENTILHOMME. — Aussi  était-cé  là  uu  Comman- 
dement qui  commandait  au  capitaine  et  à  ses  compa- 
gnons de  renoncer  à  leurs  fonctions  :  car  ils  ne  s'embar- 
quaient que  pour  voler.  Il  n'y  a  pas  parmi  nous  tous  un 
soldat  qui,  dans  Taction  de  grâces  avant  le  repas,  goûte 
beaucoup  la  prière  qui  demandp  la  paix. 

SECOND  GENTILHOMME.— Jamais  je  n'ai  entendu  aucun 
soldat  la  désapprouver. 


ACTE   1,    SCÈNE  IL  9 

Lucio. — ^Je  vous  crois;  car  vous  ne  vous  êtes  jamais 
trouvé,  je  pense,  là  où  on  disait  les  grâces. 

SECOND  GENTILHOMME. — Nou,  dites- VOUS  ?  au  uioins  une 
douzaine  de  fois. 

PREMIER   GENTILHOMME. — Quoi  doUC?  OU  VOrS? 

LUCIO. — Dans  tous  les  rhythmes  et.  dans  toutes  les 
langues? 

^PREMIER   GENTILHOMME. — Je  lo  pCUSO  ,  Ot  daUS  tOUtCS  ICS 

religions  ? 

.  LUCIO. — Oui.  Pourquoi  pas?  Les  grâces  sont  les  grâces 
en  dépit  de  toute  controverse  ;  par  exemple,  vous  êtes  un 
mauvais  sujet  en  dépit  de  toute  grâce. 

PREMIER  GENTILHOMME. — Daus  cc  cas  il  n'y  a  eu  qu'un 
coup  de  ciseaux  entre  nous. 

LUCIO. — Je  l'accorde,  comme  entie  le  velours  et  la 
lisière  ;  vous  êtes  la  lisière. 

PREMIER  GENTILHOMME. — Et  VOUS  Ic  vclours  ;  uu  excel- 
lent velours,  une  pièce  de  première  qualité.  J'aimerais 
autant  servir  de  lisière  à  une  serge  anglaise,  que  d'être 
râpé  comme  vous  l'êtes  pour  un  velours  français  \  Est-ce 
que  je  parle  sensiblement  maintenan  l  ? 

LUCIO. — Je  crois  que  oui;  et  vous  sentez  péniblement 
vos  discours.  J'apprendrai  d'après  vos  aveux  à  boire  à 
votre  santé;  mais  ma  vie  durant  j'oublierai  de  .boire 
après  vous. 

PREMIER  GENTILHOMME. — Jo  crois  quo  je  me  suis  fait 
tort,  n'est-ce  pas? 

SECOND  GENTILHOMME. — Certainement,  que  tu  sois  pincé 
ou  non. 

LUCIO-.— Ah  !  voilà,  voilà  madame  la  Douceur  qui  vient.  . 
J'ai  achelé  chez  elle  des  maladies  jusqu'à  la  somme  de. . . . 

SECOND  GENTILHOMME. — Combien,  je  vous  prie? 

PREMIER   GENTILHOMME. — DevilieZ . 

SECOND  GENTILHOMME.  —  Jusqu'à   trois  mille  dollars 
par  an. 

'  Équivoque  entre  le  moi  pil'd,  terme  qui  désigne  la  qualité  du 
velours,  et  pill'd,  qui  signifie  épilé,  chauve, 

-  Dollars  et  dolours,  équivoque  qui  revient  souvent  dans  Shak- 
speare. 


10  MESURE    POUR    MESURE. 

PREMIER   GENTILHOMME. — Et  pluS. 

Lucio. — Une  couronne  française  de  plus*. 

PREMIER  GENTILHOMME. — Vous  me  croyez  toujours  des 
maladies  ;  mais  vous  vous  trompez  :  je  suis  sain. 

Lucio. — Ce  mot-là  ne  veut  pas  dire  être  en  santé  pour 
vous  ;  mais  vous  êtes  sain  cqmme  un  tronc  d'arbre  creux, 
vos  os  sont  creux.  L'impiété  a  fait  de  vous  sa  proie. 

(Entre  madame  Overdone.)  ' 

PREMIER  GENTILHOMME. — Holà!  qucllc  est  ccllo  de  vos 
hanches  qui  a  la  plus  forte  sciatique? 

MADAME  OVERDONE. — Bien,  biou,  on  vient  d'arrêter  et 
de  mettre  en  prison  quelqu'un  qui  vaut  cinq  mille 
hommes  comme  vous. 

PREMIER  GENTILHOMME. — Qui  OS t-CC,  jC  VOUS  prie? 

MADAME  OVERDONE. — Hé!  c'est  Glaudio  ,  le  seigneur 
Claudio. 

LUCIO.— Claudio  en  prison?  Cela  n'est  pas. 

MADAME  OVERDONE.— Et  moi  je  sais  que  cela  est;  je  Tai 
vu  arrêter;  je  l'ai 'vu  emmener;  et  il  y  a  bien  plus 
encore  :  c'est  que  d'ici  à  trois  jours  il  doit  avoir  la  tête 
tranchée. 

LUGio. — Mais,  après  tout  ce  badinage,  je  ne  voudrais 
pas  que  cela  fût  vrai  :  en  êtes- vous  bien  sûre  ? 
.    MADAME  OVERDONE.,— Je  n'eu  suis  que  trop  sûre;  et  cela, 
c'est  pour  avoir  donné  un  enfant  à  mademoiselle  Juliette. 

LUCIO. — Croyez-moi,  cela  pourrait  bien  être.  Il  m'avais 
promis  de  venir  me  joindre  il  y  a  deux  heures,  et  il  a 
toujours  été  exact  à  sa  parole. 

SECOND  GENTILHOMME. — D'ailleurs,  vous  savez  que  cela 
se  rapproche  assez  de  la  conversation  que  nous  avons  eue 
sur  pareil  sujet.  ^ 

PREMIER  GENTILHOMME. — Et  surtout  cola  s'accorde  avec 
riirdoimance  qu'on  a  publiée. 

LuciQ.— Partons  :  allons  savoir  la  vérité  du  fait. 

(Ils  sortent.) 

MADAME  OVERDONE,  seuh. — Aiusi,  grâco  à  la  guerre,  à  la 
sueur,  au  gibet,  à  la  misère,  je  me  trouve  sans  cha- 

'*  Il  feint  de  prendre  le  mot  couronne  de  France,  c'est-k-dire 
un  écu,  pour  la  couronne  de  Vénus. 


ACÎE   I,    SCÈNE   II.  H 

lands.  (Entre  le  bouffon.)  Eh  bien,  quelles  nouvelles? 

LE  BOUFFON. — Là-bas,  on  emmène  un  homme  en 
prison. 

MADAME  ovERDONE. — Oui  ;  et  qu'a-t-il  fait? 

LE  BOUFFON. — Une  femme. 

MADAME  OVERDONE. — Mais  quel  est  son  délit? 

LE  BOUFFON. — D*avoir  été  pêcher  des  truites  dans  la 
rivière  d'autrui. 

MADAME  OVERDONE. — ^Quoii.Y  a-t-il  unc  fille  grosse  de 
son  fait? 

LK  BOUFFON.  —  Nou  .*  mais  il  y  a  une  fille  qu'il  a 
rendue  femme.  Vous  n'avez  pas  entendu  parler  de  Tor- 
donnance  :  n'est-ce  pas? 

MADAME  OVERDONE. — Quellc  Ordonnance,  mon  ami? 

LE  BOUFFON. — Que  toulcs  les  maisons  des  faubourgs  de 
Vienne  seront  jetées  bas. 

MADAME  ovERDONE.^-Et  (J^e  deviendront  celles  de  la 
cité? 

LE  BOUFFON. — Ellcs  resteront  pour  graine  :  elles  se- 
raient tombées  aussi ,  si  un  sage  bourgeois  n'avait  plaidé 
en  leur  faveur. 

MADAME  OVERDONE. — Mais  toutes  uos  maisons  de  refuge 
dans  les  faubourgs  seront- elles  abattues? 

LE  BOUFFON. — ^Jusqu'aux  fondements,  madame. 
.   MADAME  OVERDONE. — Voilà  Vraiment  un  changement 
dans  rÉtat!  Que  deviendrai-je? 

LE  BOUFFON.— Allons,  uc  craiguez  rien;  les  bons  procu- 
reur ne  manquent  pas  de  clients.  Quoique  vous  chan- 
giez de  place,  vous  n'avez  pas  besoin  pour  cela  de  chan- 
ger d'état;  je  serai  toujours  votre  valet.  Allons,  du 
courage  ;  on  prendra  pitié  de  vous  ;  vous  qui  avez 
presque  usé  et  perdu  vos  yeux  au  service,  ou  vous  pren- 
dra en  considération. 

MADAME  OVERDONE. — Qu'avous-nous  àfairo  ici?  Thomas, 
retirons-nous. 

LE  BOUFFON. — Voici  le  seigneur  Claudio  conduit  en 
prison  par  le  prévôt,  et  voici  madame  Julie I te. 

(Ils  sortent.) 


12  •  MESURE  POUR  MESURE. 

SCÈNE    III 

Entrent  LE  PREVOT,  CLAUDIO,  JULIETTE  et  des  OF- 
FICIERS DE  JUSTICE,  puis  LUCIO  et  les  DEUX- 
GENTILSHOMMES. 

CLAUDIO,  auprtvôt, — Ami,  pourquoi  me  donnes-tu  ainsi 
en  spectacle  au  public?  Conduis-moi  à  la  prison  où  je 
dois  être  enfermé. 

LE  PRÉVÔT.-— Je  ne  le  fais  pas  par  mauvaise  disposition 
pour  vous,  mais  sur  un  ordre  spécial  du  seigneur 
Angelo. 

CLAUDIO. — Ainsi,  ce  demi-dieu  de  la  terre,  Tautorité, 
peut  nous  faire  payer  noire  délit  au  poids  *  :  tels,  sont  les 
décrets  du  ciel!  Elle  frappe  qui  elle  veut,  épargne  qui  elle 
veut  ;  et  elle  est  toujouis  juste. 

Lucio. — Quoi  donc,  Claudio!  D'où  vient  cette  con- 
trainte ? 

CLAUDIO.  — De  trop  de  liberté,  mon  Lucio,  de  trop  de 
liberté  ;  comme  l'intempérance  est  la  mère  du  jeûne,  de 
même  une  liberté  dont  on  fait  un  usage  immodéré  se 
change  en  contrainte.  Comme  les  rats  avalent  avide- 
ment le  poison  qui  les  tue,  nos  penchants  poursuivent 
le  mal  dont  ils  sont  altérés,  et  en  buvant  nous  mourons. 

LUCIO. -^  Si  je  pouvais  parler  aussi  sagement  que  toi 
dans  les  fers,  j'enverrais  chercher  certains  de  mes  créan- 
ciers; et  cependant  j'aime  "encore  mieux  être  un  faquin, 
en  hberté,  qu'un  philosophe  en  prison.  Quel  est  ton 
crime,  Claudio? 

CLAUDIO.  -^Ge  serait  le  commettre  encore  que  d'en 
parler. 

LUCIO. —Quoi,  est-ce  un  meurtre? 

CLAUDIO.— Non. 

LUCIO. — Une  débauche? 

CLAUDIO.  —  Si  tu  veux. 

LK  PRÉVÔT.  —  Allons!  monsieur,  il  faut  marcher. 

1  Métaphore  tirée  de  l'usage  du  payer  l'argent  au  poids,  mé- 
thode plus  sure  4ue  celle  de  la  numération  des  espèces. 


ACTE  1,  scfeuE  m.  13 

CL.\UDio.  —  Encore  un  mot,  mon  ami. —  {Il prend  Lucio 
à  part.)  Lucio,  un  mot  àToreille. 

Lucio.  —  Cent,  s'ils  peuvent  te  faire  quelque  bien.  — 
Est-ce  qu'on  regarde  de  si  près  à  la  débauche  ? 

CLAUDIO.  —  Voici  ma  position.  D'après  un  contrat 
sérieux,  j'ai  acquis  la  possession  du  lit  de  Juliette.  Vous 
la  connaissez  ;  elle  est  parfaitement  ma  femme,  si  ce  n'est 
qu'il  nous  manque  de  l'avoir  déclaré  par  les  cérémonies 
extérieures.  Nous  n'en  sommes  point  venus  là,  unique- 
ment dans  la  vue  de  conserver  une  dot,  qui  reste  dans  le 
coffre  de  ses  parents,  auxquels  nous  avons  cru  devoir 
cacher  notre  amour,  jusqu'à  ce  que  le  temps  les  récon- 
cilie avec  nous.  Mais  le  malheur  veut  que  le  secret  de 
notre  union  mutuelle  se  lise  en  caractères  trop  visibles 
sur  la  personne  de  Juliette. 

LUCIO.  —  Un  enfant,  peut-être? 

CLAUDIO.  —  Hélas  !  oui,  malheureusement  ;  et  le  nou- 
veau ministre  qui  remplace  le  duc...  je  ne  sais  si  c'est  la 
faute  et  Téclat'de  la  nouveauté,  ou  si  le  corps  de  l'État 
ressemble  à  un  cheval  monté  par  le  gouverneur,  qui, 
nouvellement  en  selle,  et  pour  lui  faire  sentir  son 
empire,  lui  fait  sentir  tout  d'abord  Téperon;  ou  si  la 
tyrannie  est  attachée  à  la  dignité,  ou  bien  à  l'homme  qui 
l'exerce...  Je  m'y  perds...  Mais  ce  nouveau  gouverneur 
vient  de  réveiller  toutes  les  vieilles  lois  pénales  qui  étaient 
restées  suspendues  à  la  muraille  comme  une  armure 
rouillée,depuis  si  longtemps  quelezodiaque  avait  dix-neuf 
fois  fait  son  tour,  sans  qu'aucune  d'elles  eût  été  mise 
en  exécution  ;  et  aujourd'hui,  pour  se  faire  un  nom,  il 
vient  appliquer  contre  moi  ces  décrets  assoupis  et  si  long- 
temps négligés  :  sûrement  c'est  pour  faire  parler  de  lui. 

LUCIO.  —  Je  garantirais  que  oui;  et  ta  tête  tient  si  peu 
sur  tes  épaules,  qu'une  laitière  amoureuse  pourrait  la 
faire  tomber  d'un  soupir.  Envoie  après  le  duc,  et 
appelles-en  à  lui. 

CLAUDIO  —  Je  l'ai  déjà  fait  ;  mais  on  ne  peut  le  trouver. 
—  Je  t'en  conjure,  Lucio,  rends-moi  un  service  :  aujour* 
d'hui  ma  sœur  doit  entrer  au  couvent,  et  y  commencer 
son  noviciat.  Fais-lui  connaître  le  danger  de  ma  position  ; 


H  MESURE   POUR  MESURE. 

implore-la  en  mon  nom  ;  prie-la  d'employer  des  amis 
auprès  du  rigide  ministre  ;  dis-lui  d'aller  elle-même  sonder 
son  cœur.  Je  fonde  là-dessus  de  grandes  espérances  ;  car 
il  est  à  son  âge  un  langage  muet  et  touchant  qui  est  fait 
pour  émouvoir  les  hommes  :  en  outre,  elle  a  un  talent 
heureux  quand  elle  veut  employer  les  raisonnements  et 
la  parole,  et  elle  sait  persuader. 

Lucio.  -.•  Je  prie  le  ciel  qu'elle  y  réussisse,  autant  pour 
le  salut  des  autres  coupables  de  ton  espèce  qui,  sans  cela, 
auraient  à  subir  des  peines  rigoureuses,  que  pour  te 
conserver  la  vie,  que  je  serais  bien  fâché  que  tu  perdisses 
si  follement  à  un  jeu  de  tic  tac.  Je  vais  la  trouver. 

CLAUDIO.  — Je  te  remercie,  bon  ami  Lucio. 

Lucio.  —  D*ici  à  deux  heures... 

CLAUDIO.  —  Allons,  prévôt,  marchous. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE   IV 

Un  monastère. 
Entrent  LE  DUC  et  LE  MOINE  THOMAS. 

LE  DUC. — Non,  vénérable  religieux,  écartez  cette  idée; 
ne  croyez  point  que  le  faible  trait  de  Tamour  puisse 
percer  un  sein  bien  armé.  Le  motif  qui  m'engage  à  vous 
demander  un  asile  secret  a  un  but  plus  grave  et  plus 
sérieux  que  les  projets  et  les  entreprises  de  la  bouillante 
jeunesse. 

LE  MOINE.  —  Votre  Altesse  peut-elle  s'expliquer? 

LE  DUC  —  Mon  saint  père  ,  nul  ne  sait  .mieux  que 
vous  combien  j'aimai  toujours  la  vie  retirée,  et  combien 
peu  je  me  soucie  de  fréquenter  les  assemblées  que  hantent 
la  jeunesse,  le  luxe  et  la  folle  élégance.  J'ai  confié  au 
seigneur  Angelo,  homme  d'une  vertu  rigide,  et  de  mœurs 
austères,  mon  pouvoir  absolu  et  mon  autorité  dans  Vienne, 
et  il  me  croit  voyageant  en  Pologne;  car  j'ai  eu  soin  de 
faire  répandre  ce  bruit  dans  le  peuple,  et  c'est  ce  qu'on 
croit.  A  présent,  mon  père,  vous  allez  me  demander  pour- 
quoi j'en  agis  ainsi? 

LE  MOINE.  —  Volontiers,  seigneur. 


SCENE    IV.  15 

LE  DUC.  —  Nous  avons  des  statuts  rigoureux  et  des  lois 
rigides  (freins  et  mors  nécessaires  pour  des  coursiers 
fougueux  ),  que  nous  avons  laissé  dormir  depuis  dix-neuf 
ans,  comme  un  vieux  lion  dans  sa  caverne,  qui  ne  va 
plus  chercher  sa  proie.  Comme  un  faisceau  de  verges 
menaçantes  qu'un  père  indulgent  a  formé  uniquement 
pour  effrayer  par  leur  vue  ses  enfants,  et  non  pour  s'en 
servir,  ces  verges  deviennent  à  la  fin  un  ohjet  de  mo- 
querie plutôt  que  de  crainte, ni  en  est  de  même  mainte- 
nant de  nos  décrets  ;  morts  pour  le  châtiment ,  ils  sont 
morts  eux-mêmes  ;  la  licence  tire  la  justice  par  le  nez  ; 
Tenfant  hat  sa  nourrice,  et  tout  ordre  est  renversé. 

LE  MOINE  —  Il  dépendait  de  Votre  Altesse  de  dé- 
gager la  justice  de  ses  liens,  quand  vous  le  trouvqfiez 
bon  ;  et  elle  aurait  paru  plus  redoutable  en  vous  que  dans 
le  seigneur  Angelo. 

LE  DUC.  —  J'ai  craint  qu'elle  ne  le  fût  trop.  Puisque 
c'est  par  ma  faute  que  j'ai  donné  à  mon  peuple  tant  de 
liberté,  ce  serait  en  moi  une  tyrannie  de  frapper,  et  de 
les  punir  cruellement  pour  des  transgressions  que 
j'ai  ordonnées  moi-même;  car  c'est  ordonner  les 
crimes  que  de  leur  laisser  un  libre  cours,  sans  faire 
craindre  le  châtiment.  Voilà  pourquoi ,  mon  père,  j'ai 
chargé  Angelo  de  cet  em^^loi  :  il  peut,  à  l'abri  de  mon 
nom,  frapper  l'abus  au  cœur,  saus  que  mon  caractère, 
qui  ne  sera  j)oint  exposé  à  la  vue,  soit  compromis.  C'est 
pour  suivre  son  administration,  que  je  veux,  sous 
l'habit  d'un  de  vos  frères  ,  observer  à  la  fois  et  le 
ministre  et  le  peuple.  Ainsi,  je  vous  prie  de  me  four- 
nir lin  habit  de  votre  ordre,  et  de  m'enseigner  com- 
ment je  dois  me  conduire  pour  avoir  tout  l'air  d'un 
vrai  religieux.  Je  vous  donnerai ,  à  loisir ,  d'autres 
raisons  de  ma  conduite  :  à  présent,  écoutez  seulement 
celle-ci.  —  Angelo  est  austère  ;  il  est  en  garde  contre 
l'envie  :  à  peine  avoue-t-il  que  son  sang  circule,  ou  qu'il 
aime  mieux  le  pain  que  la  pierre  :  nous  allons  voir  par 
la  suite,  si  le  pouvoir  vient  à  changer  son  caractère,  ce 
que  sont  nos  hommes  à  belles  a[)parences. 

(11?  sortent.' 


16  MESURE  POUR  MESURE. 

SCÈNE  V 

Un  couvent  de  femmes.. 
ISABELLK,   FRANCESCA,  emxiite  LUCIO. 

ISABELLE.  —  Et  sont-ce  là  tous  vos  privilèges  à  vous 
autres  religieuses? 

FRANCESCA.  —  Ne  sout-ils  pas  assez  étendus? 

ISABELLE.  —  Oui,  saus  coutredlt,  et  ce  que  j'en  dis  n'est 
pas  que  j'en  désire  davantage  :  au  contraire,  je  souhai- 
terais qu'une  règle  plus  étroite  assujettît  la  communauté 
des  sœurs  de  Sainte-Glaire. 

LUCIO,  au  dehors, — Holà,  quelqu'un  I  la  paix  soit  en  ces 
lieux  I 

ISABELLE.  —  Qui  cst-cc  qui  appelle? 

FRANCESCA.  —  C'ost  la  voix  d'uu  homme.  Chère  Isa- 
belle, tournez  la  clef,  et  sachez  ce  qu'il  veut;  vous  le 
pouvez,  et  moi  non;  vous  n'avez  pas  encore  prononcé 
vos  vœux  ;  lorsque  vous  Taurez  fait,  il  ne  vous  sera  plus 
permis  de  parler  à  un  homme  qu'en  présence  de  la  supé- 
rieure; alors,  si  vous  lui  parlez,  vous  ne  devez  pals  lui 
montrer  votre  visage  ;  ou  si  vous  montrez  votre  visage, 
vous  ne  pouvez  pas  parler.  —  On  appelle  encore;  je  vous 
prie,  répondez-lui. 

(Francesca  sort.) 

ISABELLE.  —  Paix  et  félicité  !  Qui  est-ce  qui  appelle? 

LUCIO.  —  Salut,  vierge,  si  vous  Têtes,  comme  ces  joues 
lannoncent  assez.  Pouvez-vous  me  rendre  le  service  de 
me  faire  parler  à  Isabelle,  novice  dans  ce  monastère,  et 
l'aimable  sœur  de  son  malheureux  frère  Claudio  ? 

ISABELLE.  — Pourquoi  dites-vous  son  malheureux  frerè? 
Permettez-moi  celte  question,  d'autant  plus  que  je  dois 
vous  déclarer  à  présent  que  je  suis  cette  Isabelle,  et  sa 
sœur. 

LUCIO.  —  Aimable  et  belle  novice,  votre  frère  vous  dit 
mille  tendresses;  il  est  en  prison. 

ISABELLE.  —  0  malheureuse?  Eh  !  pourquoi? 

LUCIO.  —  Pour  une  action  qui  lui  vaudrait  de  ma  part, 


ACTE  I,   SCÈNE   V.  17 

si  je  pouvais  être  son  juge,  des  remerciements  pour  puni- 
tion :  il  a  fait  un  enfant  à  sa  bonne  amie. 

ISABELLE.  —  Monsieur,  ne    vous  jouez  pas  de  moi  ! 

Lucio.  —  C'est  la  vérité. — Je  ne  voudrais  pas  (quoique 
ce  soit  mon  péché  familier  d'imiter  le  vanneau  avec  les 
jeunes  filles ,  et  de  badiner,  la  langue  loin  du  cœur  '  ) 
prendre  cette  licence  avec  les  vierges.  Je  vous  regarde 
comme  un  objet  consacré  au  ciel  et  sanctifié,  comme  un 
esprit  immortel  par  votre  renoncement  au  monde,  et 
aucjuel  il  faut  parler  avec  sincérité  comme  à  une 
sainte. 

ISABELLE.  —  Vous  blasphémez  le  bien  en  vous  mo- 
quant ainsi  de  moi. 

Lucio.  —  Ne  le  croyez  pas.  Brièveté  et  vérité,  voici  le 
fait:  votre  frère  et  son  amante  se  sont  embrassés;  et 
comme,  il  est  naturel  que  ceux  qui  mangent  se  rem- 
plissent, que  la  saison  des  fleurs  conduise  la  semence 
d'une  jachère  dépouillée  à  la  maturité  delà  moisson,  de 
même  son  sein  annonce  son  heureuse  culture  et  son 
industrie. 

ISABELLE.  —  Y  a-Wl  quelque  fille  enceinte  de  lui?  ma 
cousine  Juliette? 

Lucio.  —  Est-ce  qu'elle  est  votre  cousine? 

ISABELLE.  —  Par  adoption  ;  comme  les  jeunes  écolières 
changent  leurs  noms  par  amitié. 

LUCIO. — C'est  elle. 

ISABELLE. — Oh  !  qu'il  l'épouse  ! 

LUCIO. — Voilà  le  point.  Le  duc  est  sorti  de  cette  v^Ue 
d'une  étrange  manière,  et  il  a  tenu  plusieurs  gentils- 
hommes, et  moi  entre  autres,  dans  l'espérance  d'avoir 
part  à  l'administration  :  mais  nous  apprenons  par  ceux 
qui  connaissent  le  cœur  du  gouvernement,  que  les 
bruits  qu'il  a  fait  répandre  étaient  à  une  distance  infinie 
de  ses  vrais  desseins.  A  sa  place,  et  revêtu  de  toute  son 
autorité,  le  seigneur  Angelo  gouverne  l'Etat  ;  un  homme 
dont  le  sang  est  de  l'eau  de  neige  ;  un  homme  qui  ne 

*  La  langue  loin  du  cœur,  c'est-k-dîre  quand  le  vanneau  s'éloi- 
gne  en  criant  de  son  nid  pour  tromper  l'oiseleur,  ^ 

T.   IV.  2 


i8  MESURE  POUE   MESUEE, 

sent  jamais  le  poignant  aiguillon  ni  les  mouvements 
des  sens,  mais  qui  émousse  et  dompte  les  penchants  de 
la  nature  par  les  travaux  de  l'esprit,  l'élude  et  le  jeûne. 
— Pour  intimider  l'abus  et  la  licence  qui  ont  longtemps 
rôdé  imprudenunent  auprès  de  Taffreuse  loi,  comme  des 
souris  près  d'un  lion,  il  a  déterré  un  édit  dont  les  rigou- 
reuses dispositions  condamnent  la  vie  de  votre  frère  ; 
Angelo  Ta  fait  emprisonner  en  vertu  de  cette  loi  ;  et  il 
suit  littéralement  toute  la  rigueur  du  statut  pour  faire 
de  Claudio  im  exemple.  Toute  espérance  est  perdue,  à 
moins  que  vous  n'ayez  le  pouvoir,  par  vos  prières,  de 
fléchir  Angelo  ;  et  c'est  là  Taffaire  que  je  suis  chai'gé  de 
traiter  entre  vous  et  votre  malheureux  frère. 

ISABELLE. — En  veut-il  donc  à  sa  vie? 

Lucio. — Il  a  déjà  prononcé  sa  sentence  ;  et,  à  ce  que 
j'entends  dire ,  le  prévôt  a  reçu  l'ordre  pour  son  exécution. 

ISABELLE.  —  Hélas!  quelles  pauvres  facultés  puis-je 
avoir  pour  lui  faire  du  bien  ? 

Lucio. — ^Essayez  votre  pouvoir. 

ISABELLE. — Mon  pouvoir  !  hélas  I  je  doute... 

LUCIO. — Nos  doutes  sont  des  traîtres,  qui  nous  font  sou- 
vent perdre  le  bien  que  nous  aurions  pu  gagner,  parce 
que  nous  craignons  de  le  tenter.  Allez  trouver  le  sei- 
gneur Angelo,  et  qu'il  apprenne  par  vous  que  quand 
une  jeune  fille  demande,  les  hommes  donnent  comme 
les  dieux;  mais  que  si  elle  pleure  et  s'agenouille,  tout 
ce  qu'elle  demande  est  aussi  certainement  à  elle  qu'à 
ceux  mêmes  qui  le  possèdent. 

ISABELLE. — Je  verrai  ce  que  je  pourrai  faire. 

LUCIO. — Mais,  promptement. 

ISABELLE. — ^Je  vais  m'en  occuper  sur-le-champ;  et  je 
ne  prendrai  que  le  temps  de  donner  connaissance  de 
cette  affaire  à  notre  mère.  Je  vous  rends  d'humbles 
actions  de  grâce  :  recommandez-moi  à  mon  frère  ;  ce 
soir,  de  bonne  heure ,  j'enverrai  l'instruire  de  mon  succès. 

LUCIO. — Je  prends  congé  de  vous. 

ISABELLE.— Mon  bon  seigneur,  adieu. 

(Ils  se  séparent*} 
FIN    DU   PREMIER    ACTE* 


ACTE  DEUXIEME 

SCÈNE  I 

Un  appartement  dans  la  maison  d'Angelo. 

Entrent  ANGELO,  ESCALUS,  UN  JUGE,  LE  PREVOT i, 
Officiers  et  suite. 

ANGELO. —Il  ne  faut  pas  que  nous  fassions  dala  loi  un 
épouvantail  pour  effrayer  les  oiseaux  de  proie,  jusqu'à 
ce  qu'en  voyant  son  immobilité,  familiarisés  par  Tha- 
bitude,  ils  osent  venir  se  percher  sur  l'objet  même  de 
leur  terreur. 

ESCALUS.— -Vous  avez  raison  ;  mais  cependant  n'aigui- 
sons le  glaive  de  la  loi  que  pour  blesser  légèrement,  plur 
tôt  que  pour  frapper  des  coups  mortels.  Hélas  !  ce  gen- 
tilhomme que  je  voudrais  sauver  avait  un  bien  noble 
f)ère.  Daignez  considérer,  vous  que  je  crois  de  la  vertu 
a  plus  stricte,  que  dans  l'effervescence  de  vos  propres 
affections,  si  l'occasion  avait  concouru  avec  le  lieu,  et  le 
lieu  avec  le  désir,  et  qu'il  n'eût  fallu,  pour  obtenir  l'ob- 
jet de  vos  vœux,  que  laisser  agir  la  fougue  téméraire  de 
votre  sang,  il  est  bien  douteux  que  vous  n'eussiez  pu 
quelquefois  dans  votre  vie  tomber  dans  la  faute  même 
pour  laquelle  vous  le  condamnez  aujourd'hui,  et  attirer 
sur  vous  la  loi. 

ANGELO.— Autre  chose  est  d'être  tenté,  Escalus,  autre 
chose  de  succomber.  Je  ne  disconviens  pas  qu  un  jury 
qui  condamne  un  prisonnier  à  perdre  la  vie  ne  puisse, 
dans  les  douze  jurés  qui  le  composent,  renfermer  un  ou 
deux  voleurs  plus  coupables  que  l'homme  dont  ils  font 

1  Le  préTÔt  est  ici  une  espèce  de  geôlier. 


20  MESURE  POUR  MESURE. 

le  procès;  mais  la  justice  saisit  le  criihe  là  où  il  se 
montre  à  elle.  Qu'importe  aux  lois  que  des  voleurs  jugent 
des  volem's!  Il  est  tout  simple  de  nous  baisser  pour 
ramasser  le  joyau  que  nous  voyons;  mais  nous  foulons 
aux  pieds  le  trésor  que  nous  ne  voyons  pas,  sans  jamais 
y  songer.  Vous  ne  devez  pas  tant  excuser  sa  faute,  par 
la  raison  que  j'aurais  pu  en  commettre  de  semblables; 
dites  plutôt  que,  lorsque  moi  qui  le  condamne,  je  tom- 
berai dans  la  même  oifense,  mon  jugement  doit  être  à 
l'instant  mon  arrêt  de  mort,  et  que  nulle  partialité  ne 
peut  intervenir.  Seigneur,  il  faut  qu'il  périsse. 

EscALus. — Que  ce  soit  comme  le  voudra  votre  sagesse. 

ANGELO. — Où  est  le  prévôt? 

LE  PRÉVÔT. — Ici,  s'il  plaît  à  Votre  Honneur. 

ANGELO. — Que  Claudio  soit  exécuté  demain  matin  sur 
les  neuf  heures;  amenez-lui  son  confesseur;  qu'il  se  pré- 
pare à  la  mort,  car  il  est  au  terme  de  son  pèlerinage. 

(Le  prévôt  sort.) 

ESCALUS.— Allons,  que  le  ciel  lui  pardonne!  et  qu'il 
nous  pardonne  aussi  à  tous!  Quelques-uns  prospèrent 
par  le  crime,  d'autres  succombent  par  la  vertu.  Il  en  est 
qui  ont  tous  les  vices,  et  qui  ne  répondent  d'aucun*  ; 
d'autres  sont  condamnés  pour  une  faute  unique. 

(Entrent  le  Coude,  l'Écume,  le  Bouffon,  officiers  de  justice. 

LE  COUDE. — Allons,  amenez-les  :  si  ce  sont  des  gens  de 
bien  dans  un  État  que  ceux  qui  ne  font  autre  chose  que 
de  commettre  des  abus  dans  les  maisons  de  prostitution, 
.je  ne  connais  plus  de  lois  ;  qu'on  les  amène. 

ANGELO. — Eh  bien!  monsieur,  quel  est  votre  nom?  et 
de  quoi  s'agit-il? 

LE  COUDE. — Sous  lo  bou  plaisir  de  votre  Grandeur,  je  suis 
un  pauvre  constable  du  duc,  et  mon  nom  est  Coude.  Je 
tiens  à  la  justice,  monsieur,  et  j'amène  ici  devant  Votre 
Grandeur  deux  insignes  bienfaiteurs. 

ANGELO.— Bienfaiteurs?  Eh  bien!  quels  bienfaiteurs 
sont  ces  gens-là?  Ne  sont-ce  pas  des  malfaiteurs? 

t  Brakes  ofvice.  Les  commentateurs  ont  donné  mille  explica- 
tions de  ces  mots,  que  nous  traduisons  en  leur  laissant  le  sens 
le  plus  naturel,  hois  de  vices,  repaire  de  vices,  multitude  de  vices. 


ACTE  II,    SCENE    1.  21 

LE  COUDE.— Sons  le  bon  plaisir  de  Votre  Grandenr,  je  ne 
sais  pas  bien  ce  qn'ils  sont  :  mais  ce  sont  de  vrais 
coquins,  j'en  suis  sûr,  exempts  de  toutes  les  |îfo/anfl- 
tioris  mondaines  qui  sont  du  devoir  de  tout  bon  chré- 
tien. 

ESCALUs. — Voilà  qui  coule  de  source  ;  voilà  un  officier 
bien  sensé. 

ANGELO. — Poursuivez  :  de  quelle  espèce  sont  ces  deux 
hommes?  Coude  est  votre  nom?  Eh  bien!  que  ne  parlez- 
vous.  Coude? 

LE  BOUFFON. — Il  uc  le  pout  pas,  seigneur  ;  il  a  un  trou 
au  coude. 

ANGELO,  au  Bouffon. — Qui  êtes-vous? 

LE  COUDE. — Lui,  seigneur?  un  garçon  de  taverne  ,  sei- 
gneur; un  meuble  de  mauvais  lieu  au  service  d'une 
femme  de  mauvaises  mœurs,  dont  la  maison,  monsieur, 
a  été,  comme  on  dit,  démolie  dans  les  faubourgs;  et 
aujourd'hui,  elle  tient  une  maison  de  bains,  qui,  je  crois, 
est  aussi  une  fort  mauvaise  maison. 

EscALus. — Comment  savez-vous  cela? 

LE  COUDE. — Ma  femme,  monsieur,  que  je  déteste,  devant 
-  le  ciel  et  devant  Votre  Grandeur. . . 

ESCALUS.— Comment?  votre  femme? 

LE  COUDE. — Oui,  monsieur,  qui,  j'en  remercie  le  ciel,  est 
une  honnête  femme... 

ESCALUS. — Et  c'est  pour  cela  que  vous  la  détestez? 

LE  COUDE.— Je  dis,  monsieur,  que  je  me  délesterai  moi- 
même,  aussi  bien  qu'elle,  si  cette  maison  n'est  pas  une 
maison  de  prostitution,  je  veux  regretter  sa  vie  ;  car  c'est 
une  vilaine  maison. 

ESCALUS.— Comment  savez-vous  cela,  constable? 

COUDE. — Hé!  monsieur,  par  ma  femme,  qui,  si  elle 
avait  été  adonnée  au  vice  cardinal^ ^  aurait  pu  être  accu- 
sée en  fornication,  en  adultère  et  en  toutes  sortes  d'im- 
puretés dans  cette  maison. 

ESCALUS. — Par  les  intrigues  de  cette  femme? 

LE  COUDE.— Oui,  monsieur,  par  madame  Overdone;  mais 

*  Cardinal  est  ici  pour  charnel. 


22  MESURE   POUR  MESURE. 

•  comme  elle  lui  a  craché  au  visage,  c'est  elle  qui  Ta  pro- 
voquée. 

LE  BOUFFON. — Mousicur,  sous  le  bon  plaisir  de  Votre 
Grandeur,  cela  n'est  pas. 

LE  COUDE. — Prouve-le  devant  ces  coçmm  qui  sont  ici; 
prouve-le,  honnête  homme. 

EscALus,  à  Angelo,  —  Entendez-vous  comme  il  dit  un 
mot  pour  l'autre  ? 

LE  BOUFFOir.  —  Monsieur,  elle  est  devenue  grosse,  et 
avait  envie,  sous  votre  respect,  de  pruneaux  cuits  ;  nous 
n'en  avions  que  deux,  monsieur,  dans  la  maison,  qui 
étaient  dans  ce  temps-là  comme  dans  xm  piaf  de  fruits, 
un  plali  d'environ  trois  sous;  Vos  Grandeurs  ont  vu  de  ces 
plats-là  ;  ce  ne  sont  pas  des  plats  de  Chine,  mais  de  fort 
bons  plats.  , 

ESCALUS.  —  Continue,  continue  :  peu  importe  le  plat. 

LE  BOUFFON.  —  Nou,  mousicur,  pas  d'une  tête  d'épin- 
gle :  vous  avez  raison,  inonsieur;  mais  au  fait.  Comme 
je  disais,  cette  dame  Coude  étant,  comme  je  dis,  enceinte, 
et  ayant  un  fort  gros  ventre,  a  eu  envie,  comme  j'ai  dit, 
de  prxmeaux;  il  n'y  en  avait  que  deux,  comme  j'ai  dit, 
dans  le  plat  ;  maître  l'Écume  que  voilà,  cet  homme-là 
même,  ayant  mangé  le  reste,  comme  j'ai  dit,  et  comme 
je  dis,  payé  fort  honnêtement  :  car,  comme  vous  savez, 
maître  l'Ecimie,  je  ne  pourrais  vous  rendre  les  trois  sous. 

l'écume.  —  Non,  vraiment. 

LE  BOUFFON.  —  Fôrt  bien  :  comme  vous  étiez  donc,  si 
^vous  vous  en  souvenez,  à  casser  les  noyaux  des  susdits 
pruneaux. 

l'écume.  —  Oui,  c'est  vrai,  j'étais  là. 

LE  BOUFFON. —  Allous,  fort  bien  :  comme  je  vous  disais 
donc,  si  vous  vous  le  rappelez,  que  tels  et  tels  étaient 
incurables  de  la  maladie  que  vous  savez,  à  moins  qu'ils 
n'observassent  un  bon  régime,  comme  je  vous  disais. 

l'écume.  —  Tout  cela  est  vrai. 

LE  BOUFFON.  —  Eh  bien!  fort  bien,  alors. . . 

EscALus. — Allons,  vous  êtes  xm  sot  ennuyeux  :  au  but. 
Qu'a-t-on  fait  à  la  femme  de  ce  Coude,  dont  il  ait  sujet  de 
se  plaindre?  Venez  tout  de  suite  à  ce  qu'on  lui  a  fait. 


ACTE  II,   gCÈNE  I.  '       23 

LE  BOUFFON,  j-  Votre  Grandeur  ne  peut  en  venir  là 
encore. 

ESCALUS.  —  Ce  n^est  pas  mon  intention,  non  plus. 

LE  BOUFFON.  —  Mais,  monsieur,  vous  y  viendrez,  avec 
la  permission  de  Votre  Grandeur  :  et,  je  vous  en  supplie, 
considérez  maître  PÉcume,  que  voilà  ici,  monsieur.  Un 
homme  de  quatre-vingts  livres  de  revenu  par  an,  dont 
le  père  est  mort  à  la  Toussaint.  —  N'était-ce  pas  à  la 
Toussaint,  maître  l'Écume? 

L  ECUME.  —  Le  soir  de  la  Toussaint, 

LE  BOUFFON.  —  Fort  biou  :  j'espère  que  ce  sont  là  des 
vérités.  Lui,  monsieur,  étant  assis,  comme  je  dis,  sur 
un  tabouret.  —  C'était  à  la  Grappe-de-Raisin^  où  vous 
aimez  à  vous  asseoir,  n'est-il  pas  vrai? 

l'écume.—  Oui,  je  l'aime,  parce  que  c'est  une  chambre 
ouverte  et  bonne  pour  Thiver, 

LE  BOUFFON.  —  AUous,  fort  bien.  J'espère  que  ce  sont 
là  des  vérités. 

ANGELO,  à  Escalus.  —  Ce  récit  durera  toute  une  nuit  de 
Russie,  quand  les  nuits  sont  les  plus  longues.  Je  vais 
vous  quitter  et  vous  laisser  entendre  leur  affaire,  avec 
l'espérance  que  vous  trouverez  matière  à  les  faire  tous 
fouetter. 

ESGALUS. — ^Jem'y  attends.  Salut,  seigne\iT.{Angelo  sort.) 
—Allons,  Tami,  continuez  :  qu'a-t-on  fait  à  la  fenmie  de 
Coude,  encore  une  fois? 

LE  BOUFFON.  —  Une  fois,  monsieur  ?  H  n'y  a  rien  eu 
qu'on  lui  ait  fait  une  fois. 

LE  COUDE. — Je  vous  en  conjure,  monsieur  :  demandez- 
lui  ce  que  cet  homme  a  fait  à  ma  femme. 

LE  BOUFFON. — Jo  VOUS  OU  coujure,  monsieur,  de- 
mandez-le-moi. 

ESCALUS.  —  Eh  bien!  qu'est-ce  que  cet  hommç  lui  a 
fait. 

LE  BOUFFON.  —  Je  VOUS  OU  çonjuro ,  mousieur,  cousi - 
dérez  bien  le  visage  de  cet  homme-là. — Mon  bon  l'Ecume, 
regardez  sa  Grandeur  :  c'est  pour  de  bonnes  vues.  Votre 
Grandeur  remarque-t-elle  son  visage  ? 

ESGALUS.-^  Oui,  fort  bien. 


ai*  MESURE  POUR  MESURE. 

LE  BOUFFON.  —  Non,  je  vous  prie,  remarquez-le  bien. 

EscALus.—  Eh  bien  !  c'est  ce  que  je  fais. 

LE  BOUFFON.  — Votrc  Grandeur  voit-elle  quelque  chose 
de  mal  dans  sa  figure  ? 

ESCALUS.  —  Mais  non. 

LE  BOUFFON.  —  Je  veux  supposer*  sur  le  livre  sacré, 
que  sa  figure  est  ce  qu'il  a  de  pis  en  lui.  —  Eh  bien  !  si  la 
figure  est  la  pire  chose  qu'il  y  ait  en  lui,  comment  maître 
l'Ecume  aurait-il  pu  faire  aucun  mal  à  la  femme  du 
constable?  Je  voudrais  bien  le  savoir  de  Votre  Grandeur. 

ESCALus.  —  Il  a  raison  :  constable ,  que  répondez-vous 
à  cela? 

LE  COUDE. — Premièrement,  s'il  vous  plaît,  la  maison  est 
une  maison  respectée;  ensuite,  cet  homme  est  un  drôle 
respecté,  et  sa  maîtresse  est  une  femme  respectée^. 

LE  BOUFFON. — Par  cette  main,  monsieur,  sa  femme  est 
une  personne  plus  respectée  qu'aucun  de  nous  tous. 

LE  COUDE. — Maraud,  tu  mens;  tu  mens,  méchant  valet; 
le  temps  est  encore  à  venir  qu'elle  ait  jamais  été  respec- 
tée par  homme,  femme,  ou  enfant. 

LK  BOUFFON. — Monsicur,  elle  a  été  respectée  avec  lui, 
avant  qu'il  Teùt  épousée. 

ESCALUS. — Lequel  est  le  plus  sage  ici,  la  Justice  ou 
riniquité^? — Cela  est-il  vrai? 

LE  COUDE,  au  bouffon. — 0  scélérat, vaurien,  méchant Faji- 
nibal^I  Moi,  j'ai  été  respecté  avec  elle  avant  que  je  fusse 
marié  aveo  elle?  Si  jamais  j'ai  été  respecté  avec  elle,  ou 
elle  avec  moi,  que  Votre  Honneur  ne  me  croie  pas  le 
pauvre  officier  du  duc.  Prouve  cela,  scélérat  Hannibal, 
ou  j'aurai  contre  toi  mon  action  de  batterie, 

ESCALUS. — S'il  vous  donnait  im  soufflet,  vous  pourriez 
aussi  avoir  votre  action  en  diffamation. 

LE  COUDE.— Oh!  jeremerciebienVotreGrandeur  pour  cet 

*  Supposer  pour  déposer, 

*  Pour  suspectée. 

*  Personnages  des  Moralités.  La  Justice  est  ici  pour  le  constable 
et  l'Iniquité  pour  le  fou. 

*  Cannibale- 


ACTE  lî,    SCÈNE  I.  25 

avis-là.  Qu'est-ce  que  Votre  Grandeur  désire  que  je  fasse 
de  ce  méchant  coquin? 

EscALus.— Mais,  officier,  puisqu'il  y  a  en  lui  quelques 
iniquités  que  tu  voudrais  découvrir,  si  tu  le  pouvais, 
laisse-le  continuer  comme  a  l'ordinaire,  jusqu'à  ce  que 
tu  saches  ce  qu'elles  sont. 

LE  COUDE. — Ohl  vraimentj'enremercieVotreGrandeur, 
—Tu  vois  bien,  coquin,  ce  qui  t'arrive  maintenant  :  tu 
vas  continuer,  coquin,  tu  vas  continuer. 

EscALus,  à  lÉcume.-^ù  êtes-vous  né,  mon  ami? 

l'écume. — Ici,  à  Vienne,  monsieur. 

ESCALUS.  —  Est-il  vrai  que  vous  ayez  quatre-vingts 
livres  de  rente? 

l'écume. — Oui,  si  c'est  votre  bon  plaisir,  monsieur. 

ESCALUS. — Bon.  (Au  bouffon,)  De  quel  métier  êtes-vous, 
monsieur? 

LE  BOUFFON. — Gârçou  do  taverne,  le  garçon  d'une 
pauvre  veuve. 

ESCALUS. — Le  nom  de  votre  maîtresse? 

LE  BOUFFON.  —Madame  Overdone. 

ESCALUS. — A-t-elle  eu  plus  d'un  mari? 

LE  BOUFFON. — Nouf,  monsicur  :  Overdone  *  pour  le 
dernier. 

ESCALUS.  —  Neuf!  —  Approchez-vous  de  moi,  maître 
l'Écume.  Maître  l'Écume,  je  ne  voudrais  pas  que  vous  fis- 
siez connaissance  avec  des  garçons  de  taverne  ;  ils  vous 
soutireront,  maître  l'Écume,  et  vous  les  ferez  pendre  : 
allez- vous-en,  et  que  je  n'entende  plus  parler  de  vous. 

l'écume.— Je  remercie  Votre  Grandeur  ;  quant  à  moi, 
jamais  je  ne  vais  dans  aucime  chambre  de  taverne,  que 
je  n'y  sois  attiré  par  quelqu'un. 

ESCALUS. — Allons,  plus  de  cela,  maître  l'Écume;  adieu. 
(U Écume  sort,)  Venez  ça,  monsieur  le  garçon  de  taverne; 
quel  est  votre  nom,  monsieur  le  garçon  de  taverne? 

LE  BOUFFON.— Pompée. 

ESCALUS. — Et  quoi  encore  ? 


*  Overdone  hy  thelastf^  épuisée  par  le  dernier.  »  Overdone  fait  ici 
calembour. 


26  MESURE  POUR  MESURE. 

LE  BOUFFON. — Haut-de-chausses,  monsieur. 

ESCALUs . — Oui ,  et  en  bonne  foi,  votre  haut^de-chausses  * 
est  ce  qu'il  y  a  de  plus  grand  en  vous;  en  sorte  que, 
dans  le  sens  le  plus  brutal,  vous  êtes  Pompée  le  Grand. 
Pompée,  vous  êtes  en  partie  im  entremetteur.  Pompée, 
de  quelque  manière  que  vous  coloriez  la  chose,  sous  le 
nom  de  garçon  de  taverne,  ne  dis-je  pas  vrai?  Allons, 
avouez-moi  la  vérité  ;  vous  vous  en  trouverez  bien. 

LE  BOUFFON.  —  Franchement,  monsieur,  je  suis  un 
pauvre  diable  qui  voudrait  vivre.  * 

ESCALUS. — Comment  voudriez-vous  vivre.  Pompée?  En 
étant  xm  agent  d'infamie...  Que  pensez-vous  du  métier, 
Pompée  ?  Est-ce  là  xm  métier  permis? 

LE  BOUFFON.— Si  la  loi  veut  le  permettre,  monsieur. 

ESCALus. — Mais  la  loi  ne  le  permettra  pas.  Pompée,  et 
il  ne  sera  pas  permis  à  Vienne. 

LE  BOUFFON.— Votre  Grandeur est^elle  dans  l'intention 
de  mutiler  toute  la  jeunesse  de  la  ville? 

ESCALUs. — Non,  Pompée. 

LE  BOUFFON. — Eh  bioul  monsieur,  suivant  ma  petite 
opinion,  elle  ira  donc  toujours  là.  Si  Votre  Grandeur  veut 
mettre  le  bon  ordre  parmi  les  prostituées  et  les  vauriens, 
vous  n'aurez  plus  rien  à  craindre  des  entremetteurs. 

ESCALUS.— Il  y  a  de  jolies  ordonnances  qui  commen- 
cent à  s'exécuter,  je  peux  vous  en  assurer;  il  n'y  va  que 
d'être  pendu  et  décapité. 

LE  BOUFFON.  —  Si  VOUS  pcudez  et  décapitez  tous  ceux 
qui  commettent  ce  péché,  seulement  pendant  dix  ans, 
vous  serez  bien  aise  de  donner  la  commission  de  trouver 
des  têtes.  Si  cette  loi  s'exécute  dans  Vienne  pendant  dix 
ans,  je  veux  louer  la  plus  belle  maison  de  la  ville  pour 
trois  sous  par  fenêtre.  Si  vous  vivez  assez  pour  voir  cela, 
dites  :  Pompée  me  l'avait  bien  dit. 

ESGALUS.  —  Grand  merci,  bon  Pompée  ;  et,  en  récom- 
pense de  votre  prophétie,  écoutez-moi  bien  :  — je  vous 
donnerai  un  avis  :  que  je  ne  vous  revoie  pas  devant  moi 
pour  aucune  plainte  quelconque  ;  et  qu'on  ne  vienne  pas 

1  Bum,  Nous  avons  mis  ici  le  contenant  pour  le  contenu. 


ACTE  II,   SCÈNE    I.  27 

me  dire  que  vous  demeurez  encore  là  où  vous  êtes  :  si  je 
vous  y  retrouve ,  Pompée  \  je  vous  chasserai  à  grands 
coups  jusqu'à  votre  tente,  et  je  serai  un  rude  César  pour 
vous.  —  Pour  vous  parler  net,  Pompée,  je  vous  ferai 
fouetter;  ainsi,  pour  cette  fois,  Pompée,  portez-vous 
Bien. 

LE  BOUFFON. — Jo  romercio  Votre  Grandeur  de  son  bon 
conseil;  mais  je  le  suivrai,  selon  que  la  chair  et  la  for- 
tune en  décideront.  — ^ Me  fouetter?  Non,'  non  :  que  le 
charretier  fouette  sa  rosse;  un  cœur  vaillant  n'est  point 
chassé  de  son  métier  à  coups  de  fouet. 

(Il  sort.) 

ESGALUS.  —  Approchez,  maître  Coude;  venez,  maître 
constable  :  combien  y  a-t-il  de  temps  que  vous  êtes  dans 
cet  emploi  de  constable? 

LE  COUDE.  —  Sept  ans  et  demi,  monsieur, 

ESCALUs. — Je  pensais  bien,  par  votre  habileté  à  l'exer- 
cer, qu'il  y  avait  quelque  temps  que  vous  l'occupiez.  Ne 
dites-vous  pas  sept  ans  entiers? 

LE  COUDE.  —  Et  demi,  monsieur. 

ESCALUs.  — Hélas  I  il  vous  a  coûté  bien  des  peines.  On 
vous  fait  tort  de  vous  en.  charger  si  souvent  ;  est-ce  qu'il 
n'y  a  pas  dans  votre  garde  des  hommes  en  état  de  vous 
suppléer? 

LE  COUDE. — En  bonne  foi,  monsieur,  il  y  en  a  bien  peu 
qui  aient  quelque  talent  pour  cette  espèce  d'emploi  :  on 
les  choisit;  mais  ils  me  choisissent  apèrs  pour  les  rem- 
placer :  je  le  fais  pour  quelques  pièces  d'argent,  et  je  vais 
toujours  pour  tous  les  autres. 

ESCALUS.  —  Écoutez-moi  :  apportez-moi  les  noms  d'en- 
viron six  ou  sept  des  plus  capables  de  votre  paroisse. 

LE  COUDE. — A  la  maison  de  Votre  Grandeur,  monsieur? 

ESCALUS.  —  Oui,  chez  moi.  Adieu.  {Coude sort,)  —  (Au 
juge  de  paix,)  Quelle  heure  croyez-vous  qu'il  soit  ? 

LE  JUGE.  —  Onze  heures,  monsieur. 

ESCALUS.  —  Je  vous  prie  de  venir  dîner  avec  moi. 

LE  JUGE.  —  Je  vous  remercie  humblement. 

*  Pompée  est  un  nom  souvent  donné  aux  chiens. 


28  MESURE   POUR   MESURE. 

EscALus,  —  Je  suis  bien  affligé  de  la  mort  de  Claudio  ; 
mais  il  n'y  a  point  de  remède. 

LE  JUGE.  —  Le  seigneur  Angelo  est  sévère. 

EscALus. — G 'est  une  nécessité;  la  clémence  cesse  d'être 
clémence  quand  elle,  se  montre  trop  souvent.  Le  pardon 
est  toujours  le  père  d'un  second  crime;  mais  cepen- 
dant. . . -malheureux  Claudio  !  —  Il  n'y  a  point  de  remède, 

—  Venez,  monsieur. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  II 

Un  autre  appartement  dans  la  maison  d'Angelo. 
Entrent  LE  PREVOT  et  UN  VALEÏ. 

LE  VALET.  —  Il  est  occupé  à  entendre  une  affaire;  il  va 
venir  tout  de  suite.  Je  vais  vous  annoncer. 

LE  PRÉVÔT.  —  Je  vous  OU  prie,  faites-le.  (Le  vakt  sort.) 
Je  viens  savoir  ses  ordres  :  peut-être  se  laissera-t-il  fléchir. 
Hélas!  son  délit  est  comme  un  crime  en  songe.  Tous 
les  âges,  toutes  les  sectes,  sont  atteints  de  ce  vice,  et  il 
faut,  lui,  qu'il  meure  pour  cela  ! 

(Entre  Angelo.) 

ANGELO.  —  Eh  bien  !  quel  sujet  vous  amène,  prévôt? 

LE  PRÉVÔT.  —  Votre  bon  plaisir  est-il  que  Claudio 
meure  demain? 

ANGELO.  —  Ne  vous  ai-je  pas  dit  qu'oui?  N'avez-vous 
pas  Tordre?  Pourquoi  venez- vous  me  le  demander  une 
seconde  fois? 

LE  PRÉVÔT.  —  J'ai  craint  d'agir  trop  précipitamment* 
Sous  votre  bon  plaisir,  j*ai  vu  quelquefois  qu'après  Texé- 
cution,  la  justice  s'est  repentie  de  son  arrêt. 

ANGELO.  —  Allez,  cela  me  regarde;  faites  votre  devoir, 
ou  cédez  votre  place,  on  peut  fort  bien  se  passer  de 
vous. 

LE  PRÉVÔT.  —  Je  demande  pardon  à  Votre  Honneur. 

—  Que  fera-t-on,  monsieur,  de  la  gémissante  Juliette? 
Elle  est  bien  près  de  son  tenue. 


ACTE  11,    SCENE  II.  29 

ANGELO.  —  Conduisez-la  dans  quelque  lieu  plus  conve- 
nable, et  cela  sans  délai. 

(Le  valet  revient.) 

LE  VALET.  —  Voici  la  sœur  de  Thomme  condamné,  qui 
demande  à  êXre  introduite  près  de  vous. 

ANGELO.  —  A-t-il  une  sœur? 

LE  PRÉVÔT.  —  Oui,  seigneur  :  une  jeune  fille  très-ver- 
tueuse, et  qui  est  prête  à  entrer  dans  une  communauté, 
si  elle  n'y  est  pas  déjà. 

ANGELO.  —  Allons,  qu'on  la  fasse  entrer.  {Le  valet  sort,) 
—  (Au prévôt.)  Voyez  à  ce  que  la  fornicatrice  soit  trans- 
férée ailleurs  :  qu'on  lui  fournisse  le  nécessaire,  mais 
sans  superflu  :  je  donnerai  des  ordres  pour  cela. 

{Entrent  Lucio  et  Isabelle.) 

LE  PRÉVÔT,  faisant  mine  de  se  retirer,  —  Que  Dieu  sauve 
Votre  Honneur. 

ANGELO.  —  Restez  encore  un  moment.  —  {A  Isabelle.) 
Vous  êtes  la  bienvenue  :  que  désirez-vous? 

ISABELLE.  — Vous  voyez  devant  vous  une  malheureuse 
suppliante.  Qu'il  plaise  seulement  à  Votre  Honneur  de 
m'en  tendre. 

ANGELO.  —  Voyons,  quelle  est  votre  requête  ? 

ISABELLE.  —  n  est  uu  vico  quc  j'abhorre  plus  que  tous 
les  autres,  et  que  je  voudrais  voir  surtout  frappé  par  la 
justice;  je  ne  voudrais  pas  le  défendre,  mais  il  le  faut; 
je  ne  voudrais  pas  le  défendre,  mais  je  suis  en  guerre 
avec  moi  entre  ce  que  je  voudrais  et  ce  que  je  ne  vou- 
drais pas. 

ANGELO.  —  Voyons,  le  sujet? 

ISABELLE.  —  J'ai  un  frère  qui  est  condamné  à  mourir, 
je  vous  conjure  de  condamner  sa  faute ,  et  non  pas  mon 
frère. 

LE  PRÉVÔT.  —  Le  ciel  veuille  te  donner  des  grâces 
émouvantes  ! 

ANGELO.  —  Condamner  le  crime  et  non  le  criminel  I 
Mais  tout  crime  est  condamné,  même  avant  qu'il  soit 
commis.  Mes  fonctions  se  réduiraient  à  zéro,  si  je  trou- 
vais les  fautes  dont  la  peine  est  marquée  dans  le  code, 
pour  laisser  échapper  les  coupables. 


,30  MEgUKE   POUR   MESURE. 

ISABELLE.  —  0  loi  juste,  mais  cruelle!  Alors,  j^avais  un 
frère  !  —  Que  le  ciel  garde  Votre  Honneur  I 

Lucio ,  à  Isabelle,  —  N'y  renoncez  pas  ainsi  :  revenez 
vers  lui  :  priez-le  ;  jetez-vous  à  ses  genoux;  attachez -vous 
à  sa  robe  :  vous  êtes  trop  froide ,  vous  ne  lui  deman- 
deriez qu'une  épingle  que  vous  ne  pourriez  pas  le  faire 
avec  plus  d'indifTérence  :  avancez  vers  lui,  vous  dis-je. 

ISABELLE  se  rapproche.  — Faut-il  donc  qu'il  meure? 

ANGELO.  —  Jeune  fille,  il  n'y  a  point  de  remède. 

ISABELLE.  —  n  y  en  a  :  je  pense  que  vous  pourriez  lui 
pardonner,  et  que  ni  le  ciel  ni  les  hommes  ne  se  plain- 
draient de  ce  pardon. 

ANGELO.  —  Je  ne  veux  pas  le  faire. 

ISABELLE.  —  Mais,  le  pourriez-vous  si  vous  le  vouliez? 

ANGELO.  —  Voyez- vous,  ce  que  je  ne  veux  pas  faire,  je 
jie  le  peux  pas. 

ISABELLE.  —  Mais  pourricz-vous  le  faire  sans  nuire  à 
personne  au  monde,  si  votre  cœur  était  touché  de  la 
même  pitié  que  le  mien  ressent  pour  lui? 

ANGELO.  —  Son  arrêt  est  prononcé  ;  il  est  trop  tard. 

LUCio,  bas  à  Isabelle,  —  Vous  êtes  trop  froide. 

ISABELLE.  —  Trop  tard  !  non  :  moi  qui  prononce  une 
parole,  je  peux  la  révoquer.  Croyez-bien  une  chose,  c'est 
que  de  toute  la  pompe  qui  appartient  aux  grands,  ni  la 
couronne  du  monarque ,  ni  le  glaive  du  ministre,  ni  le 
bâton  du  maréchal,  ni  la  robe  du  juge,  rien  ne  leur  sied 
aussi  bien  que  la  clémence.  S'il  eût  été  à  votre  place, 
et  que  vous  eussiez  été  à  la  sienne ,  vous  auriez  fait  un 
faux  pas  comme  lui  ;  mais  lui  n'aurait  pas  été  aussi  im- 
pitoyable que  vous. 

ANGELO.  —  Je  vous  prie,  retirez-vous. 

ISABELLE.  —  Je  voudrais  que  le  ciel  m'eût  donné  votre 
pouvoir,  et  que.  vous  fussiez  Isabelle.  En  serait-il  de 
même  alors?  non.  Je  vous  dirais  ce  que  c'est  que  d'être 
juge,  et  ce  que  c'est  d'être  prisonnier: 

LUcio,  à  part,  — Bien;  parlez  de  lui,  c'est  la  corde  sen- 
sible, 

ANGELO.  —  Votre  frère  est  condamné  par  la  loi;  vous 
perdez  vos  paroles. 


ACTE  II,    SCÈNE    II.  31 

ISABELLE.  —  Hélas  I  hélas  f  toutes  les  âmes  qui  ont 
existé  ont  été  condamnées,  et  le  Dieu  qui  eût  pu  se  ven- 
ger avec  le  plus  de  justice  a  trouvé  un  remède  pour  les 
sauver.  Que  seriez-vous  si  celui  qui  est  le  suprême  arbitre 
des  jugements  vous  jugeait  seulement  comme  vous  êtes? 
Oh  !  pensez  à  cela,  et  alors  la  clémence  respirera  entre 
vos  lèvres,  et  vous  serez  un  homme  nouveau. 

ANGELO. —r  Cessez  vos  plaintes,  belle  jeune  fille;  c'est 
la  loi,  et  non  pas  moi,  qui  condamne  votre  frère  :  il 
serait  mon  parent,  mon  frère  ou  mon  fils,  qu'il  en  serait 
de  même  pour  lui  ;  il  faut  qu'il  meure  demain. 

ISABELLE.  —  Demain!  oh  !  cela  est  bien  prompt I  Épar- 
gnez-le, épargnez-le;  il  n'est  pas  préparé  à  la  mort; 
même  pour  la  cuisine  nous  tuons  le  gibier  dans  sa  saison  : 
servirons-nous  le 'ciel  avec  moins  d'égard  que  nous  ne 
nous  traitons  nous-mêmes,  grossières  créatures?  Mon 
bon,  mon  bon  seigneur,  réfléchissez-y  :  qui  est-ce  qui  est 
mort  pour  cette  faute?  Il  y  a  beaucoup  de  gens  qui  Font 
commise. 

Lucio.  —  Courage  ;  bien  dit. 

ANGELO.  —  La  loi,  pour  être  endormie,  n'était  pas 
morte.  Cette  foule  de  gens  n'auraient  pas  osé  commettre 
ce  délit,  si  le  premier  qui  a  enfreint  la  loi  avait  répondu 
de  son  action;  maintenant  la  loi  est  éveillée,  elle  observe 
ce  qui  se  passe,  et,  telle  qu'un  devin,  elle  regarde  dans 
un  cristal  qui  fait  voir  quels  crimes  futurs  déjà  existants, 
on  nouvellement  conçus,  grâce  à  la  tolérance,  se  prépa- 
raient à  éclore  et  à  naître,  et  vont  être  étouffés,  arrêtés 
dans  leurs  progrès,  et  finir  là  où  ils  existent. 

ISABELLE.  —  Et  cependant  prouvez  quelque  pitié. 

ANGELO. — Je  la  prouve  surtout  en  prouvant  la  justice, 
car  alors  j'ai  pitié  d'hommes  que  je  ne  connais  pas,  et 
qu'un  crime  pardonné  aujourd'hui  empoisonnerait  dans 
la  suite  ;  je  fais  justice  à  un  homme  qui,  payant  pour  une 
action  criminelle,  ne  vivra  plus  pour  en  commettre  une 
seconde.  N'insistez  plus  ;  votre  frère  mourra  demain;  il 
faut  vous  résigner. 

ISABELLE.  —  Ainsi,  il  faut  que  vous  soyez  le  premier 
qui  prononciez  cette  sentence,  et  lui  le  premier  qui  la 


32  MESURE   FOUR   MESURE. 

subisse  :  oh  I  il  est  beau  d'avoir  la  force  d'un  géant;  mais 
c'est  une  tyrannie  d'en  us,er  comme  un  géant. 

Lucio.  —  Bien  dit. 

ISABELLE.  —  Si  les  grands  de  la  terre  pouvaient  tonner 
comme  Jupiter,  jamais  Jupiter  ne  serait  en  paix  ;  le  plus 
pauvre  petit  officier  occuperait  sans  cesse  son  ciel  à 
tonner;  on  n'entendrait  que  le  tonnerre.  —  Ciel  miséri- 
cordieux !  toi,  tu  fendras  plutôt  des  traits  sulfureux  de 
ta  foudre  le  chêne  noueux  et  rebelle  à  la  cognée ,  que  le 
doux  myrte;  mais  l'homme,  Thommé  orgueilleux,  revêtu, 
d'une  autorité  d'un  moment,  lui  qui  connaît  le  moins  ce 
dont  il  est  le  plus  sûr,  son  existence  fragile  comîne  le 
verre,  il  se  plaît  comme  un  singe  en  fureur  à  des  actions 
si  extravagantes  à  la  face  du  ciel,  qu'il  fait  pleurer  les 
anges,  qui,  s'ils  étaient  sujets  aux  mêmes  caprices  que 
nous,  riraient  à  en  devenir  mortels. 

LUCIO.  —  Oh!  serrez-le  de  près,  serrez-le  de  près,  jeune 
fille,  il  s'adoucira.  Il  se  rend  déjà;  je  m'en  aperçois. 

LE  PRÉVÔT.  —  Prions  le  ciel  qu'elle  vienne  à  bout  de  le 
fiéchir  I 

ISABELLE.  —  Nous  ne  pouvons  nous  peser  dans  la 
balance  avec  notre  frère;  les  grands  ont  le  privilège  de 
badiner  avec  les  saints  ;  c'est  en  eux  saillie  d'esprit;  chez 
leurs  inférieurs,  c'est  ime  odieuse  profanation. 

Lucio.  —  Vous  êtes  dans  le  bon  chemin,  jeune  fille  ; 
appuyez. 

ISABELLE.  —  Ce  qui  n'est  qu'un  mot  d*humeur  chez  le 
général  devient,  dans  la  bouche  du  soldat,  un  vrai  blas- 
phème. 

Lucio.  — Où  a-t-elle  appris  tout  cela?  —  Encore. 

ANGELO.  —  Pourquoi  m'appliquez-vous  ces  adages? 

ISABELLE.  —  Parce  que  l'autorité ,  quoique  sujette  à 
errer  comme  les  autres,  porte  avec  elle  une  espèce  de 
remède  qui  couvre  le  mal  d'une  cicatrice.  Descendez 
dans  votre  sein  ;  frappez  à  la  porte  de  votre  cœur,  et 
demandez-lui  quelle  faute  il  se  connaît  qui  ressemble  à 
celle  de  mon  frère.  S'il  avoue  un  penchant  naturel  au 
crirne  dont  il  est  coupable,  qu'il  ne  fasse  donc  pas  retentir 
dans  votre  bouche  un  arrêt  de  mort  contre  mon  frère. 


ACTE  II,    SCÈNE  II.  33 

ANGELO,  à  part,  —  Elle  parle,  et  avec  tant  de  bon  sens 
que  mon  bon  sens  éclot  en  même  temps.  {A  Isabelle.) 
Adieu. 

ISABELLE.  —  Cher  seigneur,  revenez. 

ANGELO.  —  Je  me  consulterai.  —  Revenez  demain. 

ISABELLE. —  Ecoutez  par  quels  moyens  je  veux  vous 
corrompre  :  mon  bon  seigneur,  revenez. 

ANGELO.  —  Que  dites-vous,  me  corrompre? 

ISABELLE.  —  Oui,  par  des  dons  que  le  ciel  partagera 
avec  vous. 

Lucio.  —  Autrement  vous  aiiriez  tout  gâté. 

ISABELLE.  —  Ce  n'est  pas  avec  de  vains  sequins  d'or 
éprouvé ,  ni  avec  des  pierres  dont  le  taux  est  riche  ou 
pauvre ,  selon  la  valeur  que  leur  attache  la  fantaisie  ; 
mais  avec  de  fidèles  prières  qui  s'élèveront  vers  le  ciel, 
et  y  entreront  avant  le  lever  du  soleil  ;  avec  les  prières 
des  âmes  préservées  de  la  corruption  du  monde ,  des 
vierges  qui  jeûnent,  et  dont  le  cœur  n'est  consacré  à  rien 
de  terrestre. 

ANGELO.  —  Allons,  revenez  me  voir  demain. 

LUGio ,  à  part^  à  Isabelle, —  Retirez- vous,  tout  va  bien  : 
sortez. 

ISABELLE. — Que  Ic  cicl  veille  sur  la  sûreté  de  Votre 
Honneur M 

ANGELO,  à  part, — Ainsi  soit-il  ;  car  je  prends  le  chemin 
de  la  tentation  dont  les  prières  préservent. 

ISABELLE. — A  quelle  heure  viendrai-je  demain  retrou- 
ver Votre  Seigneurie  ? 

ANGELO. — Quand  vous  voudrez,  avant  midi. 

ISABELLE. — ^Le  ciel  préserve  Votre  Honneur! 

(Elle  sort  avec  Lucio.) 

ANGELO. — De  toi,  et  même  de  ta  vertu  I — Que  veut  dire 
ceci?  Que  veut  dire  ceci?  Est-ce  sa  faute  ou  la  mienne? 
De  la  tentatrice  ou  de  celui  qui  est  tenté,  lequel  pèche  le 
plus?  Ah  1  ce  n'est  pas  elle  ;  et  ce  n'est  pas  elle  qui  me 
tente  ;  c'est  moi  qui,  exposé  au  soleil  près  de  la  violette, 

1  Isabelle  emploie  le  mot  honour  pour  dire  Votre  Seigneurie, 
et  le  juge  ramène  ce  mot  à  son  premier  sens. 

T.   IV.  3 


34  MESURE   POUR    MESURE. 

fais  comme  la  charogne  plutôt  que  comme  la  fleui*,  et 
me  corromps  sous  la  vertueuse  influence  de  la  saison. 
Se  peut-il  que  la  modestie  soit  plus  dangereuse  à  nos 
sens  que  la  femme  légère?  Tandis  que  nous  n'avons  que 
trop  de  terrain  perdu ,  irons-nous  raser  le  sanctuaire 
pour  y  établir  nos  vices?  Oh  1  fi  I  fi  donc!  Que  fais-tu, 
ou  qui  es-tu,  Angelo?  Veux-tu  la  convoiter  criminelle- 
ment pour  ces  mêmes  avantages  qui  la  rendent  ver- 
tueuse ?  Ah  !  que  son  frère  vive  !  Les  volem*s  sont  auto- 
risés au  brigandage,  lorsque  leurs  juges  eux-mêmes 
volent.  Quoi  I  est-ce  que  je  Taime  parce  que  je  désire 
l'entendre  parler  encore,  et  me  repaître  de  la  vue  de  ses 
yeux?  A  quoi  rêvais-je  donc?  0  ennemi  rusé  gui,  pour 
attraper  un  saint,  amorce  ton  hameçon  avec  des  saints  I 
La  plus  dangereuse  des  tentations  est  celle  qui  nous 
pousse  au  crime  par  les  attraits  de  la  vertu  :  jamais  la 
prostituée  avec  ses  deux  forces  réunies,  Tart  et  la  nature, 
n'a  pu  émouvoir  une  fois  mes  sens  ;  mais  cette  fille  ver- 
tueuse me  subjugue  tout  entier.  Jusqu'à  ce  moment, 
quand  je  voyais  les  autres  aimer,  je  souriais,  et  m'éton- 
nais de  leur  loUe. 

(Il  sort.) 

SCÈNE  III 

Une  prison. 
LE  DUC  en  habit  de  religieux,  LE  PREVOT. 

LE  Diic. — Salut,  prévôt;  car  je  crois  que  c'est  ce  que 
vous  êtes. 

LE  PRÉVÔT. — Oui,  je  suis  le  prévôt  :  que  désirez-vous, 
bon  religieux? 

LE  DUC. — Contraint  par  ma  charité,  et  par  mon  saint 
ordre,  je  viens  visiter  les  âmes  afîligées  renfermées  dans 
cette  prison  :  accordez-moi  le  droit  ordinaire  de  me  les 
laisser  voir,  et  de  m'informer  de  la  nature  de  leurs 
crimes,  afin  que  je  puisse  leur  administrer  en  consé- 
quence mes  secours  spirituels. 

LE  PRÉVÔT.— Je  ferais  davantage  s'il  en  était  besoin, 

(Entre  Juliette.) 


ACTE   II,    SCÈNE  III.  35 

Tenez,  voîci  une  de  mes  dames,  une  jeune  fille,  qui, 
tombant  dans  les  feux  de  sa  jeunesse,  a  brûlé  sa  léputa- 
tion  :  elle  est  enceinte,  et  le  père  de  son  enfant  est  con- 
damné à  mort;  un  jeune  homme  plus  propre  à  com- 
mettre un  second  délit  semblable  qu'à  mourir  pour  le 
premier. 

LE  DUC— Quand  doit-il  mourir? 

LE  PRÉVÔT.— A  ce  que  je  crois,  demain.  (A  Juliette,) 
J'ai  pourvu  à  vos  besoins  :  attendez  un  moment,  et  Ton 
vous  conduira. 

LE  DUC,  à  Juliette, — Vous  repentez- vous,  belle  enfant, 
du  péché  que  vous  portez  ? 

JULIETTE. — Oui,  et  j'en  porte  la  honte  avec  patience. 

LE  DUC — Je  vous  enseignerai  les  moyens  d'examiner 
votre  conscience,  et  d  éprouver  si  votre  pénitence  est 
solide,  ou  si  elle  n'est  que  superficielle. 

JULIETTE. — Je  l'apprendrai  bien  volontiers. 

LE  DUC — Aimez-vous  Thomme  qui  vous  a  fait  ce  tort? 

JULIETTE. — Oui,  autant  que  j'aime  la  femme  qui  lui  a 
fait  tort. 

LE  DUC — Ainsi,  il  parait  que  c'est  d'un  consentement 
mutuel  que  votre  crime  a  été  commis? 

JULIETTE. — Oui,  d'un  consentement  mutuel. 

LE  DUC — Votre  péché  a  donc  été  plus  grand  que  le 
sien? 

JULIETTE.— Je  le  confesse,  etjem'enrepens,  mon  père. 

LE  DUC — Cela  est  bien  juste,  ma  fille  ;  mais  prenez 
garde  que  vous  ne  vous  repentiez  que  parce  que  le 
péché  vous  a  causé  cette  honte  :  cette  douleur  n'est 
jamais  que  pour  nous-mêmes,  et  non  pour  le  ciel  ;  elle 
montre  que  si  nous  n'offensons  pas  le  ciel,  ce  n'est 
point  par  amour,  mais  uniquement  par  crainte. 

JULIETTE. — Je  me  repens  de  ma  faute,  parce  que  c'est 
un  péché,  et  j'en  accepte  la  honte  avec  joie. 

LE  DUC — Persévérez  là-dedans.  Votre  complice,  à  ce 
que  j'entends  dire,  doit  mourir  demain  ;  je  vais  le  visiter 
et  lui  donner  mes  conseils.  Que  la  grâce  du  ciel  vous 
accompagne  1 — Benedicite. 

(Il  sort  en  prianti 


3S  MESURE    POUR   MESURE. 

JULIETTE.— Il  doit  mourir  demain  !  ô  injuste  loi,  qui 
me  laisse  une  vie  dont  toute  la  consolation  est  d'éprou- 
ver à  chaque  instant  toutes  les  horreurs  de  la  mort  ! 

LE  PRÉVÔT.— C'est  bien  dommage  qu*il  en  soit  là  ! 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  IV 

Appartement  dans  la  maison  d'Ângelo.) 

Entre  ANGELO. 

ANGELO. — Quand  je  veux  méditer  et  prier,  mes  pensées 
et  mes  prières  s'égarent  d'objet  en  objet  :  le  ciel  a  de  moi 
de  vaines  paroles,  tandis  que  mon  imagination,  sans 
écouter  ma  langue,  est  attachée  sur  Isabelle.  Le  ciel  est 
sur  mes  lèvres,  comme  si  je  ne  faisais  qu'en  retourner  le 
nom  dans  ma  bouche  ;  et  dans  mon  cœur  croît  la  fatale 
passion  qui  le  remplit.  L'État,  dont  j'étudiais  les  affaires, 
est  comme  un  bon  livre  qui,  à  force  d'être  relu  souvent, 
n'inspire  plus  que  l'aversion  et  l'ennui  ;  oui,  je  me  sens 
capable  (que  personne  ne  m'entende  !)  de  changer  ce 
grave  ministère  dont  je  suis  fier  pour  une  plume  légère, 
vain  jouet  de  Tair.  0  dignité  1  ô  pompe  extérieure!  qu'il 
t'arrive  souvent  d'extorquer  le  respect  des  sots  par  tes 
vêtements  et  ton  enveloppe,  et  d'enchaîner  les  âmes  plus 
sages  à  tes  fausses  apparences;— chair,  tu  n'es  que 
chair  !  Inscrivez,  bon  ange^  sur  la  corne  du  diable,  ce  ne 
sera  plus  le  cimier  du  diable. 

(Entre  un  valet.) 

ANGELO.— Hé  bien  !  qui  est  là? 

LE  VALET.  —  Une  certaine  Isabelle,  une  sœur,  qui 
demande  à  vous  parler. 

ANGELO.— Montre-lui  le  chemin.  (Le  valet  sort.— (Seul.) 
0  ciel!  pourquoi  tout  mon  sang  se  reflue  ainsi  vers 
mon  cœur,  le  rendant  inutile  à  lui-même,  et  privant 
tous  mes  autres  organes  du  ressort  qui  leur  est  néces- 
saire? Ainsi  la  foule  insensée  se  presse  autour  d'un 
homme  qui  s'évanouit;  ils  viennent  tous  pour  le  secou- 


ACTE   II,    SCkNE   IV.  M 

rir,  et  interceptent  ainsi  Tair  qui  le  ranimerait  ;  ainsi  les 
sujets  d'un  monarque  bien-aimé  oublient  leur  rôle,  et 
poussés  par  une  respectueuse  affection,  se  pressent  en 
sa  présence  là  où  leur  amour  mal  instruit  va  nécessaire- 
ment paraître  une  injure. 

(Entre  Isabelle.) 

ANGELO. — ^Eh  bien!  belle  jeune  fille? 

ISABELLE. — Je  suis  veuue  savoir  votre  bon  plaisir. 

ANGELO.— J'aimerais  bien  mieux  que  vous  pussiez  le 
deviner ,  que  de  me  demander  de  vous  l'apprendre. — 
Votre  frère  ne  peut  vivre. 

ISABELLE.— En  est-il  ainsi?  Que  le  ciel  conserve  Votre 

Honneur!  (Elle    va  pour  se  retirer.) 

ANGELO. — Et  cependant  il  peut  vivre  encore  un  temps, 
et  il  se  pourrait  qu'il  vécût  aussi  longtemps  que  vous,  ou 
moi...  Pourtant,  il  faut  qu'il  meure. 

ISABELLE. — Sur  votrc  arrêt? 

ANGELO. — Oui... 

ISABELLE.— Quand?  je  vous  en  conjure,  afin  que,  dans 
le  répit  qui  lui  est  accordé,  plus  long  ou  plus  court,  il 
puisse  être  préparé  à  sauver  son  âme. 

ANGELO.— Oh  !  malheur  à  ces  vices  honteux  !  il  vau- 
drait autant  pardonner  à  celui  qui  vole  à  la  nature  un 
homme  déjà  formé,  qu'à  l'insolente  volupté  de  ceux  qui 
jettent  Timage  du  Créateur  dans  des  moules  prohibés  par 
le  ciel  :  il  n'est  pas  plus  coupable  de  trancher  perfide- 
ment une  vie  légitimement  formée,  que  de  jeter  du 
métal  dans  des  vaisseaux  défendus  pour  créer  une  vie 
illégitime. 

ISABELLE. — Telles  sont  les  lois  du  ciel,  mais  non  celles 
de  la  terre. 

ANGELO. — Dites-vous  cela?  En  ce  cas,  je  vais  bientôt 
vous  embarrasser.  Lequel  aimeriez-vous  mieux,  ou  que 
la  plus  juste  des  lois  ôtàt  en  ce  moment  la  vie  à  votre 
frère,  ou,  pour  racheter  sa  vie,  de  livrer  votre  corps  à  la 
douce  impureté,  comme  celle  qu'il  a  déshonorée? 

ISABELLE. — Seigneur,  croyez-moi  ,  j'aimerais  mieux 
sacrifier  mon  corps  que  mon  âme. 

ANGELO.— Je  no  parle  point  de  votre  âme;  les  péchés 


38  MESURE    POUR    MESURE. 

que  la  nécessité  nous  force  de  commettre,  ne  servent 
qu'à  faire  nombre,  sans  nous  charger  davantage. 

ISABELLE.— Gomment  dites-vous? 

ANGELO.— Non,  je  ne  puis  pas  garantir  cela;  car  je 
pourrais  donner  des  raisons  contre  ce  que  je  viens  de 
dire.  Répondez-moi  à  ceci  : — moi,  qui  suis  la  voix  de  la 
loi  écrite,  je  prononce  contre  votre  frère  un  arrêt  de 
mort  :  n'y  aurait-il  point  de  la  charité  dans  un  péché  qui 
sauverait  la  vie  de  ce  frère? 

ISABELLE. — Ahl  daignez  le  faire  :  j*en  prends  le  péril 
sur  mon  âme  ;  ce  ne  serait  point  un  péché,  mais  un  acte 
de  charité. 

ANGELo.— Si  vous  vouUez  le  faire  vous-même  au  péril 
de  votre  âme,  le  poids  du  péché  et  de  la  charité  serait  le 
même. 

ISABELLE. — Oh  !  si  demander  la  vie  de  mon  frère  est  un 
péché,  ciel,  fais-m'en  porter  tout  le  poids!  et  si  c'est  en 
vous  un  péché  que  de  céder  à  ma  sollicitation,  tous  les 
matins  je  prierai  le  ciel  que  cette  faute  soit  ajoutée  aux 
miennes  et  que  vous  n'ayez  à  en  répondre  en  rien. 

ANGELO. — Non.  Ecoutez-moi  :  votre  idée  ne  suit  pas  le 
sens  de  la  mienne  ;  ou  vous  êtes  ignorante,  ou  vous  affec- 
tez de  l'être  par  ruse,  et  ce  n'est  pas  bien. 

ISABELLE. — Que  je  sois  ignorante  et  pleine  de  défauts 
en  tout,  pourvu  du  moins  que  je  sache  que  je  ne  vaux 
pas  mieux. 

ANGELO. — Ainsi  la  sagesse  cherche  à  briller  davantage, 
en  s'accusant  elle-même  :  comme  les  masques  noirs  pro- 
clament la  beauté  qu'ils  cachent,  dix  fois  plus  haut  que 
ne  pourrait  le  faire  la  beauté  à  découvert.  —Mais  écoutez- 
moi  bien;  pour  être  bien  compris,  je  vais  parler  plus 
nettement  :  votre  frère  doit  mourir. 

ISABELLE. — Oui. 

ANGELO.  —  Et  son  délit  est  tel  qu'il  doit  subir  la  peine 
imposée  par  la  loi. 

ISABELLE.— Cela  est  vrai. 

ANGELO. — Supposez  qu'il  n'y  ait  point  d'autre  moyen 
de  sauver  sa  vie  (bien  que  je  ne  consente  pas  à  ce  moyen, 
ni  à  aucun  autre  ;  c'est  uniquement  par  forme  de  con- 


ACTE  II,    SCÈNE   IV.  39 

versatîon),  si  ce  n'est  celui-ci,  que  vous,  sa  sœur,  inspi- 
rant des  désirs  à  quelque  homme,  dont  le  crédit  auprès 
du  juge,  ou  sa  propre  dignité,  pourrait  délivrer  votre 
frère  des  entraves  de  la  toute-puissante  loi,  supposez, 
dis-je,  qu'il  n'y  eût  point  d'autre  moyen  humain  de  le 
sauver,  mais  qu'il  fallût,  ou  livrer  les  trésors  de  votre 
corps  à  cet  homme  que  nous  supposons,  ou  laisser  souf- 
frir le  coupable,  que  feriez-vous? 

ISABELLE.  —  Je  ferais  pour  mon  pauvre  frère  tout  ce 
que  je  ferais  pour  moi-même  :  je  veux  dire,  que  si  j'étais 
condamnée  à  la  mort,  je  porterais  les  marques  doulou- 
reuses du  fouet,  comme  des  rubis,  et  je  me  déshabille- 
rais pour  aller  à  la  mort,  comme  vers  un  lit  que  j'aurais 
désiré  à  en  devenir  malade,  plutôt  que  de  céder  mon 
corps  au  déshonneur. 

ANGELO. — En  ce  cas,  votre  frère  mourrait  ? 

ISABELLE.— Et  ce  Serait  le  parti  le  plus  doux;  il  vau- 
drait mieux  qu'un  frère  mourût  une  fois,  que  si  une 
sœur,  pour  racheter  sa  vie,  mourait  éternellement. 

ANGELO. — Et  ne  seriez-vous  pas  alors  aussi  cruelle  que 
la  sentence  contre  laquelle  vous  vous  êtes  tant  récriée? 

ISABELLE.  —  L'ignominie  pour  rançon  et  un  libre  par- 
don ne  sont  pas  de  la  même  famille  :  une  miséricorde 
légitime  ne  ressemble  en  rien  à  un  rachat  honteux. 

ANGELO. — Vous  paraissiez  tout  à  l'heure  voir  dans  la 
loi  un  tyran,  et  vous  cherchiez  à  prouver  que  la  faute  de 
votre  frère  était  plutôt  une  folie  qu'un  vice. 

ISABELLE. — Ahl  pardonnez-moi,  seigneur;  il  advient 
souvent  que,  pour  obtenir  ce  que  nous  souhaitons,  nous 
ne  disons  pas  tout  ce  que  nous  pensons;  j'excuse'*un  peu 
le  vice  que  j'abhorre  en  faveur  de  l'homme  que  j'aime 
tendrement. 

ANGELO. — Nous  sommcs  tous  fragiles. 

ISABELLE. — Que  mou  frère  meure  s'il  n'est  point  feuda- 
taire  d'une  servitude  commune,  mais  seul  héritier  et 
possesseur  de  la  faiblesse. 

ANGELO. — Et  les  femmes  sont  fragiles  aussi. 

ISABELLE. — Oui,  commc  la  glace  où  elles  se  mirent,  et 
qui  se  brise  aussi  facilement  qu'elle  réfléchit  leur  visage. 


40  MESURE    POUR    MESURE. 

Les  femmes  !  que  le  ciel  leur  vienne  en  aide  !  Les  holnmes 
dérogent  de  leur  origine  en  profitant  de  leur  faiblesse. 
Oui,  appelez-nous  dix  fois  fragiles  :  car  nous  sommes 
aussi  tendres  que  Test  notre  constitution,  et  susceptibles 
de  fausses  impressions. 

ANGELo. — Je  le  pense  comme  vous;  et,  d'après  ce  témoi- 
gnage rendu  à  votre  propre  sexe,  permettez  que  je 
m  explique  avec  plus  de  hardiesse;  puisque  je  suppose 
que  nous  ne  sommes  pas  faits  pour  avoir  ime  force  à 
répreuve  de  toutes  les  fautes.  Je  vous  prends  par  vos 
propres  paroles  :  soyez  ce  que  vous  êtes,  c'est-à-dire  une 
femme.  Si  vous  êtes  plus,  vous  n'êtes  plus  une  femme  ; 
si  vous  en  êtes  une  (comme  Tannoncent  visiblement 
toutes  les  garanties  extérieures  ) ,  montrez  -  le  en  ce 
moment,  en  revêtant  ce  costume  qui  vous  est  destiné. 

ISABELLE. — Je  ne  sais  qu'un  langage  :  mon  bon  sei- 
gneur, je  vous  en  supplie,  parlez-moi  comme  vous  fai- 
siez d'abord. 

ANGELO. — Comprenez-moi  nettement...  je  vous  aime. 

ISABELLE. — Mon  frèro  aimait  Juliette,  et  vous  me  dites 
qu'il  faut  qu'il  meure  pour  cela. 

ANGELO. — 11  ne  mourra  point,  Isabelle,  si  vous  m'ac- 
cordez votre  amour. 

ISABELLE. — Je  sais  que  votre  vertu  a  le  privilège  de 
feindre  une  apparence  de  vice  pour  surprendre  les 
autres. 

ANGELO. — Croyez-moi,  sur  mon  honneur  :  mes  paroles 
expriment  ma  pensée. 

ISABELLE.— Ah  !  c'est  bien  peu  d'honneur  pour  qu'on  y 
croie  beaucoup.  Pernicieuse  pensée!  Hypocrisie,  hypo- 
crisie!— ^Je  te  dénoncerai  tout  haut,  Angelo;  prends-y 
bien  garde  :  signe-moi  tout  à  l'heure  le  pardon  de  mon 
frère,  ou  je  vais,  à  gorge  déployée,  publier  devant  l'uni- 
vers quel  homme  tu  es. 

ANGELO. — Qui  te  croira,  Isabelle  ?  Mon  nom  sans  tache, 
l'austérité  de  ma  vie,  mon  témoignage  contre  toi,  et 
mon  rang  dans  l'État,  auront  tant  de  prépondérance  sur 
ton  accusation,  que  tu  seras  étouffée  sous  ton  propre 
rapport,  et  taxée  de  calomnie.  J'ai  commencé,  et  main- 


ACTE  II,    SCÈNE   IV.  41 

tenant  je  lâche  la  bride  à  ma  passion  :  donne  ton  con- 
sentement à  mes  violents  désirs  ;  écarte  tout  scrupule, 
et  ces  rougeurs  fatigantes  qui  repoussent  ce  qu'elles 
convoitent.  Rachète  ton  frère»  en  livrant  ton  corps  à 
mon  bon  plaisir;  autrement,  non-seulement  il  mourra 
de  mort,  mais  ta  cruauté  prolongera  sa  mort  par  de 
longs  tourments.  Donne-moi  ta  réponse  demain,  ou,  j*en 
jure  par  la  passion  qui  me  domine  à  présent,  je  me 
montrerai  un  tyran  à  son  égard.  Quant  à  tes  menaces, 
dis  ce  que  tu  voudras;  mes  mensonges  auront  plus  de 
crédit  que  tes  vérités. 

(Il  sort.) 

ISABELLE  seule. — A  qui  irai-je  porter  mes  plaintes?  Si 
je  redisais  ceci,  qui  me  croirait?  0  bouches  funestes,  qui 
portent  une  seule  et  même  langue  pour  condamner  et 
pour  absoudre  ;  forçant  la  loi  à  se  plier  à  leur  volonté, 
attachant  le  juste  et  l'injuste  à  leur  passion,  ,pour  la 
suivre  là  où  elle  va.  Je  vais  aller  trouver  mon  frère  ; 
quoiqu'il  ait  succombé  par  l'ardeur  du  sang,  cependant 
il  possède  une  âme  si  pleine  d'honneur  que,  quand  il 
aurait  vingt  têtes  à  placer  sur  vingt  billots  sanglants,  il 
les  donnerait  toutes,  plutôt  que  de  permettre  que  sa 
sœur  livrât  son  corps  à  une  si  détestable  profanation. 
Allons,  Isabelle,  vis  chaste  ;  et  toi,  mon  frère,  meurs. 
Notre  chasteté  est  plus  précieuse  qu'un  frère.  Je  vais 
pourtant  l'instruire  de  la  proposition  d'Angelo,  et  le  pré- 
parer à  la  mort  pour  le  bien  de  son  âme. 

(Elle  sort.) 


PIN    DU    SECOND    ACTE. 


ACTE    TROISIÈME 

SCÈNE  1 

La  prison. 
LE  DUC,  CLAUDIO,  LE  PREVOT. 

LE  DUC.  —  Ainsi ,  vous  espérez  donc  obtenir  votre 
grâce  du  seigneur  Angelo? 

CLAUDIO.  —  Les  malheureux  n'ont  d^ autre  remède  que 
Tespérance  :  j'ai  Tespérance  de  vivre,  et  je  suis  prêt  à 
mourir. 

LE  DUC.  —  Soyez  déterminé  à  la  mort,  et  soit  la  vie, 
soit  la  mort,  vous  en  paraîtront  plus  douces.  Raisonnez 
ainsi  avec  la  vie  :  si  je  te  perds,  je  perds  une  chose  qui 
n'est  estimée  que  des  insensés.  Tu  n'es  qu'un  soulfle, 
soumis  à  toutes  les  influences  de  l'atmosphère,  affligeant 
à  toute  heure  le  corps  que  tu  habites  ;  tu  n'es  que  le  jouet 
de  la  mort  ;  tu  travailles  à  l'éviter  par  la  fuite  et  tu  cours 
te  précipiter  dans  ses  bras.  Homme  !  tu  n'as  rien  de 
noble  ;  car  tous  les  avantages  que  tu  possèdes  sont  nourris 
de  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  bas  ^  :  tu  n'as  en  toi  nul  cou- 
rage ;  car  tu  crains  jusqu'au  faible  dard  fourchu  '  d'un 
pauvre  ver  :  ton  meilleur  repos  c'est  le  sommeil;  aussi 
tu  le  recherches  souvent,  et  pourtant  tu  crains  sottement 
la  mort,  qui  n'est  rien  de  plus^  !  Tu  n'es  jamais  toi- 

*  Toutes  les  délicatesses  de  la  table  remontent  au  fumier. 

*  Opinion  fausse  du  vulgaire  sur  la  forme  et  le  venin  de  la 
langue  du  serpent. 

*  Hahes  somnum  imaginem  mortiSy  eamque  quotidiè  induis,  et  duhitas 
an  sensus  in  morte  nullus  êit  cùm  in  ejus  simulacro  videas  esse  nuh' 
lum  sensum.  (Cicéron.) 


ACTE  III,   SCÈNE  I.  43 

même  :  tu  n'existes  que  pardes  milliers  de  graines  sorties 
de  la  poussière  :  tu  n'es  pas  heureux  ;  car  ce  que  tu  n'as 
pas,  tu  cherches  sans  cesse  à  l'obtenir;  et  ce  que  tu  pos- 
sèdes tu  Toûblies  :  tu  n'es  jamais  fixé ,  car  ta  nature  suit 
les  étranges  caprices  de  la  lune.  Si  tu  es  riche,  tu  es 
pauvre  :  semblable  à  l'âne  dont  Téchine  courbe  sous  les 
lingots,  tu  ne  portes  tes  pesantes  richesses  que  pendant 
une  journée  de  marche,  et  la  mort  vient  te  décharger. 
Tu  n'as  point  d'ami;  le  fruit  de  tes  propres  entrailles, 
qui  te  nomme  son  père,  la  substance  émanée  de  tes  reins, 
maudit  la  goutte,  les  dartres  et  le  catarrhe  qui  ne  t'a- 
chèvent pas  assez  vite  à  son  gré  :  tu  n'as  ni  jeunesse  ni 
vieillesse,  mais  seulement  pour  ainsi  dire  un  sommeil 
de  raprès-dînée,dont  les  rêves  participent  de  l'un  et  de 
l'autre.  Ton  heureuse  jeunesse  s'assimile  à  la  vieillesse, 
et  demande  l'aumône  aux  vieillards  paralytiques  ;  lors- 
que tu  es  vieux  et  riche,  tu  n'as  plus  ni  chaleur,  ni 
affections,  ni  membres,  ni  beauté,  pour  jouir  agréable- 
ment de  tes  trésors.  Qu'y  a-t-il  encore  dans  ce  qu'on 
appelle  la  vie?  Il  y  a  encore  dans  cette  vie  mille  morts 
cachées  :  et  nous  craignons  la  mort  qui  met  un  terme  à 
toutes  ces  chances  ! 

CLAUDIO.  — Je  vous  remercie  humblement.  Je  vois  que 
demander  à  vivre  c'est  chercher  à  mourir,  et  qu'en  cher- 
chant la  mort  on  trouve  la  vie  :  qu'elle  vienne  donc  I 

(Entre  Isabelle.) 

ISABELLE.  —  Y  a-t-il  quelqu'un?  La  paix  soit  dans  ces 
lieux,  et  la  grâce  céleste,  et  une  bonne  compagnie  ! 

LE  PRÉVÔT.— Qui  est  là?  Entrez  :  ce  souhait  seul  mérite 
un  bon  accueil. 

LE  DUC  —  Cher  Claudio,  avant  peu  je  reviendrai  vous 
voir. 

CLAUDIO.  —  Je  vous  remercie,  saint  religieux. 

ISABELLE ,  au  prévôt,  —  J'ai  un  mot  ou  deux  à  dire  à 
Claudio  :  voilà  ce  que  j'ai  à  faire. 

LE  PRÉVÔT.  —  Et  vous  êtcs  la  bienvenue. —  (A  Claudio,  ) 
Tenez,  seigneur,  voilà  votre  sœur. 

LE  DUC.  —  Prévôt,  un  mot,  s'il  vous  plaît. 

LE  PRÉVÔT.  —  Autant  qu'il  vous  plaira. 


44  MESURE    POUR    MESURE. 

LE  DUC.  —  Amenez-les  pour  causer  dans  un  endroit  où 
je  puisse  être  caché  et  les  entendre. 

(Le  duc  sort  avec  le  prévôt,  et  assiste,  invisible,  à  la  suite 
de  cette  scène.) 

CLAUDIO. — -Eh  bien!  ma  sœur,  quelle  consolation 
m'apportes-tu? 

ISABELLE.  —  Gomme  sont  toutes  les  consolations,  fort 
bonne  en  vérité.  Le  seigneur  Angelo,  ayant  des  affaires 
dans  le  ciel,  te  choisit  pour  les  y  porter  comme  son  ambas- 
sadeur, et  pour  y  être  son  résident  éternel.  Ainsi,  hâte- 
toi  de  faire  tous  tes  préparatifs  ;  tu  pars  demain. 

CLAUDIO.  —  N'y  a-t-il  donc  point  de  remède? 

ISABELLE.  —  Point  d'autre  que  celui  de  fendre  un  cœur 
en  deux  pour  sauver  une  tête. 

CLAUDIO.  —  Mais,  y  a-t-il  quelque  remède? 

ISABELLE.  —  Oui,  mou  frère,  tu  peux  vivre  ;  il  est  dans 
le  cœur  de  ton  juge  une  miséricorde  infernale  :  si  tu 
veux  Vimplorer,  elle  sauvera  ta  vie  ;  mais  elle  t'enchaî- 
nera jusqu'à  la  mort, 

CLAUDIO.  —  Une  prison  perpétuelle? 

ISABELLE.  — Oui,  précisément,  une  prison  perpétuelle  : 
tu  resterais  attaché  à  un  point  fixe,  quand  tu  aurais  tout 
l'espace  de  l'univers  à  ta  disposition. 

CLAUDIO.  —Mais  de  quelle  nature?... 

ISABELLE.  —  D'une  nature,  si  tu  y  consentais  jamais,  à 
dépouiller  de  son  écorce  l'arbre  de  ton  honneur,  et  à  te 
laisser  nu. 

CLAUDIO.  —  Fais-moi  connaître  ce  moyen. 

ISABELLE.  —  Oh  !  je  te  crains,  Claudio,  je  tremble  que 
tu  ne  veuilles  conserver  une  vie  maladive ,  et  que  tu 
n'attaches  plus  de  prix  à  six  ou  sept  hivers  de  plus,  qu'à 
un  honneur  éternel.  Oses-tu  mourir?  Le  sentiment  delà 
mort  est  surtout  dans  la  crainte,  et  le  malheureux  insecte 
que  nous  foulons  aux  pieds  éprouve  des  angoisses  cor- 
porelles aussi  cruelles  qu'un  géant  en  ressent  pour 
mourir. 

CLAUDIO.  —  Peux-tu  me  faire  cet  outrage?  Me  crois- tu 
si  faible  que  je  sois  incapable  d'une  résolution  coura- 
geuse? S'il  faut  que  je  meure,  j'irai   au-devant  de  la 


ACTE   IIJ,    SCÈNE   1.  4o 

mort,  comme  au-devant  d'une  fiancée,  et  je  la  serrerai 
dans  mes  bras. 

ISABELLE.  —  C'est  mou  frère  qui  vient  de  parler  ;  cette 
voix  est  sortie  du  tombeau  de  mon  père.  —  Oui ,  tu  dois 
mourir  :  tu  es  trop  généreux  pour  conserver  une  vie  au 
prix  de  viles  sollicitations.  Ce  ministre,  avec  un  air  de 
sainteté,  dont  la  grave  parole  et  le  visage  composé  atter- 
rent la  jeunesse,  et  font  trembler  la  folie,  comme  le 
faucon  la  perdrix  ;  eh  bien  !  c'est  un  démon  ;  si  l'on  reti- 
rait toute  la  fange  qui  le  i:emplit,  il  nous  paraîtrait  un 
abîme  aussi  profond  que  Tenfer. 

CLAUDIO.  —  Le  seigneur  Angelo? 

ISABELLE.  —  Oh  I  il  porte  la  trompeuse  livrée  de  Tenfer, 
qui  se  plaît  à  revêtir  un  corps  de  réprouvé  d'ornements 
majestueux.  —  Croiras-tu,  Claudio,  que  si  je  lui  livrais 
ma  virginité,  tu  pourrais  être  sauvé? 

CLAUDIO.  —  0  ciell  cela  n'est  pas  possible. 

ISABELLE.  — Oui,  au  prix  de  ce  crime  détestable,  il  te 
donnerait  la  liberté  de  l'offenser  encore.  Cette  nuit  même 
est  le  moment  où  je  devrais  faire  ce  que  j'ai  horreur  de 
nommer  ;  autrement  tu  meurs  demain. 

CLAUDIO.  —  Tu  ne  le  feras  pas. 

ISABELLE.—  Oh  I  si  ce  n'était  que  ma  vie,  je  la  jetterais, 
pour  te  sauver,  avec  autant  d'indifférence  qu'une  épingle. 

CLAUDIO.  —  Merci,  chère  Isabelle. 

ISABELLE.  —  Tiens-toi  prêt,  Claudio,  à  mourir  demain. 

CLAUDIO.  —  Oui.  —  Mais  quoi  !  a-t-il  donc  en  lui  des 
passions  qui  puissent  lui  faire  ainsi  mordre  la  loi  au 
nez?...  Quand  il  voudrait  la  violer?...  sûrement  ce  n'est 
pas  un  péché,  ou,  des  sept  péchés  capitaux,  celui-là  est 
le  moindre. 

ISABELLE. — Quel  cst  Ic  moludrc  ? 

CLAUDIO.  —  Si  c'était  un  péché  damnable,  lui  qui  est 
si  sage  voudrait-il,  pour  le  plaisir  d'un  moment,  s'exposer 
à  une  peine  éternelle?  0  Isabelle  ! 

ISABELLE.  —  Que  dit  mon  frère? 

CLAUDIO.  —  Que  la  mort  est  une  chose  terrible. 

ISABELLE. — Etuneviesanshonneur,unechosehaïssable. 

CLAUDIO.  —  Oui  :  mais  mourir,  et  aller  on  ne  sait  où; 


46  MESURE    POUR    MESURE. 

être  gisant  dans  une  froide  tombe,  et  y  pourrir;  perdre 
cette  chaleur  vitale  et  douée  de  sentiment,  pour  devenir 
ime  argile  pétrie  ;  tandis  que  Tâme  accoutumée  ici-bas  à 
la  jouissance  se  baignera  dans  les  flots  brûlants,  ou  ha- 
bitera dans  les  régions  d'une  glace  épaisse,  —  empri- 
sonnée dans  les  vents  invisibles,  pour  être  emportée 
violemment  et  sans  relâche  par  les  ouragans  autour  de 
ce  globe  suspendu  dans  Tespace,  ou  pour  subir  un  sort 
plus  affreux  que  le  plus  affreux  de  ceux  que  la  pensée 
errante  et  incertaine  imagine  avec  un  cri  d'épouvante; 
oh!  cela  est  trop  horrible.  La  vie  de  ce  monde  la  plus 
pénible  et  la  plus  odieuse  que  la  vieillesse,  ou  la  misère, 
ou  la  douleur,  ou  la  prison  puissent  imposer  à  la  nature, 
est  encore  un  paradis  auprès  de  tout  ce  que  nous  appré- 
hendons de  la  mort. 

ISABELLE,  -r-  Hélas  I  hélas  I 

CLAUDIO.  —  Chère  sœur,  qae  je  vive  !  Le  péché  que  tu 
commets  pour  sauver  la  vie  d'un  frère  est  tellement 
excusé  par  la  nature  qu'il  devient  vertu. 

ISABELLE.  —  0  brute  sauvage  I  ô  lâche  sans  foi  !  ô  mal- 
heureux sans  honneur!  veux-tu  donc  vivre  par  mon 
crime?  N'est-ce  pas  une  espèce  d'inceste  que  de  recevoir 
la  vie  du  déshonneur  de  ta  propre  sœur?  Que  dois-je 
penser?  Que  le  ciel  m'en  préserve!  Je  croirais  que 
ma  mère  s'est  jouée  de  mon  père  ;  car  un  rejeton  si  sau- 
vage et  si  dégénéré  n'est  jamais  sorti  de  son  sang.  Reçois 
mon  refus  :  meurs,  péris  !  Il  ne  faudrait  que  me  baisser 
pour  te  racheter  de  ta  destinée,  que  je  te  la  laisserais 
subir  :  je  ferais  mille  prières  pour  demander  ta  mort,  et 
je  ne  dirais  pas  un  mot  pour  te  sauver. 

CLAUDIO.  —  Ah!  écoute-moi,  Isabelle, 

(Le  duc  rentre.) 

ISABELLE.  —  Oh  I  fi  !  fi  I  fi  donc  !  oh  !  c'est  une  honte  ! 

Ta  faute  n'est  pas  accidentelle,  c'est  une  habitude  :  la 

pitié  qui  serait  émue  pour  toi  se  prostituerait  :  il  vaut 

mieux  que  tu  meures  au  plus  tôt! 
CLAUDIO.  —  Ah!  daigne  m'écouter,  Isabelle.    ' 
LE  DUC.  —  Accordez-moi  un  mot,  jeune  sœur,  un  seul 

mot. 


ACTE    III,    SCÈNE    I.  4T 

ISABELLE,  —  Que  me  voulez-vous? 

LE  DUC.  —  Si  vous  pouviez  .  disposer  'de  quelques 
moments  de  loisir,  je  désirerais  avoir  tout  à  l'heure  avec 
vous  un  instant  d'entretien,  et  la  complaisance  que  je 
vous  demande  vous  sera  aussi  utile. 

ISABELLE.  — Je  n'ai  pas  de  loisir  superflu  :  le  temps 
que  je  passerai  ici  sera  volé  à  mes  autres  affaires  ;  mais  je 
veux  bien  vous  écouter  un  moment. 

LE  DUC,  à  part^  à  Claudio,  —  Mon  fils,  j'ai  entendu  tout 
ce  qui  s'est  passé  entre  vous  et  votre  sœur.  Jamais  Angelo 
n'a  eu  le  projet  de  la  séduire  ;  il  n'a  voulu  que  faire 
l'épreuve  de  sa  vertu,  pour  exercer  son  jugement  sur  la 
nature  des  caractères;  elle,  qui  a  dans  son  âme  le  véri- 
table honneur,  lui  a  fait  ce  noble  refus  qu'il  a  été  fort  aise 
de  recevoir.  Je  suis  le  confesseur  d' Angelo,  et  je  suis 
instnût  de  la  vérité  de  ce  que  je  vous  dis  :  ainsi  préparez- 
vous  à  la  mort  :  ne  vous  reposez  point  avec  satisfaction 
sur  de  vaines  espérances  qui  vous  trompent  :  il  vous  faut 
mourir  demain;  à  genoux  donc  et  préparez- vous. 

CLAUDIO.  —  Laissez-moi  demander  pardon  à  ma  sœur. 
Je  suis  si  dégoûté  de  la  vie ,  que  je  veux  prier  qu'on 
m'en  débarrasse. 

LE  DUC  —  Restez-en  là.  Adieu. 

(Claudio  sort.) 
(Le  prévôt  rentre.) 

LE  DUC.  —  Prévôt,  un  mot. 

LE  PRÉVÔT.  —  Que  demandez-vous,  mon  père? 

LE  DUC.  —  Que  maintenant  que  vous  voilà,  vous  vous 
en  alliez  :  laissez-moi  un  instant  avec  cette  jeune  fille  : 
mes  intentions,  d'accord  avec  mon  habit,  vous  sont 
garants  qu'elle  ne  court  aucun  risque  dans  ma  com- 
pagnie. 

LE  PRÉVÔT.  —  A  la  bonne  heure. 

(Le  prévôt  sort." 

LE  DUC.  —  La  main  qui  vous  a  fait  belle  vous  a  aussi 
fait  vertueuse  :  la  beauté  qui  fait  bon  marché  de  sa  vertu, 
se  flétrit  bientôt  en  cessant  d'être  honnête  :  mais  la  pu- 
deur, qui  est  l'âme  de  votre  personne,  conservera  à 
jamais  votre  beauté.  Le  hasard  a  amené  à  ma  connaia- 


48  MESURE  POUR  MESURE. 

sance  Tattaque  qu'Angelo  vous  a  faite;  et  sans  les 
exemples  que  nous  avons  de  la  fragilité  de  Thomme,  je 
m'étonnerais  beaucoup  d'Angelo.  Comment  vousy  pren- 
driez-vous  pour  satisfaire  ce  ministre  et  pour  sauver 
votre  frère? 

ISABELLE.  —  Je  vais,  dans  ce  moment  même,  résoudre 
ces  doutes  :  j'aimerais  mieux  que  mon  frère  subît  la  mort 
à  laquelle  le  condamne  la  loi,  que  d*être  mère  d'un 
fils  illégitime.  Mais  hélas  !  combien  le  bon  duc  est  trompé 
par  Angelo  1  Si  jamais  il  revient  et  que  je  puisse  lui  parler, 
ou  je  perdrai  mes  paroles  ou  je  démasquerai  son  mi- 
nistre. 

LE  DUC.  —  Cela  ne  sera  pas  mal  fait  :  cependant,  au 
point  où  en  sont  encore  les  choses,  il  éludera  votre  accu- 
sation. Il  n'a  fait  que  vous  éprouver  :  ainsi,  prêtez  bien 
l'oreille  à  mes  avis  :  l'envie  que  j'ai  de  faire  le  bien 
m'offre  un  remède.  Je  me  persuade  à  moi-même  que 
vous  pouvez,  sans  blesser  l'honnêteté,  rendre  un  service 
important  à  une  dame  malheureuse  qui  en  est  digne, 
conserver  sans  tache  votre  aimable  personne ,  et  plaire 
infiniment  au  duc  absent,  si  jamais  il  revient  et  qu'il  soit 
instruit  de  cette  affaire . 

ISABELLE.  —  Découvrez-moi  votre  pensée;  je  me  sens 
le  courage  de  faire  tout  ce  qui  ne  me  -paraîtra  pas  mal 
dans  la  sincérité  de  mon  âme. 

LE  DUC.  —  La  vertu  est  pleine  d'intrépidité,  et  la  pureté 
ne  connaît  pas  la  crainte.  N'avez-vous  pas  ouï  parler  de 
Marianne,  la  sœur  de  Frédéric,  ce  guerrier  fameux  qui  a 
fait  naufrage? 

ISABELLE.  —  J'ai  entendu  nommer  cette  dame,  et  Ton 
parle  bien  d'elle. 

LE  DUC.  —  Eh  bien!  cet  Angelo  devait  l'épouser;  il  lui 
avait  été  fiancé  avec  serment.  Dans  Tintervalledu  contrat 
à  la  célébration  du  mariage,  son  frère  Frédéric  a  fait 
naufrage  sur  la  mer,  et  le  vaisseau  qui  a  péri  portait 
la  dot  de  sa  sœur.  Mais  remarquez  quel  malheur  cet 
accident  a  produit  pour  cette  pauvre  dame  ;  elle  perd  du 
même  coup  un  brave  et  illustre  frère,  qui  avait  toujours 
eu  pour  elle  la  plus  grande  tendresse,  et  avec  lui  le  nerf 


ACTE   m,    SCÈNE    I.  49 

de  sa  fortune,  sa  dot  de  mariage  ;  et  par  suite  de  ces 
pertes,  le  mari  qui  lui  était  fiancé,  cet  hypocrite  d'An- 
gelo. 

ISABELLE. — Est-il  possiblo ?  Quoi!  Angelo  Ta  ainsi 
délaissée? 

LE  DUC.  —  Il  Ta  laissée  dans  les  larmes  ;  il  n'en  a  pas 
essuyé  une  seule  par  ses  consolations  ;  il  a  avalé  ses 
serments  d'un  seul^coup,  prétendant  avoir  fait  sur  elle 
des  découvertes  contre  son  honneur;  en  un  mot,  il  Ta 
abandonnée  à  ses  gémissements,  qu'elle  pousse  encore 
actuellement  pour  l'amour  de  lui  ;  et  lui,  de  marbre  pour 
ses  pleurs,  il  en  est  arrosé,  mais  non  pas  amolli. 

ISABELLE.  —  Quel  mérite  aurait  donc  la  mort  d'enlever 
cette  pauvre  fille  du  monde  !  Quelle  corruption  dans  la 
vie,  de  laisser  vivre  ce  perfide!  —  Mais,  quel  avantage 
peut-elle  tirer  de  tout  ceci? 

LE  DUC.  —  G^estune  rupture  qu'il  vous  est  aisé  de 
renouer  ;  et  en  la  guérissant  vous  sauvez  non-seulement 
votre  frère,  mais  vous  vous  gardez  du  déshonneur. 

ISABELLE.  —  Montrez-moi  comment,  mon  bon  pèriB. 

LE  DUC.  —  Cette  jeune  fille  que  je  viens  de  vous  nom- 
mer conserve  toujours  dans  son  cœur  sa  première  incli- 
nation, et  rinjuste  éternel  procédé  d' Angelo,  qui  selon 
toute  raison  aurait  dû  éteindre  son  amour,  n'a  fait, 
comme  un  obstacle  dans  le  courant,  que  le  rendre  plus 
violent  et  plus  impétueux.  Retournez  vers  Angelo  ;  ré- 
pondez à  sa  proposition  avec  une  obéissance  qui  le 
satisfasse;  accordez-vous  avec  lui  dans  toutes  ses  de- 
mandes à  ce  sujet,  et  ne  réservez  pour  vous  que  ces 
conditions  :  d'abord  que  vous  ne  resterez  pas  longtemps 
avec  lui;  ensuite  qu'il  choisisse  l'heure  de  la  nuit  et  du 
plus  profond  silence,  et  un  lieu  convenable  :  ceci  con- 
venu, voici  le  reste  :  nous  conseillons  à  cette  fille  outra- 
gée de  se  servir  de  votre  rendez-vous  et  d'aller  le  trouver 
à  votre  place.  Si  le  secret  de  leur  entrevue  vient  à  se  dé- 
voiler dans,  la  suite ,  cette  découverte  pourra  le  déter- 
miner à  la  récompenser;  et  par  là ,  votre  frère  est  sauvé, 
votre  honneur  reste  intact,  la  malheureuse  Marianne 
trouve  son  avantage,  et  ce  ministre  corrompu  est  votre 

T.    IV.  4 


80  MESURE    POUR    MESURE. 

dupe.  Je  me  charge  d'instruire  la  jeune  fille,  et  de  la  pré- 
parer à  son  entreprise.  Si  vous  avez  soin  de  conduire 
ceci,  le  double  avantage  qui  en  résultera  absoudra  cette 
ruse  de  tout  reproche.  Qu'en  pensez-vous? 

ISABELLE.  —  L*idée  m'en  satisfait  déjà,  et  j'ai  confiance 
qu'elle  pourra  conduire  à  une  heuïeuse  issue. 

LE  DUC.  —  Le  succès  dépend  beaucoup  de  votre 
adresse  :  hâtez- vous  d'aller  trouver  Angelo  ;  s'il  vous 
demande  de  partager  son  lit  cette  nuit,  promettez-lui  de 
le  satisfaire.  Je  vais  à  l'instant  à  Saint-Luc  :  c'est  là  que 
dans  une  ferme  solitaire  demeure  la  triste  Marianne  ; 
venez  m'y  trouver,  et  terminez  promptementavec  Angelo, 
afin  de  ne  pas  tarder  à  me  rejoindre. 

ISABELLE.  —  Je  vous  Touds  grâcc  de  ces  consolations. 
Adieu,  bon  père. 

(Ils  sortent  de  diflférents  côtés.) 

SCÈNE  II     . 

Une  rue  devant  la  prison. 

Entrent  LE  DUC,  toujours  en  habit  de  religieux,  LE  COUDE, 
LE  BOUFFON,  et  des  officiers  de  justice. 

LE  COUDE. — Allons,  s'il  n'y  a  pas  de  remède,  et  qu'il 
faille  absolument  que  vous  vendiez  et  achetiez  les 
hommes  et  les  femmes  comme  des  bestiaux,  il  faudra 
donc  que  tout  le  monde  s'abreuve  de  bâtard  rouge  et 
blanc  ^ 

LE  DUC — G  ciel!  Quelle  est  cette  espèce? 

LE  pouFFON. — Il  n'y  a  jamais  eu  de  joie  dans  le  monde, 
depuis  que,  de  deux  usuriers,  le  plus  joyeux  a  été  ruiné; 
et  le  pire  des  deux  a  reçu,  par  ordre  de  la  loi,  une  robe 
fourrée  pour  le  tenir  chaud,  et  fourrée  de  peaux  de 
renard  et  d'agneau,  pour  signifier  que  la  fraude,  étant 
plus  riche  que  l'innocence,  sert  pour  les  parements. 

LE  COUDE. — Allez  votre  chemin,  monsieur. — Dieu  vous 
garde,  bon  Père-Frère. 

^  Espèce  de  vin  doux.  Expression  amphibologique  pour  dire 
qu'on  n'aura  plus  qu'une  famille  de  bâtards. 


ACTE  ill,    SCENE   II.  gl 

LE  DUC— Et  VOUS  aussi,  bon  Frère-Père.  Quelle  offense 
cet  homme  vous  a-t-il  faite  ?    . 

LE  COUDE.— Vraiment,  mon  père,  il  a  offensé  la  loi;  et 
voyez-vous,  monsieur,  nous  le  croyons  aussi  un  voleur, 
monsieur  ;  car  nous  avons  trouvé  sur  lui,  monsieur,  un 
étrange  rossignol,  que  nous  avons  envoyé  au  ministre. 

LE  DUC,  au  bouffon.  —  Fi,  misérable  entremetteur, 
méchant  entremetteur  !  Le  mal  que  tu  fais  faire  est  donc 
ta  ressource  pourvivre.  Réfléchis  seulementàceque  c'est 
que  de  remplir  son  estomac,  ou  de  couvrir  son  dos  par 
le  moyen  de  ces  vices  honteux.  Dis-toi  à  toi-même  :  c'est 
du  fruit  de  leurs  abominables  et  brutales  accointances, 
que  je  bois,  que  je  mange,  que  je  m'habille,  et  que  je 
subsiste.  Peux-tu  donc  croire  que  ta  vie  est  une  vie 
dépendant  comme  elle  fait  de  ces  saletés?  Va  t'amender, 
va  famender. 

LE  BOUFFON. — Il  cst  Vrai  que  cette  vie  sent  mauvais,  à 
quelques  égards,  monsieur;  mais  pourtant,  monsieur, 
j e  vous  prouverai. . . 

LE  DUC — Ah!  si  le  diable  t'a  donné  des  preuves  pour, 
commettre  le  péché,  tu  prouveras  que  tu  es  à  lui. — Offi- 
cier, conduisez-le  en  prison.  La  correction  et  Tinstruc- 
tion  auront  toutes  deux  à  faire,  avant  que  cette  brute  en 
profite. 

LE  COUDE. — Il  faut  qu'il  comparaisse  devant  le  ministre. 
Monsieur,  le  ministre  lui  a  déjà  donné  une  leçon  :  le 
ministre  ne  peut  supporter  un  suppôt  de  débauche.  S'il 
faut  qu'il  soit  un  marchand  de  prostitution ,  et  qu'il 
paraisse  en  sa  présence,  il  vaudrait  autant  qu'il  fût  à  un 
mille  de  lui  à  ses  affaires. 

LE  DUC — ^Plût  au  ciel  que  nous  fussions  tous  ce  que 
quelques-uns  voudraient  paraître,  aussi  exempts  de  nos 
vices,  que  certains  vices  sont  dépouillés  d'apparences 
trompeuse^  ! 

(Entre  Lucio.) 

LE  COUDE,  au  duc— Son  cousera  comme  votre  ceinture, 
avec  une  corde,  monsieur. 
LE  BOUFFON. — Jc  chcrclie  de  l'appui  :  je  demande  à 


S2  xMESURE  POUR  MESURE. 

grands  cris  une  caution  :  voici  un  honnête  homme,  et 
im  ami  à  moi. 

Lucio. — Hé  bien,  noble  Pompée?  QuoU  aux  talons  de 
César?  Es-tu  mené  en  triomphe?  Quoi!  n'y  a-t-il  donc 
plus  de  statues  de  Pygmalion,  nouvellement  devenues 
femmes,  qu'on  puisse  se  procurer,  pour  mettre  la  main 
dans  la  poche,  et  l'en  retirer  fermée?  Que  réponds-tu? 
Ha!  Que  dis-tu  de  ce  ton,  de  cette  manière,  de  cette 
méthode?  Hé  !  ta  réponse  n'a-t-elle  pas  été  noyée  dans  la 
dernière  pluie?  Hé  bien!  que  dis- tu,  pauvre  diable?  Le 
monde  va-t-il  comme  il  allait,  mon  garçon?  Quelle  est  la 
mode  à  présent?  Est-ce  d'être  triste  et  laconique?  Ou 
comment,  enfin?  Quel  est  le  genre? 

LE  DUC — Toujours,  toujours  le  même,  et  pis  encore. 

Lucio. — ^Comment  se  porte  ma  chère  mignonne,  ta 
maîtresse?  Fait-elle  toujours  le  commerce  ..  hem? 

LE  BOUFFON. — D'honucur,  monsieur,  elle  a  mangé  tout 
son  bœuf,  et  elle  est  elle-même  dans  l'étuve.  . 

LUCIO. — Hé  !  c'est  fort  bien  :  cela  est  bien  juste  :  cela 
doit  être.  Toujours  votre  fraîche  débauchée  et  votre  vieille 
saupoudrée!...  C'est  une  suite  inévitable  :  cela  doit  être. 
Vas-tu  en  prison.  Pompée? 

LE  BOUFFON.— Oui,  ma  foi,  monsieur. 

LUCIO. — ^Hé  bien  !  cela  n'est  pas  mal  à  propos.  Pompée. 
Adieu.  Va,  dis  que  je  t'y  ai  envoyé.  Est-ce  pour  dettes," 
Pompée?  ou  pourquoi  ? 

LE  COUDE. — Pour  être  un  être,  un  entremetteur,  mon- 
sieur, pour  être  un  entremetteur. 

Lucio. — Allons,  emprisonnez-le  :  si  la  prison  est  le  par- 
tage d'un  entremetteur,  c'est  son  droit  assurément,  eh 
bien  !  cela  est  juste.  Oui,  il  n'y  a  pas  à  en  douter,  c'est  un 
entremetteur,  et  de  vieille  date  encore  ;  il  est  né  entre- 
metteur. Adieu,  bon  Pompée  :  recommande-moi  à  la 
prison.  Pompée.  Tu  vas  devenir  un  bon  mari.  Pompée  r 
tu  garderas  la  maison. 

LE  BOUFFON.— J'espère,  monsieur,  que  votre  bonne 
seigneurie  sera  ma  caution. 

LUCIO. — Non,  certes,  je  n'en  ferai  rien,  Pompée  :  ce 
n'est  |)as  la  mode.  Je  prierai.  Pompée,  qu'on  resserre  tes 


ACTK   III,    SCENE   II.  îiS 

on  t  raves  :  si 'tu  ne  le  prends  pas  en  patience,  hé  bien! 
tant  pis  pour  toi.  Adieu,  ])rave  Pompée. — Dieu  vous 
garde,  religieux  ! 

LE  DUC. — Et  vous  aussi. 

Lucio. — Brigitte  se  peint-elle  toujours,  Pompée  ?  Hem  ! 

LE  COUDE,  au  bouffon. — Allez  votre  chemin,  monsieur; 
allons. 

LE  BOUFFON,  à  Lwcîo.— ^lors  vous  ne  voulez  pas  être 
ma  caution,  monsieur? 

LUCIO. — Ni  maintenant,  ni  alors.  Pompée. — (.41*  duc.) 
— Quelles  nouvelles  dans  le  monde,  bon  frère?  Quelles 
nouvelles? 

LE  COUDE,  au  bouffon.  —  Allons ,  marchez  ;  avançons, 
monsieur. 

LUCIO. —Va  au  chenil,  Pompée,  va. — {Le  Coude,  le  bouf- 
fon et  les  officiers  sortent.)  Quelles  nouvelles  du  duc,  frère? 

LE  DUC.  —  Je  n'en  sais  point  :  pouvez-vous  m'en 
apprendre? 

.LUCIO. — Il  y  en  a  qui  disent  qu'il  est  avec  l'empereur 
de  Russie  ;  d'autres  qull  est  à  Rome  ;  mais  devinez-vous 
où  il  est? 

LE  DUC. — Je  n'en  sais  absolument  rien.  Mais  où  qu'il 
soit,  je  lui  souhaite  du  bien. 

LUCIO. — C'est  une  folie,  un  caprice  bien  bizarre  à  lui, 
de  s'évader  ainsi  de  ses  États,  et  d'usurper  aux  men- 
diants un  métier  pour  lequel  il  n'était  pas  né.  Le  sei- 
gneur Angelo  fait  bien  le  duc  en  son  absence;  il  va 
même  un  peu  loin. 

LE  DUC. — ^11  fait  très-bien. 

LUCIO.— Un  peu  plus  d'indulgence  pour  le  libertinage 
ne  lui  ferait  aucun  tort  à  lui  :  il  est  un  peu  trop  sévère 
sur  cet  article,  frère. 

LE  DUC— C'est  un  vice  trop  répandu  ;  et  il  n'y  a  que  la 
sévérité  qui  puisse  le  guérir.  * 

LUCIO. — Oui,  en  vérité  ;  ce  vice  est  d'une  nombreuse 
famille;  il  est  fort  bien  allié,  mais  il  est  impossible  de 
l'extirper  complètement,  frère,  à  moins  qu'on  ne  défende 
de  boire  et  de  manger.  On  dit  que  cet  Angelo  n'a  pas  été 
fait  par  un  homme  et  une  femme,  suivant  les  voies  ordi- 


54  MESURE    POUR    MESURE. 

jiaires  de  la  création,  cela  est-il  vrai?  Le  croyez- vous? 

LE  DUC. — Héî  comment  donc  aurait-il  été  fait? 

Lucio. — Quelques-uns  prétendent  qu'il  naquit  du  frai 
d'une  syrène.  D'autres  qu'il  a  été  engendré  entre  deux 
morues. — Mais  ce  qu'il  y  a  de  bien  sûr,  c'est  que  quand 
il  lâche  de  l'eau,  son  urine  est  de  la  vraie  glace  ;  pour 
cela,  je  sais  que  cela  est,  et  il  n'est  qu'un  automate 
impuissant    cela  est  bien  certaân. 

LE  DUC — Vous  êtes  plaisant,  monsieur,  et  vous  avez  la 
parole  facile. 

Lucio. — Quelle  barbarie  est-ce  de  sa  part  que  d'ôter  la 
vie  à  un  homme  pour  la  révolte  de  la  chair?  Est-ce  que 
le  duc  qui  est  absent  aurait  fait  cela?  Avant  qu'il  eût  fait 
pendre  un  homme  pour  avoir  engendré  cent  bâtards,  il 
aurait  payé  les  mois  de  nourrice  de  mille  ;  il  se  sentait 
un  peu  de  ce  penchant  ;  il  connaissait  le  service,  et  cela 
lui  enseignait  l'indulgence. 

LE  DUC — Jamais  je  n'ai  ouï  dire  que  le  duc,  qui  est 
absent,  ait  été  très-coupable  sur  l'article  des  femmes  ; 
ses  inclinations  n'allaient  pas  de  ce  côté-là. 

LUCIO. — Ohl  monsieur,  vous  tous  trompez. 

LE  DUC  — Gela  n'est  pas  possible. 

LUCIO. — Qui  ?  Le  duc?  Demandez  à  votre  vieille  de  cin- 
quante ans  ;  l'usage  du  duc  était  de  mettre  un  ducat 
dans  sa  bruyante  écuelle  *.  Le  duc  avait  des  caprices  ;  il 
aimait  à  s'enivrer  aussi  ;  je  puis  vous  apprendre  cela. 

LE  DUC — Vous  lui  faites  injure,  très-certainement. 

LUCIO. — Monsieur,  j'étais  son  intime;  le  duc  était  un 
homme  réservé,  et  je  crois  que  je  sais  la  cause  de  s^, 
retraite. 

LE  DUC — Quelle  peut  en  être  la  raison,  je  vous  prie? 

LUCIO. — Non  :  excusez-moi.— C'est  un  secret  qui  doit 
rester  enfermé  entre  les  dents  et  les  lèvres;  mais  je  peux 
vous  laisser  comprendre  ceci.  Le  plus  grand  nombre  des 
sujets  tenait  le  duc  pour  sage. 


*  Les  mendiants,  il  y  a  deux  ou  trois  siècles,  portaient  une 
écuelle  à  couvercle  mobile  qu'ils  agitaient  pour  avertir  qu'elle 
était  vide. 


ACTE  III,    SCÈNE  II.  55 

LE  DUC. — Sage?ehmaisl  iln'y  apasdedoutequ'ilnelefùt. 

Lucio. — C'est  un  homme  très-superficiel,  ignorant  et 
étourdi. 

LE  DUC. — C'est  de  votre  part  ou  envie,  ou  folie,  ou 
erreur;  le  cours  même  de  sa  vie,  et  les  affaires  qu'il  a 
gouvernées  ,  doivent  nécessairement  lui  assurer  une 
meilleure  renommée. — Qu'on  le  juge  seulement  sur  ce 
que  déposent  de  lui  ses  actions,  et  il  paraîtra  aux  plus 
envieux  un  homme  instruit,  un  homme  d'État  et  un 
militaire  ;  ainsi  vous  parlez  en  homme  mal  informé  ; 
ou,  si  vous  êtes  bien  instruit,  c'est  donc  votre  méchan- 
ceté qui  vous  aveugle. 

Lucio. — Monsieur,  je  le  connais  bien,  et  je  l'aime. 

LE  DUC — L'amitié  parle  avec  plus  de  connaissance,  et 
la  connaissance  avec  plus  d'amitié. 

LUCIO. — Allons,  monsieur,  je  sais  ce  que  je  sais. 

LE  DUC— rj'ai  bien  de  la  peine  à  le  croire,  puisque 
vous  ne  savez  pas  ce  que  vous  dites.  Mais  si  jamais  le 
duc  revient  (comme  nous  le  demandons  au  ciel)^  faites- 
moi  le  plaisir  de  répondre  devant  lui.  Si  c'est  la  vérité 
qui  vous  a  fait  parler,  vous  aurez  le  courage  de  soutenir 
ce  que  vous  avez  dit;  je  suis  obligé  de  vous  citer  devant 
lui;  et,  je  vous  prie,  votre  nom? 

LUCIO. — Monsieur,  mon  nom  est  Lucio,  bien  connu  du 
duc. 

LE  DUC — Il  vous  connaîtra  mieux,  monsieur,  si  je  vis 
pour  lui  parler  de  vous. 
.  LUCIO. — ^Je  ne  vous  crains  pas. 

LE  DUC. — Oh!  vous  espérez  que  le  duc  ne  reparaîtra 
jamais,  ou  me  croyez  un  adversaire  trop  peu  dangereux  ; 
mais,  moi,  je  vous  dis  que  je  peux  vous  faire  un  peu  de 
mal  ;  vous  vous  rétracterez  sur  tout  ceci. 

LUCIO. — Je  serai  pendu  auparavant;  vous  vous  trom- 
pez sur  mon  compte,  frère.  Mais  ne  parlons  plus  de  cela. 
Pouvez-vous  me  dire  si  Claudio  doit  mourir  ou  non? 

LE  DUC— Pourquoi  mourrait-il,  monsieur? 

LUCIO. — ^Eh!  pour  avoir  rempli  une  bouteille  avec  un 
entonnoir.  Je  voudrais  que  le  duc  dont  nous  parlons  fût 
revenu.  Ce  ministre^  eunuque  dépeuplera  les  provinces  à 


o6  MESURE  POUR  MESURE. 

force  de  continence.  Il  ne  faut  pas  que  les  moineaux 
bâtissent  leur  nid  sous  les  toits  de  sa  maison,  parce 
qu'ils  sont  débauchés.  Le  duc  punirait  du  moins  en 
secret  des  crimes  secrets  ;  jamais  il  ne  les  produirait  au 
grand  jour.  Que  je  voudrais  qu'il  fût  de  retour!  En 
vérité,  Claudio  est  condamné  pour  avoir  détroussé  un 
jupon.  Adieu,  bon  père  ;  je  vous  en  prie,  priez  pour  moi. 
Le  duc,  je  vous  le  répète,  mangerait  du  mouton  les  ven- 
dredis :  il  a  passé  Tâge  maintenant,  et  cependant  je 
vous  dis  qu'il  vous  caresserait  encore  une  mendiante, 
quand  elle  sentirait  le  pain  bis  et  Tail.  Dites  que  c'est 
moi  qui  vous  Tai  dit.  Adieu.  (H  sort.y 

LE  DUC. — Il  n'est  puissance  ni  grandeur  parmi  les 
mortels  qui  puissent  échapper  à  la  censure  :  la  calomnie, 
qui  blesse  par  derrière,  frappe  la  vertu  la  plus  pure. 
Quel  monarque  assez  puissant  pour  enchaîner  le  fiel 
d*une  langue  médisante?— Mais  qui  vient  ici? 

(Entrent  Escaliis,  le  prévôt,  madame  Overdone,  et  des  offi- 
ciers de  justice.) 

ESGALUS. — Allons,  emmenez-la  en  prison. 

MADAME  OVERDONE. — Mou  chor  scigncur,  soyez  bon 
pour  moi;  vous  passez  pour  être  un  homme  plein  de 
miséricorde,  mon  bon  seigneur! 

EscALus. — Double  et  triple  avertissement,  et  toujours 
coupable  du  même  délit  I  II  y  a  de  quoi  forcer  la  miséri- 
corde à  jurer,  à  agir  en  tyran. 

LE  PRÉVÔT. — Une  entremetteuse  qui  pratique  depuis 
onze  ans,  sous  le  bon  plaisir  de  votre  honneur. 

MADAME  OVERDONE. — Scigncur,  c'cst  la  délation  d'un 
certain  Lucio  contre  moi  :  madame  Catherine  Keepdown 
était  grosse  de  lui  dans  le  temps  du  duc;  il  lui  a  promis 
le  mariage  ;  son  enfant  aura  un  an  et  trois  mois  dès  que 
viendra  la  Saint-Jacques  et  la  Saint-Philippe.  Je  l'ai 
nourri  moi-même,  et  voyez  comme  il  a  l'indignité  de 
me  nuire. 

ESCALus. — Cet  homme  est  un  franc  libertin. — Qu'on  le 
fasse  comparaître  devant  nous.— Conduisez-la  en  pri- 
son :  allez ,  plus  de  paroles.  (  Les  officiers  emmènent 
madame  Overdone.)  Prévôt,  mon  frère  Angelo  ne  veut  pas 


ACTE   III,    SCÈNE   II.  57 

changer  son  arrêt  ;  il  faut  que  Claudio  meure  demain  ; 
ayez  soin  de  lui  procurer  des  théologiens,  et  tout  ce  que 
conseille  la  charité,  pour  le  préparer  à  son  sort.  Si  mon 
frère  agissait  d'après  ma  pitié,  Claudio  n'en  serait  pas  là. 

LE  PRÉVÔT.  — Sauf  votre  bon  plaisir  ce  religieux  Ta 
visité,  et  lui  a  donné  ses  avis  pour  le  préparer  à  la  mort. 

ESGALUS.— Bonsoir,  bon  père. 

LE  DUC. — Que  le  bonheur  et  la  vertu  vous  accompa- 
gnent toujours. 

ESCALUS. — D'où  êtes-vous? 

LE  DUC— Je  ne  suis  pas  de  ce  pays,  quoique  le  hasard 
en  ait  fait  le  lieu  de  ma  résidence  pour  un  certain  temps. 
Je  suis  im  frère  d'un  excellent  ordre,  tout  récemment 
envoyé  par  le  saint-siége,  et  chargé  par  sa  Sainteté  d'une 
affaire  particulière. 

ESCALUs. — Quelles  nouvelles  dit-on  dans  le  monde? 

LE  DUC — Aucune,  si  ce  n'est  qu'il  y  a  une  si  grande 
maladie  sur  la  vertu,  qu'elle  ne  finira  que  par  sa  disso- 
lution ;  la  nouveauté  est  ce  que  tout  le  monde  recherche, 
et  il  y  a  autant  de  danger  à  vieillir  dans  une  même  façon 
de  vivre  qu'il  y  a  de  vertu  à  être  constant  dans  une 
entreprise.  Il  survit  à  peine  assez  de  bonne  foi  entre  les 
hommes  pour  rendre  les  sociétés  sûres  ;  mais  il  y  a  assez 
de  sécurité, pour  faire  maudire  les  associations.  C'est  sur 
cette  énigme  que  roule  à  peu  près  toute  la  sagesse  du 
monde.  Ces  nouvelles  sont  assez  vieilles,  et  cependant 
ce  sont  encore  les  nouvelles  de  chaque  jour. — Je  vous 
prie,  monsieur,  quel  était  le  caractère  du  duc? 

EscALUS. — Un  homme  qui  s'appliquait  plus  qu'à  tout 
autre  soin  à  se  connaître  lui-même. 

LE  DUC — A  quels  plaisirs  était-il  adonné? 

ESCALUS. — Il  avait  plus  de  plaisir  de  voir  les  autres  en 
joie  qu'il  n'en  trouvait  lui-même  à  tout  ce  qui  cher- 
chait à  le  réjouir.  Un  homme  de  toute  tempérance! 
Mais  laissons -le  à  ses  aventures,  en  priant  le  ciel  qu'elles 
soient  heureuses;  et  faites-moi  le  plaisir  de  m'apprendre 
comment  vous  trouvez  Claudio  préparé.  On  m'a  fait 
entendre  que  vous  l'aviez  visité. 

LE  DUC — 11  déclare  qu'il  n'a  point  à  se  plaindre  de  son 


S8  MESURE   POUR  MESURE. 

juge,  qu'il  ne  l'accuse  point  d'injustice,  et  qu'il  se  sou- 
met avec  une  humble  résignation  à  l'arrêt  de  la  justice. 
Cependant  il  s'était  forgé,  par  une  inspiration  de  la  fai- 
blesse, plusieurs  espérances  trompeuses  de  vivre  ;  je 
suis  venu  à  bout  avec  le  temps  de  lui  en  faire  sentir  la 
vanité,  et  maintenant  il  est  résigné  à  mourir. 

ESCALUs. — Vous  vous  êtcs  acquitté  de  vos  vœux  envers 
le  ciel ,  et  envers  le  prisonnier  de  la  dette  de  votre 
ministère.  J'ai  sollicité  pour  ce  pauvre  gentilhomme 
jusqu'à  l'extrême  limite  de  la  discrétion  ;  mais  j'ai  trouvé 
mon  collègue  de  justice  si  sévère,  qu'il  m'a  forcé  de  lui 
dire  qu'il  était  en  effet  la  justice  elle-même  *. 

LE  DUC. — Si  sa  propre  conduite  répond  à  la  rigueur  de 
ses  jugements,  il  n'y  a  rien  à  lui  reprocher  ;  mais  s'il  lui 
arrive  de  succomber,  il  s'est  condamné  lui-même. 

EscALus. — Je  vais  visiter  le  prisonnier.  Adieu. 

LE  DUC — La  paix  soit  avec  vous  I  {Escalus  sort  avec  le 
prévôt  de  la  prison.)  Celui  qui  veut  tenir  le  glaive  du  ciel, 
doit  être  aussi  saint  que  sévère  ;  se  sentir  lui-même  un 
modèle  ;  posséder  la  force  de  résister  et  la  vertu  d'avan- 
cer, ne  punissant  plus  cru  moins  les  autres  que  d'après  le 
poids  de  ses  propres  fautes.  Honte  à  celui  dont  le  glaive 
cruel  tue  pour  des  fautes  où  l'entraîne  son  propre  pen- 
chant !  SixfoishonteàAngeloquiveutdéraciner  mes  vices 
et  laisser  croître  les  siens  I  0  quelles  noirceurs  l'homme 
peut  cacher  en  lui-même,  quoiqu'il  paraisse  un  ange  à 
l'extérieur!  Comme  l'hypocrite  vivant  dans  le  crime, 
abusant  tout  le  monde,  attire  à  lui,  avec  de  fragiles  fils 
d'araignée,  des  choses  substantielles  et  de  poids!  Il  faut 
que  j'oppose  la  ruse  au  vice.  Ce  soir,  Angelo  recevra 
dans  son  lit  son  ancienne  fiancée  qu'il  méprise;  c'est 
ainsi  qu'uii  trompeur  sera  pris  par  son  propre  déguise- 
ment, ne  recevra  que  tromperies  pour  prix  des  siennes, 
et  sera  forcé  de  remplir  un  ancien  contrat*. 

*  Summum  jtis,  summa  injuria. 

•  Cette  tirade  est  en  vers  rimes. 

FIN  DU  TROISIÈME  ACTE. 


ACTE    QUATRIÈME 

SCÈNE  I 

Appartement  dans  la  ferme  où  habite  Marianne. 
MARIANNE  assise,  UN  JEUNE  GARÇON  chantant. 

CIIANSON. 

Ecarte,  oh!  écarte  ces  lèvres 

Ces  lèvres  si  douces  et  si  parjures  ; 

Et  ces  yeux  brillants  comme  le  point  du  jour, 

Flambeaux  qui  égarent  l'aurore. 

Mais  rends-moi  mes  baisers, 

Rends-les-moi 
Ces  sceaux  d'amour,  scellés  en  vain. 

Scellés  en  vain. 

MARIANNE. — Interromps  tes  chants,  et  hâte-toi  de  te 
retirer.  Voici  venir  un  homme  de  consolation  dont  les 
avis  ont  souvent  calmé  les  murmures  de  ma  douleur. 
{L'enfant  sort;  le  duc  entre.)  Je  vous  demande  pardon, 
monsieur,  et  je  voudrais  bien  que  vous  ne  m'eussiez  pas 
trouvée  si  en  train  de  musique.  Excusez-moi,  et  croyez- 
m'en,  ces  chants  adoucissaient  mes  chagrins;  mais  ils 
sont  loin  de  m'inspirer  de  la  joie. 

LE  DUC. — C'est  bien,  quoique  la  musique  ait  souvent 
la  puissance  de  faire  du  mal  un  bien,  et  d'exciter  le  bien , 
au  mal. — Je  vous  prie,  dites -moi  :  quelqu'un  est-il  venu 
me  demander  aujourd'hui?  A  peu  près  à  cette  heure-ci, 
j'ai  promis  de  me  trouver  ici. 

MARIANNE. — Pcrsonue  n'est  venu  vous  demander  ;  je 
suis  restée  ici  tout  le  jour. 

(Entre  Isabelle.1 


60  MESURE    POUR    MESURE. 

LE  DUC ,  à  Marianne,  —  Je  vous  crois  sans  hésiter. 
L'heure  est  venue;  c'est  justement  à  présent.  Je  vous 
demanderai  de  vous  absenter  uii  peu.  Il  se  pourrait  bien 
que  je  voas  rappelasse  bientôt  pour  quelque  chose  qui 
vous  sera  avantageux. 

MARIANNE. — Jc  VOUS  suis  toujours  dévouéc. 

(Elle  sort.) 

LE  DUC. — Nous  nous  rencontrons  fort  à  propos,  et  vous 
êtes  la  bienvenue.  Quelles  nouvelles  de  ce  digne  ministre  ? 

ISABELLE. — Il  a  un  jardin  entouré  d'un  mur  de  bri- 
ques, dont  le  côté  du  couchant  est  flanqué  d'un  vi- 
gnoble ;  à  ce  vignoble  est  une  porte  en  planches  qu'ouvre 
cette  grosse  clef  ;  cette  autre  ouvre  une  petite  porte, 
qui,  du  vignoble,  conduit  au  jardin;  c'est  là  que  je  lui 
ai  promis  d'aller  le  trouver  au  milieu  de  la  nuit. 

LE  DUC — Mais,  en  savez-vous  assez  pour  trouver  votre 
chemin? 

ISABELLE.^ — ^J'ai  pris  avec  soin  tous  les  renseignements 
nécessaires,  et  par  deux  fois  il  m'a  montré  le  chemin 
avec  un  soin  coupable,  en  me  parlant  à  l'oreille  et  par 
des  gestes  significatifs. 

LE  DUC — N'y  a-t-il  point  d'autres  gages-convenus  entre 
vous  qu'il  faille  observer? 

ISABELLE.— Non,  poiut  d'autres  :  seulement  un  ren- 
dez-vous dans  les  ténèbres  ;  et  je  lui  ai  bien  fait  entendre 
que  mon  tête-à-téte  avec  lui  ne  pouvait  être  que  bien 
court;  car  je  lui  ai  déclaré  que  je  serais  accompagnée 
d'un  domestique,  qui  m'attendrait,  et  qui  était  persuadé 
que  je  venais  pour  les  affaires  d^  mon  frère. 

LE  DUC — Tout  est  bien  arrangé;  je  n'ai  pas  encore  dit 
un  mot  de  tout  cela  à  Marianne. — (//  V appelle.)  Êtes-vous 
là?  Venez.  (Rentre  Marianne.)  Je  vous  en  prie,  faites  con- 
naissance avec  cette  jeune  personne;  elle  vient  pour 
'  vous  faire  du  bien. 

ISABELLE. — Je  le  désire  pour  elle. 

LE  DUC,  à  Marianne. — Êtes-vous  persuadée  que  je  m'in- 
téresse à  vous? 

MARIANNE.— Bon  rcligicux,  je  le  sais,  et  j'en  ai  reçu 
des  preuves. 


ACTE  IV,    SCÈNE   1.  (îl 

LE  DUC. — Prenez-donc  votre  compagne  par  la  main; 
elle  a  une  confidence  à  vous  faire.  J'attendrai  votre  loi- 
sir ;  mais  hâtez-vous  :  Thumide  nuit  s'approche. 

MARIANNE,  à  /safeeWe,— Voulez-vous  faire  un  tour  de 
promenade  à  l'écart? 

(Elles  sortent  toutes  deux.) 

LE  DUC  5ewZ.— 0  dignité!  0  grandeur!  Des  millions 
d'yeux  perfides  sont  attachés  sur  toi!  Des  volumes  de 
rapports,  composés  de  récits  faux  et  contradictoires, 
courent  le  monde  sur  tes  actions  !  Mille  esprits  inquiets 
te  prennent  pour  l'objet  de  leurs  rêves  insensés,  et  te 
tourmentent  dans  leur  imagination!  {Marianne  et  •Isabelle 
rentrent.)  Soyez  les  bienvenues.  Hé  bien,  êtes- vous 
d'accord? 

ISABELLE.— Elle  se  chargera  de  l'entreprise,  mon  père, 
si  vous  le  lui  conseillez. 

LE  DUC— Non-seulement  je  le  lui  conseille,  mais  je  le 
lui  demande. 

ISABELLE,  à  Marianne. — Vous  n'avez  que  très-peu  de 
choses  à  lui  dire  ;  quand  vous  le  quitterez,  dites-lui  sim- 
plement, à  voix  basse  ':  A  présent^  souvenez-vous  de  mon 
frère. 

MARIANNE.  —Reposez-vous  sur  moi. 

LE  DUC— Et  vous,  ma  chère  fille,  n'ayez  aucun  scru- 
pule; il  est  votre  mari  par  im  contrat;  il  n'y  a  aucun 
péché  à  vous  réunir  ainsi;  et  la  justice  de  vos  droits  sur 
lui  absout  cette  tromperie.  Allons,  partons  :  notre  blé 
sera  bientôt  à  moissonner,  et  nous  avons  encore  la  terre 
à  ensemencer. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  II 

Salle  de  la  prison. 
Entrent  LE  PREVOT  bt  LE  BOUFFON. 

LE  PRÉVÔT. — Viens  ici,  coquin. — Peux-tu  trancher  la 
tête  d'un  homme? 

LE  BOUFFON. — Si  Thomme  est  garçon,  je  le  peux, 
monsieur  ;  mais  si  c'est  un  homme  marié,   il  est  le 


6â  MESURE    POUll    MESURE. 

chef  *  de  sa  femme,  et  je  ne  pourrais  jamais  trancher  le 
chef  d'une  femme. 

LE  PRÉVÔT.  —  Allons,  laissez  là  vos  équivoques,  et 
faites-moi  une  réponse  directe.  Demain  matin,  Claudio 
et  Bernardino  doivent  être  exécutés.  Nous  avons  ici, 
dans  notre  prison,  l'exécuteur  ordinaire,  qui  a  besoin 
d'un  aide  dans  son  office.  Si  vous  voulez  prendre  sur 
vous  de  le  seconder,  cela  vous  rachètera  de  vos  fers  ; 
sinon,  vous  ferez  tout  votre  temps  de  prison  et  voiis  n'en 
sortirez  qu'après  avoir  été  impitoyablement  fouetté;  car 
vous  avez  été  un  entremetteur  affiché. 

LE  BOUFFON.  —  Mousicur,  j'ai  été,  de  temps  immé- 
morial, un  entremetteur  illégitime  :  mais,  pourtant,  je 
serai  satisfait  de  devenir  un  bourreau  légitime.  Je  serais 
bien  aise  de  recevoir  quelques  instructions  de  mon  col- 
lègue. 

LE  PRÉVÔT.  —  Holà,  Abhorsonl  Où  est  Abhorson? 
Êtes-vous  là  ? 

(Entre  Abhorson.) 

ABHORSON.  —  Appelez- VOUS,  monsieur? 

LE  PRÉVÔT. — Maraud,  voici' un  homme  qui  vous 
aidera  dans  votre  exécution  de  demain  :  si  vous  le  jugez 
à  propos,  arrangez-vous  avec  lui  à  l'année,  et  qu'il  loge 
ici  dans  la  prison;  sinon,  servez- vous  de  lui  dans  la 
circonstance  présente,  et  renvoyez-le  ;  il  ne  peut  pas  faire 
le  renchéri  avec  vous  :  il  a  été  entremetteur. 

ABHORSON.  —  Un  entremetteur,  monsieur!  Fi  donc!  il 
discréditera  nos  mystères. 

LE  PRÉVÔT.  —  Allez,  vous  vous  valez  bien;  une  plume 
ferait  pencher  la  balance  entre  vous  deux. 

(Il  sort.) 

LE  BOUFFON.— Je  VOUS  prie,  monsieur,  par  votre  bonne 
grâce  (car  sûrement  vous  avez  bonne  grâce,  si  ce  n'est 
que  vous  avez  une  mine  de  pendaison) ,  est-ce  que  vous 
appelez,  monsieur,  votre  occupation  un  mystère? 

ABHORSON.  —  Oui,  mousieur,  un  mystère. 

LE  BOUFFON.  —  La  pointurc ,  monsieur,  à  ce  que  j'ai 

ï  Head,  tête,  chef. 


ACTE   IV,    SCÈNE   II.  63 

OUÏ  dire,  est  un  mystère,  et  vos  filles  prostituées,  mon- 
sieur, étant  des  parties  de  mon  ministère,  Tusage  de  la 
peinture  prouve  que  mon  occupation  est  un  mystère  ; 
mais  quel  mystère  peut-il  y  avoir  à  pendre?  c'est  ce  que, 
dussé-je  être  pendu,  je  ne  peux  m'imaginer. 

ABHORSON.  —  Monsieur,  c'est  \m  mystère. 

LE  BOUFFON.  —  La  prouve? 

ABHORSON.  —  La  dépouille  de  tout  honnête  homme 
convient  au  voleur  :  si  elle  parait  trop  petite  au  voleur, 
Thonnête  homme  la  croit  assez  grande  pour  lui  ;  et,  si 
elle  est  trop  grande  pour  un  voleur,  le  voleur  pourtant 
la  croit  assez  petite  pour  lui  :  car  la  dépouille  de  tout 
honnête  homme  va  au  voleur. 

(Le  prévôt  rentre.) 

LE  PRÉVÔT.  —  Êtes-vous  arrangés? 

LE  BOUFFON.  —  Mousicur,  je  veux  bien  le  servir  ;  car 
je  trouve  que  votre  bourreau  fait  un  métier  plus  pénitent 
que  votre  entremetteur. 

LE  PRÉVÔT,  au  bourreau.  —  Vous,  coquin,  préparez  le 
billot  et  vôtre  hache,  pour  demain  quatre  heures. 

ABHORSON,  au  houffou,  —  Allons,  entremetteur,  je  vais 
t'instruire  dans  mon  métier  ;  suis-moi. 

LE  BOUFFON. — J  aibounc  envie  d'apprendre,  monsieur, 
et  j'espère  que  si  vous  avez  occasion  de  m'employer  à 
votre  service,  vous  me  trouverez  adroit;  car,  en  bonne 
foi,  monsieur,  je  vous  dois,  pour  prix  de  vos  bontés,  de 
vous  bien  servir.  (il  sort.) 

LE  PRÉVÔT.  —  Faites  venir  ici  Bernardine  et  Claudio; 
Tun  a  toute  ma  pitié  ;  je  n'en  ai  pas  un  grain  pour  Tautre 
qui  est  un  assassin...  fût-il  mon  frère.  (Entre  Claudio.) 
«Voyez,  Claudio  :  voici  Tordre  pour  vôtre  mort.  Il  est  à 
présent  minuit  sonné  ;  et  demain ,  à  huit  heures  du 
matin,  vous  serez  fait  immortel.  Où  est  Bernardine? 

CLAUDIO.  —  Plongé  dans  xm  sommeil  aussi  profond 
que  l'innocente  fatigue  quand  elle  dort  dans  les  membres 
roidis  du  voyageur,  et  il  ne  veut  pas  s'éveiller. 

LE  PRÉVÔT.  —  Quel  moyen  de  lui  faire  du  bien?  — 
Allons,  allez-vous  préparer.  —  Mais  écoutons  ;  quel  est 
ce  bruit?  [On  frappe  aux  portes.)  Que  le  ciel  vous  donne 


6i  MESURE  POUR  MESURE. 

ses  consolations.  (Claudio  sort.)  —  Tout  à  l'heure.  —  J'es- 
père que  c'est  quelque  grâce,  ou  quelque  sursis  pour 
l'aimable  Claudio.  (Entre  le  duc.)  Salut,  bon  père. 

LE  DUC.  —  Que  les  meilleurs  anges  de  la  nuit  vous 
environnent ,  honnête  prévôt  !  Qui  est  venu  ici  derniè- 
rement ? 

LE  PRÉVÔT. —  Personne,  depuis  l'heure  du  couvre-feu. 

LE  DUC  —  Isabelle  n'est  pas  venue? 

LE  PRÉVÔT.  —  Non. 

LE  DUC.  —  Alors ,  elles  vont  venir  sous  peu. 

LE  PRÉVÔT.  —Quelle  consolation  y  a-t-il  pour  Claudio? 

LE  DUC  —  On  en  espère  un  peu. 

LE  PRÉVÔT.  —  Ce  ministre  est  bien  dur. 

LE  DUC  —  Non  pas ,  non  pas  :  sa  vie  marche  paral- 
lèlement avec  la  ligne  de  son  exacte  justice  ;  par  une 
sainte  abstinence,  il  dompte  en  lui-même  le  penchant 
vicieux,  qu'il  emploie  tout  son  pouvoir  à  corriger  dans 
les  autres.  S'il  était  souillé  du  vice  qu'il  châtie,  il  serait 
alors  un  tyran  ;  mais,  étant  ce  qu'il  est,  il  n'est  que  juste. 
—  (On  frappe.)  Les  voilà  venues.  (Le  prévôt  sort,)  —  C'est 
un  prévôt  bien  humain  ;  il  est  bien  rare  de  trouver  dans 
un  geôlier  endurci  un  ami  des  hommes.  —  Eh  bien,  quel 
est  ce  bruit?  L'esprit  qui  offense  de  ces  terribles  coups 
l'insensible  poterne  est  possédé  d'une  bien  grande  hâte. 

LE  PRÉVÔT  rentre  parlant  à  quelqu'un  à  laporte. —  Il  faut 
qu'il  reste  là ,  jusqu'à  ce  que  l'officier  se  lève  pour  le 
faire  entrer  :  on  vient  de  l'appeler. 

LE  DUC  —  N'avez-vous  point  encore  de  contre-ordre 
pour  Claudio  ?  faut-il  qu'il  meure  demain? 

LE  PRÉVÔT.  —  Aucun,  monsieur,  aucun. 

LE  DUC  —  Prévôt,  le  point  du  jour  est  bien  près;  eh 
bien,  vous  aurez  des  nouvelles  avant  le  matin. 

LE  PRÉVÔT.— Heureusement,  vous  savez  quelque  chose, 
et  cependant  je  crois  qu'il  ne  viendra  pas  de  contre-ordre  ; 
nous  n'avons  point  d'exemple  pareil.  D'ailleurs,  le  sei- 
gneur Angelo,  sur  le  siège  même  de  son  tribunal,  a 
déclaré  le  contraire  au  public. 

(Entre  un  messager.) 

LE  DUC.  —  C'est  le  valet  de  Sa  Seigneurie. 


ACTE   IV,    SCÈNE   II.  65 

LE  PRÉVÔT.  —  Et  voilà  la  grâce  de  Claudio. 

LE  MESSAGER.  —  Mon  maître  vous  envoie  ces  ordres  ; 
et  il  m'a  de  plus  chargé  de  vous  dire  que  vous  ayez  à  ne 
pas  vous  écarter  le  moins  du  monde  de  ce  qu'il  vous 
prescrit,  ni  pour  le  temps,  ni  pour  Fobjet,  ni  pour  toute 
autre  circonstance.  Bonjour;  car  à  ce  que  je  présume  il 
est  presque  jour. 

LE  PRÉVÔT. —  J'obéirai  à  ses  ordres. 

(Le  messager  sort.) 

,  LE  DUC,  à  parL — C'est  la  grâce  de  Claudio,  achetée  par 
le  crime  même,  pour  lequel  on  devrait  punir  celui  qui 
en  accorde  le  pardon.  Le  crime  se  propage  rapidement 
quand  il  naît  dans  le  sein  de  l'autorité  :  quand  le  vice 
fait  grâce,  le  pardon  s'étend  si  loin,  que  pour  l'amour  de 
la  faute,  le  coupable  trouve  des  amis. — Eh  bien,  prévôt, 
quelles  nouvelles? 

LE  PRÉVÔT.  —  Je  vous  l'ai  bien  dit  :  le  seigneur 
Angelo,  probablement,  me  croyant  négligent  dans  mon 
devoir,  me  réveille  par  cette  exhortation  inaccoutumée, 
et  selon  moi  fort  étrange,  car  il  ne  l'avait  jamais  faite 
auparavant. 

LE  DUC  —  Lisez,  je  vous  écoute. 

LE  PRÉVÔT.  (Il  lit  la  lettre.) —  «  Quoique  que  vous  puis- 
«  siez  entendre  de  contraire ,  que  Claudio  soit  exécuté  à 
«  quatre  heures,  et  Bernardino  dans  l'après-midi  ;  et  pour 
«  ma  plus  grande  satisfaction,  ayez  à  m'envoyer  la  tête 
«  de  Claudio  à  cinq  heures.  Que  ceci  soit  ponctuellement 
«  exécuté  ;  et  sachez  que  cela  importe  plus  que  je  ne  dois 
«  encore  vous  le  dire  :  ainsi,  ne  manquez  pas  à  votre 
«  devoir;  vous  en  répondrez  sur  votre  tète.  » 

—  Que  dites-vous  à  cela,  monsieur? 

LE  DUC  —  Qu'est-ce  que  c'est  que  ce  Bernardino  qui 
doit  être  exécuté  dans  l'après-dînée? 

LE  PRÉVÔT.  —  Un  Bohémien  de  naissance,  mais  qui  a 
été  nourri  et  élevé  ici;  c'est  un  prisonnier  de  neuf  ans*. 

LE  DUC  —  Comment  se  fait-il  que  le  duc  absent  ne  lui 

1  11  y  a  neuf  ans  qu'il  est  en  prison. 

T.  IV,  5 


66  MESURE    POUR   MESURE. 

ait  pas  rendu  sa  liberté,  ou  ne  Tait  pas  fait  exécuter?  J'ai 
ouï  dire  que  tel  était  son  usage. 

LE  PRÉVÔT.  — -  Les  amis  du  prisonnier  ont  toujours  si 
bien  agi  qu'ils  ont  obtenu  des  sursis  pour  lui  ;  et  dans  le 
fait,  jusqu'au  temps  du  ministère  actuel  du  seigneur 
Angelo,  son  affaire  n'avait  pas  de  preuves  certaines. 

LE  DUC.  —  Et  sont-elles  claires  à  présent? 

LE  PRÉVÔT.  —  Très- manifestes,  et  il  ne  les  nie  pas  lui- 
même. 

LE  DUC.  —  A-t-il  montré  dans  la  prison  quelque  repen- 
tir? Paraît-il  touché? 

LE  PRÉVÔT  —  C'est  un  homme  qui  n'a  pas  de  la  mort 
une  idée  plus  terrible  que  d'un  sommeil  d'ivresse  ;  sans 
souci,  indifférent,  et  ne  s'effrayant  ni  du  passé,  ni  du 
présent,  ni  de  l'avenir  ;  insensible  à  l'idée  de  mourir,  et 
qui  mourra  en  désespéré. 

LE  DUC  —  Il  a  besoin  de  conseils. 

LE  PRÉVÔT  —  Il  n'en  veut  écouter  aucun  ;  il  a  toujours 
eu  la  plus  grande  liberté  dans  la  prison.  Vous  lui  donne- 
riez les  moyens  de  s'en  évader,  qu'il  n'en  voudrait  rien 
faire.  Il  est  ivre  plusieurs  fois  par  jour,  lorsqu'il  n'est 
pas  ivre  pendant  plusieurs  jours  entiers.  Nous  l'avons 
souvent  réveillé  comme  pour  le  conduire  à  l'échafaud  ; 
nous  lui  avons  montré  un  ordre  contrefait  :  cela  ne  l'a 
pas  ému  le  moins  du  monde. 

LE  DUC.  —  Nous  reparlerons  de  lui  tout  à  l'heure.  — 
Prévôt,  l'honnêteté  et  la  fermeté  d'âme  sont  écrites  sur 
votre  front  :  si  je  n'y  lis  pas  voire  vrai  caractère,  mon 
ancienne  habileté  me  trompe  bien  ;  mais  dans  la  confiance 
de  ma  sagacité,  je  veux  m'exposer  au  risque.  Claudio, 
que  vous  avez  là  l'ordre  de  faire  exécuter,  n'a  pas  plus 
prévariqué  contre  la  loi,'  qu' Angelo  même  qui  l'a  con- 
damné. Pour  vous  faire  entendre  clairement  ce  que  je 
vous  avance  là,  je  ne  demande  que  quatre  jours  de  délai  ; 
et  pour  cela,  il  faut  que  vous  m'accordiez  aujourd'hui 
une  complaisance  dangereuse. 

LE  PRÉVÔT.— Eh!  laquelle,  bon  religieux,  je  vous  prie? 

LE  DUC.  —  Celle  de  différer  l'exécution. 

LE  PRÉVÔT.  —  Hélas!  comment  puis-je  le  faire,  ayant 


ACÎE    IV,    SCÈNE    II.  67 

rheure  fixée,  et  un  ordre  exprès,  sous  peine  d'en  répondre 
moi-même,  de  présenter  sa  tête  à  la  vue  d'Angelo?  Je 
pourrais  bien  me  mettre  dans  le  cas  où  est  Claudio,  si  je 
manquais  en  quoi  que  ce  soit  à  ces  ordres. 

LE  DUC.  —  Par  le  vœu  de  mon  ordre  je  suis  votre  cau- 
tion, si  vous  voulez  suivre  mes  instructions.  Qu'on  exé- 
cute ce  Bernardino  ce  matin ,  et  qu'on  porte  sa  tête  à 
Angelo. 

LE  PRÉVÔT.  — Angelo  les  a  vus  tous  deux,  et  il  recon- 
naîtra les  traits, 

LE  DUC  —  Ohl  la  mort  s'entend  à  déguiser,  et  vous 
pouvez  Taider.  Rasez  la  tête  et  liez  la  barbe,  et  dites  que 
le  désir  du  pénitent  a  été  d'être  ainsi  rasé  avant  sa  mort  : 
vous  savez  que  cela  arrive  souvent.  S'il  vous  revient  autre 
chose  de  ceci  que  des  remerciements  et  votre  fortune,  je 
jure,  par  le  saint  que  je  révère  pour  patron,  que  je 
vous  défendrai  moi-même  au  péril  de  ma  vie. 

LE  PRÉVÔT.  —  Pardonnez,  bon  père;  mais  cela  est 
contre  mon  serment. 

LE  DUC  —  Est-ce  au  duc  ou  au  ministre  que  vous  avez 
fait  votre  serment? 

LE  PRÉVÔT.  —  Au  duc  et  à  ses  représentants. 

LE  DUC  —  Penserez-vous  que  vous  n'avez  commis 
aucime  offense,  si  le  duc  certifie  la  justice  de  votre  con- 
duite? 

LE  PRÉVÔT,  —  Mais  quelle  vraisemblance  y  a-t-il  de 
cela? 

LE  DUC.  —  Non  pas  seulement  de  la  vraisemblance, 
mais  la  certitude.  Cependant,  puisque  je  vous  vois  si' 
timide  que  ni  ma  robe,  ni  mon  intégrité,  ni  mes  raisons 
ne  peuvent  réussir  à  vous  ébranler,  j'irai  plus  loin  que  je 
n'avais  Tintention  de  le  faire ,  pour  vous  enlever  toute 
crainte.  Voyez,  monsieur,  voici  la  main  et  le  sceau  du 
duc  :  vous  connaissez  son  écriture,  je  n'en  doute  pas,  et 
le  cachet  ne  vous  est  pas  étranger. 

LE  PRÉVÔT.  —  Je  les  reconnais  tous  deux. 

LE  DUC  —  Le  contenu  de  cet  écrit,  c'est  l'annonce  du 
retour  du  duc  :  vous  le  lirez  tout  à  l'heure  à  votre  loisir, 
et  vous  y  verrez  qu'avant  deux  jours  il  sera  ici.  C'est  une 


68  MESURE   POUR  MESURE. 

chose  qu'Angelo  ne  sait  pas;  car  il  reçoit  aujourd'hui 
même  des  lettres  qui  contiennent  d'étranges  choses  : 
peut-être  lui  annoilcent-elles  la  mort  du  duc  ;  peut-être 
son  entrée  dans  quelque  monastère;  mais  il  peut  n^être 
rien  de  ce  qui  est  écrit  ici.  Regardez  :  Tétoile  du  matin 
appelle  le  berger  ;  ne  vous  confondez  point  en  étonne- 
ment  sur  la  manière  dont  ces  choses  peuvent  se  faire; 
toutes  les  difficultés  sont  faciles  à  résoudre  quand  on  les 
connaît.  Appelez  votre  exécuteur,  et  qu'il  fasse  sauter  la 
tête  de  ce  Bernardino;  je  vais  le  confesser  à  Tinstant,  et 
le  préparer  pour  un  séjour  meilleur.  Vous  restez  tou- 
jours dans  Tétonnement;  mais  cet  écrit  achèvera  de  vous 
déterminer.  Sortons  ;  il  est  presque  tout  à  fait  jour. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  m 

LE  BOUFFON  seul. 

LE  BOUFFON  seuL  —  Jc  suis  ici  aussi  riche  en  connais- 
sances que  je  l'étais  dans  notre  maison  de  profession.  On 
se  croirait  dans  là  maison  de  madame  Overdone,  tant  on 
retrouve  ici  de  ses  anciens  chalands.  D'abord,  il  y  a  le 
jeune  monsieur  Rash  ;  il  est  en  prison  pour  une  affaire 
de  papier  gris  et  de  vieux  gingembre,  montant  à  quatre- 
vingt-dix-sept  livres,  dont  il  a  fait  cinq  marcs  argent 
comptant.  Vraiment  alors  le  gingembre  n'était  pas  fort 
recherché,  car  toutes  les  vieilles  femmes  étaient  mortes. 
^-  Il  y  a  encore  iln  monsieur  Capér,  à  la  requête  de  mon- 
sieur Troispoids,  mercier,  pour  quatre  certains  habits 
de  satin  couleur  de  pêche,  qui  vous  Font  réduit  main- 
tenant à  rhabit  d'im  mendiant.  Nous  avons  aussi  le  jeune 
Dizi,  et  le  jeune  monsieur  Deep-Vow^,  et  monsieur 
Copper-Spur,  et  monsieur  Starve-Lackey,  homme  d'estoc 
et  détaille,  et  le  jeune  Drop-Heir,  qui  a  tué  le  robuste 
Pudding,  et  monsieur  Fort-Right,  le  jouteur,  et  le  brave 
monsieur  Shoe-Tie ,  le  grand  voyageur,  et  le'  féroce 
Half-Can,  qui  a  poignardé  Pots,  et,  je  crois,  quarante 
autres,   tous   grandes  pratiques  de   notre  métier,  et 


ACTE    IV,    SCÈNE   III.  69 

qui  sont  maintenant  ici  pour  l'amour  du  Seigneur  ^ 

(Entre  Abhorson.) 

ABHORSON.  —  Maraud,  amène  Bernardino  ici. 

LE  BOUFFON,  appelant.  —  Monsieur  Bernardino!  il  faut 
vous  lever  pour  être  pendu,  monsieur  Bernardino  ! 

ABHORSON. —  Allons,  deboiît,  Bernardino  ! 

BERNARDINO,  du  dedaus.  — La  peste  vous  étouffe  !  qui 
donc  fait  ce  vacarme  ici  ?  Qui  êtes-vous  ? 

LE  BOUFFON.  —  Vos  amis,  monsieur,  le  bourreau.  Il 
faut  que  vous  ayez  la  complaisance,  monsieur,  de  vous 
lever  et  de  vous  laisser  exécuter, 

BERNARDINO,  eu  dcdam. — Au  diable,  coquin  !  au  diable  I 
j'ai  sommeil. 

ABHORSON. — Dis-lui  qu'il  faut  qu'il  s'éveille,  et  cela 
promptement. 

LE  BOUFFON. — Jo  VOUS  en  prie,  monsieur  Bernardino, 
restez  éveillé  jusqu'à  ce  que  vous  soyez  exécuté,  et  dor- 
mez après. 

ABHORSON. — Entre  dans  son  cachpt,  et  fais-l'en  sortir. 

LE  BOUFFON. — Il  viout,  monsieur,  il  vient;  j'entends 
craquer  sa  paille.- 

(Entre  Bernardino.) 

ABHORSON,  au  6oi///b?i.— La  hache  est -elle  sur  le  billot, 
drôle? 

LE  BOUFFON. — Touto  prête,  monsieur. 

BERNARDINO. — Hé  bien!  qu'est-ce  qu'il  y  a,  Abhorson? 
Quelles  nouvelles  avez-vous  à  me  dire? 

ABHORSON. — Franchement,  monsieur,  je  voudrais  que 
vous  vous  missiez  promptement  à  vos  prières;   car 
voyez,  l'ordre  est  venu. 

BERNARDINO. — AUous,  coquiu  ;  j'ai  passé  toute  la  nuit  à 
boire  :  je  ne  suis  pas  en  état. . .  . 

LE  BOUFFON. — Oh!  tant  mieux,  monsieur;  car  celui 
qui  boit  toute  la  nuit,  et  qui  est  pendu  de  bon  matin 
n'en  dort  que  mieux  tout  le  jour. 

(Entre  le  duc.) 

ABHORSON. — Tenez,  voyez-vous,  voilà  votre  père  spiri 

*  Trait  contre  les  puritains. 


70  MESURE  POUR  MESURE. 

tuel  qui  vient.  Plaisantons -nous  maintenant?  Qu'en 
pensez- vous? 

LE  DUC,  à  Bernardino. — Mon  ami,  excité  par  ma  cha- 
rité, et  apprenant  combien  vous  êtes  prés  de  quitter  ce 
monde,  je  suis  venu  pour  vous  exhorter,  vous  consoler 
et  prier  avec  vous; 

BERNARDINO.  —  Nou  pas,  moiuc,  j'ai  bu  dru  toute  la 
nuit,  et  Ton  me  donnera  plus  de  temps  pour  me  prépa- 
rer, ou  il  faudra  qu'on  me  casse  la  tête  à  coup  débuche  ; 
je  ne  veux  pas  consentir  à  mourir  aujourd'hui,  cela  est 

SÛÏ-. 

LE  DUC— Oh I  mon  ami,  il  le  faut;  ainsi,  je  vous  en 
conjure,  jetez  vos  regards  sur  le  voyage  que  vous  allez 
faire. 

BERNARDINO. — Jc  jurc  que  nul  homme  au  monde  ne 
viendra  à  bout  de  me  persuader  de  mourir  aujourd'hui. 

LE  DUC. — Mais,  écoutez-moi... 

BERNARDINO.— Pas  uu  mot  :  si  vous  avez  quelque  chose 
à  me  dire,  venez  à  mon  cachot,  car  je  n'en  sors  pas  deJa 
journée. 

(Il  s'en  va.) 
(Entre  le  prévôt.) 

LE  DUC. — Egalement  impropre  à  vivre  et  à  mourir  I  0 
cœur  de  pierre  I 

LE  PRÉVÔT. — Hé  bien  !  mon  père,  comment  trouvez- 
vous  le  prisonnier? — {A  Abhorson  et  au  bouffon.) — Suivez- 
le,  mes  amis  :  conduisez-le  au  billot. 

LE  DUC — C'est  une  créature  qui  n'est  pas  préparée.  Il 
n'est-  pas  disposé  pour  mourir,  et  le  faire  passer  de  vie 
à  trépas  dans  l'état  où  est  son  âme,  ce  serait  le  damner. 

LE  PRÉVÔT. — Il  est  mort  ce  matin,  ici,  dans  la  prison, 
mon  père,  ùû  iVagusain,  un  infâme  pirate,  d'une  fièvre 
vi(îlente  :  cet  homme  est  de  l'âge  de  Claudio;  il  a  la 
barbe  et  les  cheveux  précisément  de  la  couleur  des 
siens.  Si  nous  laissions-là  cet  autre  réprouvé  jusqu'à  ce 
qu'il  fût  bien  disposé,  et  si  on  satisfaisait  le  ministre  au 
moyen  de  la  tête  de  ce  Ragusain,  qui  est  l'homme  qui 
ressemble  le  plus  à  Claudio?  Qu'en  dites-vous? 

LE  DUC— Oh!  c'est  un  accident  que  le  ciel  a  préparé. 


ACTE   IV,    SCÈNE  III.  71 

Dépêchez-la  sans  délai  :  l'heure  fixée  par  Angelo  est 
proche,  voyez  à  ce  que  cela  soit  fait,  et  envoyez-lui 
cette  tête  suivant  ses  ordres;  tandis  que  moi,  je  vais 
exhorter  ce  brutal  malheureux  à  se  résigner  à  la  mort. 

LE  PRÉVÔT. — Gela  sera  fait,  mon  bon  père,  dans  Tinstant 
même.  Mais  il  faut  que  Bernardino  meure  cette  après- 
midi;  et  comment  prolongerons  -  nous  l'existence  de 
Claudio,  de  façon  à  me  garantir  du  malheur  qui  pourrait 
m'arriver,  si  Ton  s'apercevait  qu'il  est  vivant? 

LE  DUC. — Faites  ceci  :  Mettez  Bernardino  et  Claudio 
dans  des  recoins  secrets;  avant  que  le  soleil  ait  été 
saluer  deux  fois  la  génération  qui  habite  sous  nos  pieds, 
vous  trouverez  votre  sûreté  bien  manifeste. 

LE  PRÉVÔT. — Je  me  repose  en  tout  sur  vous. 

LE  DUC — Vite,  dépêchez,  et  envoyez  la  tête  à  Angelo. 
(Le  prévôt  sort.)— Maintenant  je  vais  écrire  une  lettre  à 
Ajigelo  ;  ce  sera  le  prévôt  qui  la  portera. — Le  contenu  lui 
attestera  que  j'approche  de  mes  Etats,  et  que,  par  de 
graves  motifs,  je  suis  tenu  de  rentrer  publiquement;  je 
lui  demanderai  de  venir  à  ma  rencontre  à  la  fontaine 
sacrée,  à  une  lieue  au-dessous  de  la  ville.  Et  à  partir  de 
là  nous  procéderons  avec  Angelo,  avec  ime  froide  grada- 
tion et  des  formes  bien  combinées,  et  toutes  les  pratiques 
régulières. 

(Le  prévôt  revient.) 

LE  PRÉVÔT.— Voici  la  tête  :  je  veux  la  porter  moi- 
même. 

LE  DUC — Gela  est  à  propos  :  revenez  promptement; 
car  je  voudrais  causer  avec  vous  de  certaines  choses  qui 
ne  doivent  être  confiées  qu'à  vous. 

LE  PRÉVÔT. — Je  vais  faire  toute  diligence. 

(Il  sort.) 

ISABELLE,  en  dedans. — La  paix  soit  ici  I  holà,  quelqu'un  ! 

LE  DUC— C'est  la  voix  d'Isabelle. — Elle  vient  savoir  si 
la  grâce  de  son  frère  a  déjà  été  envoyée  ici  ;  mais  je  veux 
lui  laisser  ignorer  son  bonheur,  pour  lui  offrir  les  con- 
solations du  ciel  dans  son  désespoir,  au  moment  où  elle 
les  attendra  le  moins. 

(Entre  Isabelle.) 


72  MESURE    POUR  MESURE. 

ISABELLE. — Ah!  avec  votre  permission... 

LE  DUC. — Bonjour,  belle  et  aimable  fille. 

ISABELLE. — D'autant  meilleur  pour  m'^tre  souhaité 
par  un  si  saint  homme.  Le  ministre  a-t-il  envoyé  le  par- 
don de  mon  frère? 

LE  DUC. — Il  Ta  élargi  de  ce  monde,  Isabelle  ;  sa  tête  est 
tranchée,  et  envoyée  à  Angelo. 

ISABELLE.—- Non,  cela  n*est  pas. 

LE  DUC. — Cela  est  comme  je  vous  le  dis  :  montrez 
votre  sagesse,  ma  fille,  dans  votre  paisible  patience. 

ISABELLE. — Oh!  je  vais  le  trouver,  et  lui  arracher  les 
yeux. 

LE  DUC.  —  Vous  ne  serez  p^as  admise  en  sa  présence. 

ISABELLE.  —  Infortuné  Claudio!  Malheureuse  Isabelle! 
Odieux  monde  !  Infernal  Angelo  ! 

LE  DUC.  —  Ces  imprécations  ne  lui  font  aucun  mal,  et 
ne  vous  font  pas  le  moindre  bien  ;  abstenez-vous  en 
donc;  remettez  votre  cause  au  ciel.  Faites  attention  à  ce 
que  je  vous  dis,  et  vous  trouverez  que  chaque  syllabe  est 
l'exacte  vérité. — Le  duc  revient  demain  matin. — Allons, 
séchez  vos  yeux;  c'est  un  père  de  notre  couvent,  son 
confesseur,  qui  m'apprend  cette  nouvelle ,  et  il  en  a 
déjà  porté  l'avis  à  Escalus  et  à  Angelo  qui  se  préparent 
à  venir  au-devant  de  lui  aux  portes  de  la  ville,- pour  lui 
remettre  leur  autorité.  Si  vous  le  pouvez,  conduisez  votre 
sagesse  dans  le  bon  sentier  où  je  voudrais  la  voir  mar- 
cher; et  vous  obtiendrez  le  désir  de  votre  cœur  sur  ce 
misérable,  la  faveur  du  duc,  et  l'estime  générale. 

ISABELLE.  —  Je  me  laisse  gouverner  par  vos  con- 
seils. 

LE  DUC  —Allez  donc  porter  cette  lettre  au  frère  Pierre , 
c'est  la  lettre  où  il  m'avertit  du  retour  du  duc  ;  dites-lui, 
sur  ce  gage,  que  je  désire  sa  compagnie  ce  soir  dans  la 
maison  de  Marianne  ;  je  Tinstruirai  à  fond  de  son  affaire 
et  de  la  vôtre,  il  vous  présentera  au  duc,  il  accusera  An- 
gelo en  face,  et  le  confondra. Quant  à  moi,  pauvre  religieux, 
je  suis  lié  par  un  vœu  sacré ,  et  je  serai  absent.  Allez  avec 
cette  lettre,  consolez  votre  cœur,  commandez  à  ces  torrents 
de  larmes  qui  coulent  de  vos  yeux.  Ne  vous  fiez  jamais  à 


ACTE   IV,  SCÈNE  III.  73 

mon  saint  ordre,  si  je  vous  égare  du  droit  chemin. — Qui 
vient  là? 

(Entre  Lucio.) 

Lucio.  —  Bonsoir.  Frère,  où  est  le  prévôt? 

LE  DUC.  —  Il  n'est  pas  dans  la  prison,  monsieur. 

LUCIO. —  0  gentille  Isabelle  !  Mon  cœur  pâlit  de  voir  tes 
yeux  si  rouges;  il  faut  que  tu  prennes  patience;  j'ai  bien 
l'air  de  diner  et  de  souper  dorénavant  avec  du  son  et  de 
l'eau;  je  n'oserai  plus,  pour  sauver  ma  tête,  remplir 
mon  estomac.  Un  repas  un  peu  succulent  me  mènerait 
au  même  point  ;  mais  on  dit  que  le  duc  sera  ici  demain 
matin.  Sur  ma  foi,  Isabelle,  j'aimais  ton  frère.  Si  notre 
vieux  duc  de  joyeuse  humeur  et  ami  des  coins  obscurs 
avait  été  chez  lui,  Claudio  vivrait  encore. 

(Isabelle  sort.) 

LE  DUC — ^Monsieur,  le  duc  a  vraiment  bien  peu  d'obli- 
gation à  vos  rapports  ;  mais  ce  qu'il  y  a  de  bon,  c'est  que 
sa  réputation  n'en  dépend  pas. 

LUCIO.  —  Frère,  tu  ne  connais  pas  le  duc  aussi  bien 
que  moi  ;  c'est  un  meilleur  chasseur  que  lu  ne  l'ima- 
gines. 

LE  DUC — Allons,  vous  répondrez  un  jour  de  tout  ceci. 
Portez-vous  bien. 

LUCIO.  —  Non,  reste  :  je  veux  Raccompagner;  je  puis 
Raccompagner;  je  puis  te  raconter  de  jolies  histoires  du 
duc. 

LE  DUC  —  Vous  ne  m'en  avez  déjà  que  trop  dit,  mon- 
sieur, si  elles  sont  vraies;  si  eUes  ne  le  sont  pas,  jamais 
vous  n'en  direz  assez. 

LUCIO.  —  J'ai  comparu  devant  lui  une  fois  pour  avoir 
donné  un  enfant  à  une  fille. 

LE  DUC  —  Avez-vous  fait  pareille  chose? 

LUCIO.  — Oui,  d'honneur,  je  l'ai  fait;  mais  il  a  bien 
fallu  jurer  que  non  ;  autrement  ils  m'auraient  marié  au 
bois  pourri. 

LE  DUC  —  Monsieur,  votre  compagnie  est  plus  agréa- 
ble qu'honnête  :  restez  en  paix. 

LUCIO.  —  Sur  ma  foi,  je  vous  accompagnerai  jusqu'au 
bout  de  la  rue;  si  un  propos  libertin  vous  offense,  nous 


74  MESURE  POUR  MESURE. 

n'en  aurons  pas  long  à  dire  ensemble.  Allons,  frère,  je 
suis  une  espèce  de  glouteron,  je  m'attacherai  à  toi. 

(Us  sortent.) 

SCÈNE  IV 

Salle  dans  la  maison  d'An^elo. 
Entrent  ESCALUS  bt  ANGELO. 

ESCALUS.  —  Chaque  lettre  qu'il  a  écrite  a  désavoué 
l'autre. 

ANGELO.  —  De  la  manière  la  plus  contradictoire  et  la 
plus  bizarre.  Ses  actions  témoignent  quelque  chose  qui 
tient  beaucoup  de  la  folie  ;  prions  le  ciel  que  sa  sagesse 
n'en  soit  pas  altérée.  Et  pourquoi  aller  au-devant  de  lui 
aux  portes  de  la  ville,  et  lui  remettre  là  notre  autorité? 

ESCALUS.  —  Je  n'en  devine  pas  le  motif. 

ANGELO.  —  Et  pourquoi  veut-il  que  nous  fassions  pu- 
blier, une  heure  avant  son  entrée,  que  si  quelqu'un 
demande  réparation  de  quelque  injustice,  il  ait  à  pré- 
senter sa  pétition  dans  la  rue? 

ESCALUS.  —  En  cela  il  se  montre  judicieux  ;  c'est  pour 
expédier  toutes  les  plaintes,  et  nous  affranchir  pour  tou- 
jours des  intrigues,  qui,  ce  jour  passé,  ne  pourront  plus 
être  tramées  contre  nous. 

ANGELO.  —  Fort  bien.  Je  vous  en  prie,  faites-le  pro- 
clamer; demain,  de  grand  matin,  j'irai  vous  trouver  à 
votre  maison.  Faites  avertir  les  personnes  de  distinction 
qui  doivent  aller  à  sa  rencontre. 

ESCALUS.  —Je  le  ferai,  monsieur.  Adieu. 

(Escalus  sort.) 

ANGELO.  —  Bonne  nuitl  Cette  action  me  bouleverse 
tout  à  fait,  me  rend  incapable  de  penser,  et  stupide  pour 
toute  affaire.  Une  vierge  déflorée  1  et  cela  par  un  per- 
sonnage important  qui  appliquait  la  loi  portée  contre  ce 
délit!  Si  ce  n'était  que  sa  timide  pudeui*  n'osera  pro- 
clamer sa  virginité  perdue,  comme  elle  pourrait  parler 
de  moi  !  mais  la  raison  ne  Texcite-t-elle  pas  à  m'accuser? 
—  Non,  car  mon  autorité  porte  un  poids  de  crédit  qu'au- 


ACTE   IV,    SCÈNE    V.  75 

cune  accusation  particulière  ne  peut  toucher  sans  qu'il 
écrase  celui  qui  oserait  la  prononcer....  Il  aurait  vécu, 
si  ce  n'est  que  sa  jeunesse  libertine,  conservant  im 
ressentiment  dangereux,  aurait  pu  quelque  jour  cher- 
cher à  se  venger  d'avoir  ainsi  reçu  une  vie  déshonorée 
pour  une  rançon  aussi  honteuse  ;  et  cependant,  plût  au 
ciel  qu'il  vécût  encore  !  Hélas  !  quand  une  fois  nous  avons 
perdu  la  grâce,  rien  ne  va  bien  :  nous  voulons,  et  nous 
ne  voulons  pas. 

(H  sort.) 

SCÈNE  V* 

La  plaine,  hors  de  la  ville. 
LE  DUC,  revêtu  de  ses  propres  habits,  et  le  frère  PIERRE. 

LE  DUC—  Remettez-moi  ces  lettres  au  moment  conve- 
nable. (Il  lui  donne  des  lettres.)  Le  prévôt  est  instruit  de 
nos  vues  et  de  notre  projet  :  l'affaire  une  fois  commen- 
cée, suivez  vos  instructions,  et  tendez  constamment  à 
notre  but  particulier,  quoique  vous  ayiez  Tair  de  vous  en 
écarter  pour  ceci  ou  pour  cela,  selon  que  les  circonstan- 
ces le  conseilleront.  Partez,  allez  chez  Flavius,  et  dites- 
lui  où  je  suis  :  instruisez-en  également  Valentin*,  Row- 
land  et  Crassus;  et  dites-leur  d'envoyer  des  trompettes 
à  la  porte  de  la  ville.  Mais  envoyez-moi  Flavius  le 
premier. 

LE  RELIGIEUX. — Vos  ordrcs  seront  fidèlement  remplis. 

(Il  sort.) 
(Entre  Varrius.) 

LE  DUC.  —  Je  VOUS  rends  grâces,  Varrius;  vous  avez 
fait  bonne  diligence.  VcDez,  nous  allons  nous  promener  ; 
il  y  en  a  encore  d'autres  de  nos  amis  qui  vont  venir  ici 
nous  saluer  dans  un  n^oment,  mon  cher  Varrius. 

(Ils  sortent.) 
*  Certaines  personnes  font  de  cette  scène  la  première  deTacte  V. 


76  •        MESURE    POUR   MESURE. 

SCÈNE  VI 

Une  rue  près  de  la  porte  de  la  ville. 
Entrent  ISABELLE   et  MARIANNE. 

ISABELLE.  —  Parler  avec  tous  ces  détours  me  répugne  : 
je  voudrais  dire  la  vérité;  mais  c'est  votre  rôle  à  vous 
de  l'accuser  ouvertement.  Cependant  il  me  conseille  de 
le  faire,  et  dit  que  c'est  pour  cacher  un  but  avantageux. 

MARIANNE.  —  Laîssez-vous  guider  par  lui. 

ISABELLE.  —  Il  me  dit  encore  que  si  par  .hasard  il  parle 
contre  moi  en  faveur  de  l'autre ,  je  ne  le  trouve  pas 
étrange  :  c'est,  un  remède,  dit-il,  qui  est  amer  pour  en 
venir  à  la  douceur. 

MARIANNE.  —  Je  voudrais  que  le  frère  Pierre... 

ISABELLE.  —  Oh!  silence,  le  religieux  est  arrivé. 

(Entre  un  religieux.) 

LE  RELIGIEUX.  —  Vouez,  je  VOUS  ai  trouvé  une  très- 
bonne  place,  où  vous  serez  sûres  que  le  duc  ne  pourra 
pas  passer  sans  que  vous  le  voyiez;  les  trompettes  ont 
déjà  retenti  deux  fois  ;  les  plus  nobles  et  les  plus  notables 
citoyens  ont  pris  possession  des  portes,  et  le  duc  ne  va 
pas  tarder  à  entrer;  ainsi,  partons,  allons  nous-en. 


FIN    DU    QUATRIÈME    ACTE. 


ACTE  CINQUIÈME 


SCÈNE  I 

Place  publique  près  de  la  porte  de  la  ville. 

MARIANNE  voilée,  ISABELLE  et  PIERRE  dans  Véloigne- 
ment.  Par  la  porte  opposée  entrent  LE  DUC ,  VARRIUS, 
DIVERS  SEIGNEURS,  ANGELO,  ESCALUS,  LUCIO,  LE 

PREVOT  ,   DES    OFFICIERS    ET   DES    CITOYENS- 

LE  DUC.  —  Mon  digne  cousin,  vous  êtes  le  bienvenu. 
—  Mon  ancien  et  fidèle  ami,  je  suis  bien  aise  de  vous 
voir. 

ANGELO.  —  Un  heureux  retour  à  Votre  Altesse  royale! 

LE  DUC,  àAngelo  etEscalus,  —  Mille  actions  de  grâces 
sincères  à  tous  les  deux  :  nous  avons  pris  des  informa- 
tions sur  votre  compte,  et  nous  entendons  dire  tant  de 
bien  de  votre  justice,  que  notre  cœur  ne  peut  s'empêcher 
de  vous  en  faire  notre  remerciement  public,  comme 
précurseur  d'autres  récompenses. 

ANGELO.  —  Vous  uc  faitcs  qu'augmenter  de  plus  en 
plus  mes  obligations. 

LE  DUC.  —  Votre  mérite  parle  haut;  ce  serait  lui  faire 
injure  que  d'en  renfermer  le  témoignage  dans  le  secret 
de  notre  connaissance  personnelle,  lorsqu'il  mérite  de 
trouver  dans  des  caractères  d'airain  une  sécurité  éter- 
nelle contre  la  dent  du  temps  et  les  ravages  de  l'oubli. 
Donnez-moi  votre  main,  et  que  mes  s;  jets  le  voient,  afin 
qu'ils  apprennent  que  mes  faveurs  visibles  voudraient 
vous  annoncer  les  grâces  que  mon  cœur  vous  réserve. — 
Venez,  Escalus;  vous  devez  être  près  de  nous  de  l'autre 
côté.  Vous  êtes  pour  moi  deux  bons  appuis. 

(Frère  Pierre  et  Isabelle  s'avancent.) 


?8  MESURE   POUR  MESURE. 

FRÈRE  PIERRE,  à Isabellc,  —  Voici  le  moment;  parlez 
haut  et  mettez-vous  à  genoux  devant  lui. 

ISABELLE.  —  Justice,  ô  Tojal  duc!  abaissez  vos  regards 
sur  une  malheureuse,  .je  voudrais  pouvoir  dire  vierge! 
Oh  !  digne  prince,  ne  déshonorez  pas  vos  yeux,  en  les 
détournant  vers  un  autre  objet,  que  vous  n'ayez  entendu 
ma  juste  plainte,  et  que  vous  ne  m'ayez  fait  justice  , 
justice  !  justice  !  justice  ! 

LE  DUC.  —  Racontez  vos  griefs.  En  quoi  avez-vous  été 
outragée?  par  qui?  abrégez  :  voici  le  seigneur  Angelo  qui 
vous  rendra  justice  ;  expliquez-vous  à  lui. 

ISABELLE.  —  0  noble  duc  !  vous  m'ordonnez  d'aller  de- 
mander mon  salut  au  démon  :  entendez-moi  vous-même  ; 
car  ce  qu'il  faut  que  je  dise  doit  ou  me  faire  punir  si  vous 
ne  me  croyez  pas,  ou  vous  forcer  à  me  donner  satisfac- 
tion ;  daignez,  ah!  daignez  m' entendre  ici. 

ANGELO.  —  Seigneur,  sa  raison,  je  le  crains,  n'est  pas 
bien  saine  ;  elle  m'a  sollicité  pour  son  frère  qui  a  été 
exécuté  par  ordre  de  la  justice. 

ISABELLE.  —  La  justice  I 

ANGELO.  —  Et  elle  va  se  répandre  en  plaintes  amères 
et  étranges. 

ISABELLE. — Oui,  jo  vais  révéler  des  choses  bien  étranges, 
mais  bien  vraies.  Cet  Angelo  est  un  parjure;  cela  n'est-il 
pas  étrange?  Cet  Angelo  est  un  assassin  ;  cela  n'est-il  pas 
étrange  ?  Cet  Angelo  est  un  adultère  clandestin,  un  hypo- 
crite, \m  ravisseur  de  vierges;  cela  n'est-il  pas  étrange 
et  très-étrange? 

LE  DUC  —  Oh  !  'dix  fois  étrange. 

ISABELLE. — ^11  n'est  pas  plus  vrai  qu'il  est  Angelo,  qu'il 
n'est  certain  quetout  cela  est  aussi  vrai  qu'étrange;  car  au 
bout  du  compte,  la  vérité  est  la  vérité. 

LE  DUC,  à  unde  ses  officiers.  —  Qu'on  la  fasse  retirer.  — 
Pauvre  malheureuse  !  C'est  la  fîdblesse  de  sa  raison  qui 
la  fait  parler  ainsi. 

ISABELLE.  — :  0  mou  piînce  I  Je  vous  en  conjure,  par  la 
foi  que  vous  avez  qu'il  est  un  autre  lieu  de  consolation 
que  ce  monde,  ne  me  dédaignez  pas  en  vous  persuadant 
que  je  suis  atteinte  de  folie  ;  ne  jugez  pas  impossible  ce 


ACTE  V,    SCENE   1.  79 

qui  n'est  qu'invraisemblable  :  il  n'est  pas  impossible 
qu'un  homme,  qui  est  le  plus  vil  scélérat  de  la  terre, 
paraisse  aussi  réservé,  aussi  grave,  aussi  parfait  que  le 
parait  Angelo  ;  il  est  même  possible  qu'Angelo,  malgré 
toutes  ses  belles  apparences,  sa  réputation ,  ses  titres  et 
ses  formes  imposantes,  soit  un  archi-scélérat.  Croyez-le, 
illustre  prince  :  s'il  est  moins  que  cela,  il  n'est  rien; 
mais  il  est  plus  encore,  si  je  savais  trouver  des  mots 
pour  exprimer  toute  sa  scélératesse. 

LE  DUC.  —  Sur  mon  honneur,  si  elle  est  insensée  (et  je 
ne  puis  croire  autre  chose), sa  folie  a  la  plus  étrange  appa- 
rence de  bon  sens  ;  elle  montre  autant  de  liaison  dans  ses  • 
idées,  que  j'en  aie  jamais  entendu  dans  la  folie. 

ISABELLE.  —  Gracieux  duc,  ne  vous  attachez  pas  à  cette 
idée,  ne  me  croyez  pas  privée  de  ma  raison  parce  que  je 
parle  sans  ordre,  et  faites  servir  votre  jugement  à  tirer  la 
vérité  des  ténèbres  où  elle  semble  cachée ,  où  se  cache 
aussi  rimposture  qui  semble  la  vérité. 

LE  DUC  —  Sûrement,  bien  des  gens  qui  ne  sont  pas 
fous  montrent  moins  de  raison  qu'elle.  —  Que  voulez- 
vous  dire? 

ISABELLE.  —  Je  suis  la  sœur  d'un  certain  Claudio,  con- 
damné à  perdre  la  tête  pour  un  acte  de  fornication ,  et 
condamné  par  Angelo.  Moi,  qui  étais  en  noviciat  dans 
une  communauté,  j'ai  été  mandée  par  mon  frère  :  un 
nommé  Lucio  a  été  son  messager. 

Lucio. — C'est  moi,  sous  le  bon  plaisir  de  Votre  Altesse  ; 
j'ai  été  la  trouver  de  la  part  de  Claudio,  et  je  l'ai  priée  de 
tenter  sa  bonne  fortune  auprès  du  seigneur  Angelo,  pour 
obtenir  le  pai*don  de  son  pauvre  frère. 

ISABELLE.  —  Oui,  c'ost  lui-mêmc  en  effet. 

LE  DUC,  à  Lucio.  —  On  ne  vous  a  pas  dit  de  parler. 

LUCIO.  —  Non,  mon  bon  seigneur;  mais  on  n'a  pas 
demandé  non  plus  de  me  taire. 

LE.  DUC  —  Allons,  je  vous  le  demande  maintenant  ; 
je  vous  prie,  faites  attention  à  ce  que  je  vous  dis,  et 
quand  vous  aurez  une  affaire  personnelle,"  priez  le  ciel 
d'être  alors  sans  reproche. 

LUCIO.  —  Oh  I  j'en  réponds  à  Votre  Altesse. 


80  MESURE   POUR  MESURE 

LE  DUC.  — Répoudez-vous-eu  à  vous-même,  prenez-y 
bien  garde. 

ISABELLE.  —  Cet  honnête  homme  a  dit  quelque  chose 
de  mon  histoire. 

Lucio.  —  Rien  que  de  juste. 

LE  DUC  —  Cela  peut  être  juste;  mais  vous  avez  tort  de 
parler  avant  votre  tour.  {A  Isabelle.)  Continuez. 

ISABELLE.  —  J'allai  trouver  ce  dangereux  et  nuisible 
ministre. 

LE  DUC.  —  Voilà  qui  sent  un  peu  la  démence. 

ISABELLE.  —  Pardonnez-moi  :  la  phrase  convient  au 
sujet. 

LE  DUC.  —  En  la  rectifiant.  —  Au  fait;  continuez. 

ISABELLE.  — ■  En  un  mot,  et  pour  laisser  de  côté  un  inu- 
tile récit,  comment  j'ai  cherché  à  le  persuader  ;  com- 
ment j'ai  prié;  comment  je  me  suis  jetée  à  ses  genoux  ; 
comment  il  a  réfuté  mes  raisons;  comment  je  lui  ai 
répliqué  (car  tout  cela  a  été  long),  je  déclare  d'abord  avec 
honte  et  douleur  l'infâme  conclusion.  Il  n'a  voulu  relâ- 
cher mon  frère  qu'au  prix  du  sacrifice  de  mon  chaste 
corps' à  l'intempérance  de  ses  impudiques  désirs.  Après 
beaucoup  de  débats,  ma  pitié  de  sœur  a  fait  taire  mon 
honneur,  et  j'ai  cédé;  mais  le  lendemain,  dès  le  matin, 
après  avoir  accompli  ses  desseins,  il  a  envoyé  l'ordre  de 
couper  la  tête  à  mon  pauvre  frère. 

LE  DUC — Gela  est  fort  vraisemblable! 

ISABELLE. — Ah!  plût  au  ciel  que  cela  fût  aussi  vrai- 
semblable que  cela  est  vrai  ! 

LE  DUC — Par  le  ciel,  malheureusç  insensée,  tu  ne  sais 
ce  que  tu  dis  ;  ou  bien  il  faut  que  tu  aies  été  subornée 
contre  son  honneur  par  quelque  odieux  complot.  — 
D'abord,  son  intégrité  est  sans  tache.— Ensuite,  il  est 
hors  de  toute  raison  qu'il  poursuivit  avec  tant  de  sévé- 
rité des  fautes  qui  lui  seraient  personnelles  :  s'il  avait 
ainsi  péché,  il  aurait  pesé  ton  frère  dans  sa  propre 
balance,  et  il  ne  l'aurait  pas  fait  mourir.— Quelqu'un 
vous  a  excitée  contre  lui.  Avouez  la  vérité,  et  déclarez 
par  le  conseil  de  qui  vous  êtes  venue  ici  vous  plaindre. 
ISABELLE. — Et  est-ce  là  tout?  0  vous  donc,  bienheureux 


ACTE  V,    SCÈNE  I.  81 

ministres  du  ciel  ,  conservez-moi  la  patience  !  Et 
quand  le  temps  sera  mûr,  dévoilez  le  crime  qui  reste  ici 
caché  sous  de  fausses  apparences  ! — Que  le  ciel  préserve 
Votre  Altesse  de  tout  malheur,  lorsque  moi,  ainsi  outra- 
gée, je  vous  quitte  sans  qtte  vous  me  croyiez  I 

LE  DUC— Je  sais  que  vous  ne  demanderiez  pas  mieux 
que  de  vous  en  aller. — Un  officier  ! — Conduisez-la  en  pri- 
son.— Quoi  !  permettrons-nous  qu'ime  accusation  aussi 
flétrissante,  aussi  scandaleuse,  tombe  impunément  sur 
un  homme  qui  nous  est  attaché  de  si  près?  Il  y  a  néces- 
sairement ici  quelque  intrigue. — Qui  a  su  votre  dessein 
et  votre  démarche? 

ISABELLE.— Un  homme  que  je  voudrais  bien  voir  ici, 
le  frère  Ludovic. 

LE  DUC — Votre  père  spirituel,  sans  doute; — qui  con- 
naît ce  Ludovic? 

Lucio.— Seigneur,  moi,  je  le  connais;  c'est  un  moine 
intrigant  ;  je  n'aime  point  cet  homme-là  :  s'il  avait  été 
laïque,  seigneur,  je  l'aurais  vertement  châtié  pour  cer- 
tains propos  qu'il  a  tenus  contre  Votre  Altesse,  pendant 
votre  absence. 

LE  DUC — Des  propos  contre  moi?  C'est  sans  doute  un 
digne  religieux!  Et  d'exciter  cette  malheureuse  femme 
à  venir  accuser  ici  notre  substitut  ! — Qu'on  me  trouve  ce 
moine. 

Lucio. — Pas  plus  tard  qu'hier  au  soir,  seigneur,  le 
religieux  et  elle,  je  les  ai  vus  tous  deux  dans  la  prison  : 
un  moine  impertinent,  un  vrai  misérable  ! 

LE  MOINE  PIERRE.— Que  le  cicl  bénisse  Votre  Altesse 
royale!  Je  me  tenais  ici,  seigneur,  et  j'ai  entendu  qu'on 
vous  en  imposait.  D'abord ,  c'est  bien  à  tort  que  cette 
femme  a  accusé  votre  ministre,  qui  est  aussi  innocent  de 
toute  impureté  ou  commercé  avec  elle,  qu'elle  Test  elle- 
même  de  tout  commerce  avec  im  homme  encore  à 
naître. 

LE  DUC— C'est  ce  que  nous  croyons. — Connaissez-vous 
ce  frère  Ludovic  dont  elle  parle  ? 

LE  MOINE  PIERRE.— Je  lo  couuais  pour  uu  saint  homme 
de  Dieu,  et  qui  n'est  point  un  méchant,  ni  un  intrigant 

T.    IV.  6 


82  MESURE  POUR    MESURE. 

du  siècle,  comme  le  rapporte  ce  gentilhomme.  Et,  sur 
ma  parole,  c'est  un  homme  qui  n'a  jamais,  coilime  il  le 
prétend,  mal  parlé  de  Votre  Altesse. 

Lucio. — Seigneur ,  de  la  manière  la  plus  infâme  : 
croyez-moi. 

LE  MOINE  PIERRE. — Allous,  il  pouTra,  avoc  le  temps^  se 
justifier  lui-même  :  mais  pour  le  moment,- il  est  malade, 
seigneur,  d'une  fièvre  violente;  c'est  uniquement  à  sar 
prière,  ayant  su  qu'on  projetait  d'accuser  ici  devant  vous 
le  seigneur  Angelo,  que  je  suis  venu  ici,  pour  déclarer, 
comme  par  sa  propre  bouche,  ce  qu'il  sait  être  vrai  et 
faux,  et  ce  que  lui-même,  par  son  serment  et  par  toutes 
sortes  de  preuves,  il  démontrera,  en  quelque  temps  qu'il 
soit  appelé  en  témoignage.  D'abord,  quant  à  èette  femme 
(à  la  justification  de  ce  digne  seigneur,  si  directement  et 
si  publiquement  accusé),  vous  la  verrez  démentie  en 
face,  jusqu'à  ce  qu'elle  l'avoue  elle-même. 

LE  DUC — Bon  père,  nous  vous  écoutons,  parlez.  Gela 
ne  vous  fait-Il  pas  sourire,  seigneur  Angelo?  0  ciel!  Ce 
que  c'est  que  la  témérité  de  ces  misérables  insensés!—^ 
Donnez-nous  des  sièges.  —  Venez,  cousin  Angelo  :  je 
yeux  être  partial  dans  cette  affaire  :  soyez  vous-même 
juge  dans  votre  propre  cause.  (Isabelle  est  emmenée  par  les 
gardes»  et  Marianne  s* avance.)  Est-ce  là  le  témoin,  frère t 
—Qu'elle  commence  par  montrer  son  visage,  et  qu'après, 
elle  parle. 

Marianne'. — Pardonnez ,  seigneur  :  je  ne  montrerai 
point  mon  visage,  que  mon  époux  ne  me  l'ordonne. 

LE  DUC — Gomment  !  êtes-vous  mariée? 

MARIANNE.— Non,  scigueur. 

LE  DUC. — Êtes-vous  fille? 

MARIANNE. — Nou,  seigucur. 

LE  DUC. — Vous  êtes  donc  veuve? 

MARIANNE. —Non  plus,  scigueur. 

LE  DUC. — Vous  n'êtes  donc  rien? — Ni  fille,  ni  femme, 
ni  veuve. 

LUCIO. — Seigneur,  elle  pourrait  bien  être  uiie  catin  ; 
car  il  y  en  a  beaucoup  parmi  elles  qui  ne  sont  ni  filles, 
ni  femmes,  ni  veuves. 


ACTE   V,    SCÈNE   I.  83 

LE  DUC— Imposez  silence  à  cet  homme  :  je  voudrais 
qu'il  eût  quelque  raison  de  babiller  pour  lui-même. 

Lucio. — Allons,  seigneur. 

MARIANNE.— Seigneur,  j'avoue  que  jamais  je  n'ai  été 
mariée  ;  et  j  avoue  encore  que  je  ne  suis  point  fille  :  j'ai 
connu  mon  mari,  et  cependant  mou  mari  ne  sait  pas 
qu'il  m*ait  jamais  connue. 

Lucio.— il  fallait  donc  qu'il  fût  ivre,  seigneur:  cela  ne 
peut  être  autremen|;. 

LE  DUC— Pour  obtenir  l'avantage  de  ton  silence,  je 
voudrais  que  tu  le  fusses  aussi. 
.  LUCIO. — Très-lDien,  seigneur. 

,  LE  pue— Ce  n'est  pas  là  un  témoin  pour  le  seigneur 
Angelô. 

MARIANNE.— Je  vais  y  venir,  seigneur.  Cette  femme 
qui  l'accuse  de  fornication,  intente  la  même  accusation 
contre  mon  mari,  et  elle  l'accuse  de  l'avoir  commise, 
seigneur,  dans  un  moment  où  je  déposerai,  moi,  que  je 
le  tenais  dans  mes  bras  avec  toutes  les  preuves  de 
l'amour. 

ANGÊLO.— L'accuse-t-elie  de  quelque  chose  de  plus  oue 
moi?  ^ 

MARIANNE^ — Pas  quo  je  sache. 

LE  DUC— -Non?  Vous  dites  votre  époux? 

MARIANNE.  —  Oui ,  précisément,  seigneur;  et  c'est 
Angelo  qui  croit  être  certain  de  n'avoir  jamais  connu 
ma  personne,  mais  qui  sait  bien  qu'il  croit  avoir  connu 
celle  d'Isabelle. 

ANOELo. — Voilà  une  étrange  énigme. — Voyons  votre 
visage. 

MARIANNE.— Mon  mari  me  l'ordonne;  et  je  vais  mç 
démasquer.  (Elle  oie  son  voile.)— Le  yoilà  ce  visage,  cruel 
Angelo,  que  tu  jurais  naguère  être  digne  de  tes  regards  : 
voilà  la  main  qui  a  été  pressée  par  la  tienne  avec  un 
contrat  appuyé  de  tes  serments  :  voilà  la  personne  qui  a 
usurpé  ton  rendez-vous  avec  Isabelle,  et  qui  a  satisfait 
tes  désirs  dans  la  maison  de  ton  jardin,  sous  le  nom 
supposé  d'Isabelle. 

LE  DUC,  à  in^c/o.— Connaissez-vous  cette  femirie? 


84  MESURE   POUR  MESURE. 

LUGio. — Charnellement,  à  ce  qu'elle  dit. 

LE  DUC,  à  Lucio. — Taisez-vous,  drôle. 

Lucio.— Cela  suffit,  seigneur. 

ANGELO. — Seigneur,  je  dois  convenir  que  je  connais 
cette  femme  ;  et  il  y  a  cinq  ans  qu'il  y  fut  question  de 
mariage  entre  elle  et  moi,  ce  qui  fut  rompu  en  partie 
parce  que  la  dot  promise  s'est  trouvée  au-dessous  de  la 
convention;  mais  la  principale  raison,  c'est  que  sa  répu- 
tation a  été  ternie  par  sa  légèreté;  et  depuis  ce  temps, 
depuis  cinq  ans,  jamais  je  ne  lui  ai  parlé,  jamais  je  ne 
l'ai  vue,  ni  entendu  parler  d'elle,  sur  mon  honneur  et 
ma  foi. 

MARIANNE. — Noblc  princc,  comme  il  est  vrai  que  la 
lumière  vient  du  ciel,  et  que  les  paroles  viennent  de  la 
voix,  que  la  raison  est  dans  la  vérité,  et  la  vérité  dans  la 
vertu,  je  suis  fiancée  à  cet  homme,  et  sa  femme  par  les 
liens  les  plus  forts  que  les  paroles  puissent  former  ;  oui, 
mon  bon  seigneur,  pas  plus  tard  que  la  nuit  de  mardi 
dernier,  dans  la  maison  de  son  jardin,  il  m'a  connue 
comme  sa  femme  :  au  nom  de  la  vérité  de  ce  que  je 
vous  déclare,  souffrez  que  je  me  relève  de  vos  genoux  en 
sûreté,  ou  autrement  laissez-moi  m'y  attacher  à  jamais 
comme  une  statue  de  marbre. 

ANGELO. — Je  n'ai  fait  jusqu'à  ce  moment  que  sourire  à 
ces  extravagances;  maintenant,  mon  noble  seigneur, 
donnez-moi  la  liberté  de  me  faire  justice  :  ma  patience 
est  mise  ici  à  l'épreuve;  je  m'aperçois  que  ces  malheu- 
reuses folles  ne  sont  que  les  instriunents  de  quelque 
ennemi  plus  puissant  qui  les  excite  contre  moi  :  laissez- 
moi  la  liberté,  seigneur,  de  découvrir  cette  sourde 
menée. 

LE  DUC — De  tout  mon  cœur,  et  punissez-les  absolu- 
ment à  votre  gré. — Toi,  moine  téméraire,  —  et  toi, 
méchante  femme,  conjurée  avec  celle  qu'on  vient  d'em- 
mener, penses-tu  que  tes  serments,  quand  ils  feraient 
descendre  à  force  de  protestations  tous  les  saints  du  ciel, 
fussent  des  ténioignages  admissibles  contre  son  mérite 
et  sa  réputation,  qui  sont  munis  du  sceau  de  mon  appro- 
bation?— Vous,  seigneur  Escalus,  siégez  avec  mon  cou- 


ACTE   V,    SCKNE   I.  83 

sin  :  prêtez-lui  vos  obligeants  secours,  pour  découvrir  la 
source  de  cette  diffamation. — Il  y  a  un  autre  moine  qui 
les  a  excitées  :  qu'on  Tenvoie  chercher. 

LE  MOINE  PIERRE. — Plùt  ù  Dieu  qu  il  fût  ici,  seigneur! 
car  c'est  lui  en  effet  qui  a  poussé  ces  femmes  à  intenter 
cette  accusation  :  votre  prévôt  connaît  le  lieu  de  sa 
demeure,  et  il  peut  vous  l'amener. 

LE  DUC,  au  prévôt. — Allez,  et  amenez-le  dans  l'instant. 
— Et  vous,  mon  noble  cousin,  qui  me  donnez  tant  de 
garanties,  et  à  qui  il  importe  d'entendre  à  fond  cette 
affaire,  procédez  sur  vos  injures  comme  vous  le  trou- 
verez bon,  et  infligez  le  châtiment  qu'il  vous  plaira.  Je 
vais  vous  quitter  pour  quelques  moments  :  ne  bougez 
pas  de  votre  siège  que  vous  n'ayez  bien  résolu  la  ques- 
tion de  ces  calomniateurs. 

ESCALUS.— Seigneur,  nous  allons  l'examiner  à  fond. 

(Le  duc  sort.) 

ESCALus,  à  Lxiclo. — Seigneur  Lucio,  n'avez-vous  pas  dit 
que  vous  connaissiez  le  moine  Ludovic  pour  être  un 
malhonnête  personnage? 

Lucio. — Cvculhis  non  facit  monachum^.  Il  n'est  honnête 
en  rien  que  par  sa  robe,  et  c'est  un  homme  qui  a  tenu 
les  plus  infâmes  propos  sur  le  compte  du  duc. 

ESCALUS. — Nous  vous  demanderons  de  rester  ici  jus- 
qu'à ce  qu'il  vienne,  pour  en  témoigner  contre  lui... 
Nous  allons  trouver  dans  ce  moine  un  insigne  vaurien. 

LUCIO. — Autant  que  qui  que  ce  soit  dans  Vienne,  sur 
ma  parole. 

•  ESCALUS.— Qu'on  fasse  reparaître  ici  cette  Isabelle,  je 
voudrais  causer  avec  elle.  (A  in^eio.)— Je  vous  en  prie, 
seigneur,  laissez-moi  le  soin  de  l'interroger  ;  vous  verrez 
comme  je  saurai  la  manier. 

LUCIO. — Pas  mieux  que  lui,  d'après  son  propre  rapport 
à  elle-même. 

ESCALUS.— Que  dites- vous? 

LUCIO.— Moi,  monsieur,  je  pense  que  si  vous  la  maniez 

*  «  L'habit  ne  fait  pas  le  moine,  »  proverbe  latin  qui  revient 
plusieurs  fois  dans  Shakspeare. 


86  MESURE  POUR  MESURE. 

en  particulier,  elle  avouerait  plutôt  :  peut-être  qu'en 
public  elle  aura  honte. 

(Le  duc  revient  en  habit  de  religieux,  le  prévôt  :  on  amène 
Isabelle.) 

EsdALUs. — Je  vais  questionner  un  peu  obscurément. 

Lucio. —Voilà  le  vrai- moyen;  car  les  femmes  sont 
légères  vers  minuit  * . 

ESC ALUS.— Venez  çà,  madame  :  voici  une  dame  qui 
nie  tout  ce  que  vous  avez  dit. 

Lucio. — Seigneur,  voici  ce  misérable  dont  je  vous  ai 
parlé  :  il  vient  avec  le  prévôt. 

ESCALus.— Fort  à  propos. — Ne  lui  parlez  pas,  que  nous 
ne  vous  y  engagions. 

Lucio. — Motus  I 

EscALTjs. — Avancez,  monsieur.  Est-ce  vous  qui  avez 
excité  ces  femmes  à  calomnier  le  seigneur  Angejo?  Elles 
ont  avoué  que  vous  l'aviez  fait. 

LE  DUC — Gela  est  faux. 

ESCALUS. — Comment!  Savez-vous  où  vous  êtes? 

LE  DUC—  Respect  à  la  dignité  de  votre  plape  !  Et  le 
démon  lui-même  est  quelquefois  honoré  à  cause  de  son 
trône  brûlant. — Où  est  le  duc?  C'est  lui  qui  doit  m'en- 
tendre. 

ESCALUS.— Le  duc  réside  en  nous,  et  nous  vous  enten- 
drons :  songez  à  dire  la  vérité. 

LE  DUC — Je  parlerai  du  moins  avec  hardiesse. — Mais, 
hélas!  pauvres  âmes,  venez-vous  ici  demander  Tg-gneau 
au  renard?  Adieu  la  justice  que  vous  demandiez. — Jjp 
duc  est-il  parti?  En  ce  cas,  votre  cau^e  est  perdue. -r- 
C'est  une  injustice  au  duc  de  repousser  ainsi  votre  appel 
public,  et  de  remettre  l'examen  de  votre  affaire  dans  les 
mains  du  scélérat  même  que  vous  venez  accuser. 

LUCIO. — C'est  ce  coquin;  c'est  bien  lui  dont  je  vous  ai 
parlé. 

ESCALUS. — Quoi  I  moine  irrévérent  et  profane,  ne  te 
sufiit-il  pas  d'avoir  suborné  ces  femmes  pour  accuser  ce 

»  Équivoque  entre  light  (lumière)  et  ligbt  légère.  Ce  jeu  de  mots 
se  retrouve  constamment  dans  Shakspeare. 


ACTE  V,   SCÈNE  I.  87 

digne  homme,  sans  que  ta  bouche  infâme  vienne  à  pjbs 
propres  oreilles  l'appeler  scélérat?  Et  de  là  tu  passes 
au  duc  même,  pour  le  taxer  d'injustice?  Qu'on  rem- 
mène d'ici  :  qu'on  le  conduise  à  la  torture. — Nous  te  ser- 
rerons les  articulations  Tune  après  l'autre,  jusqu'à  ce 
que  nous  sachions  ton  but.  Qnoi,  le  duc  injuste? 

LE  DUC — Ne  vous  échauffez  pas  tant.  Le  duc  n'oserait 
pas  plus  torturer  un  de  mes  doigts,  qu'il  n'oserait  faire 
souffrir  un  des  siens;  je  ne  suis  point  son  sujet,'  ni  pro- 
vincial de  ce  pays-ci.  Mes  affaires,  dans  cet  État,  m'ont 
mis  à  portée  d'observer  les  mœurs  dans  Vienne,  et  j'y  ai 
vu  la  corruption  bouillir  et  bouillonner,  et  déborde^  de 
la  marmite  ;  j'ai  vu  des  lois  pour  toutes  les  fautes  ;  mais 
les  fautes  si  bien  protégées,  que  les  statuts  les  plus  éner- 
giques sont  comme  le  tableau  des  amendes  pendu  dans 
la  boutique  d'un  barbier*, — objet  d'autant  de  risée  que 
d'attention. 

ESCALus. — Calomnier  rÉtat!  Qu'onl'emmène  en  prison. 

ANGELO. — Seigneur  Lucio ,  que  pouvez-vous  certifier 
contre  cet  homme?  Est-ce  celui  dont  vous  nous  avez 
parlé? 

LUCIO. — C'est  lui-même,  seigneur. — Venez  çà,  mon 
bon  vieux  à  tète  chauve.  Me  connaissez-vous? 

LE  DUC. — Je  vous  reconnais,  monsieur,  au  son  de 
votre  voix  :  je  vous  ai  rencontré  dans  la  prison,  pendant 
rabs3nc.e  du  duc. 

Lucio.T— Oh  I  oui-dà  ?  Et  vous  rappelez-vous  ce  que  vous 
m'avez  dit  du  duc? 

LE  DUC. — Très-nettement,  monsieur. 

Lucio.—Oui-dà,  monsieur?  Et  le  duc  était-il  un  mar- 
chand de  chair  humaine,  un  imbécile,  un  lâche,  comme 
vous  me  l'avez  dit  alors? 

LE  DUC  —Il  faut,  monsieur,  que  vous  changiez  de  per- 
"  sonne  avec  moi,  avant  que  vous  mettiez  ce  propos  sur 

*  Anciennement,  dans  la  boutique  des  barbiers,  il  y  avait  un 
tableau  des  règlements  et  des  peines  pour  empocher  les  prati- 
ques de  manier  les  instruments  de  chirurgie;  mais  les  règlements 
(étaient  si  ridicules  et  les  barbiers  avaient  si  peu  d'autorité,  qu'ils 
étaient  un  objet  de  risée. 


88  MESURE  POUR  MESURE. 

mon  compte  :  car  c'est  vous-même  qui  avez  dit  cela  de 
lui;  et  bien  pis,  bien  pis. 

Lucio. — 0  danmé  coquin!  Ne  t'ai-je  pas  tiré  par  le 
bout  du  nez,  pour  tes  propos? 

LE  DUC. — Je  proteste  que  j'aime  le  duc  comme  je 
m'aime  moi-même. 

ANGELO. — Entendez-vous  comme  ce  misérable  voudrait 
terminer  la  chose,  après  ses  injures  de  haute  trahison? 

ESCALUS. — Ce  n'est  pas  là  un  homme  à  qui  Ton  doive 
parler.  Qu'on  l'entraîne  en  prison:— Où  est  le  prévôt? 
Emmenez-le  en  prison  :  mettez-le  sous  les  verroux,  et 
qu'il  ne  parle  plus. — Qu'on  emmène  aussi  ces  malheu- 
reuses avec  leur  autre  compUce. 

(Le  prévôt  met  la  main  sur  le  duc.) 

LE  DUC. — Arrêtez,  monsieur;  arrêtez  un  moment. 

ANGELO. — Quoi,  il  résiste?  Prêtez  main-forte,  Lucio. 

Lucio. — Venez,  monsieur,  venez,  monsieur,  venez, 
monsieur  :  allons  donc!  monsieur  :  comment,  tête 
chauve,  vil  menteur  I  II  faut  donc  vous  encapuchonner  • 
ainsi,  oui-dà?  Montrez  votre  visage  de  coquin,  et  que  la 
peste  vous  saisisse  î  Montrez-nous  votre  face  de  galefre- 
tier,  et  soyez  pendu  dans  une  heure.  Vousne  voulezpas? 

(Lucio  arrache  le  capuchon  et  le  duc  paraît.) 

LE  DUC— Tu  es  le  premier  coquin  qui  ait  jamais  fait 
un  duc. — D'abord,  prévôt,  je  me  porte  pour  caution  de 
ces  trois  honnêtes  gens.  (^4  Lucio,)  Ne  t'échappe  pas,  toi; 
le  moine  et  toi  vont  s'expliquer  tout  à  l'heure. — Qu'on 
s'empare  de  lui. 

LUCIO.— Cela  pourrait  unir  par  pis  que  le  gibet. 

LE  DUC,  à  Escalus, — Ce  que  vous  avez  dit,  je  vous  le 
pardonne  :  asseyez-vous.  (Montrant  Angelo,)  Lui,  nous 
prêtera  sa  place.  (A  Angelo,)  Monsieur,  avec  votre  per- 
mission. (Il  s^assied  à  la  place  d' Angelo,)-— (A  Angelo.)  Te 
reste-t-il  encore  des  paroles,  de  l'adresse  ou  de  l'impu- 
dence, qui  puissent  te  servir?  Si  tu  en  as,  comptes-y, 
jusqu'à  ce  qu'on  ait  entendu  mon  récit,  et  ne  te  défends 
pas  plus  longtemps. 

ANGELO.— Mon  redoutable  souverain,  je  me  rendrais 
plus  coupable  que  ne  m'a  fait  mon  crime,  si  je  m'imagi- 


ACTE    V,    SCÈNE  I.  89 

nais  que  je  suis  impénétrable,  lorsque  je  vois  que  Votre 
Altesse,  comme  une  intelligence  divine,  a  pénétré  toutes 
mes  intrigues.  Ainsi,  bon  prince,  ne  siégez  pas  plus  long- 
temps à  ma  honte  ;  et  que  mon  procès  se  borne  à  mon 
propre  aveu.  Votre  sentence  à  Tinstant,  et  la  mort  après; 
c'est  toute  la  grâce  que  j'implore. 

LE  DUC. — Venez  ici,  Marianne.  (^4  Angelo.) — Réponds, 
as- tu  engagé  ta  foi  par  un  contrat  à  cette  femme? 

ANGELO.— Oui,  seigneur. 

LE  DUC — Va,  emmène-la,  et  épouse-la  sur-le-champ. 
— ^Religieux,  accomplissez  la  cérémonie;  et  quand  elle 
sera  achevée,  renvoyez-le-moi  ici. — Prévôt,  accompa- 
gnez-le. 

(Angelo,  Marianne,  le  prévôt  et  le  religieux  sortent.) 

ESCALUS. — Seigneur,  je  suis  plus  confondu  de  son  dés- 
honneur, que  de  la  singularité  de  la  cause. 

LE  DUC — Venez  ici,  Isabelle  :  votre  moine  est  mainte- 
nant votre  prince;  et  comme  j'étais  alors  zélé  et  fidèle 
pour  vos  intérêts,  ne  changeant  point  de  cœur  en  chan- 
geant de  vêtement,  je  reste  toujours  attaché  à  votre 
service. 

ISABELLE. — Ah  !  daignez  me  pardonner,  à  moi,  votre 
sujette,  d'avoir  employé  et  importuné  Votre  Altesse  qui 
m'était  inconnue. 

LE  DUC — Je  vous  le  pardonne,  Isabelle;  et  vous,  chère 
fille,  soyez  aussi  généreuse  pour  nous.  La  mort  de  votre 
frère,  je  le  sais,  vous  reste  sur  le  cœur,  et  vous  pourriez 
vous  demander  avec  étonnement  pourquoi  je  me  suis 
caché  pour  travailler  à  sauver  sa  vie,  et  pourquoi  je  n'ai 
pas  dévoilé  témérairement  ma  puissance  plutôt  que  de 
le  laisser  périr  ainsi.  Tendre  sœur,  c'est  la  rapidité  de 
son  exécution,  que  je  croyais  voir  venir  d'un  pas  plus 
lent,  qui  a  renversé  mes  desseins.  Mais,  la  paix  soit  avec 
lui!  La  vie  dont  il  jouit  n'a  plus  la  mort  à  craindre,  et 
vaut  mieux  que  celle  qui  n'existe  que  pour  craindre. 
Faites  votre  consolation  de  cette  idée,  que  votre  frère  est 
heureux. 

ISABELLE. — C'est  ce  que  je  fais,  seigneur. 

(Entrent  Angelo,  Marianne,  le  religieux,  le  prévôt.) 


90  MESURE  POUR  MESURE. 

LE  DUC. — Quant  à  ce  nouveau  marié  qui  revient  vers 
nous,  et  dont  l'imagination  impure  a  outragé  votre 
honneur,  que  vous  avez  si  bien  défendu,  vous  devez  lui 
pardonner  pour  Tamour  de  Marianne.  Mais  comme  il  a 
condamné  votre  frère,  étant  criminel,  par  une  double 
violation  de  la  chasteté  sacrée,  et  de  sa  promesse  posi- 
tive de  vous  accorder  la  vie  de  votre  frère  à  cette  condi- 
tion, la  clémence  même  de  la  loi  demande  à  grands  cris, 
et  par  sa  bouche  même  :  Angelo  pour  Claudio,  mort  pour 
mort,  La  célérité  répond  à  la  célérité,  la  lenteur  suit  la 
lenteur ,  représailles  pour  représailles ,  et  mesure  pour 
mesure^  Ainsi,  Angelo,  voilà  donc  ton  crime  manifesté; 
et  quand  tu  voudrais  le  nier,  cela  ne  te  serait  d'aucun 
avantage.  Nous  te  condamnons  à  périr  sur  le  même  bil- 
lot où  Claudio  a  posé  sa  tête  pour  mourir,  et  avec  la 
même  précipitation. —Qu'on  Temmène. 

MARIANNE.— 0  mou  très-gracloux  seigneur,  j'espère 
que  vous  ne  m'avez  point  donné  un  mari  pour  vous 
moquer  de  moi. 

LE  DUC— C'est  votre  mari  qui  s'est  moqué  de  vous  en 
vous  donnant  un  mari.  Pour  la  sauvegarde  de  votre  hon- 
neur, j'ai  cru  votre  mariage  nécessaire  :  autrement,  le 
reproche  de  votre  faiblesse  pour  lui  pouvait  flétrir  votre 
vie,  et  nuire  à  votre*  avantage  dans  l'avenir.  Quoique  ses 
biens  nous  appartiennent  par  la  confiscation,  nous  vous 
en  faisons  don ,  comme  d'un  douaire  de  veuve;  ils  vous 
serviront  à  acquérir  un  meilleur  mari. 

MARIANNE. — 0  mou  cher  seigneur  I  je  n'en  désire  point 
d'autre  ni  de  meilleur  que  lui. 

LE  DUC. — Ne  le  demandez  point ,  ma  résolution  est 
définitive. 
MARIANNE,  SB  jetant  à  ses  pieds. — Mon  bon  souverain I... 
LE  DUC. — Vous  perdez  vos  peines. — Qu'on  l'emmène  à 
la  mort.  (^4  Lucio.)  Maintenante  vous,  monsieur. 

MARIANNE. — 0  mou  bou  seigucur  I — Chère  Isabelle, 
charge-toi  de  mon  rôle;  prête-moi  tes  genoux,  et  je  te 
prêterai  toute  ma  vie  à  venir  pour  te  rendre  service. 

LE  DUC— Vous  allez  contre  toute  raison,  en  l'importu- 
nant. Si  elle  s'agenouillait  pour  me  demander  la  grâce  de 


SCÈNE    l.  91 

ce  crime ,  l'ombre  de  son  frère  briserait  son  lit  de  pierre , 
et  Tentraînerait  avee  horreur. 

MARIANNE.— Isabelle,  chère  Isabelle  I  agenouillez-vous 
seulement  à  côté  de  moi  :  levez  vos  mains;  ne  dites  rien, 
je  parlerai,  moi.  On  dit  que  les  hommes  les  plus  parfaits 
sont  pétris  de  défauts,  et  qu'ils  deviennent  souvent  d'au- 
tant meilleurs  qu'ils  ont  été  un  peu  mauvais  :  mon 
mari  peut  être  du  nombre.  Isabelle,  ne  voulez-vous  pas 
fléchir  le  genou  pour  moi? 

LE  DUC. — Il  meurt  pour  la  mort  de  CUudio. 

ISABELLE,  à  genoux. — Prince  très-miséricordieux,  dai- 
gnez voir  cet  homme  condamné  comme  si  mon  frère 
vivait.  Je  suis  disposée  à  croire  qu'une  vraie  sincérité  a 
gouverné  ses  actions,  jusqu'à  ce  qu'il  m'ait  vue  ;  et  puis- 
qu'il en  est  ainsi,  qu'il  ne  meure  pas.  Mon  frère  a  été 
justement  puni,  puisqu'il  avait  commis  Faction  pour 
laquelle  il  est  mort.— Le  crime  d'Angelo  n'a  pas  atteint 
sa  mauvaise  intention,  qui  doit  être  enterrée  comme  une 
intention  qui  est  morte  en  route  :  les  pensées  ne  sont 
point  sujettes  à  la  loi,  les  intentions  ne  sont  que  des 
pensées. 

MARIANNE. — ^EUcs  06  sont  quo  Cela,  seigneur. 

LE  DUC. — Vos  prières  sont  inutiles  :  levez-vous,  vous 
dis-je.  Je  viens  de  me  rappeler  encore  un  autre  délit. — 
Prévôt,  comment  s'est-il  fait  que  Claudio  ait  été  décapité 
à  une  heure  qui  n'est  pas  d'usage  ? 

LE  PRÉVÔT. — On  me  l'a  commandé  ainsi. 

LE  DUC. — Aviez-vous  pour  cela  un  ordre  écrit  et  spécial? 

LE  PRÉVÔT. — Non,  seigneur;  je  l'ai  reçu  par  un  mes- 
sage secret. 

LE  DUC — Et  pour  cela,  je  vous  dépouille  de  votre 
office  :  rendez-moi  vos  clefs. 

LE  PRÉVÔT. — Daignez  me  pardonner,  noble  seigneur  : 
je  croyais  bien  que  c'était  une  faute  :  mais  je  ne  le  savais 
pas,  cependant  après  avoir  réfléchi  davantage  je  m'en 
suis  repenti;  et,  pour  preuve,  c'est  qu'il  y  a  un  homme 
dans  la  prison  qui,  d'après  un  ordre  secret,  devait  être 
exécuté,  et  que  j'ai  laissé  vivre  encore. 

LE  DUC. — Qui  est-ce? 


92  MESURE   POUR  MESURE. 

LE  PRÉVÔT. — Son  nom  est  Bernardino. 
LE  DUC— Je  voudrais  que  vous  en  eussiez  agi  de  même 
avec  Claudio.— Allez  :  amenez-le  ici,  que  je  le  voie. 

(Le  prévôt  sort.) 

EscALus,  à  in^e/o.— Je  suis  bien  affligé  qu'un  homme 
aussi  éclairé,  aussi  sensé  que  vous,  seigneur  Angelo, 
soit  tombé  dans  un  écart  si  grossier,  d'abord  par  Tardeur 
des  sens  et  ensuite  par  le  défaut  de  bon  jugement. 

ANGELO. — Et  moi,  je  suis  affligé  d'être  la  cause  de  tant 
de  chagrins;  et  un  remords  si  profond  pénètre  mon  cœur 
repentant,  que  je  désire  bien  plus  la  mort  que  le  par- 
don :  je  l'ai  méritée,  et  je  la  demande. 

(Le  prévôt,  amenant  Bernardino,  Claudio  et  Juliette.) 

LE  DUC. — Lequel  est  ce  Bernardino? 

LE  PRÉVÔT. — Celui-ci,  seigneur. 

LE  DUC — Il  y  a  un  religieux  qui  m'a  parlé  de  cet 
homme. — Drôle,  on  dit  que  tu  as  une  âme  entêtée,  qui 
ne  voit  rien  au  delà  de  ce  monde,  et  que  tu  règles  ta  vie 
en  conséquence.  Tu  es  condamné;  mais,  quant  à  tes 
fautes  et  leur  punition  en  ce  monde,  je  te  les  remets 
toutes.  Je  t'en  prie,  use  de  ce  pardon  pour  te  préparer  à 
une  meilleure  vie  à  venir. — Rehgieux,  conseillez-le;  je 
le  laisse  entre  vos  mains.  Quel  est  cet  homme  si  bien 
enveloppé? 

LE  PRÉVÔT. — C'est  un  autre  prisonnier  que  j'ai  sauvé,  et 
qui  devait  périr  quand  Claudio  a  perdu  la  tête,  et  qui  res- 
semble tant  à  Claudio,  qu'on  le  prendrait  pour  lui-même. 

LE  DUC,  à  Isabelle, — S'il  ressemble  à  votre  frère,  je  lui 
pardonne  pour  l'amour  de  lui  ;  et  vous,  Isabelle,  pour 
Tamourde  votre  charmante  personne,  donnez-moi  votre 
main,  et  dites  que  vous  serez  à  moi;  il  est  mon  frère 
aussi  :  mais  remettons  ce  soin  à  un  moment  plus  conve- 
nable. A  présent,  le  seigneur  Angelo  commence  à  s'aper- 
cevoir qu'il  est  en  sûreté  ;  il  me  semble  voir  ses  yeux 
briller.  Allons,  Angelo,  votre  crime  vous  traite  bien. — 
Songez  à  aimer  votre  femme  ;  son  mérite  égale  le  vôtre. 
— Je  trouve  dans  mon  cœur  un  penchant  à  la  clémence  ; 
et  cependant  il  y  a  là  devant  nous  quelqu'un  à  qui  je  ne 
peux  pardonner. — (^4  Lticio.)  Vous,  maraud,  qui  m'avez 


ACTE  V,    SCÈNE    I.  93 

connu  pour  un  imbécile ,  un  lâche,  un  homme  livré 
tout  entier  à  la  débauche,  un  âne,  un  fou,  comment  ai- 
je  mérité  de  vous  que  vous  fassiez  de  moi  un  semblable 
panégyrique  ? 

Lucio. — En  vérité,  seigneur,  je  n'ai  tenu  ces  discours 
que  d'après  la  mode.  Si  vous  voulez  me  faire  pendre 
pour  cela,  vous  le  pouvez  :  mais  j'aimerais  mieux  qu'il 
vous  plût  de  me  faire  fouetter. 

LE  DUC— Fouetté  d'abord,  monsieur,  et  pendu  après. 
— Prévôt,  faites  proclamer  dans  toute  la  ville  que,  s'il  est 
quelque  femme  outragée  par  ce  libertin,  comme  je  lui 
ai  entendu  jurer  à  lui-même  qu'il  y  en  a  une  qui  est 
enceinte  de  ses  œuvres,  qu'elle  se  présente,  et  il  faudra 
qu'il  l'épouse;  les  noces  finies,  qu'on  le  fouette  et  qu'on 
le  pende. 

LUCIO. — J'en  conjure  votre  altesse,  ne  me  mariez  point 
à  une  prostituée.  Votre  Altesse  a  dit,  il  n'y  a  qu'un 
moment,  que  j'ai  fait  de  vous  un  duc  :  mon  bon  sei- 
gneur, ne  m'en  récompensez  pas,  en  faisant  de  moi  un 
homme  déshonoré. 

LE  DUC— Sur  mon  honneur,  tu  l'épouseras.  Je  te  par- 
donne tes  calomnies,  et  à  cette  condition  je  te  remets 
toutes  tes  autres  offenses.— Emmenez-le  en  prison,  et 
ayez  soin  que  notre  bon  plaisir  en  ceci  soit  exécuté. 

Lucio. — Me  marier  à  une  fille  publique,  seigneur,  c'est 
me  condamner  à  la  mort,  au  fouet  et  au  gibet. 

LE  DUC — Calomnier  un  prince  mérite  bien  cette  puni- 
tion.— Vous,  Claudio,  songez  à  réparer  l'honneur  de 
celle  que  vous  avez  outragée. — Vous,  Marianne,  soyez 
heureuse.— Aimez-la,  Angelo;  je  l'ai  confessée,  et  je 
connais  sa  vertu. — Je  vous  remercie,  mon  bon  ami  Esca- 
lus,  de  votre  grande  bonté  :  j'ai  en  réserve  pour  vous 
d'autres  preuves  de  reconnaissance. — Je  vous  remercie 
aussi,  prévôt,  de  vos  soins  et  de  votre  discrétion  :  nous 
vous  emploierons  dans  un  poste  plus  digne  de  vous. — 
Pai»donnez-lui,  Angelo,  de  vous  avoir  porté  la  tête  d'un 
Ragusain,  au  lieu  de  celle  de  Claudio.  La  faute  porte 
avec  elle  son  pardon.  CJière  Isabelle,  j'ai  à  vous  faire 
une  demande  qui  intéresse  votre  bonheur,  et  si  vous 


94  MESURE   POUR  MESURE. 

voulez  y  prêter  une  oreille  favorable,  ce  qui  est  à  moi 
est  à  vous,  et  ce  qui  est  à  vous  est  à  moi. — Allons,  con- 
duisez-nous à  notre  palais  :  là,  nous  vous  révélerons  ce 
qui  vous  reste  à  savoir,  et  dont  il  convient  que  vous 
soyez  tous  instruits. 

(Tous  sortent.) 


FIN   DÛ   CINQUIÈME   ET   DERNIER  ACTE. 


OTHELLO 


OU 


LE    MORE    DE    VENISE 

TRAGÉDJE 


NOTICE    SUR   OTHELLO 


«  11  y  avait  jadis  à  Venise  un  More  très-vaillant  que  sa  bravoure 
et  les  preuves  de  prudence  et  d'habileté  qu'il  avait  données  h  la 
guerre  avaient  rendu  cher  aux  seigneurs  de  la  république....  Il  advint 
qu'une  vertueuse  dame  d'une  merveilleuse  beauté,  nommée  Disdé- 
mona,  séduite,  non  par  de  secrets  désirs,  mais  par  la  vertu  du  More, 
s'éprit  de  lui,  et  que  lui  à  son  tour,  vaincu  par  la  beauté  et  les  no- 
bles sentiments  de  la  dame ,  s'enflamma  également  pour  elle.  L'a- 
mour leur  fut  si  favorable  qu'ils  s'unirent  par  le  mariage ,  bien  que 
les  parents  de  la  dame  fissent  tout  ce  qui  était  en  leur  pouvoir  pour 
qu'elle  prît  un  autre  époux.  Tant  qu'ils  demeurèrent  à  Venise,  ils 
vécurent  ensemble  dans  un  si  parfait  accord  et  un  repos  si  doux  que 
jamais  il  n'y  eut  entre  eux ,  je  ne  dirai  pas  la  moindre  chose ,  mais 
la  moindre  parole  qui  ne  fut  d'amour.  Il  arriva  que  les  seigneurs 
vénitiens  changèrent  la  garnison  qu'ils  tenaient  dans  Chypre,  et  choi- 
sirent le  More  pour  capitaine  des  troupes  qu'ils  y  envoyaient.  Celui- 
ci,  bien  que  fort  content  de  l'honneur  qui  lui  était  offert,  sentait 
diminuer  sa  joie  en  pensant  à  la  longueur  et  à  la  difficulté  du  voyage... 
Disdémona ,  voyant  le  M#re  troublé,  s'en  affligeait,  et,  n'en  doinant 
pas  la  cause,  elle  lui  dit  un  jour  pendant  leur  repas  :  —  Cher  More, 
pourquoi ,  après  l'honneur  que  vous  avez  reçu  de  la  Seigneurie ,  pa- 
raissez-vous si  triste?  —  Ce  qui  trouble  ma  joie,  répondit  le  More, 
c'est  l'amour  que  je  te  porte  ;  car  je  vois  qu'il  faut  que  je  t'emmène 
avec  moi  affronter  les  périls  de  la  mer,  ou  que  je  te  laisse  à  Venise. 
Le  premier  parti  m'est  douloureux ,  car  toutes  les  fatigues  que  tu 

T.   IV.  7 


98  NOTICE 

auras  à  éprouver,  tons  les  périls  qui  surviendront  me  rempliront  de 
tourment;  le  second  mVst  insupportable,  car  me  séparer  de  toi,  c'est 
me  séparer  de  ma  vie. — Cher  mari,  que  signifient  toutes  ces  pensées 
qui  vous  agitent  le  cœur?  Je  veux  venir  avec  vous  partout  oîi  vous 
irez.  S'il  fallait  traverser  le  feu  en  chemise,  je  le  ferais.  Qu'est-ce 
donc  que  d'aller  avec  vous  par  mer,  sur  un  vaisseau  solide  et  bien 
équipé? — Le  More  charmé  jeta  ses  bras  autour  du  cou  de  sa  femme, 
et  avec  un  tendre  baiser  lui  dit  :  Que  Dieu  nous  conserve  longtemps, 
ma  chère,  avec  un  tel  amour!  —  et  ils  iparlirént  ei  arrivèrent  à 
Chypre  après  la  navigation  la  plus  heureijse. 

«  Le  More  avait  avec  lui  un  enseigne  d'une  très-belle  figure,  mais 

de  la  nature  la  plus  scélérate  qu'il  y  ait  jamais  eu  au  monde Ce 

méchant  homme  avait  aussi  amené  à  Chypre  sa  femme,  qui  était 
belle  et  honnête;  et,  comme  elle  était  italienne,  elle  était  chère  à  la, 
femme  du  More,  et  elles  passaient  ensemble  la  plus  grande  partie  du 
jour.  De  la  même  expédition  était  un  officier  fort  aimé  du  More;  il 
allait  très-souvent  dans  la  maison  du  More,  et  prenait  ses  repas  avec 
lui  et  sa  femme.  La  dame,  qui  le  savait  très-agréable  à  son  mari,  lui 
donnait  beaucoup  de  marques  de  bienveillance,  ce  dont  le  More 
était  très-satisiait.  Le  méchant  enseigne  ne  tenant  compte  ni  de 
la  fidélité  qu'il  avait  jurée  à  sa  femme,  ni  de  l'amitié,  ni  de  la  recon- 
naissance qu'il  devait  au  More,  devint  violemment  amoureux  de  Dis- 
démona ,  et  tenta  toutes  sortes  de  moyens  pour  lui  faire  connaître  et 

partager  son  amour Mais  elle,  qui  n'avait  dans  sa  pensée  que  le 

More,  ne  faisait  pas  plus  d'attention  aux  démarches  de  l'enseigne  que 

s'il  ne  les  eût  pas  faites Celui-ci  s'imagina  qu'elle  était  éprise  de 

l'officier L'amour  qu'il  portait  à  la  dame  se  changea  en  une  ter- 
rible haine,  et  il  se  mit  à  chercher  comment  il  pourrait,  après  s'être 
débarrassé  de  l'officier,  posséder  la  dame,  ou  empêcher  du  moins 
que  le  More  ne  la  possédât;  et,  machinant  dans  sa  pensée  mille 
choses  toutes  infâmes  et  scélérates ,  il  résolut  d'accuser  Disdémona 
d'adultère  auprès  de  son  mari ,  eW  de  faire  croire  à  ce  dernier  que 

l'officier  était  son  complice Cela  était  difficile,  et  il  fallait  une 

occasion Peu  de  temps  après,  l'officier  ayant  frappé  de  son  épée 

un  soldat  en  sentinelle,  le  More  lui  ôta  sjn  emploi.  Disdémona  en 
fut  affligée  et  chercha  plusieurs  foi^  à  le  réconcilier  avec  son  mari. 
Le  More  dit  un  jour  à  l'enseigne  que  sa  femme  le  tourmentait  telle- 
ment pour  l'officier  qu'il  finirait  par  le  reprendre. — Peut-être,  dit  le 
perfide,  que  Disdémona  a  ses  raisons  pour  le  voir  avec  plaisir.  —  Et 
pourquoi,  i-eprit  le  More?  —  Je  ne  veux  pas  mettre  la  main  entre  le 
mari  et  la  femme  ;  mais  si  vous  tenez  vos  yeux  ouwrts ,  vous  verrez 


SUR    OTHELLO.  99 

vous-même.  —  Et  quelques  efforts  que  fit  le  More,  il  ne  voulut  pas 
en  dire  davantage  *.  » 

Le  romancier  continue  et  raconte  toutes  les  pratiques  du  perfide 
enseigne  pour  convaincre  Othello  de  l'infidélité  de  Desdémona»  Il  n'est 
pas,  dans  la  tragédie  de  Shakspeare,  un  détail  qui  ne  se  retrouve 
dans  la  nouvelle  de  Cinthio  :  le  mouchoir  de  Desdémona ,  ce  mou- 
choir précieux  que  le  More  tenait  de  sa  mère ,  et  qu'il  avait  donné 
à  sa  femme  pendant  leurs  premières  amours  ;  la  manière  dont  l'en- 
seigne s'en  empare ,  et  le  fait  trouver  chez  l'officier  qu'il  veut  per- 
dre; l'insistance  du  More  auprès  de  Desdémona  pour  ravoir  ce  mou- 
choir, et  le  trouble  où  la  jette  sa  perte;  la  conversation  artificieuse 
de  l'enseigne  avec  l'officier,  à  laquelle  assiste  de  loin  le  More,  et  où 
il  croit  entendre  tout  ce  qu'il  craint  ;  le  complot  du  More  trompé  et 
du  scélérat  qui  l'abuse  pour  assassiner  l'officier;  le  coup  que  l'en* 
seigne  porte  par  derrière  à  celui-ci ,  et  qui  lui  casse  la  jambe  ;  enfin 
tous  les  faits ,  considérables  ou  non ,  sur  lesquels  reposent  successi- 
vement toutes  les  scènes  de  la  pièce ,  ont  été  fournis  au  poète  par  le 
romancier,  qui  en  avait  sans  doute  ajouté  un  grand  nombre  à  la  tra- 
dition historique  qu'il  avait  recueillie.  Le  dénoûment  seul  diffère  ; 
dans  la  nouvelle ,  le  More  et  l'enseigne  assomment  ensemble  Desdé- 
mona pendant  la  nuit,  font  écrouler  ensuite  sur  le  lit  où  elle  dor^ 
mait  le  plafond  de  la  chambre,  et  disent  qu'elle  a  été  écrasée  par  cet 
accident.  On  en  ignore  quelque  temps  la  vraie  cause.  Bientôt  le  More 
prend  l'enseigne  en  aversion ,  et  le  renvoie  de  son  armée.  Une  autre 
aventure  porte  l'enseigne ,  de  retour  à  Venise ,  à  accuser  le  More  du 
meurtre  de  sa  femme.  Ramené  à  Venise ,  le  More  est  mis  à  la  ques- 
tion et  nie  tout  ;  il  est  banni ,  et  les  parents  dé  Desdémona  le  font 
assassiner  dans  son  exil.  Un  nouveau  crime  fait  arrêter  l'enseigne,  et 
il  meurt  brisé  par  les  tortures.  «  La  femme  de  l'enseigne,  dit  Girald 
Cinthio ,  qui  avait  tout  su ,  a  tout  rapporté ,  depuis  la  mort  de  son 
mari ,  comme  je  viens  de  le  raconter.  » 

Il  est  clair  que  ce  dénoûment  ne  pouvait  convenir  à  la  scène; 
Shakspeare  l'a  changé  parce  qu'il  le  fallait  absolument.  Du  reste  il  a 
tout  conservé ,  tbut  reproduit  ;  et  non-seulement  il  n'a  rien  omis , 
mais  il  n'a  rien  ajouté  ;  il  semble  n'avoir  attaché  aux  faits  mêmes 
presque  aucune  importance  ;  il  les  a  pris  comme  ils  se  sont  olferls, 
sans  se  donner  la  peine  d'inventer  le  moindre  ressort,  d'altérer  le 
plus  petit  incident. 

*  Hecatommythi  ovvero  cento  novélle  di  G,-B.  Giraldi  Cinthio ^ 
part.  I ,  décad,  III,  nov.  7,  pages  313-321;  édition  de  Venise,  160S. 


100  NOTICE 

Il  a  tout  créé  cependant  ;  car,  dans  ces  faits  si  exactement  em- 
pruntés à  autrui ,  il  a  mis  la  vie  qui  n'y  était  point.  Le  récit  de 
Giraldi  Cinthio  est  complet  ;  rien  de  ce  qui  semble  essentiel  à  Tin- 
térêt  d'une  narration  n'y  manque;  situations,  incidents,  développe- 
ment progressif  de  l'événement  principal ,  cette  construction ,  pour 
ainsi  dire  extérieure  et  matérielle ,  d'une  aventure  pathétique  et  sin- 
gulière ,  s'y  rencontre*  toute  dressée  ;  quelques-unes  des  conversa- 
tions ne  sont  même  pas  dépourvues  d'une  simplicité  naïve  et  tou- 
chante. Mais  le  génie  qui ,  à  cette  scène ,  fournit  des  acteurs ,  qui 
crée  des  individus,  impose  à  chacun  d'eux  une  figure,  un  caractère, 
qui  fait  voir  leurs  actions ,  entendre  leurs  paroles ,  pressentir  leurs 
pensées,  pénétrer  leur  sentiments;  cette  puissance  vivifiante  qui 
ordonne  aux  faits  de  se  lever,  de  marcher,  de  se  déployer,  de  s'ac- 
complir ;  ce  souffle  créateur  qui ,  se  répandant  sur  le  passé ,  le  res- 
suscite et  le  remplit  en  quelque  sorte  d'une  vie  présente  et  impéris- 
sable; c'est  là  ce  que  Shakspeare  possédait  seul;  et  c'est  avec  quoi, 
d'une  nouvelle  oubliée,  il  a  fait  Othello. 

Tout  subsiste  en  effet  et  tout  est  changé.  Ce  n'est  plus  un  More, 
un  officier,  un  enseigne ,  une  femme,  victime  de  la  jalousie  et  de  la 
trahison.  C'est  Othello,  Cassio,  Jago,  Desdémona,  êtres  réels  et 
vivants,  qui  ne  ressemblent  à  aucun  autre ,  qui  se  présentent  en 
chair  et  en  os  devant  le  spectateur,  enlacés  tous  dans  les  liens  d'une 
situation  commune,  emportés  tous  par  le  même  événement,  mais 
ayant  chacun  sa  nature  personnelle ,  sa  physionomie  distincte ,  con- 
courant chacun  à  l'efiet  général  par  des  idées ,  des  sentiments  ;  de§ 
actes  qui  lui  sont  propres  et  qui  découlent  de  son  individualité. 
Ce  n'est  point  le  fait ,  ce  n'est  point  la  situation  qui  a  dominé  le 
poète  et  où  il  a  cherché  tous  ses  moyens  de  saisir  et  d'émouvoir.  La 
situation  lui  a  paru  posséder  les  conditions  d'une  grande  scène  dra- 
matique ;  le  fait  l'a  frappé  comme  un  cadre  heureux  où  pouvait  venir 
se  placer  .la  vie.  Soudain  il  a  enfanté  des  êtres  complets  en  eux- 
mêmes,  animés  et  tragiques  indépendamment  de  toute  situation*  par- 
ticulière et  de  tout  fait  déterminé  ;  il  les  a  enfantés  capables  de  sen- 
tir et  de  déployer,  sous  nos  yeux,  tout  ce  que  pouvait  faire  éprouver 
et  produire  à  la  nature  humaine  l'événement  spécial  au  sein  duquel 
ils  allaient  se  mouvoir  ;  et  il  les  a  lancés  dans  cet  événement ,  bien 
sûr  qu'à  chaque  circonstance  qui  lui  serait  fournie  par  le  récit ,  il 
trouverait  en  eux ,  tels  qu'il  les  avait  faits ,  une  source  féconde  d'ef- 
fets pathétiques  et  de  vérité. 

Ainsi  crée  le  poète,  et  tel  est  le  génie  poétique.  Les  événements, 
les  situations  même  ne  sont  pas  ce  qui  lui  importe,  ce  qu'il  se  com- 


SUR    OTHELLO.  .  10\ 

plait  à  inventer  :  sa  puissance  veut  s'exercer  autrement  que  dans  la 
recherche  d'incidents  plus  ou  moins  singuliers ,  d'aventures  plus  ou 
moins  touchantes  ;  c'est  par  la  création  de  l'homme  lui-même  qu'elle 
se  manifeste;  et  quand  elle  crée  l'homme,  elle  le  crée  complet,  armé 
de  toutes  pièces ,  tel  qu'il  doit  être  pour  suffire  à  toutes  les  vicissi- 
tudes de  la  vie,  et  offrir  en  tous  sens  l'aspect  de  la  réalité.  Othello  est 
bien  autre  chose  qu'un  mari  jaloux  et  aveuglé ,  et  que  la  jalousie 
pousse  au  meurtre  ;  ce  n'est  là  que  sa  situation  pendant  la  pièce ,  et 
son  caractère  va  fort  au  delà  de  sa  situation.  Le  More  brûlé  du 
soleil ,  au  saug  ardent ,  à  l'imagination  vive  et  brutale ,  cré- 
dule par  la  violence  de  son  tempérament  aussi  bien  que  par  celle  de 
sa  passion;  le  soldat  parvenu,  fier  de  sa  fortune  et  de  sa  .gloire,  res- 
pectueux et  soumis  devant  le  pouvoir  de  qui  il  tient  son  rang,  n'ou- 
bliant jamais,  dans  les  transports  de  l'amour,  les  devoirs  de  la  guerre, 
et  regrettant  avec  amertume  les  joies  de  la  guerre  quand  il  perd  tout 
le  bonheur  de  l'amour;  l'homme  dont  la  vie  a  été  dure,  agitée,  pour 
qui  des  plaisirs  doux  et  tendres  sont  quelque  chose  de  nouveau  qui 
l'étonné  en  le  charmant,  et  qui  ne  lui  donne  pas  le  sentiment  de  la 
sécurité,  bien  que  son  caractère  soit  plein  de  générosité  et  de  con- 
fiance ;  Othello  enfin ,  peint  non-seulement  dans  les  portions  de  lui- 
même  qui  sont  en  rapport  présent  et  direct  avec  la  situation  accident 
telle  où  il  est  placé,  mais  dans  toute  l'étendue  de  sa  nature  et  tel  que 
l'a  fait  l'ensemble  de  sa  destinée  ;  c'est  là  ce  que  Shakspeare  nous 
fait  voir.  De  même  Jago  n'est  pas  simplement  un  ennemi  irrité  et 
qui  veut  se  venger,  ou  un  scélérat  ordinaire  qui  veut  détruire  un 
bonheur  dont  l'aspect  l'importune  ;  c'est  un  scélérat  cynique  et  rai- 
sonneur, qui  de  l'égoïsme  s'est  fait  une  philosophie ,  et  du  crime  une 
science;  qui  ne  voit  dans  les  hommes  que  des  instruments  ou  des 
obstacles  à  ses  intérêts  personnels  ;  qui  méprise  la  vertu  comme  une 
absurdité  et  cependant  la  hait  comme  une  injure  ;  qui  conserve,  dans 
la  conduite  la  plus  servile,  toute  l'indépendance  de  sa  pensée,  et  qui, 
au  moment  où  ses  crimes  vont  lui  coûter  la  vie ,  jouit  encore ,  avec 
un  oi^eil  féroce,  du  mal  qu'il  a  fait,  comme  d'une  preuve  de  sa 
supériorité. 

Qu'on  appelle  l'un  après  l'autre  tous  les  personnages  de  la  tragédie, 
depuis  ses  héros  jusqu'aux  moins  considérables ,  Desdémona ,  Gassio, 
Émilia ,  Bianca  :  on  les  verra  paraître ,  non  sous  des  apparences  va 
gués,  et  avec  les  seuls  traita  qui  correspondent  à  leur  situation  dra- 
matique, mais  avec  des  formes  précises,  complètes,  et  tout  ce  qui 
constitue  la  personnalité.  Gassio  n'est  point  là  simplement  pour  deve- 
nir l'objet  de  la  jalousie  d'Othello,  €t  comme  une  nécessité  du  drame, 


102  NOTICE 

il  a  son  caractère,  ses  penchants,  ses  qualités,  ses  défauls;  et  de 
là  découle  naturellement  Vintluence  qu'il  exerce  sur  ce  qui  arrive. 
Émilia  n'est  point  une  suivante  employée  par  le  poëte  comme  in- 
strument soit  du  nœud,  soit  de  la  découverte  des  perfidies  qui  amè- 
nent la  catastrophe;  elle  est  la  femme  de  Jagoqu  elle  n'aime  point,  et 
à  qui  cependant  elle  obéit  parce  qu'elle  le  craint,  et  quoiqu'elle  s'en 
méfie  ;  elle  a  même  contracté ,  dans  la  société  de  cet  homme ,  quel- 
que chose  de  l'immoralité  de  son  esprit  ;  rien  n'est  pur  dans  ses  pen> 
sées  ni  dans  ses  paroles;  cependant  elle  est  bonne,  attachée  à  sa 
maltresse  ;  elle  déteste  le  mal  et  la  noirceur.  Kanca  elle-même  a  sa 
physionomie  tout  à  fait  indépendante  du  petit  rôle  qu'elle  joue  dans 
l'action.  Oubliez  les  événements,  sorte»  du  drame;  tous  ces  per- 
sonnages demeureront  réels ,  animés ,  distincts  ;  ils  sont  vivants  par 
eux-mêmes;  leur  existence  ne  s'évanouira  point  avec  leur  situation. 
C'est  en  eux  que  s'est  déployé  le  pouvoir  créateur  du  poëte ,  et  les 
faits  ne  sont ,  pour  lui ,  que  le  théâtre  sur  lequel  il  leur  ordonne  de 
monter. 

Comme  la  nouvelle  de  Giraldi  Cinthio ,  entre  les  mains  de  Shak- 
speare,  était  devenue  OikellOy  de  même,  entre  les  mains  de  Voltaire, 
ÔUieUo  est  devenu  Zaïre.  Je  ne  veux  point  comparer.  De  tels  rap- 
prochements sont  presque  toujours  de  vains  jeux  d'esprit  qui  ne 
prouvent  rien ,  si  ce  n'est  l'opinion  personnelle  de  celui  qui  juge. 
Voltaire  aussi  était  un  homme  de  génie  ;  la  meilleure  preuve  du 
génie,  c'est  l'empire  qu'il  exerce  sur  les  hommes  :  là  où  s'est  mani- 
festée la  puissance  de  saisir,  d'émouvoir,  de  charmer  tout  un  peuple, 
ce  fait  seul  répond  à  tout;  le  génie  est  là,  quelques  reproches  qu'on 
puisse  adresser  au  système  dramatique  ou  au  poëte.  Mais  il  est  cu- 
rieux d'observer  l'infinie  variété  des  moyens  par  lesquels  le  génie  se 
déploie,  et  combien  de  formes  diverses  peut  recevoir  de  lui  le  même 
fond  de  situations  et  de  sentiments. 

Ce  que  Shakspeare  a  emprunté  du  romancier  italien ,  ce  sont  les 
faits;  sauf  le  dénoûment,  il  n'en  a  répudié,  il  n'en  a  inventé  aucun. 
Or  les  faits  sont  précisément  ce  que  Voltaire  n'a  pas  emprunté  à 
Shakspeare.  La  contexture  entière  du  drame,  les  lieux,  les  incidents, 
les  ressorts,  tout  est  neuf,  tout  est  de  sa  création.  Ce  qui  a  frappé 
Voltaire,  ce  qu'il  a  fallu  reproduire,  c'est  la  passion,  la  jalousie,  son 
"aveuglement,  sa  violence,  le  combat  de  l'amour  et  du  devoir,  et  ses 
tragiques  résultats.  Toute  son  imagination  s'est  portée  sur  le  déve- 
loppement de  cette  situation.  La  fable,  inventée  librement,  n'est 
dressée  que  vers  ce  but  ;  Lusignan^  Nérestan,  le  rachat  des  prisonniers, 
tout  a  pour  dessein  de  placer  Zaïre  entre  sou  amant  et  la  foi  de  son 


SUR  OTHELLO.  103 

père ,  de  motiver  Terreur  d'Orosmane ,  et  d'amener  ainsi  Fexplosion 
progressive  des  sentiments  que  le  poète  voulait  peindre.  Il  n'a  point 
imprimé  à  ses  personnages  un  caractère  individuel,  complet,  indé- 
pendant des  circonstances  où  ils  paraissent.  Il  ne  vivent  que  par  la 
passion  et  pour  elle.  Hors  de  leur  amour  et  de  leur  malheur,  Oros- 
mane  et  Zaïre  n'ont  rien  qui  les  distingue ,  qui  leur  donne  une  phy- 
sionomie propre  et  les  fit  partout  reconnaître.  Ce  ne  sont  point  des 
individus  réels,  en  qui  se  révèlent,  k  propos  d'un  des  incidents  de 
leur  vie,  les  trails  particuliers  de  leur  nature  et  l'empreinte  de  toute 
leur  existence.  Ce  sont  des  êtres  en  quelque  sorte  généraux ,  et  par 
conséquent  un  peu  vagues ,  en  qui  se  personnilient  momentanémen  t 
l'amour,  la  jalousie,  le  malheur,  et  qui  intéressent,  moins  pour  leur 
propre  compte  et  à  cause  d'eux-mêmes,  que  parce  qu'ils  deviennent 
ainsi ,  et  pour  un  jour,  les  représentants  de  cette  portion  des  senti- 
ments et  des  destinées  possibles  de  la  nature  humaine. 

De  cette  manière  de  concevoir  le  sujet.  Voltaire  a  tiré  des  beautés 
admirables.  11  en  est  résulté  aussi  des  lacunes  et  des  défauts  graves. 
Le  plus  grave  de  tous,  c'est  cette  teinte  romanesque  qui  réduit,  pour 
ainsi  dire,  à  l'amour  l'homme  tout  entier,  et  rétrécit  le  champ  de  la 
poésie  en  même  temps  qu'elle  déroge  à  la  vérité.  Je  ne  citerai  qu'un 
exemple  des  effets  de  ce  système  ;  il  s^ftira  pour  les  faire  tous  pres- 
sentir. 

Le  sénat  de  Venise  vient  d'assurer  à  Othello  la  tranquille  posses- 
sion de  Desdémona  ;  il  est  heureux ,  mais  il  faut  qu'il  parte ,  qu'il 
s'embarque  pour  Chypre ,  qu'il  s'occupe  de  l'expédition  qui  lui  est 
confiée  :  «  Viens,  dit- il  à  Desdémona,  je  n'ai  à  passer  avec  toi 
«  qu'une  heure  d'amour,  de  plaisir  et  de  tendres  soins.  Il  faut  obéir 
«  à  la  nécessité.  » 

Ces  deux  vers  ont  frappé  Voltaire,  il  les  imite;  mais  en  les  imi- 
tant, que  fait-il  dire  à  Orosmane,  aussi  heureux  et  confiant?  Préci- 
sément le  contraire  de  ce  que  dit  Othello  : 

Je  vais  donner  une  heure  aux  soins  de  mon  empire , 
Et  le  reste  du  jour  sera  tout  à  Zaïre. 

Ainsi  voilà  Orosmane,  ce  fier  sultan  qui,  tout  à  l'heure,  parlait 
de  conquêtes  et  de  guerre,  s'iuquétait  du  sort  des  Musulmans  et 
tançait  la  mollesse  de  ses  voisins,  le  voilà  qui  n'est  plus  ni  sultan  ni 
guerrier;  il  oublie  tout,  il  n'est  plus  qu'amoureux.  A  coup  sur 
Othello  n'est  pas  moins  passionné  qu'Orosmane,  el  sa  passion  ne  sera 
ni  moins  crédule  ni  moins  violente;  mais  il  n'abdique  pas,  en  un 


104  NOTICE    SUR    OTHELLO. 

instant,  tous  les  intérêts,  toutes  les  pensées  de  sa  vie  passée  et  future. 
L'amour  possède  son  cœur  sans  envahir  toute  son  existence.  La  pas- 
sion d'Orosmane  est  celle  d'un  jeune  homme  qui  n'a  jamais  rien  fait, 
jamais  rien  eu  à  faire ,  qui  n'a  encore  connu  ni  les  nécessités  ni  les 
travaux  du  monde  réel.  Celle  d'Othello  se  place  dans  un  caractère 
plus  complet,  plus  expérimenté  et  plus  sérieux.  Je  crois  cela  moins 
factice  et  plus  conforme  aux  vraisemblances  morales  aussi  bien  qu'à 
la  vérité  positive.  Mais,  quoi  qu'il  en  soit ,  la  différence  des  deux  sys- 
tèmes se  révèle  pleinement  dans  ce  seul  trait.  Dans  l'un ,  la  passion 
et  la  situation  sont  tout  ;  c'est  là  que  le  poète  puise  tous  ses  moyens  : 
dans  l'autre,  ce  sont  les  caractères  individuels  et  l'ensemble  de  la 
nature  humaine  qu'il  exploite  ;  une  passion ,  une  situation  ne  sont , 
pour  lui,  qu'une  occasion  de  les  mettre  en  scène  avec  plus  d'énergie 
et  d'intérêt. 

L'action  qui  fait  le  sujet  d'Othello  doit  être  rapportée  à  l'année 
1570,  époque  de  la  principale  attaque  des  Turcs  contre  l'île  de 
Chypre,  alors  au  pouvoir  des  Vénitiens.  Quant  à  la  date  de  la  eom- 
position  même  de  la  tragédie,  M.  Malone  la  fixe  à  l'année  1611. 
Quelques  critiques  doutent  que  Shakspeare  ait  connu  la  nouvelle 
même  de  Giraldi  Cinthio,  et  supposent  qu'il  n'a  eu  entre  les  mains 
qu'une  imitation  française,  publiée  à  Paris  en  1584  par  Gabriel 
Cliappuys.  Mais  l'exactitude  avec  laquelle  Shakspeare  s'est  conformé 
au  récit  italien,  jusque  dans  les  moindres  détails ,  me  porte  à  croire 
qu'il  a  fait  usage  de  quelque  traduction  anglaise  plus  littérale. 


OTHELLO 


OU 


LE    MORE   DE    VENISE 

TRAGÉDIE 


PERSONNAGES 


LE  DUC  DE  VENISE. 
BRABANTIO,  sénateur. 
GRATIANO,  frère  de  Brubantio. 
LODOVICO,  parent  de  Brabantio. 
OTHELLO ,  le  More. 
CASSIO,  lieutenant  d*Othello. 
JAGO .  enseigne  d'Othello. 
RODERIGO,  gentilhomme  vénitien. 
MONTANO  f  prédécesseur    d'Othello 
dans  le  guuvernementde  Tile  de  Chypre. 


UN  BOUFFON  au  service  d'Othello. 

UN  HÉRAUT. 

DESDEMONA ,  fille  de  Brabantio,  et 

femme  d'OUielIo. 
ÉMILJA,  femme  de  Jago. 
BIANCA,  courtisane,  maîtresse  de  Cas- 

sio. 

SÉNATEURS  ,     OFFICIERS  ,    MESSAGERS  , 
MUSICIENS,  MATELOTS  ET  SUITE. 


La  scène,  au  premier  acte,  est  à  Venise;  pendant  le  reste  de  la 
pièce  elle  est  dans  un  port  de  mer,  dans  l'île  de  Chypre. 


ACTE   PREMIER 


SCÈNE  1 

Venise.— Une  rue. 
Entrent  RODERIGO  et  JAGO. 

RODERiGo. — Allons,  ne  m'en  parle  jamais  I  Je  trouve 
très-mauvais  que  toi,  Jago,  qui  as  disposé  de  ma  bourse 
comme  si  les  cordons  en  étaient  dans  tes  mains,  tu  aies 
eu  connaissance  de  cela. 

JAGO.  —  Au  diable  !  mais  vous  ne  voulez  pas  m'en- 
tendre.  Si  jamais  j'ai  eu  le  moindre  soupçon  de  cette 
affaire,  haïssez-moi. 

RODERIGO. — Tu  m'avais  dit  que  tu  le  détestais. 


106  OTHELLO. 

JAGO.— Mépi'isez-moi,  si  cela  n'est  pas.  Trois  grands 
personnages  de  la  ville,  le  sollicitant  en  personne  pour 
qu'il  me  fit  lieutenant,  lui  ont  souvent  ôté  leur  chapeau; 
et  foi  d'homme,  je  sais  ce  que  je  vp,ux,  je  ne  vaux  pas 
moins  qu'un  tel  emploi  :  mais  lui,  qui  n'aime  que  son 
orgueil  et  ses  idées,  il  les  a  payés  de  phrases  pompeuses, 
horriblement  hérissées  de  termes  de  guerre,  et  finale- 
ment il  a  éconduit  mes  protecteurs  :  «  Je  vous  le  proteste^ 
leur  a-t-il  dit,  fai  déjà  choisi  mon  officier.  »  Et  qui  était- 
ce?  Vraiment  un  grand  calculateur,  un  Michel  Gassio, 
un  Florentin,  un  garçon  prêt  à  se  damner  pour  une 
belle  femme,  qui  n'a  jamais  manœuvré  un  escadron  sur 
le  champ  de  bataille,  qui  ne  connaît  pas  plus  qu'une 
vieille  fille  la  conduite  (J'une  bataille;  mais  savant,  le 
livre  en  main,  dans  la  théorie  que  nos  sénateurs  en  toge 
discuteraient  aussi  bien  que  lui.  Pur  bavardage  sans 
pratique,  c  est  là  tout  son  talent  militaire.  Voilà  l'homme 
sur  qui  est  tombé  le  choix  du  More  ;  et  moi,  que  ses  yeux 
ont  vu  à  l'épreuve  à  Rhodes,  en  Chypre,  et  sur  d'autres 
terres  chrétiennes  et  infidèles,  je  me  vois  rebuté  et  payé 
par  ces  paroles  :  «  Je  sais  ce  que  je  vous  dois;  prenez 
«  patience,  je  m'acquitterai  un  jour  !  n  C'est  cet  autre  qui, 
dans  les  bons  jours,  sera  son  lieutenant  ;  et  moi  (Dieu 
me  bénisse!),  je  reste  l'enseigne  de  sa  moresque  sei- 
gneurie. 

RODERiGo. — Par  le  ciell  j'auraig  mieux  aimé  être  son 
bourreau. 

JAGO. — Mais  à  cela  nul  remède.  Tel  est  le  malheur  du 
service.  La  promotion  suit  la  recommandation  et  la 
faveur;  elle  ne  se  règle  plus  par  l'ancienne  gradation, 
lorsque  le  second  était  toujours  héritier  du  premier. 
Maintenant,  seigneur,  jugez  vous-même  sij'ai  la^moindre 
raison  d'aimer  le  More. 

RODERIGO.— En  ce  cas,  je  ne  resterais  pas  à  son  service. 

jAGO.-r-Seigneur,  rassurez-vous.  Je  le  sers  pour  me 
servir  moi-même  contre  lui.  Nous  ne  pouvons  tovis  être 
maîtres,  et  tous  les  maîtres  ne  peuvent  être  fidèlement 
servis.  Vous  trouverez  beaucoup  de  serviteurs  soumis, 
rampants,  qui,  passionnés  pour  leur  propre  servitude, 


ACTE   1,    SCÈNE    I.  iOl 

usent  leur  vie  comme  Tane  de  leur  maître,  seulement 
pour  la  nourriture  de  la  journée.  Quand  ils  sont  vieux 
on  les  casse  aux  gages.  Châtiez-moi  ces  honnêtes  es- 
claves. Il  en  est  d'autres  qui,  revêtus  des  formes  et  des 
apparences  du  dévouement,  tiennent  au  fond  toujours 
leur  cœur  à  leur  service.  Ils  ne  donnent  à  leurs  seigneurs 
que  des  démonstrations  de  zèle ,  prospèrent  à  leurs  dépens; 
et  dès  qu'ils  ont  mis  une  bonne  doublure  à  leurs  habits, 
ce  n'est  plus  qu'à  eux-mêmes  qu'ils  rendent  hommage. 
Ceux-là  ont  un  peu  d'âme,  et  je  professe  d'en  être;  car, 
seigneur,  aussi  vrai  que  vous  êtes  Roderîgo,  si  j'étais  le 
More,  je  ne  voudrais  pas  être  Jago.  En  le  servant,  je  ne 
sers  que  moi,  et  le  ciel  m'est  témoin  que  je  ne  le  fais  ni 
par  amour,  ni  par  dévouement,  mais,  sous  ce  masque, 
pour  mon  propre  intérêt.  Quand  mon  action  visible  et 
mes  compliments  extérieurs  témoigneront  au  vrai  la 
disposition  naturelle  et  le  dedans  de  mon  âme,  attendez- 
vous  à  me  voir  bientôt  porter  mon  cœur  sur  la  main, 
pour  le  donner  à  becqueter  aux  corneilles.  Non,  je  ne 
suis  pas  ce  que  je  suis. 

RODERiGp. — Quelle  bonne  fortune  pour  ce  More  aux 
lèvres  épaisses,  s'il  réussit  de  la  sorte  dans  son  dessein  ? 

JAGO.— Appelez  son  père  ;  éveillez-le;  faites  poursuivre 
le  More,  empoisonnez  sa  joie  ;  dénoncez-le  dans  les  rues; 
excitez  les  parents  de  la  jeune  fille;  au  sein  du  paradis 
où  le  More  repose,  tourmentez-le  par  des  mouches;  et 
quoiqu'il  jouisse  du  bonheur,  mêlez-y  de  telles  inquié- 
tudes que  sa  joie  en  soit  troublée  et  décolorée. 

RODERIGO. — Voici  la  maison  de  son  père;  je  vais  l'ap- 
peler à  haute  voix. 

JAGO. — Appelez  avec  des  accents  de  crainte  et  des  hur- 
lements de  terreur,  comme  il  arrive  quand  on  découvre 
l'incendie  que  la  négligence  et  la  nuit  ont  laissé  se  glis- 
ser au  sein  des  cités  populeuses. 

RODERIGO. — Holà,  holà,  Brabantio  !  seigneur Brabantio ! 
holà! 

JAGO. — Éveillez-vous  :  holà,  Brabantio!  des  voleurs! 
des  voleurs!  voyez  à  votre  maison,  à  votre  fille,  à  vos 
coffres!  au  voleur!  au  voleur! 


108  OTHELLO. 

BRABANTio,  à.la  fenêtre.— Et  quelle  est  donc  la  cause  de 
ces  effrayantes  clameurs?  Qu'y  a-t-il? 

RODERiGO . — Seigneur,  ton  t  votre  monde  est-il  chez  vous? 

JAGO. — Vos  portes  sont-elles  bien  fermées? 

BRABANTIO. — Comment,  pourquoi  me  demandez-vous 
cela? 

JAGO. — ^Par  Dieu,  seigneur,  vous  êtes  volé  :  pour  votre 
honneur  passez  votre  robe  :  votre  cœur  est  frappé  ;  vous 
avez  perdu  la  moitié  de  votre  âme  :  en  ce  moment,  à 
rheure  même,  un  vieux  bélier  noir  ravit  votre  brebis 
blanche.  Levez-vous,  hâtez-vous,  réveillez  au  son  de  la 
cloche  les  citoyens  qui  ronflent  ;  ou  le  diable  va  cette 
nuit  faire  de  vous  un  grand-père.  Debout,  vous  dis-je. 

BRABANTIO. — Quoi  douc,  avcz-vous  perdu  Tosprit  ? 

RODERIGO. — ^Vénérable  seigneur,  reconnaissez-vous  ma 
voix? 

BRABANTIO. — Moi,  uou.  Qui  êtcs-vous? 

RODERIGO.— Je  m'appelle  Roderigo. 

BRABANTIO. — Tu  n'cu  cs  quo  plus  mal' venu.  Déjà  je 
t'ai  défendu  de  rôder  autour  de  ma  porte.  Je  t'ai  franche- 
ment déclaré  que  ma  fille  n'est  pas  pour  toi  :  et  aujour- 
d'hui dans  ta  folie,  encore  plein  de  ton  souper,  et 
échauffé  de  boissons  enivrantes ,  tu  viens  me  braver 
méchamment  et  troubler  mon  sommeil  ! 

RODERIGO. — Seigneur,  seigneur,  seigneur... 

BRABANTIO. — Mais  tu  pcux  être  bien  sûr  que  j'ai  assez 
de  pouvoir  pour  te  faire  repentir  de  ceci. 

RODERIGO. — Modérez-vous,  seigneur. 

BRABANTIO. — Que  mo  pàrles-tu  de  vol?  C'est  ici  Venise  : 
ma  maison  n'est  pas  une  grange  isolée. 

RODERIGO.— Puissant  Brabantio,  c'est  avec  une  âme 
droite  et  pure  que  je  viens  à  vous... 

JAGO.— Parbleu,  seigneur,  vous  êtes  un  de  ces  hommes 
qui  ne  veulent  pas  servir  Dieu  quand  c'est  Satan  qui  le 
leur  commande.  Parce  que  nous  venons  vous  rendre 
service,  vous  nous  prenez  pour  des  bandits.  Vous  voulez 
donc  voir  votre  fille  associée  à  un  cheval  de  Barbarie*? 

1  Covered  with  a  Barhary  horse. 


ACTE  I,   SCÈNE  I.  i09 

Vous  voulez  donc  que  vos  petits-enfants  hennissent  après 
vous?  vous  voulez  avoir  des  coursiers  pour  cousins  et 
des  haquenées  pour  parents  ? 

BRABANTio.— Quel  iuipudeut  misérable  es-tu? 

JAGO. — ^Je  suis  un  homme,  seigneur,  qui  viens  vous 
dire  qu'à  l'heure  où  je  vous  parle,  dans  les  bras  l'un  de 
l'autre,  votre  fille  et  le  More  ne  font  qu'un*. 

BRABANTIO. — Tu  e^  uu  coquiu. 

JAGO. — Vous  êtes  un  sénateur! 

BRABANTIO. — Tu  mo  répoudras  de  ton  insolence.  Je  te 
connais,  Roderigo. 

RODERiGO.— Seigneur,  je  consens  à  répondre  de  tout. 
Mais  de  grâce  écoutez -nous;  si  (comme  je  crois  le  voir 
en  partie)  c'est  selon  votre  bon  plaisir  et  de  votre  aveu 
que  votre  belle  fille,  à  cette  heure  sombre  et  bizarre  de 
la  nuit,  sort  sans  meilleure  ni  pire  escorte  qu'un  coquin 
aux  gages  du  public,  im  gondolier,  et  va  se  livrer  aux 
grossiers  embrassements  d'un  More  débauché;  si  cela 
vous  est  connu,  et  que  vous  l'avez  permis,  alors  nous 
vous  avons  fait  un  grand  et  insolent  outrage  ;  mais  si 
vous  ignorez  tout  cela,  mon  caractère  me  garantit  que 
vous  nous  repoussez  à  tort.  Ne  croyez  pas  que,  dépourvu 
de  tout  sentiment  des  convenances,  je  voulusse  plaisan- 
ter et  me  jouer  ainsi  de  Votre  Excellence.  Votre  fille,  je 
le  répète,  si  vous  ne  lui  en  avez  pas  donné  la  permis- 
sion, a  commis  une  étrange-faute  en  attachant  ses  affec- 
tions, sa  beauté,  son  esprit,  sa  fçrtune,  au  sort  d'un 
vagabond,  étranger  ici  et  partout.  Éclaircissez-vous  sans 
délai.  Si  elle  est  dans  sa  chambre  ou  dans  votre  maison, 
déchaînez  contre  moi  la  justice  de  l'État,  pour  vous  avoir 
ainsi  abusé. 

BRABANTIO.— Battez  le  briquet!  Vite!  ^onnez-moi  un 
flambeau!  Appelez  tous  mes  gens!  Cette  aventure  res- 
semble assez  à  mon  songe  :  la  crainte  de  sa  vérité 
oppresse  déjà  mon  cœur.  De  la  lumière!  de  la  lumière! 

(Brabantio  se  retire  de  la  fenêtre.) 


1  Shakspeare  se  sert  ici  d'un  proverbe  grossier  :  Your  daughter 
and  the  Mo'or  are  now  making  the  heast  with  two  hacks. 


110  OTHELLO. 

jAGo,  à  Roderigo, — Adieu,  il  faut  que  je  vous  quitte.  II 
n'est  ni  convenable,  ni  sain  pour  ma  place,  qu'on  me 
produise  comme  témoin  contre  le  More,  ce  qui  arrivera 
si  je  reste.  Je  sais  ce  qui  en  est;  quoique  ceci  lui  puisse 
causer  quelque  échec,  le  sénat  ne  peut  avec  sûreté  le 
renvoyer.  Il  s'est  engagé  avec  tant  de  succès  dans  la 
guerre  de  Chypre  maintenant  en  train,  que,  pour  leur 
salut,  les  sénateurs  n'ont  pas  un  autre  homme  de  sa 
force  pour  conduire  leurs  affaires.  Aussi,  quoique  je  le 
haïsse  comme  je  hais  les  peines  de  lenfer,  la  nécessité 
du  moment  me  contraint  à  arborer  l'étendard  du  zèle, 
et  à  en  donner  des  signes  ;  des  signes,  sur  mon  âme,  rien 
de  plus.  Pour  être  sûr  de  le  trouver,  dirigez  vers  le  Sagit* 
taire  *  la  recherche  du  vieillard;  j'y  serai  avec  le  Uoxe, 
Adieu. 

(Jago  sort.) 

(Entrent  dans  la  rue  BrabAntio  et  des  domestiques  avec  des 
torcbes.) 

BRABANTio.— -Mon  malheur  n'est  que  trop  vrai!  Elle 
est  partie  ;  et  ce  qui  me  reste  d'ime  vie  déshonorée  ne 
sera  plus  qu'amertume.  Roderigo,  où  Tas-tu  vue? — 0 
malheureuse  fille  1...  Avec  le  More,  dis-tu? — Qm  vou- 
drait être  père?— Gomment  as-tu  su  que  c'était  elle? — 
Oh  !  tu  m'as  trompé  au  delà  de  toute  idée. — Et  que  vous 
a-t-elle  dit? — Allumez  encore  des  flambeaux.  Eveillez 
tous  mes  parents. — Sont-ils  mariés,  croyez- vous? 

RODERIGO. — En  vérité,  je  crois  qu'ils  le  sont. 

BRABANTIO. — 0  ciol  1— Commout  est-elle  sortie  ? — 0  tra- 
hison de  mon  sang!— Pères,  ne  vous  fiez  plus  au  cœur 
de  vos  filles  d'après  la  conduite  que  vous  leur  voyez 
tenir. — Mais  n'est-il  pas  des  charmes  par  lesquels  on 
peut  corrompre  la  virginité  et  les  penchants  de  la  jeu- 
nesse? Roderigo,  n'avez-vous  rien  lu  sur  de  pareilles 
choses? 

RODERIGO.— Oui,  en  vérité,  seigneur,  je  l'ai  lu. 

BRABANTIO. — Appelez  mon  frère. — Oh  !  que  je  voudrais 
vous  l'avoir  donnée! — Que  les  uns  prennent  un  chemin, 

*  C'est  probablement  le  nom  de  quelque  auberge  de  Venise, 


ACTE    ï,   SCÈNE   II.  IH 

• 
et  les  autres  un  autre.— Savez-vous  où  nous  pourmns  la 
surprendre  avec  le  More  ? 

RODERiGc— J'espère  pouvoir  le  découvrir,  si  vous  vou- 
lez emmener  une  bonne  escorte  et  venir  avec  moi. 

BRABANTio.  —  Ahl  je  VOUS  prie,  conduisez-nous.  A 
chaque  maison  je  veux  appeler  :  je  puis  demander  du 
monde  presque  partout  :  Prenez  vos  armes,  courons  : 
rassemblez  quelques  officiers  chargés  du  service  de  nuit. 
Allons  !  marchons.*— Honnête  Roderigo,  je  vous  récom- 
penserai de  votre  peine. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE   II 

Une  autre  rue. 

Les  mêmes.  Entrent  OTHELLO,  JÀGO 
ET  DES  SERVÏTEURS. 

5AGO.— Ouoique  dans  le  métier  de  la  guerre  j'aie  tué 
des  hottifties,  cependant  je  liens  qu'il  est  de  l'essence  de 
la  conscience  de  ne  pas  commettre  un  meurtre  prémé- 
dité :  je  manque  quelquefois  de  méchanceté  quand  j'en 
aurais  besoin.  Neuf  ou  dix  fois  j'ai  été  tenté  de  le  piquer 
sous  les  côtes. 

OTHELLO. — La  chose  vaut  mieux  comme  elle  est. 

jA(Jo. — Soit.  Cependant  il  a  tant  bavardé,  il  a  vomi 
tant  de  propos  révoltants,  injurieux  à  votre  honneur, 
qu'avec  le  peu  de  vertu  que  je  possède,  j'ai  eu  bien  de  la 
peine  à  me  contenir.  Mais,  dites-moi,  je  vous  prie,  sei- 
gneur ,  étes-vous  solidement  marié  ?  Songez-y  bien  ,  le 
magnifique  '  est  très-aimé;  et  sa  voix,  quand  il  le  veut, 
a  deux  fois  autant  de  puissance  que  celle  du  duc  :  il  va 
vous  forcer  au  divorce,  ou  il  fera  peser  sur  vous  autant 
d'embarras  et  de  chagrins  que  pourra  lui  en  fournir  la 
loi,  soutenue  de  tout  son  crédit. 

OTHELLO. —  Qu'il  fasse  du  pis  qu'il  pourra;  les  services 

*  Magnifiques  était  le  terme  d'honneur  en  usage  pour  les  sei- 
gneurs vénitiens. 


112  OTHELLO. 

que  j'ai  rendus  à  la  Seigneurie  parleront  plus  haut  que 
ses  plaintes.  On  ne  sait  pas  encore,  et  je  le  publierai  si 
je  vois  qu'il  y  ait  de  Thonneur  à  s'en  vanter,  que  je  tire 
la  vie  et  Têtre  d'ancêtres  assis  sur  un  trône,  et  mes  mé- 
rites peuvent  répondre,  la  tête  haute,  à  la  haute  fortune 
que  j'ai  conquise.  Car  sache,  Jago,  que  si  je  n'aimais  la 
charmante  Desdémona,  je  ne  voudrais  pas  pour  tous  les 
trésors  de  la  mer,  enfermer  ni  gêner  ma  destinée  jus- 
qu'ici libre  et  sans  liens..  —  Mais  vois,  que  sont  ces  lu- 
mières qui  viennent  là-bas? 

(Entrent  Cassio  à  distance   et   quelques  officiers  avec   des 
flambeaux.} 

JAGO.  —  C'est  le  père  irrité  avec  ses  amis.  Vous  feriez 
mieux  de  rentrer. 

OTHELLO.  —  Mais,  non  :  il  faut  qu'on  me  trouve.  Mon 
caractère,  mon  titre,  et  ma  conscience  sans  reproche  me 
montreront  tel  que  je  suis.  —  Est-ce  bien  eux? 

JAGO.  —  Par  Janus,  je  pense  que  non. 

OTHELLO.  —  Les  serviteurs  du  duc  et  mon  lieutenant  ! 
— Que  la  nuit  répande  ses  faveurs  sur  vous,  amis  !  quelles 
nouvelles? 

CASSio.  —  Général,  le  duc  vous  salue,  et  il  réclame 
votre  présence  dans  son  palais  en  hâte,  en  toute  hâte,  à 
l'instant  même.  , 

OTHELLO.  —  Savez-vous  pourquoi? 

CASSio.  —  Quelques  nouvelles  de  Chypre,  autant  que  je 
puis  conjecturer;  une  affaire  de  quelque  importance. 
Cette  nuit  même  les  galères  ont  dépêché  jusqu'à  douze 
messagers  de  suite  sur  les  talons  l'un  de  l'autre.  Déjà 
nombre  de  conseillers  sont  levés,  et  rassemblés  chez  le 
duc.  On  vous  a  demandé  plusieurs  fois  avec  empresse- 
ment ;  et,  voyant  qu  on  ne  vous  trouvait  point  à'  votre 
demeure,  le  sénat  a  envoyé  trois  bandes  différentes  pour 
vous  chercher  de  tous  côtés. 

OTHELLO.  —  Il  est  bon  que  ce  soit  vous  qui  m'ayez 
rencontré.  Je  n'ai  qu'un  mot  à  dire,  ici  dans  la  maison, 
et  je  vais  avec  vous. 

(Othello  sort.) 

CASSIO.  —  Enseigne,  que  fait-il  ici? 


ACTE   I,    SCENE   II.  H3 

JAGO.  —  Sur  ma  foi,  il  a  abordé  cette  nuit  une  prise  de 
grande  valeur;  si  elle  est  déclarée  légitime,  il  a  jeté 
l'ancre  pour  toujours. 

cASsio.  —  Je  ne  comprends  pas. 

jAGo.  —  Il  est  marié. 

CASSio.  —  A  qui? 

JAGO.  —  Marié  à...  Allons,  général,  partons-nous? 

(Othello  rentre.) 

OTHELLO.  —  Venez,  amis. 

CASSIO. — ^Voici  une  autre  troupe  qui  vous  cherche  aussi. 

(Entrent  Brabantio  et  Rodrigo,  et  des  officiers  du  guet  avec 
des  flambeaux  et  des  armes.) 

JAGO.  —  C'est  Brabantio!  général,  faites  attention: 
il  vient  avec  de  mauvais  desseins. 
OTHELLO.  —  Holà!  n'avancez  pas  plus  loin. 
RODERiGO.  —  Seigneur,  c'est  le  More  ! 
BRABANTIO,  avcc  furic,  —  Tombez  siu*  lui,  le  brigand  ! 

(Les  deux  partis  mettent  Tépée  à  la  main.) 

JAGO.  —  A  vous,  Roderigo  :  allons,  vous  et  moi. 

OTHELLO.  —  Rentrez  vos  brillantes  épées ,  la  rosée  de 
la  nuit  pourrait  les  ternir.  Mon  seigneur,  vous  comman- 
derez mieux  ici  avec  vos  années  qu'avec  vos  armes. 

BRABANTIO.  —  0  toi ,  infâme  ravisseur,  où  as- tu  recelé 
ma  fille?  Damné  que  tu  es,  tu  Tas  subornée  par  tes  malé- 
fices; car  je  m'en  rapporte  à  tous  les  êtres  raisonnables  : 
si  elle  n'était  liée  par  des  chaînes  magiques,  une  fille  si 
jeune,  si  belle,  si  heureuse,  si  ennemie  du  mariage  qu'elle 
dédaignait  lés  amants  riches  et  élégants  de  notre  nation, 
eût-elle  osé,  au  risque  de  la  risée  publique,  quitter  la 
maison  paternelle  pour  fuir  dans  le  sein  basané  d'un  être 
tel  que  toi,  fait  pour  efl*rayer,  non  pour  plaire?  O^ele 
monde  me  juge.  Ne  tombe-t-il  pas  sous  le  sens  que  tuas 
ensorcelé  sa  tendre  jeunesse  par  des  drogues  ou  des  mi- 
néraux qui  affaiblissent  l'intelligence? — ^Je  veux  que  cela 
soit  examiné.  La  chose  est  probable;  elle  est  manifeste. 
Je  te  saisis  donc,  et  je  t'arrête  comme  trompant  le  monde, 
comme  exerçant  un  art  proscrit  et  non  autorisé. — Mettez 
la  main  sur  lui;  s'il  résiste,  emparez-vous  de  lui  au  péril 
de  sa  vie. 

T.    IV.  8 


114  OTHELLO. 

OTHELLO.  — Retenez  vos  mains,  vous  qui  me  suivez,  et 
les  autres  aussi.  Si  mon  devoir  était  de  comj^attre,  je 
l'aurais  su  connaître  sans  que  personne  m'en  fit  la  leçon. 
{A  Brabantio.)  Où  voulez-vous  que  je  me  rende  pour  ré- 
pondre à  votre  accusation? 

BRABANTIO.  —  En  prisou,  jusqu'à  ce  que  le  temps  pres- 
crit par  la  loi,  et  les  formes  du  tribunal  t'appellent  pour 
te  défendre. 

OTHELLO. — Et,  si  j'obéis,  comment  satisferai-je 
aux  ordres  du  duc  dont  les  messagers  sont  ici,  à  côté  de 
moi,  réclamant  ma  présence  auprès  de  lui  pour  une 
grande  affaire  d'État? 

UN  OFFICIER.  -—Rien  n'est  plus  vrai,  digne  seigneur; 
le  duc  est  au  conseil,  et,  je  suis  sûr  qu'on  a  envoyé  cher- 
cher Votre  Excellence. 

BRABANTIO.  —  Gommcut I  le  duc  au  conseil?  à  cette 
heure  de  la  nuit?  Qu'il  y  soit  conduit  à  l'instant.  Ma 
cause  n'est  point  d'un  intérêt  frivole.  Le  duc  même,  et 
tous  mes  frères  du  sénat  ne  peuvent  s'empêcher  de  res- 
sentir cet  affront  comme  s'il  leur  était  personnel.  Si  de 
tels  attentats  avaient  un  libre  cours,  des  esclaves  et  des 
païens  seraient  bientôt  nos  maîtres. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE   III 

Salle  du  conseil. 

te  DUC  et  les  SÉNATEURS  assis  autour  d'une  table, 
des  OFFICIERS  à  distance. 

LE  DUC.  —  Il  n'y  a,  entre  ces  avis,  point  d'accord  qui 
les  confirme. 

PREMIER  SÉNATEUR.  —  En  effet,  ils  s'accordent  peu: 
mes  lettres  disent  cent  sept  galères. 

LE  DUC.  —  Et  les  miennes  cent  quarante. 

SECOND  SÉNATEUR. — Et  les  mienucs  deux  cents  :  cepen- 
dant quoiqu'elles  varient  sur  le  nombre,  comme  il  arrive 
lorsque  le  rapport  est  fondé  sur  des  conjectures,  toutes 
cependant  confirment  la  nouvelle  d'une  flotte  turque  se 
portant  sur  Chypre  I 


ACTE    I,   SCÈNE  III.  ilS 

LE  DUC.  —  Oui,  il  y  en  a  assez  pour  asseoir  une  opi- 
nion ;  les  erreurs  ne  me  rassurent  pas  tellement  que  le 
fond  du  récit  ne  me  paraisse  fait  pour  causer  une  juste 
crainte. 

UN  MATELOT,  au  declam.  —  Holà,  holà!  des  nouvelles 
des  nouvelles. 

vEntre  un  officier  avec  un  matelot.) 

L^OFFiciER.  —  Un  messager  de  la  flotte. 

LE  DUC.  —  Encore  I  —  Qu'y  a-t-il  ? 

LE  MATELOT.  —  L'escadre  turque  s'avance  sur  Rhodes  : 
j'ai  ordre  du  seigneur  Angélo  de  venir  l'annoncer  au 
sénat. 

LE  DUC.  —  Que  pensez-vous  de  ce  changement? 

PREMIER  SÉNATEUR.  —  Gela  ne  peut  soutenir  le  moindre 
examen  de  la  raison.  C'est  un  piège  dressé  pour  nous 
donner  le  change.  Quand  on  considère  l'importance  de 
Chypre  pour  le  Turc,  et  si  nous  réfléchiijsons  seulement 
que  cette  île,  qui  intéresse  beaucoup  plus  le  Turc  que 
Rhodes,  peut  d'ailleurs  être  plus  aisément  emportée,  car 
elle  n'est  pas  dans  un  aussi  bon  état  de  défense,  mais 
manque  de  toutes  les  ressources  dont  Rhodes  est  munie; 
si  nous  songeons  à  tout  cela,  nous  ne  pouvons  croire  le 
Turc  assez  malhabile  pour  laisser  derrière  lui  la  place 
qui  lui  importe  d'abord,  et  négliger  une  tentative  facile 
et  profitable,  pour  courir  après  un  danger  sans  profit. 

LE  DUC.  —  Non,  il  est  certain  que  le  Turc  n'en  veut 
point  à  Rhodes. 

UN  OFFICIER.  —  Voici  d'autrcs  nouvelles. 

(Entre  un  autre  messager.) 

LE  MESSAGER.  —  Lcs  Ottomaus,  magnifiques  seigneurs, 
gouvernant  sur  l'Ile  de  Rhodes ,  ont  reçu  là  un  renfort 
qui  vient  de  se  joindre  à  leur  flotte. 

PREMIER  SÉNATEUR.  —  Oui,  c'est  cc  quc  je  pensais.  — 
De  quelle  force,  suivant  votre  estimation? 

LE  MESSAGER.  — De  trente  voiles;  et  soudain  virant  de 
bord,  ils  retournent  sur  leurs  pas  et  portent  franchement 
leur  entreprise  sur  Chypre.  Le  seigneur  Mon tano,  votre 
fidèle  et  brave  commandant,  avec  l'assurance  de  sa  foi, 
vous  envoie  cet  avis,  et  vous  prie  de  l'en  croire. 


116  OTHELLO. 

LE  DUC.  —  Nous  voilà  donc  certains  que  c'est  Chypre 
qu'ils  menacent.  Marc  Lucchese  n'est-il  pas  à  Venise? 

PREMIER  SÉNATEUR.  —  II  est  actuellement  à  Florence. 

LE  DUC — Ecrivez-lui  en  notre  nom,  dites-lui  de  se  hâter 
au  plus  vite.  Dépêchez-vous. 

PREMIER  SÉNATEUR, — Voici  Brabautio  et  le  vaillant  More. 

(Entrent  Brabantio,  Othello,  Roderigo,  Jago  et  des  officiers.) 

LE  DUC.  —  Brave  Othello,  nous  avons  besoin  de  vous 
à  rinstant,  contre  le  Turc,  cet  ennemi  commun.  {A  Bra- 
bantio.) Je  ne  vous  voyais  pas,  seigneur,  soyez  le  bien- 
venu :  vos  conseils  et  votre  secours  nous  manquaient 
cette  nuit. 

BRABANTIO.  —  Moi,  j'avais  bien  besoin  des  vôtres.  Que 
Votre  Gtrandeur  me  pardonne  ;  ce  n'est  point  ma  place 
ni  aucun  avis  de  Taffaire  qui  vous  rassemble,  qui  m'ont 
fait  sortir  de  mon  lit  :  Tintérêt  public  n'a  plus  de  prise 
sur  mon  âme.  Ma  douleur  personnelle  est  d'une  nature 
si  démesurée  el  si  violente,  qu'elle  engloutit  et  absorbe 
tout  autre  chagrin,  sans  cesser  d'être  toujours  la  même. 

LE  DUC  —  Quoi  donc?  et  de  quoi  s'agit-il? 

BRABANTIO.  —  Ma  fille  !  ô  ma  fille  ! 

SECOND  SÉNATEUR.  —  Quoi  !  morte? 

BRABANTIO.  —  Oui,  pour  moi ;  elle  m'est  ravie;  elle  est 
séduite,  corrompue  par  des  sortilèges  et  des  philtres 
achetés  à  des  charlatans.  Car  une  nature  qui  n'est  ni 
aveugle,  ni  incomplète,  ni  dénuée  de  sens,  ne  pourrait 
s'égarer  de  la  sorte  si  les  pièges  de  la  magie... 

LE  DUC  —  Quelque  soit  l'homme  qui,  par  ces  manœu- 
vres criminelles,  ait  privé  votre  fille  de  sa  raison,  et  vous 
de  votre  fille,  vous  lirez  vous-même  le  livre  sanglant  des 
lois  ;  vous  interpréterez  à  votre  gré  son  texte  sévère  ;  oui , 
le  coupable  fût-il  notre  propre  fils. 

BRABANTIO.  —  Je  rcmercic  hiunblement  Votre  Gran- 
deur :  voilà  l'homme,  ce  More,  que  vos  ordres  exprès  ont, 
à  ce  qu'il  paraît,  mandé  devant  vous  pour  les  affaires  de 
l'État. 

LE  DUC  ET  LES  SÉNATEURS.  —  Nous  OU  sommcs  désolés. 

LE  DUC,  à  Othello, — Qu'avez-vous  à  répondre  pour  votre 
défense? 


ACTE  I,    SCÈNE   III.  117 

BRABANTio.  — Rien  ;  sinon  que  le  fait  est  vrai. 

OTHELLO.  —  Très- puissants,  très-graves  et  respectables 
seigneurs,  mes  nobles  et  généreux  maîtres  ;  —  que  j'aie 
enlevé  la  fille  de  ce  vieillard,  cela  est  vrai;  il  est  vrai 
que  je  l'ai  épousée  :  voilà  mon  offense  sans  voile  et  dans 
sa  nudité  ;  elle  va  jusque-là  et  pas  au  delà.  Je  suis  rude 
dans  mon  langage  et  peu  doué  du  talent  des  douces  pa- 
roles de  paix;  car  depuis  que  ces  bras  ont  atteint  Page  de 
sept  ans,  à  l'exception  des  neuf  lunes  dernières,  ils  ont 
trouvé  dans  les  champs  couverts  de  tentes  leur  plus  chers 
exercices;  et  je  ne  puis  pas  dire,  sur  ce  grand  univers, 
grand'chose  qui  n'ait  rapport  à  des  faits  de  bataille  et  de 
guerre  ;  en  parlant  pour  moi-même  j'embellirai  donc  peu 
ma  cause.  Cependant,  avec  la  permission  de  votre  bien- 
veillante patience,  je  vous  ferai  un  récit  simple  et  sans 
ornement  du  cours  entier  de  mon  amour  ;  je  vous  dirai 
par  quels  philtres,  quels  charmes  et  quelle  magie  puis- 
sante (car  c'est  là  ce  dont  je  suis  accusé),  j'ai  gagné  le 
cœur  de  sa  fille. 

BRABANTIO. — Une  fille  si  timide,  d'un  caractère  si  calme 
et  si  doux  qu'au  moindre  mouvement,  elle  rougissait 
d'elle-même  I  Elle  !  en  dépit  de  sa  nature,  de  son  âge,  de 
son  pays,  de  son  rang,  de  tout  enfin,  se  prendre  d'amour 
pour  ce  qu'elle  craignait  de  regarder  !  —  Il  faut  un  juge- 
ment faussé  ou  estropié  pour  croire  que  la  perfection  ait 
pu  errer  ainsi  contre  toutes  les  lois  de  la  nature;  ilfaut 
absolument  recourir,  pour  l'expUquer,  aux  pratiques 
d'un  art  infernal.  J'affirme  donc  encore  que  c'est  par  la 
force  de  mélanges  qui  agissent  sur  le^ang,  ou  de  quelque 
boisson  préparée  à  cet  effet ,  que  ce  More  a  triomphéd'elle. 

LE  DUC.  —  L'affirmer  n'est  pas  le  prouver  :  il  faut 
des  témoins  plus  certains  et  plus  clairs  que  ces  légers 
soupçons  et  ces  faibles  vraisemblances  fondées  sur  des 
apparences  frivoles,  que  vous  fournissez  contre  lui. 

PREMIER  SÉNATEUR.  —  Mais ,  VOUS ,  Othcllo ,  parlez  , 
avez-vous  par  des  moyens  iniques  et  violents  soumis  et 
empoisonné  les  affections  de  cette  jeune  fille?  ou  Tavez- 
vous  gagnée  par  la  prière,  et  par  ces  questions  permises 
que  le  cœur  adresse  au  cœur? 


H8  OTUELLO 

OTHELLO.  —  Envoyez-la  chercher  au  Sagittaire,  sei- 
gneurs, je  vous  en  conjure,  et  laissez-la  parler  elle- 
même  de  moi  devant  son  père.  Si  vous  me  trouvez 
coupable  dans  son  récit,  non-seulement  ôtez-moi  la  con- 
fiance et  le  grade  que  je  tiens  de  vous  ;  mais  que  votre 
sentence  tombe  sur  ma  vie  même. 

LE  DUC  —  Qu'on  fasse  venir  Desdémona. 

(Quelques  officiers  sortent.) 

OTHELLO. — Enseigne,  conduisez-les:  vous  connaissez 
bien  le  lieu.  (Jago  sHndine  et  part.)  Et  en  attendant  qu'elle 
arrive,  aussi  sincèrement  que  je  confesse  au  ciel  toutes 
les  fautes  de  ma  vie,  je  vais  exposer  à  vos  respectables 
oreilles  comment  j'ai  fait  des  progrès  dans  l'amour  de 
cette  belle  dame,  et  elle  dans  le  mien. 

LE  DUC  — Parlez,  Othello. 

OTHELLO.  —  Son  père  m'aimait  ;  il  m'invitait  souvent  : 
toujours  il  me  questionnait  sur  l'histoire  de  ma  vie, 
année  par  année,  sur  les  batailles,  les  sièges  où  je  me 
suis  trouvé,  les  hasards  que  j'ai  courus.  Je  repassais  ma 
vie  entière,  depuis  les  jours  de  mon  enfance  jusqu'au 
moment  où  il  me  demandait  de  parler.  Je  parlais  de 
beaucoup  d'aventures  désastreuses ,  d'accidents  émou- 
vants de  terre  et  de  mer;  de  périls  imminents  où,  sur  la 
brèche  meurtrière,  je  n'échappais  à  la  mort  que  de  l'é- 
paisseur d'un  cheveu.  Je  dis  comment  j'avais  été  pris 
par  l'insolent  ennemi  et  vendu  en  esclavage  ;  comment 
je  fus  racheté  de  mes  fers,  et  ce  qui  se  passa  dans  le 
cours  de  mes  voyages,  la  profondeur  des  cavernes,  et 
l'aridité  des  déserts ,  et  les  rudes  carrières ,  et  les  ro- 
chers et  les  niontagnes  dont  la  tête  touche  aux  cieux  : 
on  m'avait  invité  à  parler;  telle  fut  la  marche  de  mon 
récit.  Je  parlais  encore  des  cannibales  qui  se  mangent  les 
uns  les  autres,  et  des  anthropophages  et  des  hommes  dont 
la  tête  est  placée  au-dessous  de  leurs  épaules.  Desdé- 
mona avait  un  goût  très-vif  pour  toutes  ces  histoires  ; 
mais  sans  cesse  les  affaires  de  la  maison  l'appelaient 
ailleurs;  et  toujours,  dès  qu'elle  avait  pu  les  expédier  à  la 
hâte,  elle  revenait,  et  d'une  oreille  avide  elle  dévorait 
mes  discours.  M'en  étant  aperçu,  je  saisis  un  jour  une 


ACTE   I,   SCÈNE   III.  H9 

heure  favorable,  et  trouvai  le  moyen  de  Tamener  à  me 
faire  du  fond  de  son  cœur  la  prière  de  lui  raconter  tout 
mon  pèlerinage,  dont  elle  avait  bien  entendu  quelques 
fragments,  mais  jamais  de  suite  et  avec  attention.  J'y 
consentis,  et  souvent  je  lui  surpris  des  larmes,  quand  je 
rappelais  quelqu'un  des  coups  désastreux  qu'avait  essuyés 
ma  jeunesse.  Mon  récit  achevé,  elle  me  donna,  pour  ma 
peine,  un  torrent  de  soupirs  ;  elle  s'écria  :  «  Qu'en  vérité 
«  tout  cela  était  étrange!  mais  bien  étrange!  que  c'était 
«  digne  de  pitié  ;  profondément  digne  de  pitié  !  — Elle  eût 
«  voulu  ne  l'avoir  pas  entendu;  et  cependant  elle  sou- 
«  haitait  que  le  ciel  eût  fait  d'elle  un  pareil  homme.  » 
—  Elle  me  remercia,  et  me  dit  que,  si  j'avais  un  ami  qui 
l'aimât,  je  n'avais  qu'à  lui  apprendre  à  raconter  mon 
histoire,  et  que  cela  gagnerait  son  amour.  Sur  cette  ou- 
verture, je  parlai  :  elle  m'aima  pour  les  dangers  que 
j'avais  courus;  je  l'aimai  parce  qu'elle  en  avait  pitié. 
Voilà  toute  la  magie  dont  j'ai  usé.  —  La  voilà  qui  vient. 
Qu'elle  en  rende  elle-même  témoignage. 

(Entrent  Desdémona,  Jago  et  des  serviteurs.) 

LE  DUC. — Je  crois  que  ce  récit  gagnerait  aussi  le  cœur 
de  ma  fille.  Cher  Brabantio,  prenez  aussi  bien  qu'il  se 
peut  cette  mauvaise  affaire.  Avec  leurs  armes  brisées, 
les  hommes  se  défendent  encore  mieux  qu'avec  leurs 
seules  mains. 

BRABANTIO. -r  Je  VOUS  cu  prie,  écoutez-la  parler  :  si  elle 
avoue  qu'elle  a  été  de  moitié  dans  cet  amour,  que  la 
ruine  tombe  sur  ma  tête  si  mes  reproches  tombent  sur 
l'homme. —  Approchez,  belle  madame.  Distinguez- vous, 
dans  cette  illustre  assemblée,  celui  à  qui  vous  devez  le 
plus  d'obéissance? 

DESDÉMONA. —  Mou  uoble  père,  j'aperçois  ici  un  devoir 
partagé  :  je  tiens  à  vous  par  la  vie  et  l'éducation  que  j'ai 
reçues  de  vous.  Toutes  deux  m'enseignent  à  vous  révérer. 
Vous  êtes  le  seigneur  de  mon  devoir  :  jusqu'ici  je  n'ai 
été  que  votre  fille  :  mais  voilà  mon  mari  ;  et  autant  ma 
mère  vous  a  montré  de  dévouement,  en  vous  préférant  à 
son  père,,  autant  je  déclare  que  j'en  puis  et  dois  témoi- 
gner au  More,  mon  seigneur. 


120  OTHELLO. 

BRABANTio.  — "  Dieu  soit  avec  vous!  J'ai  fini.  (Au  duc.) 
Passons  s'il  vous  plait,  seigneur,  aux  affaires  d'État. 
J'eusse  mieux  fait  d'adopter  un  enfant  que  de  lui  donner 
la  vie  ;  More  ;  approche  :  je  te  donne  ici  de  tout  mon 
cœur,  ce  que  (si  tu  ne  Tavais  déjà)  je  voudrais  de  tout  mon 
cœur  te  refuser.  Grâce  à  vous,  mon  trésor,  je  suis  ravi  de 
n'avoir  pas  d'autres  enfants.  Ta  fuite  m'eût  appris  à  les 
tenir  en  tyran  dans  des  chaînes  de  fer.  J'ai  fini,  sei- 
gneur. 

LE  DUC  —  Laissez-moi  parler  comme  vous,  et  expri- 
mer un  avis  qui  pourra  servir  de  marche,  ou  de  degré  à 
ces  amants  poiu*  retrouver  votre  faveur.  Quand  on  a 
épuisé  les  remèdes,  et  qu'on  a  éprouvé  ce  coup  fatal  que 
suspendait  encore  l'espérance,  tous  les  chagrins  sont 
finis.  Déplorer  un  malheur  fini  et  passé,  c'est  le  sûr 
moyen  d'attirer  un  malheur  nouveau.  Quand  on  ne  peut 
sauver  un  bien  que  le  sort  nous  ravit,  on  déjoue  les 
rigueure  du  sort,  en  les  supportant  avec  patience. 
L'homme  qu'on  a  volé  et  qui  sourit  vole  lui-même  quel- 
que chose  au  voleur  ;  mais  celui  qui  s'épuise  en  regrets 
inutiles  se  vole  lui-même. 

BRABANTIO.  —  Aiusi  laissous  le  Turc  nous  enlever 
Chypre  ;  nous  ne  l'aurons  pas  perdue  tant  que  nous  pour- 
rons sourire.  Celui-là  supporte  bien  les  avis,  qui  n'a  rien 
à  leur  demander  que  les  consolations  qu'il  en  recueille  ; 
mais  celui  qui,  pour  payer  le  chagrin,  est  obligé  d'em- 
prunter à  la  pauvre  patience,  supporte  à  la  fois  et  le 
chagrin  et  l'avis.  Ces  maximes  qui  s'appliquent  des  deux 
côtés,  pleines  de  sucre  ou  de  fiel,  sont  équivoques;  les 
mots  ne  sont  que  des  mots;  je  n'ai  jamais  ouï  dire 
que  ce  fût  par  l'oreille  qu'on  eût  atteint  le  cœur  brisé. 
Je  vous  en  conjure  humblement,  passons  aux  affaires  de 
l'État. 

LE  DUC— Le  Turc  s'avance  sur  Chypre  avec  une  flotte 
formidable.  Othello,  vous  connaissez  mieux  que  per- 
sonne les  ressources  de  la  place.  Nous  y  avons,  il  est 
vrai,  un  officier  dune  capacité  reconnue;  mais  l'opi- 
nion, maîtresse  souveraine  des  événements,  croit,  en 
vous  donnant  son  suffrage,  assui*er  le  succès.  11  vous 


ACTE   I,    SCENE   III.  121 

faut  donc  laisser  obscurcir  l'éclat  de  votre  nouveau  bon- 
heur par  cette  expédition  pénible  et  hasardeuse. 

OTHELLO. — Graves  sénateurs,  ce  tyran  de  Thomme, 
l'habitude,  a  changé  pour  moi  la  couche  de  fer  et  de 
cailloux  des  camps  en  un  lit  de  duvet.  Je  ressens 
cette  ardeur  vive  et  naturelle  qu'éveillent  en  moi  les 
pénibles  travaux  :  j'entreprends  cette  guerre  contre 
les  Ottomans,  et,  m'inclinant  avec  respect  devant  vous, 
je  demande  un  état  convenable  pour  ma  femme,  le  trai- 
tement et  le  rang  dus  à  ma  place,  en  un  mot,  un  sort  et 
une  situation  qui  répondent  à  sa  naissance. 

LE  DUC  —Si  cela  vous  convient,  elle  habitera  chez  son 
père. 

BRABANTio. — Je  uo  vcux  pas  qu'il  en  soit  ainsi. 

OTHELLO. — Ni  moi. 

DESDÉMONA. — Ni  moi  :  je  ne  voudrais  pas  demeurer 
dans  la  maison  de  mon  père,  pour  exciter  en  lui  mille 
pensées  pénibles  en  étant  toujours  sous  ses  yeux.  Géné- 
reux duc,  prêtez  à  mes  raisons  ime  oreille  propice,  et 
que  votre  suffrage  m'accorde  un  privilège  pour  venir  en 
aide  à  mon  ignorance. 

LE  DUC — Que  désirez-vous,  Desdémona? 

DESDÉMONA. — Quc  j'aie  assez  aimé  le  More  pour  vivre 
avec  lui,  c'est  ce  que  peuvent  proclamer  dans  le  monde 
la  violence  que  j'ai  faite  aux  règles  ordinaires,  et  la 
façon  dont  j'ai  pris  d'assaut  la  fortune.  Mon  cœur  a  été 
dompté  par  les  rares  qualités  de  mon  seigneur.  C'est 
dans  l'âme  d'Othello  que  j'ai  vu  son  visage  ;  et  c'est  à  sa 
gloire,  à  ses  belliqueuses  vertus  que  j'ai  dévoué  mon 
âme  et  ma  destinée.  Ainsi,  chers  seigneurs,  si,  tandis 
qu'il  part  pour  la  guerre,  je  reste  ici  comme  un  papillon 
de  paix,  les  honneurs  pour  lesquels  je  l'ai  aimé  me  sont 
ravis,  et  j'aurai  un  pesant  ennui  à  supporter  durant  son 
absence.  Laissez-moi  partir  avec  lui. 

OTHELLO. — Vos  voix,  scigueurs  :  je  vous  en  conjure, 
que  sa  volonté  s'accomplisse  librement.  Je  ne  le  demande 
point  pour  complaire  à  l'ardeur  de  mes  désirs,  ni  pour 
assouvir  les  premiers  transports  d'une  passion  nouvelle 
par  une  satisfaction  personnelle;  mais  pour  me  montrer 


122  OTHELLO. 

bon  et  propice  à  ses  vœux.  Et  que  le  ciel  éloigne  de  vos 
âmes  généreuses  la  pensée  que,  parce  que  je  l'aurai  près 
de  moi,  je  négligerai  vos  grande^  et  sérieuses  affaires  ! 
Non,  si  les  jeux  légers  de  Tamour  ailé  plongent  dans  une 
molle  inertie  mes  facultés  de  pensée  et  d'action,  si  mes 
plaisirs  gâtent  mes  travaux  et  leur  font  tort,  que  vos 
ménagères  fassent  de  mon  casque  un  vil  poêlon,  et  que 
tous  les  affronts  les  plus  honteux  s'élèvent  ensemble 
contre  ma  renommée  ! 

LE  DUC— Qu'il  en  soit  comme  vous  le  déciderez  entre 
vous;  qu'elle  reste  ou  qu'elle  vous  suive.  Le  danger 
presse,  que  votre  célérité  y  réponde.  Il  faut  partir  cette 
nuit. 

DEsbÉMONA. — Cette  nuit,  seigneur? 

LE  DUC  — Cette  nuit. 

OTHELLO.— De  tout  mou  cœur. 

LE  DUC — A  neuf  heures  du  matin  nous  nous  retrouve- 
rons ici.  Othello,  laissez  un  officier  auprès  de  nous;  il 
vous  portera  votre  commission,  ainsi  que  tout  ce  qui 
pourra  intéresser  votre  poBte  ou  vos  affaires. 

OTHELLO. — Je  laisserai  mon  enseigne,  s'il  plaît  à  Votre 
Seigneurie  ;  c'est  un  homme  d'honneur  et  de  confiance  ; 
je  remets  ma  femme  à  sa  conduite,  ainsi  que  tout  ce 
que  Vos  Excellences  jugeront  à  propos  de  m  adresser. 

LE  DUC — Qu'il  en  soit  ainsi. — Je  vous  salue  tous.  {A 
Brabantio.)  Et  vous,  noble  seigneur,  s'il  est  vrai  que  la 
vertu  ne  manque  jamais  de  beauté,  votre  gendre  est  bien 
plus  beau  qu'il  n'est  noir. 

PREMIER  SÉNATEUR. — ^Adicu,  bravo  Mote.  Traitez  bien 
Desdémona. 

BRABANTIO. — Vcillc  SUT  cUc,  More  ;  aie  l'œil  ouvert  sur 
elle;  elle  a  trompé  son  père,  et  pourra  te  tromper. 

OTHELLO. — Ma  vie  sur  sa  foil  (Le  duc  sort  avec  les  séna- 
teurs,) Honnête  Jago,  il  faut  que  je  te  laisse  ma  Desdé- 
mona. Donne-lui,  je  te  prie,  ta  femme  pour  compagne  ; 
et  choisis  pour  les  amener  le  temps  le  plus  favorable. — 
Viens,  Desdémona,  je  n'ai  à  passer  avec  toi  qu  une  heure 
pour  l'amour,  les  affaires  et  les  ordres  à  donner.  Il  faut 
obéir  à  la  nécessité.  (Us  sortent.) 


ACTE    I,    SCÈNE  III.  123 

RODERIGO . — JagO  ? 

jAGO. — Que  dites-vous,  noble  cœur? 

BODERiGo.— Devines- tu  ce  que  je  médite? 

JAGO. — Mais,  de  gagner  votre  lit  et  de  dormir. . 

RODERIGO. — ^Je  veux  à  rinstant  me  noyer. 

JAGO. — Ohl  si  vous  vous  noyez,  je  ne  vous  aimerai 
plus  après;  et  pourquoi,  homme  insensé? 

RODERIGO. — C'est  folie  de  vivre  quand  la  vie  est  un 
tourment  :  et  quand  là  mort  est  notre  seul  médecin,  alors 
nous  avons  une  ordonnance  pour  mourir. 

JAGO. — 0  lâche!  depuis  quatre  fois  sept  ans  j'ai  pro- 
mené ma  vue  sur  ce  monde;  et,  depuis  que  j'ai  su  dis- 
cerner un  bienfait  d'une  injure,  je  n'ai  pas  encore  trouvé 
d'homme  qui  sût  bien  s'aimer  lui-même.  Plutôt  que  de 
dire  que  je  veux  me  noyer  pour  l'amour  d'une  fille*,  je 
changerais  ma  qualité  d'homme  contre  celle  de  singe. 

RODERIGO.  —  Que  puis-je  faire?  Je  l'avoue,  c'est  une 
honte  que  d'être  épris  de  la  sorte;  mais  il  n'est  pas  au 
pouvoir  de  la  vertu  de  m'en  corriger. 

JAGO. — La  vertu  !  baliverne  :  c'est  de  nous-mêmes  qu'il 
dépend  d'être  tels  ou  tels.  Notre  corps  est  le  jardin, 
notre  volonté  le  jardinier  qui  le  cultive.  Que  nous  y 
semions  l'ortie  ou  la  laitue,  l'hysope  ou  le  thym,  des 
plantes  variées  ou  d'une  seule  espèce  ;  que  nous  le  ren- 
dions stérile  par  notre  oisiveté,  ou  que  notre  industrie 
le  féconde,  c'est  en  nous  que  réside  la  puissance  de  don- 
ner au  sol  ses  fruits,  et  de  changer  à  notre  gré.  Si  la 
balance  de  la  vie  n'avait  pas  le  poids  de  la  raison  à  oppo- 
ser au  poids  des  passions,  la  fougue  du  sang  et  la  bas- 
sesse de  nos  penchants  nous  porteraient  aux  plus 
absurdes  inconséquences;  mais  nous  avons  la  raison 
pour  calmer  la  fureur  des  sens,  émousser  Taiguillon  de 
nos  désii-s,  et  dompter  nos  passions  effrénées;  d'où  je 
conclus  que  ce  que  vous  appelez  amour  est  une  bouture 
ou  un  rejeton. 


t  A  guinea-hen;  littéralement,  une  poule  de  Gtiinée.  C'était  une 
expression  usitée  du  temps  de  Shakspeare,  pour  désigner  une 
tille  publique. 


12i  OTHELLO. 

RODERiGO. — Cela  ne  peut  être. 

JAGO. — C'est  uniquement  un  bouillonnement  du  sang 
que  permet  la  volonté.  Allons,  soyez  homme.  Vous 
noyer  I  Noyez  les  chats  et  les  petits  chiens  aveugles.  J'ai 
fait  profession  d'être  votre  ami;  et  je  proteste  que  je  suis 
attaché  à  votre  mérite  par  des  câbles  solides.  Jamais  je 
n'aurais  pu  vous  être  plus  utile  qu'à  présent.  Mettez  de 
l'argent  dans  votre  bourse;  suivez  ces  guerres;  dégui- 
sez votre  bonne  grâce  sous  une  barbe  empruntée.  Je  le 
répète,  mettez  de  l'argent  dans  votre  bourse.  Il  est 
impossible  que  la  passion  de  Desdémona  pour  le  More 
dure  longtemps  ; . . . .  mettez  de  l'argent  dans  votre  bourse  ; 

ni  la  sienne  pour  elle.  Le  début  en  fut  violent  :  vous 

verrez  cela  finir  par  une  rupture  aussi  brusque. — Mettez 

seulement  de  l'argent  dans  votre  bourse Ces  Mores 

sont  changeants  dans  leurs  volontés Remplissez  votre 

bourse  d'argent. ...  La  nourriture  qu'il  trouve  aujourd'hui 
aussi  déUcieuse  que  les  sauterelles,  bientôt  lui  semblera 

aussi  amère  que  la  coloquinte Elle  doit  changer,  car 

elle  est  jeune  ;  dès  qu'elle  sera  rassasiée  des  caresses  du 
More,  elle  verra  l'erreur  de  son  choix Elle  doit  chan- 
ger; elle  le  doit;  ainsi  mettez  de  l'argent  dans  votre 
bourse.  Si  vous  voulez  absolument  vous  damner,  faites- 
le  d'une  manière  plus  agréable  qu'en  vous  noyant 

Recueillez  autant  d'argent  que  vous  pouvez.  Si  le  sacre- 
ment et  un  vœu  fragile,  contracté  entre  un  barbare 
vagabond  et  une  rusée  Vénitienne,  ne  sont  pas  plus  forts 
que  mon  esprit  et  toute  la  bande  de  l'enfer,  vous  la  pos- 
séderez :  ainsi  ramassez  de  l'argent.  La  peste  soit  de  la 
noyade,  il  est  bien  question  de  cela  !  Faites-vous  pendre 
s'il  le  faut,  en  satisfaisant  vos  désirs,  plutôt  que  de  vous 
noyer  en  vous  passant  d'elle. 

RODERIGO. — Promets- tu  de  servir  fidèlement  mes  espé- 
rances, si  je  consens  à  en  attendi^e  le  succès? 

JAGO. — Comptez  sur  moi. —Allez,  amassez  de  l'argent. 
— Je  vous  l'ai  dit  souvent,  et  vous  le  redis  encore,  je 
hais  le  More.  Ma  cause  me  tient  au  cœur;  la  vôtre  n'est 
pas  moins  fondée.  Unissons-nous  dans  notre  vengeance 
contre  lui.  Si  vous  pouvez  le  déshonorer,  vous  vous  pro- 


ACTE    ï,   SCÈNE  III.  125 

curez  un  plaisir,  et  à  moi  un  divertissement.  Il  y  a  dans 
le  sein  du  temps  plus  d'un  événement  dont  il  accou- 
chera. En  avant,  allez,  procurez- vous  de  l'argent  :  nous 
en  parlerons  plus  au  long  demain.  Adieu. 

RODERiGo. — Où  nous  rctrouverons-nous  demain  matin? 

JAGO. — A  mon  logement. 

RODERIGO. — Je  serai  avec  vous  de  bonne  heure. 

JAGO. — Partez,  adieu.  Entendez-vous,  Roderigo? 

RODERIGO. — Quoi? 

JAGO. — Ne  songez  plus  à  vous  noyer.  Entendez-vous? 

RODERIGO.  —  J'ai  changé  de  pensée.  Je  vais  vendre 
toutes  mes  terres. 

JAGO. — ^Allez  ,  adieu;  remplissez  bien  votre  bourse. 
{Roderigo  5or/.)— C'est  ainsi  q]ie  je  fais  ma  bourse  de  la 
dupe  qui  m'écoute  :  et  ne  serait-ce  pas  profaner  l'habi- 
leté que  j'ai  acquise,  que  d'aller  perdre  le  temps  avec  un 
pareil  idiot  sans  plaisir  ni  profit  pour  moi?  Je  hais  le 
More  :  et  c'est  l'opinion  commune  qu'entre  mes  draps  il 
a  rempli  mon  office  ;  j'ignore  si  c'est  vrai  :  mais  pour  un 
simple  soupçon  de  ce  genre,  j'agirai  comme  si  j'en  étais 
sûr.  Il  m'estime  ;  mes  desseins  n'en  auront  que  plus  d'ef- 
fet sur  lui. — Gassio  est  l'homme  qu'il  me  faut. — Voyons 
maintenant...  Gagner  sa  place,  et  donner  un  plein  essor 
à  mon  désir. — Double  adresse. — Mais  comment?  com- 
ment?— Voyons.  Au  bout  de  quelque  temps  tromper 
l'oreille  d'Othello  en  insinuant  que  Cassio  est  trop  fami- 
her  avec  sa  femme.  Gassio  a  une  personne,  une  fraî- 
cheur, qui  prêtent  aux  soupçons.  Il  est  fait  pour  rendre 
les  femmes  infidèles.  Le  More  est  d'un  naturel  franc  et 
ouvert,  prêt  à  croire  les  hommes  honnêtes  dès  qu'ils  le 
paraissent  :  il  se  laissera  conduire  par  le  nez  aussi  aisé- 
ment que  les  ânes.— Je  le  tiens. — Le  voilà  conçu...  L'en- 
fer et  la  nuit  feront  éclore  à  la  lumière  ce  fruit  mon- 
strueux. 

(Il  sort.) 


FIN   DU   PREMIER  ACTE. 


AGTE   DEUXIÈME 


SCENE  I 

Un  port  de  mer  dans  l'île  de   Chypre.  —  Une  plate-forme. 
Entrent  MONTANO  et  DEUX  OFFICIERS. 

MONTANO.  —  De  la  pointe  du  câp  que  découvrez-vous 
en  mer? 

PREMIER  OFFICIER. — Rien  du  tout,  tant  les  vagues  sont 
fortes!  Entre  la  mer  et  le  ciel  je  ne  puis  reconnaître  une 
voile. 

MONTANO.  —  Il  me  semble  que  le  vent  a  soufBlé  bien  fort 
sur  terre;  jamais  plus  fougueux  ouragan  n'ébranla  nos 
remparts.  S'il  s'est  ainsi  déchaîné  sur  les  eaux,  quels 
flancs  de  diêne  pourraient  garder  leur  emboîture,  quand 
des  montagnes  viennent  fondre  sur  eux  ?  Qu'apprendrons- 
nous  de  ceci? 

SECOND  OFFICIER.  —  La  dispcrsiou  de  la  flotte  otto- 
mane. Avancez  seulement  sur  le  rivage  écumant  :  les 
flots  grondants  semblent  frapper  les  nuages  ;  les  lames 
chassées  par  le  vent,  soulevées  en  masses  énormes,  sem- 
blent jeter  leurs  eaux  sur  Tourse  brûlante,  et  éteindre 
les  étoiles  qui  gardent  le  pôle  immobile.  Je  n'ai  point 
encore  vu  de  semblable  tourmente  sur  la  mer  en  furie. 

MONTANO.  —  Si  la  flotte  turque  n'a  pas  gagné  Tabri  de 
quelque  rade,  ils  sont  noyés  :  il  est  impossible  de  sup- 
porter ceci  au  large. 

(Entre  un  troisième  officier.) 

TROISIÈME  OFFICIER.  —  Des  nouvcllcs,  scigncurs  I  Nos 
campagnes  sont  finies  :  la  tempête  effrénée  a  tellement 
accablé  les  Turcs,  que  leurs  projets  en  sont  arrêtés.  Un 


ACTE    I,    SCÈNE    I.  127 

noble  vaisseau  de  Venise  a  vu  la  détresse  et  le  terrible 
naufrage  atteindre  la  plus  grande  partie  de  leur  flotte. 

MONTANo.  —  Quoi  !  dites-vous  vrai  ? 

TROISIÈME  OFFICIER.  —  Le  navire  est  déjà  sous  le  môle, 
un  bâtiment  de  Vérone;  Michel  Gassio,  lieutenant  d'O- 
thello, le  vaillant  More,  est  déjà  à  terre  ;  le  More  lui-même 
est  en  mer,  muni  d'une  commission  expresse  pour  com- 
mander en  Chypre. 

MONTANO.  —  J'en  suis  ravi;  c'est  un  digne  gouverneur. 

TROISIÈME  OFFICIER.  —  Mais  co  même  Gassio,  en  expri- 
mant sa  joie  du  désastre  des  Turcs,  parait  cependant 
triste,  et  prie  pour  le  salut  du  More;  car  ils  ont  été  sépa- 
rés par  cette  horrible  et  violente  tempête. 

MONTANO.  —  Plaise  au  ciel  qu'il  soit  en  sûreté!  J'ai 
servi  sous  lui,  et  l'homme  commande  en  vrai  soldat. 
Allons  sur  la  plage  pour  voir  le  navire  qui  vient  d'abor- 
det*,  et  pour  chercher  des  yeux  ce  brave  Othello,  jusqu'à 
ce  que  les  flots  et  le  bleu  des  airs  se  confondent  sous  nos 
regards  en  une  seule  et  même  étendue. 

PREMIER  OFFICIER.  —  AUous,  car  à  chaque  minute  on 
attend  de  nouvelles  arrivées. 

(Entre  Gassio.) 

GASSIO.  —  Grâces  au  vaillant  officier  de  cette  lie  belli- 
queuse qui  rend  ainsi  justice  au  More  î  Oh  !  que  le  ciel 
prenne  sa  défense  contre  les  éléments,  car  je  Tai  perdu 
sur  une  dangereuse  mer  I 

MONTANO.  —  Monte-t-ilun  bon  vaisseau? 

CASsio.  —  Sa  barque  est  solidement  pontée  ;  son  pilote 
est  habile,  et  d'une  expérience  consommée.  Aussi  l'espé- 
rance n'est  pas  morte  dans  mon  cœur;  elle  s'enhardit  à 
l'idée  des  ressources. 

DES  VOIX,  dans  le  /otniam.  — Une  voile!  une  voile!  une 
voile  ! 

(Entre  un  quatrième  officier, 

CASSIO.  —  Quel  est  ce  bruit? 

t;n  OFFICIER.  —  La  ville  est  déserte  :  des  rangées  de 
peuple  debout  sur  le  bord  de  la  mer  crient  :  une  voile  ! 
GASSIO.  —  Mes  espérances  lui  font  prendre  la  forme  du 

gouverneur.  (Le  canon  tire.) 


128  OTHELLO. 

l'officier.  —  On  tire  la  salve  d'honneur.  Ce  sont  nos 
amis  du  moins. 

CAssio. — Allez,  je  vous  prie,  et  revenez  nous  apprendre 
qui  est  arrivé. 

l'officier.  —  J'y  cours. 

(Il  sort.) 

MONTANO.  —  Dites-moi,  cher  lieutenant,  votre  général 
est-il  marié? 

CASSIO.  — Très-heureusement...  Il  a  conquis  une  jeune 
fille  au-dessus  de  toute  description  et  des  récits  de  la 
renommée,  chef-d'œuvre  que  ne  sauraient  peindre  les 
plus  hahiles  pinceaux,  et  qui  dépasse  tout  ce  que  la  créa- 
tion a  de  plus  parfait.  [U officier  rentre,)  Eh  bien!  qui  a 
pris  terre? 

l'officier.  —  Un  officier  nommé  Jago ,  l'enseigne  du 
général. 

CASSIO.  —  Il  a  fait  une  heureuse  et  rapide  traversée! 
Ainsi  les  tempêtes  elles-mêmes,  les  mers  en  courroux,  et 
les  vents  mugissants,  et  les  tranchants  écueils,  et  les 
sables  amoncelés ,  traîtres  cachés  sous  les  eaux  pour 
arrêter  la  nef  innocente,  toutes  ces  puissances,  comme  si 
elles  étaient  sensibles  à  la  beauté,  oublient  leur  nature 
malfaisante,  et  laissent  passer  en  sûreté  la  divine  Desdé- 
mona. 

MONTANO.  —  Qui  est-elle? 

CASSio.  — Celle  dont  je  vous  parlais;  le  général  de 
nôtre  grand  général  qui  l'a  remise  à  la  conduite  du  hardi 
Jago.  Son  arrivée  ici  devance  nos  pensées;  en  sept  jours 
de  passage!  Grand  Jupiter!  garde  Othello.  Enfle  sa  voile 
de  ton  souffle  puissant;  permets  que  son  grand  vaisseau 
apporte  la  joie  dans  cette  rade;  quil  vienne  sentir  les 
vifs  transports  de  l'amour  dans  les  bras  de  Desdémona, 
allumer  notre  courage  éteint,  et  répandre  la  confiance 
dans  Chypre.  {Entrent  Desdémona,  Êmilia,  Jago,  Roderigo 
et  des  serviteurs.)  —  Oh!  voyez!  le  trésor  du  vaisseau  est 
descendu  à  terre!  Habitants  de  Chypre,  fléchissez  le 
genou  devant  elle.  Salut  à  toi,  noble  dame  ;  que  la  faveur 
des  cieux  te  précède,  te  suive,  t'environne  de  toutes 
parts  !  • 


ACTE    II,    SCÈNE  1.  129 

DESDÉMONA.  —  Je  VOUS  remercie,  brave  Gassio;  quelles 
nouvelles  pouvez-vous  m'apprendre  de  mon  seigneur? 

CASSio.— Il  n'est  pas  encore  arrivé;  tout  ce  que  je  sais, 
c'est  qu'il  est  bien  et  sera  bientôt  ici. 

DESDÉMONA.  —  Oh!...  Jc  crains  pourtant...  Comment 
avez-vous  été  séparés? 

CAssio.  —  C'est  ce  gi*and  combat  des  cieux  et  des  mers 
qui  nous  a  séparés.  —  Mais  écoutons  ;  une  voile  ! 

DES  voix  au  loin.  —  Une  voile  !  une  voile! 

(On  entend  des  coups  de  canon.) 

UN  OFFICIER.  —  Ils  sàlueut  la  citadelle.  C'est  sans  doute 
encore  un  ami. 

CASSIO.  —  Allez  aux  nouvelles.  —  Cher  enseigne,  vous 
êtes  le  bienvenu.  (^4  Êmilia.)  Et  vous  aussi,  madame.  — 
Bon  Jago,  ne  vous  offensez  point  de  ma  hardiesse;  c'est 
mon  éducation  qui  me  donne  cette  courtoisie  téméraire. 

JAGO.  —  Si  elle  était  pour  vous  aussi  prodigue  de  ses 
lèvres  qu'elle  Test  souvent  pour  moi  de  sa  langue,  vous 
en  auriez  bientôt  assez. 

DESDÉMONA.  —  Hélas  !  elle  ne  parle  jamais. 

JAGO.  —  Beaucoup  trop,  sur  mon  âme.  Je  l'éprouve  tou- 
jours, quand  j'ai  envie  de  dormir.  Devant  vous,  madame, 
jeTavoue,  elle  retient  sa  langue  au  fond  de  son  cœur,  et 
ne  querelle  que  dans  ses  pensées. 

ÉMiLiA.  —  Vous  avez  peu  de  raisons  de  parler  ainsi. 

JAGO.  —  Allez,  allez ,  vous  êtes  muettes  comme  des 
peintures  hors  de  cliez  vous,  et  bruyantes  comme  des 
cloches  dans  vos  chambres  ;  de  vrais  chats  sauvages  dans 
la  maison ,  des  saintes  quand  vous  injuriez;  des  démons 
quand  on  vous  offense;  vous  perdez  à  vous  divertir  le 
temps  que  vous  devriez  à  vos  affaires,  et  vous  n'êtes  des 
femmes  de  ménage  que  dans  vos  lits. 

DESDÉMONA.  —  Fi  !  calomniatcur  ! 

JAGO.  —  Oui,  que  je  sois  im  Turc  s'il  n'est  pas  vrai  que 
vous  vous  levez  pour  jouer,  et  que  vous  vous  couchez 
pour  travailler. 

ÉMILIA. — Je  ne  vous  chargerai  pas  d'écriie  mon  éloge. 

JAGO.  —  Non,  ne  m'en  chargez  pas. 

DESDÉMONA. ~  Quedii'ais-tu  demoisi  tn  avais  à  me  louer? 


Î30  OTHELLO. 

jAGo.  —  Belle  dame ,  dispensez-m'en;  je  ne  suis  rien  si 
je  ne  puis  critiquer. 

OESDÉMONA.  —  Allous,  essaye.  A-t-on  couru  vers  le 
port? 

JAGO.  —  Oui,  madame. 

DESDÉMONA.  —  Je  ne  suis  pas  gaie;  mais  je  trompe  ce 
que  je  suis  en  m'effbrçant  de  paraître  autrement.  — 
Voyons,  comment  ferais-tu  mon  éloge? 

JAGO. — J'y  songe,  maïs  ma  pensée  tient  à  ma  tête 
comme  la  glu  à  la  laine  ;  il  faut,  pour  l'en  faire  sortir, 
arracher  le  cerveau  et  tout.  —  Cependant  ma  muse  est 
en  travail,  et  voici  de  quoi  elle  accouche  : 

Sa  femme  est  belle  et  spirituelle, 

La  beauté  est  faite  pour  qu'on  en  jouisse,  et  Tesprit 
sert  à  faire  jouir  de  la  beauté. 

BESDÉMONA.  —  Bel  éloge!  -*-  Et  si  elle  est  noire  et  spi- 
rituelle? 

JAGO. 

Si  elle  est  noire  et  spirituelle, 

Elle  trouvera  un  blanc  qui  s'accommodera  de  sa  noir- 
ceur. 

DESDÉMONA.  —  C'est  pis  eucoro. 
ÉMiLiA.  —  Mais  si  elle  est  belle  et  sotte? 

JAGO. 

Celle  qui  est  belle  n'est  jamais  sotte  ; 

Car  sa  sottise  même  l'aide  à  avoir  un  enfant. 

DESDÉMONA.  —  Co  soùt  dc  vieux  propos  bons  pour  faire 
rire  les  fous  dans  un  cabaret.  Et  quel  misérable  éloge 
as-tu  à  donner  à  celle  qui  est  laide  et  sotte? 

JAGO. 

Il  n'y  en  a  point  cïe  si  laide  et  de  si  softe 
Qui  ne  fasse  taus  l^s  malins  touri;  que  font  celles  qui 
sont  spirituelles  et  jolies. 

DESDÉMONA.  —  Oh!  qucUe  lourde  ignorance I  tu  loues 
le  mieux  celle  qui  le  mérite  le  moins.  Mais  quel  éloge 
réserves-tu  à  la  femme  vraiment  méritante  qui,  par  Tau- 


ACTE  II,    SCÈNE  I.  131 

torité  de  sa  vertu,  obtient  de  force  les  hommages  de  la 
malice  même? 

JAGO. 

Celle  qui  a  toujours  été  belle  et  jamais  vaine, 

Qui  a  su  parler  et  ti*a  jamais  crié; 

Qui  ti*a  jamais  manqué  d'or,  et  cependant  n'a  jamais 

fait  de  sottises; 
Qui  s'est  refusé  ses  fantaisies,  en  disant:  —  Maintenant 

je  pourrais;  — 
Celle  qui ,  étant  courroucée  et  maîtresse  de  se  venger, 
A  ordonné  à  l'offense  de  demeurer  etàlacolère  de  s'en- 
fuir; 

Celle  qui  n'a  jamais  été  assez  fragile  dans  sa  sagesse 
Pour  échanger  la  tête  d'un  brochet  contre  la  queue  d'un 

saumon*; 
Celle  qui  a  pu  penser  et  ne  pas  découvrir  sa  pensée; 
Qui  a  pu  voir  des  amants  la  suivre,  et  ne  pas  regarder 

par  derrière, 
Celle-là  est  un  phénix,  si  jamais  il  y  a  eu  un  phénix. 

Î3ESDÉM0NA.  — Et  à  (Juoi  est-cllc  bonne? 

JAGO. 

  allaiter  des  idiots  et  à  inscrire  le  compte  de  la  petite 
bière. 

DESDÉMON  A.  —  Oh  !  la  sotte  et  ridicule  conclusion  î  Émî- 
iia,  n'apprends  rien  de  lui,  quoiqu'il  soit  ton  mari.  Qu'en 
dites-vous,  Gassio?  N'est-ce  pas  un  censeur  bien  hardi  et 
bien  libre  ? 

CASsio. — Il  parle  grossièrement,  madame  :  vous  l'ai- 
merez mieux  comme  soldat  que  comme  bel  esprit. 

(Desdémona  fait  quelques  pas  vers  le  port,  Cassio  lui  donne  la 
main  et  s'éloigne  avec  elle.) 

JAGO. — n  lui  prend  la  main. — Ah!  bon,  parle-îiii  à 
l'oreille. — ^Oui,  avec  ce  réseau  si  frêle,  je  prendrai  ce 
grand  papillon  de  Gassio. — Souris-lui;  bon,  va. — C'est 
avec  ta  galanterie  même  que  je  t'attraperai. — Tu  parles 
bien  :  c'est  cela. — Si  pour  ces  fadaises  tu  te  vois  dépouillé 

*  Proverbe  du  temps  qui  signifie  (^changer  ce  qui  est  excellent 
pour  ce  qui  ne  le  vaut  pas. 


i32  OTHELLO. 

de  ta  lieutenance,  mieux  eût  valu  baiser  moins  souvent 
tes  trois  doigts;  —  voilà  que  tu  recommences  à  te  don- 
ner les  airs  d'un  aimable  galant. — A  merveille*  !  beau 
baiser,  superbe  révérence!— Rien  de  mieux. — Comment, 
encore!  tes  doigts  pressés  sur  tes  lèvres? — Je  voudrais, 
tant  je  t'aime,  qu'ils  fussent  des  tuyaux  de  seringue! — 
(Une  trompette  se  fait  entendre,) — Ah!  le  More;  je  recon- 
nais sa  trompette. 

CAssio. — C'est  lui-même. 

DESDÉMONA.— Courons  au-devant  de  lui;  allons  le  rece- 
voir. 

CASsio. — Regardez,  le  voici  qui  s'avance. 

(Entre  OtheUo  avec  sa  suite.) 

OTHELLO. — 0  ma  belle  guerrière  1 

DESDÉMONA.— Mon  cher  Othello! 

OTHELLO.— Je  suis  aussi  surpris  que  charmé  de  vous 
trouver  ici  arrivée  avant  moi!  0  joie  de  mon  âme!  Si 
chaque  tempête  doit  être  suivie  de  pareils  calmes,  que 
les  vents  se  déchaînent  jusqu'à  réveiller  la  mort;  que  la 
barque  labourant  les  mers  s'élève  sur  des  montagnes  de 
vagues  aussi  hautes  que  l'Olympe,  et  redescende  ensuite 
aussi  bas  que  l'enfer!  Ah  !  c'est  maintenant  qu'il  faudrait 
mourir  pour  comble  de  bonheur  ;  car  mon  âme  est  pleine 
d'une  joie  si  parfaite  qu'aucun  ravissement  semblable 
ne  pourra  m'être  accordé  dans  le  cours  inconnu  de  ma 
destinée. 

DESDÉMONA. — O^e  le  ciel  ne  le  permette  pas!  mais  plu- 
tôt puissent  notre  amour  et  nos  joies  aller  toujours 
croissant  avec  le  nombre  de  nos  jours  ! 

OTHELLO. — Exaucez  son  vœu,  puissances  célestes!  Je 
ne  saurais  assez  parler  de  mon  bonheur  :  il  m'étouffe. 
C'est  trop  de  joie!  Ah!  que  ce  baiser,  et  cet  autre 
encore...  (Il  Vemlrrasse)  soient  toute  la  dispute  que 
jamais  nos  cœurs  élèvent  entre  nous  ! 

JAGO,  à  part, — Oh!  vous  voilà  à  l'unisson  :  mais  sur 

t  En  regardant  de  loin  Desdémona  et  Cassio  qui  causent,  Jago 
voit  Cassio  envoyer  des  baisers  avec  la  main,  pendant  que  Des- 
démona lui  fait  la  révérence. 


ACTE    II,    SCÈNE    I.  133 

mon  honneur  je  relâcherai  les  cordes  qui  font  cette 
musique. 

OTHELLO. — Venez,  allons  à  la  citadelle  :  j'ai  des  nou- 
velles, amis,  nos  guerres  sont  terminées  :  les  Turcs  sont 
engloutis.  Comment  se  portent  nos  vieilles  connaissances 
de  l'île?  —  Mon  amour,  vous  êtes  bien  accueillie  en 
Chypre  :  j'ai  trouvé  beaucoup  d'affection  parmi  eux.  0 
ma  chèi'e,  je  parle  à.  tort  et  à  travers,  je  suis  fou  de  joie. 
Bon  Jago,  je  te  prie,  va  au  port,  et  fais  débarquer  mon 
bagage  :  amène  avec  toi  le  pilote  à  la  citadelle  ;  c'est  un 
brave  marin,  et  son  mérite  a  droit  à  nos  égards.  Viens, 
Desdémona,  encore  une  fois  sois  la  bienvenue  à  Chypre! 

(Othello  et  Desdémona  sortent  avec  leur  suite.) 

JAGO. — Viens  me  retrouver  au  port;  viens.— On  dit 
que  les  hommes  pusillanimes,  quand  ils  sont  amoureux, 
ont  plus  de  courage  qu'ils  n'en  ont  reçu  de  la  nature.  Si 
donc  tu  as  du  cœur,  écoute-moi.  Le  lieutenant  veille 
cette  nuit  au  corps  de  garde  :  avant  tout,  je  dois  te  pré- 
venir que  Desdémona  est  décidément  éprise  de  lui. 

RODEUiGo. — De  lui?  cela  n'est  pas  possible. 

JAGO. — Mets  ainsi  le  doigt  sur  tes  lèvres,  et  laisse  ton 
àme  s'instruire.  Remarque  avec  quelle  violence  elle  a 
d'abord  aimé  le  More;  et  pourquoi?  pour  ses  forfante- 
ries, et  les  mensonges  bizarres  qu'il  lui  débitait.  L'ai- 
mera-trolle  toujours  pour  ce  bavardage?  garde-toi  de  le 
penser.  11  faut  à  ses  yeux  quelque  chose  qui  nourrisse 
son  amour  ;  et  quel  plaisir  trouvera-t-elle  à  regarder  le 
diable?— Quand  la  jouissance  a  refroidi  le  sang,  pour 
l'enflammer  de  nouveau  et  redonner  «à  la  satiété  de  nou- 
veaux désirs,  il  faut  de  l'agrément  dans  la  figure,  de  la 
sympathie  d'âge,  de  goiUs,  de  beauté,  toutes  choses  qui 
manquent  au  More.  Faute  de  ces  convenances  néces- 
saires ,  sa  déUcatesse  \a  sentir  qu'elle  a  été  abusée  ; 
bientôt  son  cœur  commencera  à  se  soulever,  elle  se 
dégoûtera  du  More,  et  le  détestera  :  la  nature  elle-même 
saura  bien  l'instruire,  et  la  pousser  à  quelque  nouveau 
choix.  Maintenant,  Roderigo,  cela  convenu  (et  c'est  une 
conséquence  naturelle ,  et  qui  n'est  pas  forcée) ,  quel 
homme  est  placé  aussi  près  de  cette  bonne  fortune  que 


134  OTHELLO. 

Gassio?  C'est  un  drôle  très-bavard;  sa  conscience  ne  va 
pas  plus  loin  qu'à  lui  faire  prendre  des  formes  décentes 
et  convenables,  pour  satisfaire  plus  sûrement  ses  désirs 
cachés  et  ses  penchants  déréglés.  Non,  nul  n'est  mieux 
placé  que  lui  :  le  drôle  est  adroit  et  souple,  habile  à  sai- 
sir l'occasion  :  il  sait  feindre  et  revêtir  les  apparences  de 
toutes  les  quaUtés  qu'il  n'a  pas.  C'est  un  fourbe  diabo- 
lique :  d'ailleurs  le  drôle  est  beau,  jeune;  il  a  tout  ce 
que  cherchent  la  foUe  et  les  esprits  sans  expérience. 
C'est  un  fourbe  accompli,  dangereux  comme  la  peste,  et 
déjà  la  femme  a  appris  à  le  connaître. 

RODERiGo. — ^Je  ne  puis  croire  ce  que  vous  dites  ;  elle 
est  du  naturel  le  plus  vertueux. 

JAGO. — Fausse  monnaie  1  le  vin  qu'elle  boit  est  fait  de 
raisin.  Si  elle  avait  été  si  vertueuse,  elle  n'eût  jamais 
aimé  le  More.  Pure  grimace  !  Ne  Tavez-vous  pas  vue  jouer 
avec  la  main  de  Cassio?  ne  Tavez-vous  pas  remarqué? 

RODERIGO. — Oui,  je  l'ai  vu;  mais  c'était  une  pure  poli- 
tesse. 

JAGO. — Pure  corruption  ;  j'en  jure  par  cette  main  :  c'est 
le  prélude  mystérieux  de  toute  l'histoire  des  voluptés  et 
des  pensées  impures.  Leurs  lèvres  s'approchaient  de  si 
près  que  leurs  haleines  s'embrassaient  :  pensées  hon- 
teuses, Roderigo  I  quand  ces  avances  mutuelles  ouvrent 
ainsi  la  voie,  les  actions  décisives  suivent  de  près, 
comme  un  dénoûment  infaillible.  Allons  donc... — Mais 
seigneur,  laissez-moi  vous  diriger.  Je  vous  ai  amené  de 
Venise  ;  veillez  cette  nuit;  voici  la  consigne  que  je  vous 
impose  :  Cassio  ne  vous  connaît  point  ;  je  ne  serai  pas 
loin  de  vous  ;  trouvez  quelque  occasion  d'irriter  Cassio, 
soit  en  prenant  un  ton  haut,  soit  en  vous  moquant  de  sa 
discipline,  ou  sur  tout  autre  prétexte  qu'il  vous  plaira  : 
le  moment  vous  le  fournira  mieux  que  moi. 

RODERIGO. — Soit. 

JAGO. — Il  est  violent  et  prompt  à  la  colère;  peut-être 
vous  frappera-t-il  de  sa  canne.  Provoquez-le  pour  qu'il 
vous  frappe;  car,  sous  ce  prétexte,  j'exciterai  dans  l'île 
une  émeute  si  forte  que,  pour  l'apaiser,  il  faudra  que 
Cassio  tombe.  Par  là,  aidé  des  moyens  que  j'aurai  alors 


ACTE  II,    SCÈNE   I.  135 

pour  vous  servir,  vous  vous  verrez  plus  tôt  au  terme  de 
vos  désirs  ;  et  les  obstacles  eeront  tous  écartés  :  sans 
quoi  nul  espoir  de  succès  pour  nous. 

RODERiGO. — Je  le  ferai ,  si  j'en  trouve  une  occasion 
favorable. 

JAGO. — ^Je  vous  le  garantis.  Venez  dans  un  moment  me 
rejoindre  à  la  citadelle.  Je  suis  chargé  de  transporter 
ses  équipages  à  terre.  Adieu. 

BODBRiGO. — Adieu, 

(Roderigo  sort.) 

JAGO,  seul, — Que  Cassio  Taime,  je  le  crois  sans  peine  : 
qu'elle  aime  Cassio ,  cela  est  naturel  et  très-vraisem- 
blable. Le  More,  quoique  je  ne  le  puisse  souffrir,  est 
d'une  nature  constante,  aimante  et  noble  ;  j  ose  répondre 
qu'il  sera  pour  Desdémona  un  mari  tendre. — Et  moi  je 
Taime,  non  pas  précisémaxt  par  amour  du  plaisir,  quoi- 
que peut-être  j'aie  à  répondre  d'un  péché  aussi  grave; 
mais  y  Y  suis  conduit  en  partie  par  le  besoin  de  nourrir 
ma  vengeance,  car  je  soupçonne  que  ce  More  lascif  s'est 
glissé  dans  ma  couche.  Cette  pensée,  comme  une  sub- 
stance empoisonnée,  me  ronge  le  cœur  :  et  rien  ne  peut, 
rien  ne  pourra  satisfaire  mon  âme,  que  je  ne  lui  aie  rendu 
la  pareille,  femme  pour  femme ^  ou  si  j'échoue  de  ce 
côté,  que  je  n'aie  plongé  le  More  dans  une  jalousie  si 
terrible,  qu'elle  soit  incurable  à  la  raison.  Or,  pour  y 
réussir,  si  ce  pauvre  traqueur  amené  de  Venise,  et  que 
j'emploie  à  cause  de  l'ardeur  qu'il  met  à  chasser , 
demeure  ferme  où  je  l'ai  mis,  je  tiendrai  notre  Michel 
Cassio  à  la  gorge,  je  le  noircirai  auprès  du  More  sans^ 
ménagement; — oui;  car  je  crains  que  Cassio  n'ait  eu 
envie  aussi  de  mon  bonnet  de  nuit. — Je  veux  amener  le 
More  à  me  chérir,  à  me  remercier,  à  me  récompenser 
d'avoir  si  bien  fait  de  lui  un  âne,  et  d'avoir  troublé  la 
paix  de  son  âme  jusqu'à  la  frénésie  : — Tout  est  ici; 
(Ridant  son  front)  mais  confus  encore.  La  fourberie  ne 
se  laisse  jamais  voir  en  face  qu'au  moment  d'agir. 

(H  sort.) 


136  OTHELLO. 

SCÈNE  II 

(Une  rue.) 

Entre  UN  HÉRAUT  tenant  une  proclamation;  le  peuple 
le  suit. 

LE  HÉRAUT. — G*est  le  bon  plaisir  d'Othello,  notre  vail- 
lant et  noble  général,  que,  sur  les  nouvelles  certaines 
du  naufrage  complet  de  l'escadre  ottomane,  ce  triomphe 
soit  célébré  par  tous  les  habitants  :  que  les  uns  forment 
des  danses,  que  d'autres  allument  des  feux  de  joie  ;  enfin 
que  chacun  se  livre  au  genre  de  divertissement  qui  lui 
plaira  ;  car  outre  ces  bonnes  nouvelles,  aujourd'hui  se 
célèbrent  aussi  les  noces  d'Othello.  Yoilcà  ce  qu'il  est  de 
son  bon  plaisir  de  faire  proclamer.  Tous  les  lieux  publics 
sont  ouverts,  et  pleine  liberté  de  se  livrer  aux  fêtes 
depuis  cette  cinquième  heure  du  soir,  jusqu'à  ce  que  la 
cloche  sonne  onze  heures.  Que  le  ciel  bénisse  l'île  de 
Chypre  et  notre  illustre  général  Othello  ! 

(Il  sort.) 

SCÈNE  111 

Une  salle  du  château. 
Entrent  OTHELLO,  DESDÉMONA,  CASSIO  et  leur  suite. 

OTHELLO,  à  Cassio. — Bon  Michel,  veillez  à  la  garde 
cette  nuit  :  dans  ce  poste  honorable,  montrons  nous- 
mêmes  l'exemple  de  la  discipline,  et  non  l'oubli  de  nos 
devoirs  dans  les  plaisirs. 

CASSIO. — Jago  a  déjà  reçu  ses  instructions  ;  mais  cepen- 
dant je  verrai  à  tout  de  mes  yeux. 

OTHELLO.  —  Jago  est  très-fidèle.  Ami,  bonne  nuit  : 
demain,  à  l'heure  de  votre  réveil,  j'aurai  à  vous  parler. 
— Venez,  ma  bien-aimée;  le  marché  conclu,  il  faut  en 
goûter  les  fruits  :  ce  bonheur  est  encore  à  venir  entre 
vous  et  moi.  (A  Cassio  et  à  d'autres  officiers.)  Bonne  nuit. 

(Othello  et  Desdémona  sortent  avec  leur  suite.) 
(Entre  Jago.^ 


ACTE   U,    SCÈNE    III.  137 

CASsio. — Vous  arrivez  à  propos,  Jago  ;  voici  Theure  de 
nous  rendre  au  poste  de  garde. 

jAGo.  —  Pas  encore  ;  il  n'est  pas  dix  heures,  lieutenant. 
Notre  général  nous  congédie  de  bonne  heure  pour  Ta- 
mour  de  sa  Desdémona.  Gardons-nous  bien  de  le  blâmer  ; 
il  n'a  pas  encore  passé  avec  elle  la  joyeuse  nuit  des  noces, 
et  c'est  un  gibier  digne  de  Jupiter. 

CASSIO.  —  C'est  une  dame  accomplie. 

JAGO.— Et,  j'en  réponds,  une  femme  friande  de  plaisir. 

CASsio.  —  C'est  à  vrai  dire  une  créature  bien  délicate  et 
bien  fraîche. 

JAGO.  —  Quel  œil  elle  a  !  Il  semble  qu'il  appelle  les 
désirs. 

CASSIO.  —  Ses  regards  sont  tendres  et  cependant  bien 
modestes. 

JAGO. — Et  dès  qu'elle  parle,  n'est-ce  pas  comme  la 
trompette  de  l'amour? 

CASSIO.  —  En  vérité,  elle  est  la  perfection  1 

JAGO. — Eh  bien  I  que  le  bonheur  soit  entre  leurs  draps  ! 
—  Allons,  lieutenant,  j'ai  un  flacon  de  vin;  et  ici  tout 
près  il  y  a  une  paire  de  braves  garçons  de  Chypre,  prêts  à 
boire  à  la  santé  du  noir  Othello. 

CASSIO.  —  Non  pas  ce  soir,  bon  Jago.  J'ai  une  pauvre 
et  malheureuse  tête  pour  le  vin...  Je  voudrais  que  la 
courtoisie  pût  inventer  quelque  autre  manière  de  s'égayer 
ensemble. 

JAGO.  — Oh!  ce  sont  nos  amis,:  seulement  un  verre; 
après,  je  boirai  pour  vous. 

CASSIO.  —  J'ai  bu  ce  soir  un  seul  verre  et  encore  adroi- 
tement mitigé,  et  voyez  à  mes  yeux  l'impression  qu'il  m'a 
déjà  faite.  Je  suis  malheureux  de  cette  infirmité,  et  n'ose 
pas  imposer  quelque  chose  de  plus  à  ma  faiblesse. 

JAGO.  —  Allons,  monsieur,  c'est  une  nuit  de  réjouis- 
sance ;  nos  amis  vous  invitent. 

CASSIO.  —Où  sont-ils? 

JAGO.  ~  A  cette  porte.  De  grâce,  faites-les  entrer. 
CASSIO.  —  J'y  consens,  mais  cela  me  déplaît. 

(Cassio  sort.) 

JAGO.  —  Si  je  puis  le  déterminer  à  verser  encore  un 


138  OTHELl.0. 

verre  de  vin  sur  celui  qu'il  a  déjà  bu,  il  deviendra  plus 
colère  et  plus  querelleur  que  le  cbien  de  ma  jeune  niaîr 
tresse. — D'une  autre  part,  mon  imbécile  Roderigo,  dont 
Tamour  a  presquç  mis  la  tête  à  Tenvers,  a  bu  ce  soir  à  la 
santé  de  Desdémona  de  profondes  rasades ,  et  il  doit 
veiller.  Enfin,  grâce  aux  coupes  débordantes,  j'ai  bien 
excité  trois  braves  Cypriotes,  caractères  bouillants  et 
fiers,  qui,  sans  cesse  en  arrêt  sur  le  point  d'honneur, 
vrais  enfants  de  cette  lie  guerrière,  sont  toujours  prêts  à 
se  quereller  comme  le  feu  et  l'eau  ;  et  ceux-là  sont  de  garde 
aussi.  Maintenant,  au  milieu  de  ce  troupeau  dlyrpgnes, 
il  faut,  moi,  que  je  porte  notre  Cassio  à  quelque  impru- 
dence qui  fasse  éclat  dans  l'île.  Mais  ils  viennent.  Pourvu 
que  l'effet  réponde  à  ce  que  je  rêve,  jna  barque  cipgle 
rapidement  avec  vent  et  marée. 

(Rentre  Cassio  avec  Montano  et  d'autres  officiers.) 

GASsio.—Par  le  ciel,  ils  m'ont  déjà  versé  à  plei^s  bords. 
MONTANO.  —  Ah  !  bien  peu.  Foi  de  soldat,  pa§  plus  d'une 
pinte. 
JAGO.  —  Du  vin,  holà  ! 

{Il  chante.) 

Et  que  la  cloche  sonne,  sonne, 

Et  que  la  cloche  sonne,  sonne; 

Un  soldat  est  un  homme  ; 

Sa  vie  n'est  qu'un  iftoment  : 

Eh  bien!  alors,  que  le  soldat  boive. 

Allons  du  vin,  garçon. 

CASSIO.  —  Par  le  ciel  !  voilà  une  chanson  impayable. 

jAGo. — Je  Tai  apprise  en  Angleterre  où,  certes,  ils  sont 
puissants  quand  il  faut  boire.  Votre  Danois,  votre  Alle- 
mand, votre  Hollandais  avi  gros  ventre...  holà  du  vin!-*- 
ne  sont  rien  auprès  d'un  Anglais. 

CASSIO.  —  Quoi!  votre  Anglais  est  donc  bien  habile  à 
boire? 

JAGO. — Gomment  !  votre  Danois  est  déjà  ivre-mort  que 
mon  Anglais  boit  encore  sans  se  gêner;  il  n'a  pas  besoin 
de  se  mettre  en  nage  pour  jeter  bas  votre  Allemand  ;  et 
votre  Hollandais  est  déjà  prêt  à  rendre  gorge  qu'il  fait 
encore  remplir  la  bouteille. 


ACTE   U,    SCÈNE   111.  139 

CASsio,  -*•  Ma  santé  do  notre  général  ! 

MONTANO.  -*  J'en  suis,  lieutenant  et  je  vous  fais  raison. 

JAGO,  chuintant. 
Le  roi  Etienne  était  un  digne  seigneur; 
Ses  culottes  ne  Jui  coûtaient  qu'une  couronne  : 
Il  les  trouvait  de  douze  sous  trop  chères, 
Et  il  appelait  le  tailleur  uu  drôle. 

C'était  un  homme  de  grand  renom, 
Et  tu  n'es  que  de  bas  étage  ; 
C'est  l'orgueil  qui  renverse  les  pays, 
Prends  donc  sur  toi  ton.  vieux  manteau  t. 

Ho!  du  vin! 

CA8SI0.  —  Comment ,  cette  chansoni-ci  est  encore 
meilleure  que  la  première  ! 

JAGO.  —  Voulez-vous  que  je  la  répète? 

CASSIO.  —  Non,  je  tiens  pour  indigne  de  son  poste  qui- 
conque fait  de  pareilles  choses,  eh  bien!  le  ciel  est  au- 
dessus  de  tout,  et  il  y  a  des  âmes  qui  ne  seront  pas 
sauvées. 

JAGO.  —  C'est  une  vérité,  lieutenant. 

CASSIO.  —  Quant  à  moi,  sans  offenser  mon  général,  ni 
aucun  de  mes  chefs,  j'espère  bien  être  sauvé. 

JAGO.  —  Et  moi  aussi,  lieutenant. 

CASSIO.  —  Soit,  mais  avec  votre  permission,  pas  avant 
moi.  Le  lieutenant  doit  être  sauvé  avant  l'enseigne;  n'en 
parlons  plus  :  allons  à  nos  affaires.  Que  Dieu  pardonne 
nos  fautes,  messieurs,  songeons  à  nos  affaires.  —  Mes- 
sieurs, n'allez  pas  croire  que  je  sois  ivre;  c'est  là  mon 
enseigne,  voici  ma  main  droite,  et  voilà  ma  main  gauche. 
Je  ne  suis  pas  ivre,  je  puis  bien  marcher  et  bien  parler. 

TOUS.  —  Parfaitement  bien. 

CASSIO.  —  C'est  bon,  c'est  bon,  alors,  ne  croyez  pas 
que  je  sois  ivre.  (il  sort.) 

MONTANO.  —  Allons,  camarados,  allons  à  Tesplanade. 
Allons  placer  la  garde. 

(Les  Cypriotes  sortent.) 

1  Les  couplets  sont  tirés  d'une  vieille  ballade  populaire  du 
temps  de  Shakspeare,  et  qui  se  trouve  dans  un  recueil  intitulé  : 
ReUcks  of  ancienh  poetry^  3  vol.  in-12. 


140  OTHELLO. 

JAGO. — ^Vous  voyez  cet  ofRcier  qui  est  sorti  le  premier; 
c'est  un  soldat  capable  de  marcher  à  côté  de  César,  et  de 
commander  une  armée  ;  mais  aussi  voyez  son  vice  ;  c'est 
l'équinoxe  de  sa  vertu,  Tun  est  aussi  long  (jue  l'autre; 
cela  fait  pitié  pour  lui.  Je  crains  que  la  confiance  qu'O- 
thello place  en  lui,  quelque  jour,  dans  un  accès  de  cette 
maladie,  ne  mette  cette  île  en  désordre. 

MONTANO.  —  Mais  est-il  souvent  ainsi  ? 

JAGO.  —  C'est  toujours  le  prélude  de  son  sommeil.  Il 
verra  tout  éveillé  Taiguille  faire  deux  fois  le  tour  du 
cadran,  si  son  lit  n'est  bercé  par  l'ivresse. 
•  MONTANO.  —  Il  serait  bon  d'en  avertir  le  général.  Peut- 
être  ne  s'en  aperçoit-il  pas,  ou  son  bon  naturel  ne  voit-il 
dans  Cassio  que  les  vertus  qui  le  frappent,  et  ferme-t-il 
les  yeux  sur  ses  défauts.  N'est-il  pas  vrai  ? 

(Entre  Roderigo) 

JAGO,  à  voix  basse.  —  Quoi ,  Roderigo,  ici  !  je  vous  en 
prie,  suivez  le  lieutenant;  allez. 

(Roderigo  sort.) 

MONTANO.  —  Et  c'est  unc  vraie  pitié  que  le  noble 
More  hasarde  une  place  aussi  importante  que  celle  de 
son  second  aux  mains  d'un  homme  sujet  à  cette  faiblesse 
invétérée.  Ce  serait  une  bonne  action  d'en  informer  le 
More. 

JAGO.  —  Moil  je  ne  le  ferais  pas  pour  cette  belle  île. 
J'aime  infiniment  Cassio,  et  je  ferais  beaucoup  pour  le 
guérir  de  ce  vice.  —  Mais,  écoutons;  quel  bruit  I 

(On  entend  des  cris  :  Au  secours,  au  secours!) 
(Cassio  rentre  Tépée  à  la  main,  poursuivant  Roderigo.) 

CASSIO.  —  Impudent  !  lâche! 

MONTANO.  —  Qu'y  a-t-il,  lieutenant? 

CASSIO.  —  Un  drôle  me  remontrer  mon  devoir  !  je  veux 
le  rosser,  jusqu'à'  ce  qu'il  puisse  tenir  dans  une  bouteille 
d'osier. 

RODERIGO.  —  Me  rosser? 

CASSIO.  —  Tu  bavardes,  misérable  ! 

(Il  frappe  Roderigo.) 

MONTANO.  —  Y  pensez-vous,  cher  lieutenant?  de  grâce, 
retenez-vous. 


ACTE  II,   SCÈNE    III.  iH 

CASSio. — Laissez-moi,  monsieur!  ou  je  vais  vous  casser 
le  museau. 

MONTANO.  —  Allons,  allous  ;  vous  êtes  ivre. 
CASsio.  —  Ivre? 

Cassio  l'attaque.— Ils  se  battent.) 

JAGO,  bas  à  Roderigo, — Sortez  donc,  je  vous  dis,  sortez, 
et  criez  à  l'émeute.  (Roderigo  sort,)  (A  Cassio,)  Quoi,  cher 
lieutenant  !  — •  Hélas,  messieurs!  —  Au  secours,  holà! 

—  Lieutenant!  —  Montano!  — Camarades,  au  secoure  ! 

—  Voilà  une  belle  garde  en  vérité  !  —  {La  cloche  du  beffroi 
se  fait  entendre.)  Et  qui  donc  sonne  le  tocsin?  Diable!  La 
ville  va  prendre  Talarme.  A  la  volonté  de  Dieu,  lieute- 
nant, arrêtez  !  vous  allez  vous  couvrir  de  honte  à  jamais. 

(Entre  Othello  avec  sa  suite.) 

OTHELLO.  —  Qu'est-ce?  De  quoi  s'agit-il? 

MONTANO.  —  Mon  sang  coule  :  je  suis  blessé  à  mort. 
Qu'il  meure. 

OTHELLO.  —  Sur  votre  vie,  arrêtez. 

JAGO.  —  Arrêtez  !  arrêtez!  lieutenant,  —  seigneur 
Montano ,  —  lieutenant,  —  officiers  :  —  avez-vous  perdu 
tout  sentiment  de  votre  devoir,  et  du  lieu  où  vous  êtes? 
Arrêtez,  le  général  vous  parle.  Arrêtez,  arrêtez,  au  nom 
de  rhonneur  ! 

OTHELLO.  —  Eh!  quoi  donc?  Comment!  d'où  vient  tout 
ceci?  Sommes-nous  devenus  Turcs  pour  exercer  sur 
nous-mêmes  les  fureurs  que  le  ciel  a  interdites  aux  Otto- 
mans? Par  pudeur  chrétienne;  finissez  cette  barbare 
querelle  :  le  premier  qui  fera  im  pas  pour  assouvir  sa 
rage  ne  fait  pas  grand  cas  de  sa  vie,  car  il  mourra  au 
premier  mouvement.  Qu'on  fasse  taire  cette  terrible 
cloche,  elle  épouvante  Tlle  et  trouble  son  repos.  Quel  est 
le  sujet  de  ceci,  messieurs?  —  Honnête  Jago,  qui  sem- 
blez  mort  de  douleur,  parlez.  Qui  a  commencé  ceci?  Au 
nom  de  votre  amitié,  je  l'exige. 

JAGO.  —  Je  n'en  sais  rien.  Ils  étaient  tous  amis,  au 
quartier,  il  n'y  a  qu'un  instant,  et  en  aussi  bons  rapports 
que  le  marié  et  la  mariée  lorsqu'on  les  déshabille  pour 
les  mettre  au  lit;  et  puis,  tout  à  l'heure,  comme  si  quel- 
que étoile  les  eût  soudain  privés  de  leur  raison,  voilà  les 


142  OTHELLO. 

épées  nues,  et  dans  un  sanglant  combat  pointées  contre 
le  cœur  Tun  de  Tautre.  Je  ne  puis  dire  l'origine  de  cette 
folle  rixe,  et  je  voudrais  avoir  perdu  dans  une  action 
glorieuse  ces  jambes  qui  m'ont  conduit  ici  pour  en  être 
le  témoin. 

OTHELLO.  —  Comment  avez- vous  pu,  Michel,  vous  ou- 
blier à  ce  point? 

cAssio.  —  Excusez-moi,  de  grâce  ;  je  ne  puis  parler. 

OTHELLO. —  Digne  Monlano,  vous  avez  toujours  été 
doux.  Le  monde  a  remarqué  la  gravité,  le  calme  de  votre 
jeunesse  ;  et  votre  nom  sort  avec  éloge  de  la  bouche  des 
plus  sévères.  Quel  motif  vous  porte  à  souiller  ainsi  votre 
réputation,  à  perdre  la  haute  estime  où  vous  êtes  pour 
mériter  le  nom  de  querelleur  de  nuit?  Répondez-moi. 

MONTANO.  —  Noble  Othello,  je  suis  dangereusement 
blessé.  Pendant  que  je  m'abf-tiendrai  de  parler,  ce  qui  me 
fait  un  peu  souffrir  pour  le  moment ,  votre  officier  Jago 
peut  vous  instruire  de  tout  ce  que  je  sais  de  l'affaire. 
Je  ne  sache  pas  avoir  cette  nuit  rien  dit  ou  fait  de  dé- 
placé ;  à  moins  que  ce  ne  soit  parfois  un  vice  de  s'aimer 
soi-même,  et  un  péché  de  se  défendre,  quand  la  violence 
fond  sur  nous. 

OTHELLO.  —  Par  le  ciel!  mon  sang  commence  enfin  à 
remporter  sur  le  frein  de  ma  raison,  et  Tindignation  qui 
obscurcit  mon  bon  jugement  menace  de  me  gouverner 
seule.  Si  je  fais  un  pas,  ou  que  seulement  je  lève  ce  bras, 
le  meilleur  d'entre  vous  disparaîtra  sous  ma  colère. 
Faites-moi  savoir  comment  a  commencé  ce  honteux  dé- 
sordre; qui  Ta  mis  en  train;  et  celui  qui  en  sera  prouvé 
l'auteur,  fût-il  mon  frère  jumeau  né  en  même  temps  que 
moi,  sera  perdu  sans  retour.  —  Quoi ,  dans  ime  ville  de 
guerre,  encore  émue,  tandis  que  le  cœur  du  peuple  pal- 
pite encore  de  terreur,  engager  ainsi  une  quei^elle  domes- 
tique, au  milieu  de  la  nuit,  au  corps  de  garde  et  de  sûreté  ! 
Cela  est  monstrueux.  —  Jago,  qui  a  commencé? 

MONTANO.  —  Si  par  quelque  partialité  ou  quelque 
communauté  d'emplois,  tu  dis  plus  ou  moins  que  la 
vérité,  tu  n'es  pas  un  soldat. 

JAGO.  —  Ne  me  pressez  pas  de  si  près.  J'aimerais  mieux 


ACTE   ÎI,    SCÈNE    IIK  143 

voir  ma  langue  coupée  dans  ma  bouche,  que  de  m'en 
servir  pour  nuire  à  Michel  Cassio  :  mais  je  me  persuade 
que  la  vérité  ne  peut  lui  faire  tort.  Voici  le  fait,  général  : 
Montano  et  moi  nous  conversions  paisiblement  ensem- 
ble; tout  à  coup  est  entré  un  homme  criant  au  secours; 
Cassio  le  suivait  l'épée  nue,  prêt  à  le  frapper.  Ce  gentil- 
homme, seigneur,  va  au-devànt  de  Cassio,  et  le  prie  de 
s'arrêter  :  et  moi  je  poursuis  le  fuyard  qui  poussait  des 
Cris;  craignant,  comme  il  est  arrivé,  que  ses  clameurs 
lie  jetassent  l'effroi  dans  la  ville.  Lui,  plus  leste  à  la  course, 
échappe  à  mon  dessein  :  je  revenais  en  grande  hâte, 
entendant  de  loin  le  choc  et  le  cliquetis  des  épées,  et 
Cassio  jurant  de  toutes  ses  forces,  ce  que  je  ne  lui  avais 
jàrtiais  entendu  faire  jusqu'à  ce  soir.  Dès  que  je  suis 
rentré,  car  totit  ce  mouvement  a  été  court,  je  les  ai  trouvés 
pied  contre  pied,  à  l'attaque  et  à  la  défense,  comme  ils 
étaient  eîicore  quand  vous  les  avez  vous-même  séparés. 
Voilà  tout  ce  que  je  peux  vous  rapporter  :  mais  les 
hommes  sont  hommes  ;  les  plus  sages  s'oublient  quel- 
quefois. Quoique  Cassio  ait  fait  à  celui-ci  quelque  légère 
injure,  comme  il  peut  arriver  à  tout  homme  en  fureur 
de  frapper  son  meilleur  ami,  il  faut  sûrement  que  Cassio, 
je  le  crois,  eût  reçu  de  celui  qui  fuyait  quelque  étrange 
iridignifé  que  sa  patience  n'a  pu  supporter. 

OTHELLO. — Je  vois  bien,  Jago,  que  ton  honnêteté  et  ton 
amitié  veulent  adoucir  l'affaire  pour  rendre  la  part  de 
Cassio  plus  légère.  Cassio,  je  t'aime;  mais  tu  ne  seras 
plus  mon  officier.  {Entre  Desdémona  avec  sa  suite.) — Voyez 
si  ma  bien-aimée  n'a  pas  été  réveillée. — Je  ferai  de  toi 
un  exemple. 
DESDÉMONA. -^Que  s'cst-il  douc  passé,  mon  ami? 
OTHELLO. — Tout  cst  fini  maintenant,  ma  chère.  Venez 
vous  coucher.  Montano,  quant  à  vos  blessures,  je  serai 
moi-même  votre  chirurgien. — Ëmmenez-le  d'ici. — Jago, 
faites  une  ronde  exacte  dans  la  ville,  et  calmez  ceux  que 
ce  sot  tumulte  a  effrayés.  Rentrons,  Desdémona;  c'est  la 
vie  des  soldats  de  voir  leur  doux  sommeil  troublé  par  la 
discorde. 

(Us  sortent.) 


144  OTHELLO. 

JAGO,  «  Camo.— Quoi,  lieutenant,  êtes- vous  blessé? 

CASSio.— Oui,  et  hors  du  pouvoir  de  la  chirurgie. 

JAGO. — Que  le  ciel  nous  en  préserve  ! 

CASSIO.— Ma  réputation,  ma  réputation ,  ma  réputa- 
tion !  Ah  !  j'ai  perdu  ma  réputation  !  j'ai  perdu  la  portion 
immortelle  de  moi-même;  celle  qui  me  reste  est  gros- 
sière et  brutale.  Ma  réputation,  Jago,  ma  réputation  ! 

JAGO. — Foi  d'honnête  homme,  j'ai  cru  que  vous  aviez 
reçu  quelque  blessure  dans  le  corps  ;  c'est  là  qu'une 
plaie  est  sensible,  bien  plus  que  dans  la  réputation  :  la 
réputation  est  une  vaine  et  fausse  iniposture,  acquise 
souvent  sans  mérite,  et  perdue  sans  qu'on  Tait  mérité  : 
mais  vous  n'avez  rien  perdu  de  votre  réputation,  à  moins 
que  votre  esprit  ne  rêve  cette  perte. — Allons,  homme, 
quoi  donc?  il  y  a  des  moyens  de  ramener  le  général  : 
vous  êtes  simplement  réformé  par  Son  Honneur  ;  c'est 
une  peine  de  discipline,  non  d'inimitié  ;  comme  on  bat- 
trait un  chien  qui  ne  peut  faire  aucun  mal,  pour  effrayer 
un  lion  terrible.  Implorez-le,  et  il  revient  à  vous. 

CASsio.— J'implorerais  le  mépris,  plutôt  que  de  trom- 
per un  si  digne  commandant,  en  lui  offrant  encore  un 
officier  si  imprudent,  si  léger,  si  ivrogne.— Ivre,  et  par- 
lant comme  un  perroquet,  et  querellant,  et  faisant  le 
rodomont,  et  jurant  et  bavardant  avec  l'ombre  qui  passe. 
— 0  toi,  invisible  esprit  du  vin,  si  tu  n'as  pas  encore  de 
nom  qui  te  fasse  reopnnaître,  je  veux  t'appeler  démon. 

JAGO.  -  Quel  est  celui  que  vous  poursuiviez  l'épée  à  la 
main?  que  vous  avait-il  fait  ? 

CASSIO.— Je  n'en  sais  rien. 

JAGO. — Est-il  possible? 

CASSIO. — Je  me  rappelle  une  foule  de  choses,  mais  rien 
distinctement  :  une  querelle,  oui;  mais  le  sujet,  non. 
Oh!  comment  les  hommes  peuvent -ils  introduire  un 
ennemi  dans  leur  bouche  pour  leur  dérober  leur  raison  ! 
Se  peut-il  que  ce  soit  avec  joie,  volupté,  délices,  trans- 
port ,  que  nous  nous  transformions  nous-mêmes  en 
brutes  ? 

JAGO. — Eh  bien!  voilà  que  vous  êtes  assez  bien  à  pré- 
sont ;  comment  êles-vous  revenu  à  vous  ? 


ACTE  II,    SCÈNE  III.  145 

CASSio. — Il  a  plu  au  démon  de  Tivresse  de  céder  la 
place  au  démon  de  la  colère.  Ainsi  une  faiblesse  m'en 
découvre  une  autre  pour  me  forcer  è  me  mépriser  fran- 
chement moi-même. 

JAGO. — Allons,  vous  êtes  un  moraliste  trop  sévère. 
Dans  ce  moment,  dans  ce  lieu,  et  dans  les  circonstances 
actuelles  où  se  trouve  Tile,  je  voudrais  de  toute  mon  âme 
que  cela  ne  fût  pas  arrivé  ;  mais  puisque  ce  qui  est  fait 
est  fait,  ne  songez  qu'à  le  réparer  pour  votre  propre 
avantage. 

CASSIO. — J'irai  lui  redemander  ma  place;  il  me  dira 
que  je  suis  un  iVrogne.  Eussé-je  autant  de  bouches  que 
rhydre",  une  telle  réponse  les  fermerait  toutes.  Être 
maintenant  un  homme  sensé,  l'instant  d'après  un  fré- 
nétique et  tout  de  suite  après  une  brute!— Oui,  chaque 
verre  donné  à  l'intempérance  est  maudit,  et  il  y  a 
dedans  un  démon. 

JAGO. — Allons,  alloua  :  le  bon  vin  est  une  bonne  et 
douce  créature  si  on  en  use  bien.  N'en  dites  pas  tant  de 
mal  :  et,  cher  lieutenant,  j'espère  que  vous  croyez  que 
je  vous  aime, 

CASSIO. — Je  l'ai  bien  éprouvé,  monsieur. — Moi  ivre  ! 

JAGO. — Vous  ou  tout  autre  homme  vivant,  vous  pouvez 
l'être  quelquefois.  Je  vous  dirai  ce  que  vous  devez  faire  : 
la  femme  de  notre  général  est  notre  général  aujour- 
d'hui; je  peux  bien  l'appeler  ainsi,  puisqu'il  s'est  dévoué 
tout  entier  à  la  contemplation ,  à  l'adoration  de  ses 
talents  et  de  ses  grâces.  Confessez-vous  librement  à  elle  ; 
importunez-la;  elle  vous  aidera  à  rentrer  dans  votre 
emploi.  Elle  est  d'un  naturel  si  affable,  si  doux,  si  obli- 
geant, qu'elle  croirait  manquer  de  bonté,  si  elle  ne  fai- 
sait beaucoup  plus  qu'on  ne  lui  demande.  Conjurez-la 
de  renouer  ce  nœud  d'amitié,  rompu  entre  vous  et  son 
époux,  et  je  parie  ma  fortune  contre  le  moindre  gage 
qui  en  vaille  la  peine,  que  votre  amitié  en  deviendra 
plus  forte  que  jamais. 

CASSIO. — Le  conseil  que  vous  me  donnez  là  est  bon. 

JAGO. — ^11  est  donné,  je  vous  proteste,  dans  la  sincérité 
de  mon  amitié  et  de  mon  honnête  zèle. 

T.    IV.  10 


n 


146  OTHELLO. 

cASSio. — Je  le  crois  sans  peine.  Ainsi  dès  demain 
matin,  de  bonne  heure,  j'irai  prier  la  vertueuse  Desdé- 
mona  de  solliciter  pour  moi.  Je  désespère  de  ma  fortune, 
si  ce  coup  en  arrête  le  cours. 

JAGO. — Vous  avez  raison.  Adieu,  lieutenant;  il  faut 
que  j'aille  faire  la  ronde. 

CASSio. — Bonne  nuit,  honnête  Jago. 

(CasTsio  sort.) 

JAGO,  seul. — Eh  bien  !  qui  dira  maintenant  que  je  joue  le 
rôle  d'un  fourbe,  après  un  conseil  gratuit  honnête ,  et 
dans  ma  pensée,  le  seul  moyen  de  fléchir  le  More?  Car 
nen  de  plus  aisé  que  d'engager  Desdémona  à  écouter  une 
hotlorable  requête,  elle  y  est  toujours  disposée;  elle  est 
d'une  nature  aussi  libérale  que  les  libres  éléments.  Et 
qu  est-ce  pour  elle  que  de  gagner  le  More  ?  Pallût-il  renon- 
cer à  son  baptême,  abjurer  tous  les  signes,  tous  les  sym- 
boles de  sa  rédemption,  son  âme, est  tellement  enchaînée 
dans  cet  amour  qu'elle  peut  faire,  défaire,  gouverner 
comme  il  lui  plait,  tant  son  caprice  règne  en  dieu  sur  la 
faible  volonté  du  More.  Suis-je  donc  un  fourbe,  quand  je 
mets  Gassio  sur  la  route  facile  qui  le  mène  droit  au  suc- 
cès ?  Divinité  d'enfer  !  quand  les  démons  veulent  insi- 
nuer aux  hommes  leurs  œuvres  les  plus  noires,  ils  les 
suggèrent  d'abord  sous  une  forme  céleste,  comme  je  fais 
maintenant.  Car  tandis  que  cet  honnête  idiot  pressera 
Desdémona  de  réparer  sa  disgrâce,  et  qu'elle  plaidera 
pour  lui  avec  chaleur  auprès  du  More,  moi  je  glisserai 
dans  l'oreille  de  celui-ci  le  soupçon  empoisonné  qu'elle 
rappelle  cet  homme  par.  volupté  ;  et  plus  elle  fera  d'ef- 
forts pour  le  rétablir,  plus  elle  perdra  de  son  crédit  sur 
Othello.  Ainsi,  je  ternirai  sa  vertu;  et  sa  bonté  même 
ourdira  le  filet  qui  les  enveloppera  tous. — Qu'y  a-t-il, 
Roderigo  ? 

(Entre  Roderigo.) 

RODERIGO. — Me  voilà  courant,  non  comme  le  chien  qui 
suit  sa  proie,  mais  comme  celui  qui  remplit  vainement 
l'air  de  ses  cris.  Mon  argent  est  presque  tout  dépensé; 
j'ai  été  cette  nuit  cruellement  rossé,  et  je  crois  que  l'is- 
sue de  tout  ceci  sera  d'avoir  acquis  de  l'expérience  pour 


ACTE   II,    SCÈNE  III.  147 

ma  peine. — Je  retournerai  à  Venise  sans  argent  et  avec 
un  peu  plus  d'esprit. 

JAGO. — Les  pauvres  gens  que  ceux  qui  n'ont  point  de 
patience!  Quelle  blessure  fut  jamais  guérie  autrement 
que  par  degrés?  Nous  opérons,  vous  le  savez,  avec  notre 
seul  esprit,  et  sans  aucune  magie  ;  et  Tesprit  compte  sur 
le  temps  qui  traîne  tout  en  longueur.  Tout  ne  va-t-il  pas 
bien?  Gassio  t'a  frappé  ;  et  toi,  au  prix  de  ce  léger  coup, 
tu  as  perdu  Gassio  :  quoique  le  soleil  fasse  croître  mille 
choses  à  la  fois,  les  plantes  qui  fleurissent  les  premièi^s 
doivent  porter  les  premiers  fruits  ;  prends  un  peu  pa- 
tience.— Par  la  messe,  il  est  jour.  Le  plaisir  et  l'action 
abrègent  les  heures.  Retire-toi  ;  va  à  ton  logis  ;  sors,  te 
dis-je.  Tu  en  sauras  plus  tard  davantage — Encore  une 
fois,  sors.  {Roderigo  sort.)  Il  reste  deux  choses  à  faire  ; 
d'abord  que  ma  femme  agisse  auprès  de  sa  maîtresse  en 
faveur  de  Gassio  ;  je  cours  l'y  pousser;— et  moi,  pendant 
ce  temps,  je  tire  le  More  à  l'écart;  puis  au  moment  où  il 
pourra  trouver  Gassio  sollicitant  sa  femme,  je  le  ramène 
pour  fondre  brusquement  sur  eux.  Oui,  c'est  là  ce  qu'il 
faut  faire.  N'engourdissons  pas  ce  dessein  par  la  négli- 
gence et  les  retards. 


ACTE   TROISIÈME 


SCENE  I 

Devant  le  château. 
Entrent  CASSIO  et  DES  MUSICIENS. 

CASSio. — Messieurs,  jouez  ici;  je  récompenserai  vos 
peines  : — quelque  chose  de  court. —Saluez  le  général  à 
son  réveil. 

(Musique.) 
(Entre  le  bouffon.) 

LE  BOUFFON. — Comment,  messieurs,  est-ce  que  vos 
instruments  ont  été  à  Naples,  pour  parler  ainsi  du  nez? 

PREMIER  MUSICIEN.— Quoi  donc,  monsieur? 

LE  BOUFFON. — Je  VOUS  en  prie,  n'est-ce  pas  là  ce  qu'on 
appelle  des  instmments  à  vent? 

PREMIER  MUSICIEN. — Oui,  COrtCS. 

LE  BOUFFON. — Daus  cc  cas,  certainement  il  y  a  une 
queue  à  cette  histoire. 

PREMIER  MUSICIEN. — Quelle  histoire,  monsieur? 

LE  BOUFFON. — Je  VOUS  dis  que  plus  d'un  instrument  à 
vent,  à  moi  bien  connu,  a  une  queue.  Mais,  mes  maî- 
tres, voici  de  l'argent  pour  vous.  Le  général  aime  tant  la 
musique  qu'il  vous  prie  par  amour  pour  lui  de  n'en  plus 
faire. 

PREMIER  MUSICIEN. — Nous  allons  cesser. 

LE  BOUFFON.— Si  VOUS  avcz  de  la  musique  qu'on  n'en- 
tende pas,  à  la  bonne  heure;  car,  comme  on  dit,  le  gé- 


ACTE    III,    SCÈNE    I.  149 

néral  ne  tient  pas  beaucoup  à  entendre  la  musique. 

pREMiEk  MUSICIEN. — ^Nous  n'en  avons  point  de  cette 
espèce,  monsieur. 

LE  BOUFFON. — En  co  cas,  mettez  vos  flûtes  dans  votre 
sac,  car  je  vous  chasse.  Allons,  partez  ;  allons. 

(Les  musiciens  s'en  vont.) 

CASsio,  au  bouffon. — Entends-tu,  mon- bon  ami? 

LE  BOUFFON. — Nou,  je  n'enteuds  pas  votre  bon  ami; 
c'est  vous  que  j'entends. 

CASSIO.— De  grâce,  garde  tes  calembours.  Prends  cette 
petite  pièce  d'or.  Si  la  dame  qui  accompagne  l'épouse 
du  général  est  levée,  dis-lui  qu'un  nommé  Cassio  lui 
demande  la  faveur  de  lui  parler.  Veux-tu  me  rendre  ce 
service? 

LE  BOUFFON. — Elle  cst  Icvée,  monsieur;  si  elle  veut  se 
rendre  ici,  je  vais  lui  dire  votre  prière. 

CASSIO. — Fais-le,  mon  cher  ami.  {Le  bouffon  sort.)  (Entre 
Jago.)  Ah,  Jago,  fort  à  propos. 

JAGO.— Quoi,  vous  ne  vous  êtes  donc  pas  couché? 

CASSIO. — Non.  Avant  que  nous  nous  soyons  séparés,  le 
jour  commençait  à  poindre.  J'ai  pris  la  liberté,  Jago,  de 
faire  demander  votre  femme  :  mon  objet  est  de  la  prier 
de  me  procurer  quelque  accès  auprès  de  la  vertueuse 
Desdémona. 

*  JAGO. — ^Je  vous  l'enverrai  à  l'instant.  Et  j'inventerai  un 
moyen  d'écarter  le  More,  afin  que  vous  puissiez  causer 
et  traiter  librement  votre  affaire. 

(Jago  sort.) 

CASSIO.— Je  vous  en  remercie  humblement.  Jamais  je 
n'ai  connu  de  Florentin  plus  obligeant  et  si  honnête. 

(Entre  Émilia.) 

ÉMiLiA.— Bonjour,  brave  Heutenant;  je'  suis  fâchée  de 
votre  chagrin  ;  mais  tout  sera  bientôt  réparé.  Le  général 
et  sa  femme  s'en  entretiennent,  et  elle  parle  avec  cha- 
leur pour  vous.  Le  More  répond  que  celui  que  vous  avez 
blessé  jouit  d'une  haute  considération  dans  Chypre , 
tient  à  une  noble  famille;  qu'ainsi  la  saine  prudence  le 
force  à  vous  refuser  :  mais  il  proteste  qu'il  vous  aime  et 
n'a  besoin  d'aucune  sollicitation  autre  que  son  affection 


150  OTHELLO. 

pour  vous,  pour  saisir  aux  cheveux  la  première  occasion 
de  vous  remettre  en  place. 

CASsio. — Néanmoins,  je  vous  en  supplie,  si  vous  le 
jugez  à  propos ,  et  si  cela  se  peut,  ménagez-moi  un 
moment  d'entretien  avec  Desdémona  seule. 

ÉMiLiA. — Venez  donc,  entrez  :  je  veux  vous  mettre  à 
portée  de  lui  ouvrir  librement  votre  âme. 

CASSIO. — Que  je  vous  ai  d'obligations! 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  II 

Une  chambre  dans  le  château. 
Entrent  OTHELLO,  JAGO  et  DES  OFFICIERS. 

OTHELLO.— Jago,  remettez  ces  lettres  au  pilote,  et  char- 
gez-le d'offrir  mes  hommages  au  sénat;  après  quoi, 
revenez  me  joindre  aux  forts  que  je  vais  visiter. 

jAGO. — Bon,  mon  seigneur,  je  vais  le  faire. 

OTHELLO,  aux  offlciers. — Ces  fortifications,  messieurs, 
allons-nous  les  voir? 

LES  OFFICIERS.— Nous  voilà  prêts  à  suivre  Votre  Sei- 
gneurie. 

(Ils  sortant.) 

SCÈNE  III 

Devant  le  château. 
Entrent  DESDÉMONA,  CASSIO  et  ÉMILIA. 

DESDÉMONA.— Soyez  sûr,  bonCassio,  quej'emploiraien 
votre  faveur  toute  mon  éloquence. 

ÉMILIA. —Faites-le ,  chère  madame.  Je  sais  que  ceci 
afflige  mon  mari  comme  si  c'était  sa  propre  affaire. 

DESDÉMONA. — Oh!  c'cst  uu  bravc  homme.  N'en  doutez 
point,  Gassio;  je  vous  reverrai,  mon  seigneur  et  vous, 
aussi  bons  amis  qu'auparavant. 

CASSIO. — Généreuse  dame,  quoi  qu'il  arrive  de  Michel 


ACTE    III,    SCÈNE   III.  151 

Gassio,  il  ne  sera  jamais  autre  chose  que  votre  fidèle 
serviteur. 

DESDÉMONA. — Oh  !  je  vous  en  remercie.  Vous  aimez 
mon  seigneur,  vous  le  connaissez  depuis  longtemps. 
Soyez  hien  sûr  qu'il  ne  vous  laissera  éloigné  de  lui 
qu'aussi  longtemps  qu'il  y  sera  forcé  par  une  politique 
nécessaire. 

CAssio. — Oui;  mais,  madame,  cette  politique  peut 
durer  si  longtemps,  se  nourrir  d'une  suite  de  prétextes 
si  faibles  et  si  subtils,  renaître  de  tant  de  circonstances, 
que  ma  place  étant  remplie  et  moi  absent,  mon  général 
oubliera  mon  zèle  et  mes  services. 

DESDÉMONA. — Ne  lo  craiguez  pas.  Ici,  devant  Émilia,  je 
vous  réponds  de  votre  place.  Soyez  certain  que  lors- 
qu'une fois  je  promets  de  rendre  un  service,  je  m'en 
acquitte  jusqu'au  moindre  détail.  Mon  seigneur  n'aura 
point  de  repos;  je  le  tiendrai  éveillé  jusqu'à  ce  qu'il 
s'adoucisse^;  je  lui  parlerai  jusqu'à  lui  faire  perdre 
patience;  son  lit  deviendra  pour  lui  une  école,  sa  table 
un  confessional  ;  je  mêlerai  à  tout  ce  qu'il  fera  la  requête 
de  Gassio.  Allons,  un' peu  de  gaieté,  Gassio  :  votre  défen- 
seur mourra  plutôt  que  d'abandonner  votre  cause. 

(Entrent  Othello  et  Jago,  à  distance.) 

ÉxMiLiA. — Madame,  voilà  mon  seigneur  qui  vient. 

CASsio. — Madame,  je  vais  prendre  congé  de  vous. 

DESDÉMONA. — Pourquoi?  demeurez,  entendez-moi  lui 
parler. 

CASSIO. — Pas  en  ce  moment,  madame.  Je  suis  fort  mal 
à  l'aise  et  très-peu  propre  à  me  servir  moi-même. 

DESDÉMONA. — Bien,  faites  comme  il  vous  jjlaira. 

(Cassro  sort.) 

JAGO.— Ah  !  ah  !  ceci  me  déplaît. 

OTHELLO. — Que  dis-tu? 

JAGO. — Rien,  seigneur,  ou  si...  Je  ne  sais  trop... 


^  ru  watch  him  tame;  comparaison  avec  les  animaux  qu'on 
apprivoise,  et  k  qui  on  apprend  des  tours  en  les  privant  du  son:- 
raeil.  Ce  moyen  a  été  employé  avec  succès  pour  les  chevaux;  il 
l'était  autrefois  pour  les  faucons  et  autres  oiseaux  de  chasse. 


132  OTHELLO. 

OTHELLO. — N'est-ce  pas  Cassio  qui  vient  de  quitter  ma 
femme  ? 

JAGO.— Gassio,  seigneur?  Non  sûrement,  je  ne  puis 
croire  qu'il  eût  voulu  s'enfuir  ainsi  comme  un  coupable, 
en  vous  voyant  arriver. 

OTHELLO. — Je  crois  que  c'était  lui. 

DESDÉMONA. — Vous  voilà  dc  rctour,  mon  seigneur?  Je 
m'entretenais  ici  avec  un  suppliant,  un  homme  qui  lan- 
guit sous  le  poids  de  votre  déplaisir. 

OTHELLO. — De  qui  voulez-vous  parler? 

DESDÉMONA. — Eh  !  de  Gassio  ,  votre  lieutenant.  Mon 
cher  seigneur,  si  j'ai  quelque  attrait  à  vos  yeux,  quel- 
que pouvoir  de  vous  toucher,  réconciliez -vous  tout  de 
suite  avec  lui  ;  car  si  ce  n'est  pas  un  homme  qui  vous 
aime  de  bonne  foi,  qui  ne  s'est  égaré  que  par  ignorance 
et  sans  dessein,  je  ne  me  connais  pas  à  l'honnêteté  d'un 
visage.  Je  t'en  prie,  rappelle-le. 

OTHELLO. — Est-ce  lui  qui  vient  de  sortir? 

DESDÉMONA. — Lui-mêmc,  mais  si  humilié,  qu'il  m'a 
laissé  une  partie  de  ses  chagrins  :  je  souffre  avec  lui. — 
Mon  cher  amour,  rappelle-le. 

OTHELLO. — Pas  encore,  douce Desdémona  ;  dans  quelque 
autre  moment. 

DESDÉMONA. — Mais  scra-cc  bientôt? 

OTHELLO.— Aussitôt  qu'il  se  pourra,  chère  amie,  à 
cause  de  vous. 

DESDÉMONA. — Scra-co  ce  soir  au  souper? 

OTHELLO.— Non,  pas  ce  soir. 

DESDÉMONA. — Demain  donc  au  dîner? 

OTHELLO. — Je  ne  dîne  pas  demain  au  logis;  je  suis 
invité  par  les  officiers  à  la  citadelle. 

DKSDÉMONA. — Eh  bicu I  demain  soir,  ou  mardi  matin, 
ou  mardi  à  midi  ou  le  soir,  ou  mercredi  matin  :  je  t'en 
prie,  fixe  le  moment,  mais  qu'il  ne  passe  pas  trois  jours. 
— En  vérité,  il  est  repentant,  et  cependant  sa  faute, 
selon  l'opinion  commune,  et  si  ce  n'est  que  la  guerre 
exige,  dit  on,  qu'on  fasse  quelquefois  des  exemples  sur 
les  meilleurs  sujets,  est  une  faute  qui  mérite  à  peine  une 
réprimande  secrète.  Quand  reviendra- t-il?  Dis-le-moi, 


ACTE   III,    SCÈNE    III.  iS3 

Othello.  Je  me  demande  avec  étonnement  dans  mon 
âme  ce  que  vous  pourriez  demander  que  je  voulusse 
vous  refuser,  ou  qui  pût  me  faire  hésiter  si  longtemps 
sur  la  réponse.  Comment,  Michel  Cassio.  lui  qui  venait 
avec  vous  quand  vous  me  faisiez  la  cour,  qui  plus  d'une 
fois,  lorsque  je  parlais  de  vous  d'im  ton  de  blâme,  a  pris 
votre  parti,  avoir  tant  à  plaider  pour  obtenir  son  rappel  ! 
Croyez-moi,  je  vous  accorderais  beaucoup  plus... 

OTHELLO. — Assez,  assez,  je  t'en  prie;  qu'il  revieniie 
quand  il  voudra  ;  je  ne  veux  te  rien  refuser. 

DESDÉMONA.— Quoi  !  mais  ce  n'est  point  une  grâce; 
c'est  comme  si  je  vous  conjurais  de  porter  vos  gants,  de 
vous  nourrir  de  mets  sains,  de  vous  vêtir  chaudement, 
comme  si  je  vous  suppliais  de  faire  quelque  chose  qui 
dût  tourner  à  votre  propre  avantage.  Ohî  quand  j'aurai 
à  demander  une  grâce  où  je  voudrai. véritablement  inté- 
resser votre  amour,  ce  sera  une  chose  de  poids,  difficile 
et  dangereuse  à  accorder. 

OTHELLO. — Je  ne  veux  rien  te  refuser  :  mais  à  mon 
tour,  je  t'en  prie,  laisse-moi  un  moment  à  moi-même. 

DESDÉMONA. — Vous  Tcfuserai-je?  Non,  Adieu,  seigneur. 

OTHELLO. —  Adieu,  ma  Desdémona;  je  te  joindrai 
bientôt. 

DESDÉMONA.  —  EmiUa ,  venez.  —  {A  Othello,)  Qu'il  en 
soit  selon  votre  fantaisie  :  quelle  qu'elle  soit,  je  suis  sou- 
mise. 

(Desdémona  sort  avec  Émilia. 

OTHELLO.  —  Adorable  créature  !  —  Que  l'enfer  me  sai- 
sisse, s'il  n'est  pas  vrai  que  je  t'aime;  et  si  je  ne  t'aimais 
plus,  le  chaos  reviendrait. 

JAGO.  —  Mon  noble  seigneur? 

OTHELLO.  —  Que  veux-tu,  Jago? 

JAGO. — Quand  vous  faisiez  la  cour  à  Desdémona,  Michel 
Cassio  eut-il  connaissance  de  vos  amours? 

OTHELLO.  —  Oui,  du  Commencement  à  la  fin.  Pourquoi 
me  le  demandes-tu? 

JAGO.  —  Seulement  pour  le  savoir,  rien  de  plus. 

OTHELLO.  —  Et  à  quoi  donc  pensais-tu,  Jago  ? 

JAGO.  —  Je  ne  croyais  pas  qu'il  la  connût. 


i34  OTHELLO. 

OTHELLO.  — Oh!  parfaitement;  et  il  nous  a  souvent 
servi  d'intermédiaire. 

JAGO.  —  En  vérité? 

OTHELLO,  —  En  vérité.  Oui,  en  vérité.  Vois-tu  là  quel- 
que chose?  Cassio  n'est-îl  pas  honnête? 

JAGO.  — Honnête,  seigneur? 

OTHELLO.  —  Oui,  honnête? 

JAGO.  —  Seigneur,  autant  que  je  puis  savoir. ..  . 

OTHELLO.  —  Gomment?  Que  penses- tu? 

JAGO.  —  Ce  que  je  pense?  Par  le  ciel! 

OTHELLO.  —  Ce  que  je  pense,  Seigneur  ?  Par  le  ciel,.,  il 
répète  mes  paroles,  comme  si  sa  pensée  recelait  quelque 
monstre  trop  hideux  pour  être  montré.  Tu  veux  dire 
quelque  chose?  Tout  a  Theure,  à  Tinstant  où  Gassio 
quittait  ma  femme,  je  t'ai  entendu  dire  :  Ceci  me  dêplaîu 
Qu'est-ce  donc  qui  te  déplaisait?  Et  encore,  quand  je  t'ai 
dit  qu'il  avait  ma  confiance  pendant  tout  le  temps  de 
mes  amours,  tu  t'es  écrié  :  En  vérité?  Et  je  t'ai  vu  fron- 
cer et  rapprocher  tes  sourcils,  comme  si  tu  eusses  enfermé 
dans  ton  cerveau  quelque  horrible  soupçon.  Si  tu 
m'aimes,  montre-moi  ta  pensée. 

JAGO.  —  Seigneur,  vous  savez  que  je  vous  aime. 

OTHELLO.  —  Je  le  crois,  et  c'est  parce  que  je  te  sais 
plein  d'honneur,  d'attachement  four  moi,  parce  que  tu 
pèses  tes  paroles,  avant  de  les  prononcer,  que  ces  pauses 
de  ta  part  m'alarment  davantage.  Dans  un  misérable 
déloyal  et  faux,  de  telles  choses  sont  des  ruses  d'habi- 
tude ;  mais  dans  l'homme  sincère  ce  sont  de  secrètes 
délations  qui  s'échappent  d'un  cœur  à  qui  la  vérité  fait 
violence. 

JAGO.  —  Pour  Michel  Gassio,  j'ose  jurer  que  je  le  crois 
honnête. 

OTHELLO.  —  Je  le  crois  comme  toi. 

JAGO.  —  Les  hommes  devraient  bien  être  ce  qu'ils  pa- 
raissent; ou  plût  au  ciel  du  moins  que  ceux  qui  ne  sont 
pas  ce  qu'ils  paraissent  fussent  enfin  forcés  de  paraître 
ce  qu'ils  sont  ! 

OTHELLO.  —  Oui,  certes,  les  hommes  devraient  être  ce 
qu'ils  paraissent. 


ACTE  III,    SCÈNE  III.  155 

JAGO.  —  Eh  bien!*  alors  je  pense  que  Cassio  est  vm 
homme  d'honneur. 

OTHELLO.  —  Il  y  a,  quelque  chose  de  plus  dans  tout 
cela  ;  je  te  prie,  parle-moi  comme  à  toi-même,  comme  tu 
te  parles  dans  ton  âme  ;  exprime  ta  pensée  la  plus  sinistre 
par  le  plus  sinistre  des  mots. 

JAGO.  —  Mon  bon  seigneur,  pardonnez-moi.  Quoique 
je  sois  tenu  envers  vous  à  tous  les  actes  d'obéissance,  je 
ne  le  suis  point  à  ce  dont  les  esclaves  mêmes  sont  affran- 
chis ;  proférer  mes  pensées  !  —  Quoi  I  supposez  qu'elle^ 
soient  basses  et  fausses  ;  et  quel  est  le  palais  où  n'entrent 
pas  quelquefois  des  choses  souillées?  Quel  homme  a  le 
cœur  assez  pur  pour  n'y  avoir  jamais  admis  quelques 
soupçons  téméraires  qui  viennent  y  tenir  leur  cour, 
y  plaider  leur  cause  et  siéger  à  côté  de  ses  opinions  légi- 
times? 

OTHELLO.  —  Jago,  tu  couspires  contre  ton  ami,  si,  dès 
que  tu  le  crois  offensé,  tu  refuses  à  son  oreille  la  confi- 
dence de  tes  pensées. 

JAGO. —  Je  vous  conjure...  d'autant  plus...  que  peut- 
être  je  suis  injuste  dans  mes  conjectures;...  et  c'est,  je 
l'avoue,  c'est  le  malheur  de  mon  caractère  de  soupçonner 
toujours  le  mal;  souvent  ma  défiance  voit  des  fautes  qui 
n'existent  pas.  Je  vous  supptie  donc  de  ne  pas  prendre 
garde  à  un  homme  qui  conjecture  ainsi  de  travers,  de  ne 
pas  vous  forger  des  inquiétudes  sur  ses  observations 
vagues  et  peu  sûres,  n  n'est  bon  ni  pour  votre  repos, 
ni  pour  votre  bien,  il  ne  Test  pas  pour  mon  honneur, 
mon  honnêteté,  ma  prudence,  que  je  vous  laisse  con- 
naître mes  pensées . 

OTHELLO.  —  Que  veux-tu  dire? 

JAGO. — Mon  cher  seigneur,  pour  les  hommes  et  pour  les 
femmes,  le  premier  trésor  de  l'âme,  c'est  une  bonne  re- 
nommée. Qui  dérobe  ma  bourse,  dérobe  ime  bagatelle  : 
c'est  quelque  chose,  ce  n'est  rien  ;  elle  fut  à  moi,  elle  est 
à  lui,  et  elle  a  eu  mille  autres  maîtres;  mais  celui  qui 
me  vole  ma  bonne  renommée  me  vole  un  bien  dont  la 
perte  m'appauvrit  réellement,  sans Tenrichir  lui-même. 

OTHELLO.  -^  Par  le  ciel  !  je  connaîtrai  tes  pensées  ! 


156  OTHELLO. 

JAGO.  —  Vous  ne  les  pourriez  connaître,  quand  mon 
cœur  serait  dans  votre  main  ;  vous  ne  les  connaîtrez  pas 
tandis  qu'il  est  sous  ma  garde. 

OTHELLO.  —  Ah  ! 

JAGO.  — Oh  !  gardez-vous,  seigneur,  de  la  jalousie.  C'est 
un  monstre  aux  yeux  verdâtres  qui  prépare  lui-même 
Taliment  dont  il  se  nourrit.  Ce  mari  trompé  vit  heureux, 
qui,  certain  de  son  sort,  n'aime  point  son  infidèle  :  mais, 
ô  quelles  heures  d'enfer  compte  celui  qui  idolâtre,  et  qui 
doute  ;  qui  soupçonne,  mais  aime  avec  passion  ! 
OTHELLO.  —  0  malheur  ! 

JAGO.  —  L'homme  pauvre ,  mais  content,  est  riche  et 
assez  riche;  mais  la  richesse  fdt-elle  infinie,  elle  est 
stérile  comme  Thiver  pour  celui  qui  craint  toujours  de 
devenir  pauvre.  Bonté  céleste,  préserve  de  la  jalousie  les 
cœurs  de  tous  mes  amis  ! 

OTHELLO.  —  Quoi!  qu'cst  ceci?  Penses-tu  que  je  vou- 
lusse me  faire  une  vie  de  jalousie?  suivre  sans  cesse  tous 
les  changements  de  la  lune,  avec  de  nouveaux  soupçons? 
Non,  être  une  fois  dans  le  doute,  c'est  être  décidé  sans 
retour.  Regarde-moi  comme  une  chèvre  si  jamais,  sem- 
blable à  celui  que  tu  viens  de  peindre,  j'échange  les 
occupations  de  mon  âme  ,contre  ces  suppositions  exa- 
gérées et  légères.  On  ne  me  rendra  point  jaloux  pour  me 
dire  que  ma  femme  est  belle,  mange  bien,  aime  le  monde, 
parle  librement,  chante,  joue  et  danse  bien.  Où  règne  la 
vertu,  tous  ces  plaisirs  sont  vertueux.  Je  ne  veux  pas 
même  puiser  dans  le  sentiment  de  mon  peu  de  mérite  la 
moindre  alarme,  le  plus  léger  soupçon  de  son  infidélité  : 
elle  avait  des  yeux  et  elle  m'a  choisi.  Non,  Jago,  je  verrai 
avant  de  douter;  quand  je  douterai,  je  chercherai  la 
preuve;  et  après  la  preuve  il  ne  reste  plus  qu'un  parti  : 
au  diable  à  l'instant  l'amour  ou  la  jalousie. 

JAGO.  —  J'en  suis  ravi.  Je  pourrai  désormais  vous 
montrer  plus  librement  l'amour  et  le  dévouement  que  je 
vous  porte.  Recevez  donc  de  moi  cet  avis.  Je  ne  parle 
point  de  preuves  encore;  mais  veillez  sur  votre  femme, 
observez-la  bien  avec  Cassio  :  regardez-les  d'un  œil  qui 
ne  soit  ni  jaloux,  ni  rassuré.  Je  ne  voudrais  pas  voir  votre 


ACTE  111,    SCÈNE  III.     .  157 

noble  et  généreuse  nature  trompée  ainsi  par  sa  propre 
bonté  :  veillez  à  cela.  Je  connais  bien  les  mœurs  de  notre 
contrée.  Nos  Vénitiennes  laissent  voir  au  ciel  des  tours 
qu'elles  n'osent  montrer  à  leurs  maris.  Leur  conscience 
la  plus  scrupuleuse  consiste,  non  à  ne  pas  faire,  mais  à 
tenir  caché. 

OTHELLO.  —  C'est  là  ce  que  tu  dis? 

JAGO.  — Elle  a  trompé  son  père  en  vous  épousant,  ec 
quand  elle  semblait  repousser  ou  craindre  vos  regards, 
c'était  alors  qu'elle  les  aimait  le  plus. 

OTHELLO.  —  Il  est  vrai  :  elle  faisait  ainsi. 

JAGO.  —  Eh  bien!  alors!  allez  :  celle  qui  sut  si  jeune 
soutenir  im  rôle  pareil,  fermer  les  yeux  de  son  père 
aussi  serrés  que  le  cœur  d'un  chêne...  Il  crut  qu'il  y 
avait  de  la  magie.  —  Mais  je  suis  bien  blâmable.  Je  vous 
demande  humblement  pardon  de  mou  trop  d'amitié 
pour  vous. 

OTHELLO.  —  Je  te'suis  obligé  pour  jamais. 
.  JAGO. — Tout  ceci,  je  le  vois,  aun  peu  troublé  vos  esprits. 

OTHELLO.  —  Non,  pas  du  tout,  pas  du  tout. 

JAGO. — Avouez-le-moi,  je  crains  que  cela  ne  soit.  Vous 
voudrez  bien,  je  l'espère ,  considérer  que  tout  ce  qui  s'est 
dit  part  de  mon  amitié.  Mais,  je  le  vois,  vous  êtesému. — 
Je  vous  en  prie,  ne  donnez  pas  trop  d'étendue  âmes 
remarques,  ni  plus  de  portée  que  celle  d'un  simple 
soupçon. 

OTHELLO.  —  Je  n'y  veux  rien  voir  de  plus. 

JAGO.  —  Si  vous  le  faisiez,  seigneur,  mes  paroles 
pourraient  conduire  à  d'odieuses  conséquences  où  ne 
tendenj  nullement  mes  pensées.  Gassio  est  mon  digne 
ami.  —  Seigneur,  je  le  vois,  vous  êtes  ému. 

OTHELLO.  — Non,  très-peu  ému.  —  Je  pense  seulement 
que  Desdémona  est  vertueuse. 

JAGO.— Puisse-t-elle  vivre  longtemps  ainsi,  et  puissiez- 
vous  vivre  longtemps  pour  le  croire! 

OTHELLO.  —  Et  cependant  comment  la  nature  s'écar- 
tant  de  sa  propre  tendance  ?. . . 

JAGO.  —  Oui,  voilà  le  point;  —  et  pour  vous  parlée* 
franchement —  dédaigner,  comme  elle  l'a  fait,  plusieurs 


iS8  OTHELLO. 

mariages  qui  lui  ont  été  proposés,  assortis  à  son  rang,  à 
son  âge,  de  la  même  patrie ,  rapports  vers  lesquels  nous 
voyons  tendre  toujours  la  nature...  Huml  on  pourrait 
démêler  dans  tout  cela  un  caprice  bien  déréglé,  des  goûts 
désordonnés,  des  penchants  bien  étranges. — Mais  excu- 
sez-moi, ce  n'est  pas  d'elle  précisément  que  je  prétends 
parler  ;  quoique  je  puisse  craindre  que  son  esprit,  repre- 
nant toute  la  netteté  de  son  jugement,  ne  vienne  à  vous 
comparer  avec  les  hommes  de  son  pays,  et  peut-être  à  se 
repentir. 

OTHELLO.  —  Adieu,  adieu;  si  tu  en  découvres  davan- 
tage, instruis-moi  de  tout,  charge  ta  femme  d'observer. 
Laisse-moi,  Jago. 

JAGO ,  faisant  quelques  pas  pour  sortir.  —  Seigneur,  je 
me  retire. 

OTHELLO.  —  Pourquoi  me  suis-je  marié?  —  Certaine- 
ment cet  honnête  homme  en  voit  et  en  sait  plus,  beau- 
coup plus  qu'il  ne  m'en  révèle. 

JAGO.  —  Seigneur,  je  voudrais,  je  supplie  Votre  Hon- 
neur de  ne  pas  sonder  plus  avant  cette  affaire.  Laissez- 
la  au  temps...  Il  est  sans  doute  à  propos  de  rendre  à 
Gassio  sa  place,  car  certes  il  la  remplit  avec  une  grande 
habileté;  cependant,  s'il  vous  plaît,  seigneur,  de  le  tenir 
éloigné  quelque  temps,  vous  en  connaîtrez  mieux 
rhomme  et  ses  ressources.  Remarquez  si  Desdémona 
presse  son  rétablissement  avec  beaucoup  d'importunité, 
d'instances  :  on  verra  par  là  bien  des  choses.  En  atten- 
dant tenez-moi  pour  un  homme  de  craintes  trop  préci- 
pitées, comme  en  effet  j'ai  de  fortes  raisons  de  le  craindre 
moi-même;  et  tenez  Desdémona  pour  innocente;  je  vous 
en  conjure. 

OTHELLO.  —  Ne  te  défie  point  de  ma  conduite. 

JAGO.  —  Je  pi^nds  encore  une  fois  congé  de  vous. 

(Jago  sort.) 

OTHELLO,  seul. —  Cet  homme  est  d'une  honnêteté  rare! 
son  esprit  plein  d'expérience  voit  toutes  les  faces  des 
actions  des  hommes. —  Si  je  la  trouve  rebelle  à  ma  voix, 
quand  les  liens  qui  l'attachent  à  moi  seraient  les  fibres 
mêmes  de  mon  cœur,  je  la  repousserai  en  sifilant  et  je 


ACTE   m,    SCÈNE  llî.  159 

l'abandonnerai  au  vent  pour  chercher  sa  proie  au 
hasard. — Cela  est  possible,  car  je  suis  noir,  et  n'ai 
point  ce  doux  talent  de  parole  que  possèdent  ces  citadins. 
—  D'ailleurs  je  commence  à  pencher  vers  le  déclin  des 
ans.  —  Cependant  pas  tout  à  fait  encore.  —  Oui,  elle  est 
perdue,  je  suis  trompé,  et  ma  seule  ressource  doit  être 
de  la  haïr.  0  malédiction  du  mariage  !  que  nous  puissions 
nous  dire  maîtres  de  ces  frêles  créatures,  et  jamais  de 
leurs  désirs  !  J'aimerais  mieux  être  un  crapaud,  et  vivre 
des  vapeurs  d'un  donjon,  que  de  garder  une  place  dans 
ce  que  j'aime  pour  l'usage  d'autrui.  Et  cependant  c'est  le 
malheur  des  grandes  âmes  ;  elles  sont  moins  bien  trai- 
tées que  les  hommes  vulgaires.  C'est  un  sort  inévitable, 
comme  la  mort.  Oui,  cette  plaie  honteuse  nous  est  des- 
tinée dès  que  nous  venons  à  la  vie.  —  Desdémona  vient! 
{Entrent  Desdémona  et  Èmilia.)  —  Si  elle  est  perfide,  ah  ! 
le  ciel  se  trahit  lui-même.  Je  ne  veux  pas  le  croire, 

DESDÉMONA.  —  Eh  bien!  venez-vous,  moucher  Othello? 
Le  repas  est  prêt,  et  les  nobles  insulaires  invités  par  vous 
n'attendent  que  votre  présence. 

OTHELLO.  —  Je  suis  dans  mon  tort. 

DESDÉMONA. — Pourquoi  parlez-vous  d'une  voix  si  faible? 
ne  seriez-vous  pas  bien? 

OTHELLO.  —  J'ai  une  douleur,  là,  dans  le  front. 

DESDÉMONA.  —  Saus  douto  c'est  d'avoir  veillé.  —  Cela 
passera.  Laissez-moi  seulement  vous  serrer  bien  le  front  ; 
dans  quelques  moments  le  mal  sera  dissipé. 

OTHELLO.  —  Votre  mouchoir  est  trop  petit.  (//  ôte  de  son 
front  le  mouchoir  qui  tombe  à  terre.)  Laissez  cela  tranquille. 
Venez,  je  vais  rentrer  avec  vous. 

DESDÉMONA.  —  Jc  suis  bien  fâchée  que  vous  ne  soyez 
pas  bien. 

(Othello  et  Desdémona  sortent  ensemble.) 

ÉMiLiA. — Je  suis  bien  aise  d'avoir  trouvé  ce  mouchoir; 
c'est  le  premier  souvenir  qu'elle  ait  reçu  du  More.  Cent 
fois  mon  fantasque  époux  m'a  pressé  de  le  dérober  ;  mais 
Othello  l'a  priée  de  le  garder  toujours,  et  elle  aime  tant 
ce  gage  d'amour,  qu'elle  le  porte  sans  cesse  sur  elle, 
pour  le  baiser  ou  lui  parler.  Je  ferai  copier  le  dessin  et 


160  OTHELLO. 

je  le  donnerai  à  Jago.  Qu'en  veut-il  faire?  le  ciel  le  sait, 
non  pas  moi  ;  je  neveux  que  complaire  à  sa  fantaisie. 

(Entre  Jago.) 

JAGO. — Quoi,  VOUS  voilà!  Qne  faites-vous  ici  seule? 

ÉMiLiA.  — Ne  grondez  pas;  j'ai  quelque  chose  pour 
vous. 

JAGO.  —  Pour  moi?  C'est  quelque  chose  qui  n'est  pas 
rare. 

ÉMiLiA.  —  Ha!  haï 

JAGO.  —  Oui,  une  femme  sans  cervelle. 

ÉMILIA.  —  Oh  I  est-ce  là  tout?  Que  me  donnerez-vous 
maintenant  pour  ce  mouchoir? 

JAGO.  —  Quel  mouchoir? 

ÉMILIA.  —  Quel  mouchoir?  Celui  que  le  More  a  donné 
à  Desdémona  dans  les  premiers  temps,  et  que  tant  de  fois 
vous  m'avez  dit  de  dérober. 

JAGO.  —  Tu. le  lui  as  dérobé  ? 

ÉMILIA.  —  Non ,  iria  foi  ;  par  inadvertance  elle  l'a  laissé 
tomber,  et  moi,  me  trouvant  heureusement  là,  je  l'ai 
ramassé  ;  regardez,  le  voilà. 

JAGO. — Brave  femme!  Donne-le-moi. 

ÉMILIA. — Qu'en  voulez-vous  donc  faire,  pour  m'avoir 
tant  sollicitée  de  m'en  emparer? 

JAGO. — Quoi  !  que  vous  importe? 

(Il  lui  arrache  le  mouchoir.) 

ÉMILIA. — Si  ce  n'est  pas  pour  quelque  dessein  impor- 
tant, rendez-le-moi.  Ma  pauvre  maîtresse!  elle  va  deve- 
nir folle,  quand  elle  ne  le  trouvera  plus. 

JAGO. — Prenez  garde  qu'on  ne  vous  soupçonne.  J'en  ai 
besoin.  Allez,  laissez-moi. — (Émilia  sort,)le  veux  laisser 
tomber  ce  mouchoir  dans  l'appartement  de  Cassio,  afin 
qu'il  l'y  trouve  lui-même.  Des  bagatelles  légères  oomme 
l'air  sont  aux  yeux  du  jaloux  des  autorités  aussi  fortes 
que  les  preuves  de  la  sainte  Écriture.  Ceci  peut  produire 
quelque  effet  :  déjà  le  More  ressent  l'atteinte  de  mes 
poisons  ; — de  dangereux  soupçons  sont  au  fait  des  poi- 
sons véritables  qui  d'abord  causent  à  peine  quelque 
dégoût,  mais  qui,  une  fois  en  action  sur  le  sang,  l'en- 
flamment comme  une  mine  de  soufre. — Je  le  disais 


ACTE   m,   SCÈNE   IIÏ.  161 

bien*...  (Entre  Othello.)  Le  voilà;  il  s'avance.  Va,  ni 
Topium,  ni  la  mandragore,  ni  toutes  les  potions  assou- 
pissantes du  monde  ne  te  rendront  jamais  ce  doux  som- 
meil que  tu  goûtais  hier. 

OTHELLO. — Ah  !  ah  !  perfide  !  Envers  moi!  envers  moi  I 

JAGO. — Quoi!  encore,  général?  ne  pensez  plus  à  cela. 

OTHELLO. — Va-t'en;  fuis;  tu  m'as  mis  sur  la  roue!  Je 
jure  qu'il  vaut  mieux  être  trompé  tout  à  fait  que  d'en 
avoir  seulement  quelque  soupçon. 

JAGO.— Comment,  seigneur? 

OTHELLO. — Quel  sentiment  avais-je  des  heures  de  plai- 
sir qu'elle  dérobait?  Aucun.  Je  n'en  souffrais  point;  je 
dormais  bien  la  nuit  suivante;  j'avais  Tesprit  hbre  et 
l'humeur  gaie  ;  je  n'ai  point  trouvé  les  baisers  de  Cassio 
sur  ses  lèvres.  Quand  celui  qu'on  a  volé  ne  s'aperçoit 
point  de  ce  qui  lui  manque,  s'il  n'en  sait  rien,  c'est 
comme  s'il  n'avait  rien  perdu. 

JAGO. — Je  suis  fâché  de  vous  entendre  parler  ainsi. 

OTHELLO. — Quand  toute  Tarmée,  soldats  et  pionnière, 
aurait  goûté  la  douceur  de  ses  charmes,  si  je  n'en  avais 
rien  su,  j'aurais  été  heureux. — Et  maintenant,  adieu 
pour  jamais  le  repos  de  mon  âme;  adieu,  contentement! 
Adieu,  bataillons  aux  panaches  flottants  ;  adieu,  grandes 
guerres,  qui  faites  de  l'ambition  une  vertu  :  oh  I  adieu 
pour  toujours  !  Adieu,  le  coursier  hennissant,  et  la  trom- 
pette éclatante,  et  le  fifre  qui  frappe  Toreille,  et  le  tam- 
bour qui  anime  le  courage,  et  la  royale  bannière,  et  tout 
l'appareil,  l'orgueil,  la  pompe,  l'éclat  de  la  glorieuse 
guerre  !  Et  vous,  instruments  de  mort,  dont  les  bouches 
terribles  imitent  la  formidable  voix  de  l'immortel  Jupi- 
ter; adieu!  adieu!  La  tâche  d'Othello  est  finie. 

JAGO.— Est-il  possible,  seigneur? 

OTHELLO.  —  Misérable,  compte  qu'il  faut  que  tu  me 
prouves  que  ma  bien-aimée  est  une  prostituée  :  comptes- 

1  En  voyant  entrer  Othello  préoccupé  et  sombre,  Jàgo  se  dit  à 
lui-même  que  tout  ce  qu'il  vient  de  dire  sur  les  effets  de  la  jalou- 
sie est  vrai  :  Je  le  disais  bien.  C'est  l'explication  de  Steevens  et  la 
seule  qu'on  puisse  donner,  avec  vraisemblance,  de  ces  mots: 
I  did  say  so. 

T.   IV.  11 


162  OTHELLO. 

y  bien  :  donne-m'en  la  preuve  oculaire.  (Il  le  saisit  à  la 
gorge,)  Ou  par  la  valeur  de  mon  âme  immortelle,  il  eût 
mieux  valu  pour  toi  naître  un  phien,  quçi  d'avoir  à 
répondre  à  ma  colère,  maintenant  que  tu  Vas  éve|llée. 
jAGo.— En  êtes-vous  là? 

oTHELLO.T-Fais-le-moi  voir  ;— ou  du  moius  prpuve-le 
de  manière  que  ta  preuve  ne  laisse  ni  place  ui  prise  au 
'  moindre  doute*;  ou  malheur  à  ta  vie! 
JAGO. — Mon  noble  seignpur... 

OTHELLO. — Si  tu  la  calomnies,  et  que  tu  me  mettes  à 
la  torture,  renonce  à  prier  le  ciel,  étouffe  tout  remords, 
entasse  horreurs  sur  horreurs,  fais  des  actiqns  qui  épou- 
vantent la  terre  et  fs^ssent  pleurer  le  ciel;  tu  ne  peux 
rien  ajouter  à  ce  que  tu  as  d^à  fait  ;  tu  ne  peu3^  rien 
faire  qui  consomme  plus  sûrement  ta  damnation. 

jAGo.— 0  grâce  1  que  le  ciel  me  défende.  Êtes-vous  yn 
homme?  avez-vous  une  âme  et  votre  raispn?  Dieu  soit 
avec  vous!  Reprenez  mon  emploi,  r- û  malheureux 
insensé,  qui  as  vécu  pour  faire  de  ta  droiture  un  vice  !  ô 
monde  pervers!  Prends-y  garde,  ô  monde;  prends-y 
garde;  il  est  dangereux  d'être  honnête  et  sincère.  Je 
vous  remercie  de  cette  leçon;  j'en  profiterai,  et  désor- 
mais je  n'aurai  plus  aucun  ami,  puisque  Tamitié  suscite 
un  pareil  outrage. 

(Jago  veut  sortir.) 

QTUïiLLQ.— Non,  de^peure. — Tu  devrais  être  honnête! 

jAGO.-rJe  devrais  être  sage  :  car  la  probité  est  une 
insensée  qui  travaille  pour  des  ingrats. 

QTHEt.LQ.— Par  Tvinivers,  je  crois  que  ma  femme  est 
vertueuse,  et  je  crois  qu'elle  ne  Test  pas  :  je  crois  que  tu 
es  honnête,  et  je  crpis  que  tu  ne  Tes  pas.  Je  yeux  avoir 
quelque  preuve.— Son  image,  qui  était  pour  moi  aussi 
pure  que  les  traits  de  Diaue,  est  maintenant  noire  et 
hideuse  comme  mcin  propre  visage.  S'il  est  des  lacets, 
des  poignards,  des  poisons,  des  flammes,  des  vapeurs 

*  That  the  prohation  hear  no  hin^e  nor  loop 

To  hang  a  douht  on. 

Littéralement  :  Que  la  preuve  n'ait  ni  crochet  ni  nçeud  où  se  puisse 
suspendre  un  doute. 


ACTE  m,   SCÈNE  III.  iQ^ 

suffocantes,  je  ne  le  souffrirai  pas...  Que  je  voud^^aiç 
être  satisfait!.. 

JAGO. — Je  vois,  seigneur,  que  la  passion  vous  dévore  : 
je  me  repens  de  l'avoir  allumée  en  vous.  Vous  voudriez 
vous  satisfaire  ? 

QTHBLLO.— îJe  le  voudrais? — Oui,  je  le  veux. 

JAGO. — Et  vous  le  pouvez  :  mais  de  quelle  manière? 
comment  voulez-vous  être  satisfait,  seigneur?  Voudriez- 
vous  être  le  témoin...  et  la  voir,  la  bouche  béante,  dans 
les  bras  d'un  autre*  ? 

OTHELLO.— Mort  et  damnation  !  oh  1 

JAGO. — Oe  serait,  je  crois,  une  grave  difficulté,  que.de 
les  amener  à  vous  offrir  cet  aspect.  Que  le  diable  les 
emporte,  si  jamais  d'autres  yeux  que  les  leurs  les  voient 
dans  les  bras  Tun  de  Tautre*.  Quoi  donc?  Gomment? 
que  dirai-je?  le  pioyen  de  vous  satisfaire?  11  vous  est 
impossible  de  voir  cela,  quand  ils  seraient  aussi  éhontés 
que  les  chèvres,  aussi  ardents  que  les  singes,  aussi 
pétris  d'orgueil  que  les  loups,  et  aussi  imprudents  qu'on 
peut  l'être  dans  IHvresse.  Mais  cependant,  si  des  indices 
et  de  fortes  probabilités,  qui  vous  mèneront  tout  droit  à 
la  porte  de  la  vérité,  suffisent  à  vous  satisfaire,  vous 
pouvez  être  satisfait. 

OTHELLO. — Donne-moi  une  preuve  vivante  qu'elle  est 
déloyale. 

JAGO.— Je  n'aime  pas  ce  rôle;  mais  puisque,  entraîné 
par  mon  zèle  et  ma  sotte  franchise,  je  me  suis  avancé  si 
loin  dans  cette  affaire,  je  j)oursuivrai.  La  nuit  dernière 
j'étais  couché  près  de  Cassio,  et  tourmenté  d'une  vio- 
lente douleur  de  dents,  je  ne  pouvais  dormir. — 11  est  des 
hommes  dont  l'âme  est  si  abandonnée  que  dans  leur 
sommeil  ils  révèlent  leurs  affaires.  Cassio  est  de  cette 
espèce.  Dans  son  sommeil  je  l'entendis  qui  murmurait  : 
Chère  Desdémona^  soyons  circonspects  *  cachons  nos  amours! 
Et  alors,  seigneur,  il  saisit  ma  main,  et  en  la  serrant  il 
s'écriait,  â  douce  créature!  et  puis  il  m'embrassait  avec 


t  Behold  her  topp'd. 
Bohter. 


464  OTHELLO. 

ardeur  comme  s'il  eût  voulu  arracher  des  baisers  qui 
croissaient  sur  mes  lèvres,  et  il  soupirait,  et  s'écriait  :  ô 
maudite  destinée^  qui  fa  donnée  au  More^  ! 

OTHELLO. — 0  monstmeux,  monstrueux! 

JAGO. — Ce  n'était  qu'un  songe. 

OTHELLO. — Mais  ce  songe  révèle  l'action  qui  Ta  pré- 
cédé. C'est  une  violente  présomplion,  quoique  ce  ne  soit 
qu'un  songe, 

JAGO. — Et  ceci  peut  aider  à  ajouter  aux  autres  preuves 
qui  témoignent  faiblement. 

OTHELLO. — ^Je  la  mettrai  en  pièces. 

JAGO. — Non.  Soyez  prudent;  nous  n'avons  encore  rien 
vu;  il  se  peut  encore  qu'elle  soit  innocente.— Dites-moi 
seulement,  n'avez-vous  jamais  vu  un  mouchoir  parsemé 
de  fraises  dans  les  mains  de  votre  fenune? 

OTHELLO. — Je  lui  en  ai  donné  un  pareil;  ce  fut  mon 
premier  présent. 

JAGO. — Je  ne  sais  pas  cela;  mais  c'est  avec  un  pareil 
mouchoir,  qui  j'en  suis  sûr  était  celui  de  votre  femme, 
que  j'ai  vu  aujourd'hui  Cassio  essuyer  sa  barbe. 

OTHELLO.  — Si  c'est  celui-là  ! . . . 

JAGO. — Si  c'est  celui-là,  ou  tout  autre  qui  soit  à  elle, 
cela,  joint  aux  autres  preuves,  dépose  contre  elle. 

OTHELLO. —Oh!  que  le  misérable  n'a-t-il  quarante 
mille  vies?  Une  seule  est  trop  faible,  trop  chétive  pour 
ma  vengeance  !  Je  vois  maintenant  que  c'est  vrai. — 
Regarde-moi,  Jago;  j'exhale  ainsi  tout  mon  fol  amour; 
il  est  parti.— Lève-toi,  noire  vengeance,  sors  de  ton  antre 
obscur  !  Amour,  cède  à  la  tyrannique  haine  ta  couronne 
elle  trône  de  mon  cœur!  soulève-toi,  ô  mon  sein,  car 
tu  es  gonflé  du  venin  de  l'aspic. 

JAGO. — ^Je  vous  en  prie,  contenez-vous. 

*  Voici  le  texte  qu'il  était  impossible  de  traduire  exactement  : 
And  then,  sir^  would  he  gripe  and  wring  my  hand, 
Cry  :  —  o  sveet  créature  !  —  And  then  kiss  me  hard , 
As  if  he  pluck'd  up  hisses  hy  the  roots 
That  grew  upon  my  îips  ;  then  îay^d  his  leg 
Over  my  thigh  and  sigh'd  and  fetss'd  and  then 
Cri'd  .  «  cursed  fate  gave  thee  to  the  Moorî 


ACTE   III,   SCÈNE    IV.  165 

OTHELLO.  -Oh!  du  sang!  Jago,  du  sangî 

JAGO. — Patience,  vous  dis-je;  vous  changerez  peut- 
être  d'idée. 

OTHELLO.— Jamais,  Jago.  Comme  le  Pont-Euxin  dont 
les  courants  glacés  et  le  cours  uniforme  ne  subissent 
jamais  l'action  du  reflux,  et  se  précipitent  sans  relâche 
vers  la  Propontide  et  l'Hellespont,  ainsi  mes  sanglantes 
pensées,  dans  la  violence  de  leur  cours,  ne  reviendront 
jamais  en  arrière  ,  ne  reflueront  pas  vers  l'humble 
amour;  il  faut  qu'elles  aillent  s'abîmer  dans  une  vaste 
et  profonde  vengeance.  Oui,  par  cette  voûte  immuable 
du  ciel  {il  se  met  à  ^fenoito?),  j'engage  ici  ma  parole  avec  le 
respect  dû  à  un  vœu  sacré. 

JAGO. — Ne  vous  levez  pas  encore.  [Il  se  met  aussi  à 
genoux,)  Soyez  témoins,  vous  flambeaux  toujoui^s  bini- 
lants  sur  nos  têtes,  vous  éléments  qui  nous  enfermez  de 
toutes  parts,  soyez  témoins  qu'ici  Jago  dévoue  son  esprit, 
son  bras  et  son  ccfeur  au  service  d'Othello  outragé.  Qu'il 
commande,  et,  quelque  sanglants  que  soient  ses  ordres, 
l'obéissance  m'afl'ranchira  de  tout  repentir. 

OTHELLO. — J'accepte  ton  dévouement,  non  avec  de 
vains  remerciements,  mais  avec  une  sincère  reconnais- 
sance ;  je  vais  à  l'instant  te  mettre  à  l'épreuve  :  que  dans 
ces  trois  jours  je  t'entende  dire  que  Cassio  ne  vit  plus. 

JAGO.— Mon  ami  est  mort!  vous  le  voulez;  c'en  est 
fait. — Mais  laissez-la  vivre, 

OTHELLO. — Qu'elle  soit  damnée,  l'infâme  traîtresse! 
oh!  qu'elle  soit  damnée!  Viens,  suis-moi;  je  veux  sortir 
e\,  me  pourvoir  de  quelque  prompt  instrument  de  mort 
pour  ce  charmant  démon.  De  ce  moment,  tu  es  mon 
lieutenant. 

JAGO. — Je  suis  à.  vous  pour  jamais. 

(Ils  sortent.; 

SCÈNE  IV 

Toujours  dans  le  château. 
Entrent  DESDÉMONA  et  ÉMILIA  mwies  du  BOUFFON. 

DESDÉMONA.— Savez-vous,  drôle,  où  est  caché  le  lieute- 
nant Cassio? 


166  OTHELLO; 

LE  BOUFFON. — Je  lie  puis  dire  qu'il  soit  caché  quelque 
part^ 

DESDÉMONA. — Quoi  doUC? 

LE  BOUFFON. — C'cst  UD  soldat,  et,  pour  moi,  dire  qu'un 
soldat  se  cache,  c'est  le  frapper. 

DESDÉMONA. — Alloiis-donc,  OÙ  logG  t-il? 

LE  BOUFFON.— Vous  dire  où  il  loge,  ce  serait  vous  dire 
par  où  je  mens. 

DESDÉMONA. — Quo  vcut  dire  tout  cela? 

LE  BOUFFON. — Jo  ue  sais  où  il  loge;  et  poui-  moi,  sup- 
poser un  logement  et  vous  dire  :  ^  Il  loge  ici  ou  là,  »  ce 
serait  mentir  par  ma  gorge. 

DESDÉMONA.— Pouvez- vous  aller  le  chercher  et  vous 
informer  du  lieu  où  il  est? 

LE  BOUFFON.— Je  questionnerai  tout  le  monde  sur  lui, 
et  par  mes  questions,  je  dicterai  les  réponses. 

DESDÉMONA. — Cherchcz-le,  dites-lui  de  venir,  annon- 
cez-lui que  j'ai  touché  mon  seignetu'  eii  sa  faveur,  et  que 
j'espère  que  tout  ira  bien. 

LE  BOUFFON. — Cccl  cst  à  la  portéc  de  l'esprit  d'un 
homme,  et  je  vais  l'entreprendre. 

DESDÉMONA.— Où  puis-jc  avoir  perdu  ce  mouchoir, 
Émiha? 

ÉMiLiA. — Je  ne  sais,  madame. 

DESDÉMONA.— Crois-moi,  j'aimerais  mieux  avoir  perdu 
ma  bourse  pleine  de  crusades  :  et  si  mon  noble  More 
n'avait  pas  une  belle  âme  où  n'entrent  point  les  bas- 
sesses de  tant  de  jalouses  créatures,  il  y  en  aurait  assez 
pour  lui  donner  de  mauvaises  pensées. 

ÉMILIA. — Il  n'est  donc  pas  jaloux  ? 

DESDÉMONA.— Qui,  lui?  Je  crois  que  le  soleil  sous  lequel 
il  est  né  a  purgé  son  sang  de  toutes  ces  humeurs. 

ÉMILIA. — Regardez,  le  voilà  qui  vient. 


1  Dans  l'impossibilité  de  rendre  avec  exactitude  tous  les  ca- 
lembours du  bouffon,  on  a  tâché  de  suppléer  par  des  équiva- 
lents; il  joue  sans  cesse  sur  les  mots  to  ?te,être  couché,  être  dans 
quelque  endroit,  et  to  lie,  mentir.  Ce  jeu  de  mots  est  très-fré- 
quent dans  Shakspeare. 


A., 


ACTE   III,  ^CÈNE    IV.  16T 

DESDÉMONA.'— ^Je  ne  le  quitte  plus  qu'il  n'ait  rappelé 
Cassio.  [Entre  Othello.)  Eh  bien!  seigneur,  comment  allez- 
vous? 

OTHELLO.— Bien,  ma  bonne  dame.  (A  part.)  Oh!  qu'il 
est  difficile  de  dissimuler  !— Goinment  vous  portez- vous, 
Désdémona? 

DESDÉMONA. — Bien,  mon  bon  seigneur. 

OTHELLO —Donnez -moi  votre  niain.  Gétte  main  @st 
moite,  madame. 

DESDÉMONA.— Elle  n'a  encore  éprouvé  ni  les  atteintes 
de  l'âge,  ni  celles  du  chagtin. 

OTHELLO; — Ceci  dénote  une  grande  fécondité  et  un 
cœur  facile. — Chaude,  chaude  et  moite  !— Cette  main  dit 
qu'il  vous  faut  de  la  retraite,  moins  de  liberté^  des  jeûnes, 
des  prières^  des  mortifications,  de  pieux  exercices;  car  il 
y  a  ici  un  jeune  et  ardent  démon,  qui  souvent  se  révolte  : 
voilà  une  bonne  main,  une  main  bien  franche  ! 

DESDÉMONA. — Oh!  VOUS  pouvoz  bien  le  dire  avec  vérité, 
car  ce  fut  cette  main  qui  donna  mon  cœur. 

OTHELLO. — Une  main  libérale!  Jadis  le  cœur  donnait 
la  main  ;  maintenant,  dans  notre  blason  moderne,  c'est 
la  main  qu'on  donne  et  non  plus  le  cœur. 

DESDÉMONA. — Je  uc  sais  ce  que  vous  voulez  dire  ;  reve- 
nons à  votre  promesse. 

OTHELLO.-— Quelle  promesse,  ma  belle? 

DESDÉMONA. — J'ai  cuvoyé  dire  à  Cassio  de  venir  vous 
parler. 

OTHELLO.—  J'ai  un  rhume  opiniâtre  qui  m'importune  : 
prêtez-moi  votre  mouchoir. 

DESDÉMONA. — Le  voilà,  seigneur. 

OTHELLO.— Celui  que  je  vous  ai  donné. 

DESDÉMONA. — Je  ïie  l'ai  pas  sur  moi. 

OTHELLO. — Non? 

DESDÉMONA. — Nou,  BU  Vérité,  séigueur. 

OTHELLO. — Vous  avoz  tort.  C'est  une  Égyptienne  qui 
avait  donné  ce  mouchoir  à  ma  mère  !  et  c'était  une  magi- 
cienne qui  savait  presque  lire  dans  les  pensées.  Elle  lui 
promit  que,  tant  qu'elle  le  conserverait,  il  la  rendrait 
toujours  aimable  et  soumettrait  complètement  mon  père 


168  OTHIÇ^LLO. 

à  son  amour  ;  mais  que  si  elle  le  perdait  ou  le  donnait, 
les  yeux  de  mon  père  ne  la  verraient  plus  qu'avec 
dégoût,  et  chercheraient  ailleurs  de  nouveaux  caprices. 
En  mourant  elle  me  le  donna,  et  me  recommanda, 
quand  ma  destinée  me  ferait  épouser  une  femme,  de  le 
lui  donner  aussi.  Je  l'ai  fait,  et  prenez-en  bien  soin. 
Conservez-le  précieusement  comme  la  prunelle  de  votre 
œil.  Le  perdre  ou  le  donner  serait  un  malheur  que 
n'égalerait  aucun  autre. 

DESDÉMONA. — Est-il  pOSSiblC  ? 

OTHELLO.— Cela  est  vrai. — Il  y  a  une  vertu  magique 
dans  le  tissu  de  ce  mouchoir. — Une  prétresse,  qui  deux 
cents  fois  avait  vu  le  soleil  parcourir  le  cercle  de  Tan- 
née, en  ourdit  la  trame  dans  ses  fureurs  prophétiques  ; 
les  vers  qui  ont  fourni  la  soie  étaient  consacrés;  et  il 
fut  teint  avec  la  couleur  de  momie  que  d'habiles  gens 
tiraient  des  cœurs  déjeunes  filles. 

DESDÉMONA. — En  vérité,  cela  est-il  vrai? 

OTHELLO. — Rien  n'est  plus  vrai.  Ainsi  prenez-y  bien 
garde. 

DESDÉMONA. — Ah  !  plùt  au  ciel  que  je  ne  l'eusse  jamais 
vu  ! 

OTHELLO .  — Ah  I  pourquoi  ? 

DESDÉMONA. — Pourquoi  me  parlez-vous  d'un  ton  si 
brusque  et  emporté  ? 

OTHELLO. — Est-il  perdu?  Est-il  sorti  de  vos  mains? 
parlez,  ne  l'avez-vous  plus? 

DESDÉMONA. — Lc  cicl  uous  béuissc  ! 

OTHELLO.— Que  dites-vous? 

DESDÉMONA. — Il  u'cst  pas  pcrdu  :  mais  quoi?  quand  il 
le  serait? 

OTHELLO. — Ah  ! 

DESDÉMONA. — Je  VOUS  dis  qu'il  n'est  pas  perdu. 

OTHELLO. — Allez  le  chercher,  je  veux  le  voir. 

DESDÉMONA. — Oui,  mousicur,  je  le  pourrais;  mais  en 
ce  moment,  je  ue  veux  pas.  C'est  une  ruse  de  votre  part, 
pour  me  faire  perdre  de  vue  ma  demande.  Je  vous  en 
prie,  que  Cassio  rentre  en  grâce. 

OTHELLO. — Trouvez -moi  le  mouchoir;  j'augure  mal... 


ACTE   111,    SCÈNE   IV.  169 

DESDÉMONA. — Allons,  cédez,  vous  ne  retrouverez  jamais 
un  officier  plus  capable. 

OTHELLO.— Le  mouchoir  ! 

DESDÉMONA. — De  grâce,  parlez-moi  de  Cassio. 

OTHELLO.— Le  mouchoir! 

DESDÉMONA. — Un  hommo  qui  toute  sa  vie  a  fondé  Tes- 
poir  de  sa  fortune  sur  votre  amitié,  qui  partagea  tous 
vos  dangers. 

OTHELLO. — Le  mouchoir! 

DESDÉMONA.— En  vérfté ,  vous  méritez  mes  reproches. 

OTHELLO. — Allez-vous-en  !         (Il  sort.) 

ÉMiLiA. — Cet  homme  n'est-il  pas  jaloux? 

DESDÉMONA. — Je  u'avais  encore  rien  vu  de  semblable^ 
Sûrement  il  y  a  quelque  charme  dans  ce  mouchoir.  Je 
suis  bien  malheureuse  de  l'avoir  perdu  ! 

ÉMiLTA. — Ce  n'est  pas  une  année  ou  deux  qui  nous 
montrent  le  cœur  d'un  homme  :.  d'abord  ils  sont  comme 
affamés,  et  nous  sommes  leur  proie;  ils  nous  dévorent 
avec  avidité;  puis,  quand  ils  sont  rassasiés,  ils  nous 
repoussent. — Voyez  !  C'est  Cassio  et  mon  mari. 

(Entrent  Jago  et  Cassio.) 

JAGO,  à  Cassio, — Il  n'y  a  pas  d'autre  moyen  :  c'est  elle 
qui  peut  l'obtenir.  (Apercevant  Desdémona.)  Et  voyez,  le 
bonheur!  Allez,  pressez-la. 

DESDÉMONA. — Qu'y  a-t-il,  bon  Cassio?  Quel  nouveau 
sujet  vous  amène? 

CASSIO. — Madame,  toujours  mon  ancienne  prière.  Je 
vous  en  conjure ,  que  par  vos  généreux  secours  je 
revienne  à  la  vie  et  reprenne  ma  place  dans  Tamitié  de 
celui  que  j'honore  de  tout  l'hommage  de  mon  cœur.  Je 
ne  voudrais  pas  essuyer  tant  de  délais.  Si  mon  offense 
est  mortelle  ;  si  mes  chagrins  actuels,  ni  mes  services 
passés,  ni  ceux  que  je  me  propose  pour  l'avenir  ne  peu- 
vent racheter  son  amitié,  en  être  instruit  est  du  moins 
une  grâce  qui  m'est  due.  Alors,  je  me  revêtirai  d'une 
satisfaction  forcée,  j'irai  me  jeter  dans  quelque  autre 
route  à  la  merci  de  la  fortune. 

DESDÉMONA. — Hélas  !  trop  honnête  Cassio,  mes  sollici- 
tations ne  sont  pas  maintenant  à  l'unisson  de  son  âme. 


170  OTHELLO. 

Mon  seigneur  n'est  plus  mbn  seigneur  !  Et  je  ne  Iib  riecon- 
naîtrais  pas  si  ses  traits  étaient  aussi  chaUgés  que  sôh 
humeur.  Que  tous  les  saints  fesprils  du  ciel  me  Soient 
propices,  comme  il  est  vtai  que  j'ai  parlé  pour  Toùis  de 
mon  mieux,  et  que  je  suis  restée  en  butte  à  son  déplaisir 
pour  m'être  expliquée  librement  I  II  vous  faut  patienter 
quelque  temps  :  be  que  je  puis,  je  le  ferai;  et  je  tenterai 
pour  vous  plus  que  je  n*oserais  pour  moi-même.  Que 
cela  vous  suffise. 

JAGO.— Mon  seigneur  eôt-ilen  colère? 

ÉMiLiA. — Il  vient  de  sortir,  et  certes  dans  une  étrange 
agitation. 

JAGO. — Peut-il  être  en  colère?  J'ai  vu  le  canon  faire 
voler  en  Tair  les  files  de  ses  soldats,  et,  comme  le  diable 
lui-même,  venir  emporter  son  frère  jusque  dans  ses 
bras...  Et  il  serait  en  colère!  Il  faut  quelque  chose  de 
bien  grave...  Je  vais  aller  le  trouver.  La  chose  doit  être 
bien  grave,  s'il  est  en  colère. 

DESDÉMONA. — Je  t'cu  prie,  vas-y. — (Jago  sort.)  Sûre- 
ment quelque  nouvelle  importante  arrivée  de  Venise,  ou 
quelque  complot  tramé  sourdement  dans  Chypre,  et 
dont  il  aura  découvert  le  secret,  aura  troublé  la  paix  de 
son  âme;  et  dans  de  tels  cas  Thumeur  des  hommes  s'en 
prend  à  de  petites  choses,  bien  que  ce  soient  les  grandes 
qui  les  occupent  :  voilà  comme  nous  sommes  ;  que  nous 
ayons  mal  à  un  doigt,  le  sentiment  de  la  douleur  se 
répand  dans  tous  nos  autres  membres  qui  se  portent 
bien  ;  car  enfin  nous  devons  penser  que  les  hommes  ne 
sont  pas  des  dieux.  Nous  ne  devons  pas  toujours  nous 
attendre,  de  leur  part,  à  ces  soins  qui  conviennent  au 
jour  des  noces.  Gronde-moi,  Emilia;  juge  injuste  que 
j'étais,  je  l'accusais  dans  mon  âme  de  dureté,  mais 
je  reconnais  maintenant  que  le  témoin  était  suborné,  et 
qu'il  était  faussement  accusé. 

ÉMILIA.— Je  prie  le  ciel  que  ce  soit<  comme  vous  le 
croyez,  quelque  affaire  d'État,  et  non  aucune  idée, 
aucun  soupçon  de  jalousie,  qui  l'aigrisse  contre  vous. 

DESDÉMONA. — Hélas!  le  malheureux  jour! — Jamais  je 
ne  lui  en  donnai  sujet. 


ACTE   III,    SCÈNE   IV.  ITI 

ÉMiLiA.— Mais  les  cœurs  jaloux  ne  se  salisfont  pas  de 
cette  réponse  :  ils  ne  sont  pas  toujours  jaloux  pour  quel- 
que raison  ;  mais  ils  sont  toujours  jaloux,  parce  qu'ils 
sont  jaloux.  La  jalousie  est  un  monstre  qui  s'engendre 
lui-même,  et  qui  nait  de  lui-même. 

DESDÉMONA.  — Que  le  ciel  écarte  ce  monstre  du  cœur 
d'Othello  l 

ÉMiLiA. — Amen,  madame! 

DF.sDÉMONA. — Je  voux  Taller  chercher.  Gassio,  prome- 
nez-vous par  ici.  Si  je  le  trouve  disposé,  je  lui  rappelle- 
rai votre  demande,  et  je  ferai  tout  ce  que  je  pourrai 
pour  en  obtenir  le  succès. 

CAssio. — Je  remercie  humblement  Votre  Seigneurie. 

(Desdémona  et  Emila  sortent.) 
(Entre  Bianca.) 

BiANCA.— Ah  !  Dieu  vous  garde,  cher  Cassio  ! 

cÀssio.— Qui  est-ce  qui  vous  fait  sortir  de  chez  vous? 
Comment  vous  portez-vous,  ma  belle  Bianca?  D'honneur, 
ma  douce  amie,  j'allais  de  ce  pas  chez  vous. 

BIANCA. — Et  moi  j'allais  chez  vous,  Cassio.  Comment! 
me  fuir  une  semaine  entière,  sept  jours  et  sept  nuits, 
huit  fois  vingt  heures  !  Et  les  heures  de  l'absence  des 
amants  sont  cent  fois  plus  lentes  que  les  heures  du 
cadran.  Oh!  triste  calcul  ! 

CASSIO. — Excusez-moi,  Bianca;  tout  ce  temps  j'ai  été 
oppressé  de  pensées  accablantes  ;  mais  avec  moins  d'in- 
terruptions j'effacerai  le  souvenir  de  cette  longue  suite 
d'absences.  Chère  fiiâncà  (il  tire  de  sa  poche  le  mouchoir 
de  Desdémona  et  le  lui  présente) ^  copiez-moi  ce  dessin. 

BIANCA. — Oh!  Cassio,  d'où  vient  ceci?  C'est  le  don  de 
quelque  nouvelle  amie?  Ah!  je  devine  la  cause  d'une 
absence  que  j'ai  trop  sentie.  En  êtes- vous  là?  Bien,  bien! 

CASSIO. — Allez,  femme,  rejetez  vos  vils  soupçons  dans 
la  gueule  du  diable  où  vous  les  avez  pris.  Vous  êtes 
jalouse,  maintenant?  Vous  croyez  que  ceci  vient  de 
quelque  maîtresse,  que  c'est  un  souvenir?  Non,  en  bonne 
foi,  Bianca. 

BIANCA. — Eh  bien  !  à  qui  appartient-il? 

CASSIO. — Je  n'en  sais  rien  encore,  ma  chère.  Je  l'ai 


172  OTHELLO. 

trouvé  dans  ma  chambre;  le  travail  m'en  plait  fort  : 
avant  qu'on  le  redemande,  comme  cela  arrivera  proba- 
blement, je  voudrais  en  avoir  le  dessin  :  prenez-le, 
copiez-le,  et  laissez-moi  pour  le  moment. 

BiANCA. — Vous  laisser,  et  pourquoi? 

CASsio. — ^J'attends  ici  le  général,  et  je  n'ai  pas  envie, 
car  ce  ne  serait  pas  une  recommandation  pour  moi,  qu'il 
me  trouve  accosté  d'une  femme. 

BIANCA. — Et  pourquoi,  s'il  vous  plaît? 

CASsio.— Ce  n'est  pas  que  je  ne  vous  aime. 

BiANGA. — ^Non,  non,  vous  ne  m'aimez  point  :  je  vous 
prie,  du  moins  reconduisez-moi  quelques  pas  ;  et  dites  si 
je  vous  verrai  de  bonne  heure  ce  soir? 

CASSIO. — Je  ne  puis  vous  accompagner  bien  loin,  car 
c'est  ici  même  que  j'attends;  mais  je  vous  verrai  de 
bonne  heure. 

BIANGA. — C'est  bon,  bon.  Il  faut  bien  que  je  me  plie 
aux  circonstances. 

(Ils  sortent.) 


FIN   DU   TROISIÈME  ACTE. 


ACTE   QUATRIÈME 

.  SCÈNE  I 

Devant  le  château. 
Entrent  OTHELLO  et  JAGO 

JAGO. — Voulez-vous  vous  arrêter  à  cette  pensée? 

OTHELLO.— A  cette  pensée,  Jago. 

JAGO. — Quoi,  donner  en  secret  un  baiser! 

OTHELLO.  — Un  baiser  que  rien  ne  légitime  ! 

JAGO.— Ou  s'enfermer  seule  avec  un  amant,  dans  la 
nuit',  une  heure  ou  deux,  sans  aucun  mauvais  dessein! 

OTHELLO.— S'enfermer  seule,  Jago,  et  sans  mauvais 
dessein  !  G'e'st  vouloir  user  d'hypocrisie  avec  le  diable. 
Ceux  qui,  avec  des  intenlions  pures,  s'exposent  ainsi, 
tentent  le  ciel,  et  le  diable  tente  leur  vertu. 

JAGO. — S'ils  s'en  tiennent  là,  c'est  une  faute  légère  : 
mais  si  je  donne  à  ma  femme  un  mouchoir... 

OTHKLLO.— Eh  bien? 

JAGO. — Eh  bien!  alors  il  est  à  elle,  seigneur;  et  dès 
qu'il  est  à  elle,  elle  est  libre,  je  pense,  de  le  donner  à 
qui  il  lui  plaît. 

OTHELLO. — Son  honneur  lui  appartient  de  même  : 
peut-elle  aussi  le  donner? 

JAGO.  —  L'honneur  est  un  être  invisible.  Bien  des 
femmes  qui  ne  Tont  plus  l'ont  encore  à  nos  yeux  :  mais 
pour  le  mouchoir... 

OTHELLO.— Par  le  ciel,  je  l'aurais  oublié  volontiers. — 

*  Or  to  be  naked  with  her  friend  ahed 

An  hour  or  more,  not  meaning  any  harin  ! 
OTH. —  NaJted  ahed,  Jago,  and  not  mean  harm! 


ilA  OTHELLO. 

Tu  dis?— Oh!  cette  idée  revient  dans  ma  mémoire, 
comme  sur  la  maison  infestée  revient  le  corbeau,  pré- 
sage de  malheur. — Il  a  eu  mon  mouchoir  ! 

JAGO. — Oui,  qu'importe? 

OTHELLO. — C.e^£^  se  gâte,  maintenant... 

JAGO. — Que  serait-ce  si  je  disais  Tavoir  vu  vous  faire 
outrage  ,  lui  avoir  entendu  dire...?  Car  il  est  de  par  le 
monde  des  misérables  qui,  après  avoir,  à  force  de  pour- 
suites importunes ,  subjugué  une  maîtresse ,  ou  reçu 
d'elle  de  volontaires  faveurs,  ne  peuvent  s'empêcher  de 
bavarder. 

OTHELLO. — A-t-il  dit  quelque  chose? 

JAGO. — Oui,  seigneur;  mais,  soyez-en  bien  sûr,  il  n'a 
rien  dit  qu'y  ne  soit  prêt  à  nier. 

OTHELLO .  — Qu'a-t-il  dit  ? 

JAGO. — Mafpi...  qu'il  ?i...  Je  ne  sais  pas  ce  qu'il  a  fait. 

OTHELLO.— Quoi,  quoi? 

JAQQ. — Été  reçu... 

OTHELLO. — Où? 

J4GQ.— Jjai^s  son  lit. 

oTHELi.0 .  —-Avec  elle  ? 

aAGO.r-rAvec  eUc,  î^uprès.  d'elle.— Tfout  ce  que  vous 
voudrez. 

OTHELLO. — Reçu  fl^ns  son  lit!— Avec  elle!— Auprès 
d'elle! — Dans  squ  lit!— 0  cela  est  horrible! — Le  mou- 
choir ! — Des  aveux  !— Le  mouchoir  ! — Qu'il  avoue  et  qu'il 
soit  pendu  pour  soji  forfait. — Non,  d'abord  pendu,  et  il 
avouera  après... — Jf'^n  frissonne. — Non,  la  nature  ne 
serait  point  ainsi  saisie  et  possédée  par  une  passipn  sou- 
veraine, sans  un  motif  réel*. — Non,  ce  ne  sont  point  des 
paroles  qui  me  bouleversent  de  la  sorte! — Ses  yeux! — 
Ses  joues!  — Ses  lèvres!— Est-il  possible? — Avoue.— Le 
mouchoir  !—Q  démon  ! 

(Il  tombe  sans  connaissance.) 

*  Nature  would  not  vest  herselfin  such  shadowing  passion  without 
some  instruction.  Les  commentateurs  ont  tourmenté  de  mille  façons 
le  passage  dont  le  sens  tel  que  nous  l'avons  donné  est  parfaite- 
ment clair  et  d'accord  avec  les  mots  qui  précèdent  comme  avec 
toute  la  situation. 


ACTE   IV,   SCÈNE  I.  175 

JAGQ. — Opérez,  mes  poisons,  opérez.  Voilà  comment 
SG  laissent  prendre  les  fous  crédules,  et  comment,  mal- 
gré leur  imiocence,  de  chastes  et  vertueuses  dames 
subissent  les  reproches.-:— Holà,  seigneur!  monseigneur! 
Othello!  (Et^tre-Cassio.)  Ah!  Gassio,  quelle  nouvelle] 

CASSio.— :Ou'est-il  donc  arrivé  ? 

UGp. — î|fon  seigneur  vient  de  tomber  dans  une  attaque 
d'épilepsie  \  c'est  la  seconde  ;  il  en  eut  une  hier. 

CAssio. —Frottons-lui  les  tempes. 

JAGQ.— -Non,  laissez;  il  faut  que  cet  engourdisseineut 
léthargique  ait  son  libre  cours,  autrement  vous  le  ver- 
rez écumer  et  passer  bientôt  à  une  sauvage  frénésie. — 
Regardez,  il  s'ç^gite  :  retirez-vous  pour  quelque  temps;  il 
va  reprendre  ses  sens  :  (iès  qu'il  w'aura  quitté,  j  ai  à 
yous  parler  d'une  affipiire  importante.  (Cassia  sort.)  Eh 
bien!  général,  comment  vous  trouvez-vous?  ne  vous 
êtç^-vous  pas  blessé  à  la  tête  I 

OTHELLO. — Te  moques-tu  de  moi? 

HGp..— Mp  uipquer  de  vous?  non  par  le  ciel  ;  je  vou- 
drais que  vous  supportassiez  votre  sort  en  homme. 

OTHELLO. — Un  hqmme  qui  porte  des  cornes  n'est  plus 
tju'une  brute,  un  monstre. 

JA^Q. — Il  y  a  donc  bien  des  brutes  et  des  monstres  dans 
une  grande  ville? 

QTHELLO. — L'a-t-il  avoué  ? 

JAGQ. — Mon  bon  seigneur,  soyez  un  homme.  Croyez 
qu'un  même  sort  attelle  avec  vous  tout  homme  qui  a 
subi  le  joug  du  mariage.  Il  y  a,  à  l'heure  qu'il  est,  des 
millions  de  maris  qui  la  nuit  dorment  dans  des  lits  où 
d'autres  ont  pris  place,  et  qu'ils  jureraient  n'appartenir 
qu'à  eux  seuls.  Votre  situation  vaut  mieux  :  ohl  c'est 
être  le  jouet  de  l'enfer,  et  subir  les  suprêmes  moqueries 
du  démon,  que  d'embrasser  une  prostituée  et  de  reposer 
avec  sécurité  près  d'elle,  en  la  croyant  chaste. —Nqu, 
que  je  sache  tout;  et  sachant  ce  que  je  suis,  je  saurai 
aussi  ce  qu'elle  doit  devenir  à  son  tour. 

OTHELLO. — Oh  !  tu  as  raison  !  cela  est  certain. 

jAGO.— -Restez  un  monieut  à  l'écart,  at  prêtez  Toreille 
avec  patience.   Tandis  que  vous  étiez  ici,  il  y  a  un 


176  OTHELLO. 

moment,  fou  de  votre  malheur  (passion  indigne  d'un 
homme  tel  que  vous),  Cassio  est  arrivé  ;  je  Tai  congédié 
en  donnant  à  votre  évanouissement  une  cause  naturelle; 
mais  je  lui  ai  dit  de  revenir  bientôt  me  parler,  et  il  Ta 
promis.  Cachez-vous  dans  cet  enfoncement,  et  de  là 
observez  les  airs  moqueurs,  les  dédains,  les  sourires 
insultants  qui  viendront  se  peindre  sur  chaque  trait  de 
son  visage.  Je  lui  ferai  raconter  de  nouveau  toute  l'aven- 
ture, où,  comment,  combien  de  fois,  depuis  quelle 
époque  et  quand  il  a  été  et  doit  être  encore  reçu  par  votre 
femme;  remarquez  seulement  ses  gestes;  mais  de  la 
patience,  seigneur,  ou  je  dirai  que  vous  n'êtes  après  tout 
que  colère  et  que  vous  n'avez  rien  d'un  homme. 

OTHELLO.  —  Entends-tu,  Jago?  je  serai  bien  prudent 
dans  ma  patience  ;  mais  aussi,  entends-tu?  bien  sangui- 
naire. 

JAGO. — Et  ce  ne  sera  pas  sans  raison;  mais  laissez 
venir  le  temps  pour  tout.  Voulez-vous  vous  retirer? 
(Othello  s'éloigne  et  se  cache.)  Maintenant  je  veux  question- 
ner Cassio  sur  Bianca.  C'est  une  aventurière  qui,  en 
vendant  ses  caresses;  s'achète  du  pain  et  des  vêtements. 
Cette  créature  est  passionnée  pour  Cassio  ;  car  c'est  le 
fléau  des  filles  de  tromper  cent  hommes,  pour  être  trom- 
pées par  un  seul.  Quand  on  parle  d'elle  à  Cassio,  il  ne 
peut  s'empêcher  d'éclater  de  rire. — Il  vient. — Dès  qu'il 
va  sourire,  Othello  deviendra  furieux,  et  son  aveugle 
jalousie  verra  tout  de  travers  les  sourires,  les  gestes,  les 
airs  libres  du  pauvre  Cassio.  {Entre  Cassio.)  Eh  bien! 
lieutenant,  comment  êtes-vous  maintenant? 

CASSIO. — D'autant  plus  mal,  que  vous  me  donnez  un 
titre  dont  la  privation  me  tue. 

JAGO,  élevant  la  voix. — Cultivez  bien  Desdémona  et  vous 
êtes  sûr  du  succès.  (Baissant  le  ton.)  Oh!  si  cette  grâce 
dépendait  de  Bianca,  comme  vos  désirs  seraient  bientôt 
satisfaits  ! 

CASSIO. — Ah  !  bonne  petite  âme  ! 

OTHELLO,  à  part. — Voyez  comme  il  sourit  déjà. 

JAGO,  à  voix  haute. — Je  n'ai  jamais  vu  femme  si  pas- 
sionnée pour  un  homme. 


ACTE   IV,    SCÈNE   L  177 

CASsiô.— Oh  I  la  pauvre  créature ,  je  crois  en  efîet 
qu'elle  m'aime. 

OTHELLO,  à  part.— Oui^  il  le  nie  faiblement,  et  sourit. 

JAGO. — ^M'entendez-vous,  Cassio? 

OTHELLO ,  à  part. — Maintenant  il  le  presse  de  tout 
raconter.  Va;  poursuis  :  bien  dit,  bien  dit. 

JAGO.— Elle  fait  courir  le  bruit  que  vous  comptez 
l'épouser  :  en  avez-vous  l'intention? 

CASSIO.— Ha  1  ha!  ha! 

OTHELLO^àpart. — Triomphes-tu,Romain?  triomphes-tu? 

CASSio. — ^Moi  Tépouser?  Qui?  une  fille!  Aie,  je  t'en 
prie,  un  peu  meilleure  opinion  de  mon  esprit;  ne  lui  crois 
pas  si  mauvais  goût.  Ha!  ha!  ha! 

OTHELLO,  à  par?.— Oui,  oui,  ils  rient  ceux  qui  rempor- 
tent la  victoire. 

JAGO. — En  vérité,  le  bruit  court  que  vous  l'épouserez. 

CASSîo. — ^De  grâce,  parle  vrai. 

JAGO. — Je  suis  un  drôle  si  je  mens. 

OTHELLO,  à  part. — As-tu  fait  mon  compte?  Bien,  bien. 

CASsio. — C'est  un  propos  de  cette  créature  :  elle  s'est, 
dans  son  amour  et  sa  vanterie,  persuadée  que  je  l'épou- 
serais; mais  je  ne  lui  ai  rien  promis. 

OTHELLO,  à  part. — Jago  me  fait  signe  :  sans  doute  Cas- 
sio commence  l'histoire. 

CASSIO. — Elle  était  ici,  il  n'y  a  qu'un  moment;  elle  me 
poursuit  partout.  L'autre  jour  j'étais  sur  le  bord  de  la 
mer,  causant  avec  quelques  Vénitiens;  tout  à  coup 
arrive  la  folle,  et  elle  se  jeté  ainsi  à  mon  cou... 

(Cassio  peint,  par  son  geste,  le  mouvement  de  Bianca.) 

OTHELLO,  à  part. — S'écriant,  ô  mon  cher  Cassio!  c'est 
ce  que  son  geste  exprime,  je  le  vois. 

CASSIO. — Et  elle  se  pend  à  mon  cou,  et  s'y  balance,  et 
pleure,  et  me  tire,  et  me  pousse.  Ha  !  ha  !  ha  ! 

OTHELLO ,  à  part. — Il  raconte  maintenant  comment 
elle  l'a  entraîné  dans  ma  chambre.  Oh!  je  vois  mainte- 
nant ton  nez,  mais  non  le  chien  auquel  je  le  jetterai* 

CASSIO. — ^11  faut  que  j'évite  sa  rencontre. 

JAGO. — Devant  moi  !  Tenez,  la  voilà  qui  vient. 

(Entre  Bianca.) 

T.    IV.  12 


178  OTHELLO. 

CASSio. — Ardente  comme  une  chatte  sauvage! — Mais 
celle-ci  est  parfmnée. — {A  Dianca.)  Que  me  voulez-vous 
en  me  poursuivant  de  la  sorte? 

BiANCA. — Que  le  diable  et  ga  femme  vous  poursuivent! 
Que  me  vouliez-vous  vous-même,  avec  ce  mouchoir  que 
vous  m'avez  remis  tantôt?  J'étais  une  grande  dupe  de  le 
prendre  :  et  ne  faut-il  pas  que  j'en  copie  le  dessin?  Oui, 
sans  doute,  il  est  bien  vraisemblable  que  vous  l'ayez 
trouvé  dans  votre  chambre,  sans  savoir  qui  peut  l'y 
avoir  laissé.  C'est  un  don  de  quelque  péronnelle,  et  il 
faut  que  j'en  copie  le  dessin!  (Elle  lui  j^tl^  le  mouchoir.) 
Tenez,  rendez-le  à  votre  belle.  Où  que  vous  l'ayez  pris, 
je  n'en  copierai  pas  un  point. 

CAssio. — Comment,  ma  douce  Biauca?  Quoi  doftc  ?  quoi 
donc? 

OTHELLO,  à  par^^-Par  le  ciel,  voilà  sûrement  mon 
mouchoir  ! 

BiANCA. — Si  vous  voulez  venir  souper  ce  soir,  vous  en 
êtes  le  maître;  sinon,  venez  quand  il  vous  plaira. 

(Elle  sort.) 

jAGo. — ^Suivez-la,  suivez-la. 

CASSIO.— Il  le  faut  bien,  sans  quoi  elle  va  bavarder 
dans  la  rue. 

JAGO. — Soupez-vous  chez  elle? 

CASSIO. — Oui,  c'est  mou  projet. 

JAGO. — Peut-être  pourrai-je  vous  y  voir  ;  car  j'ai  vrai- 
ment besoin  de  causer  avec  vous. 

CAssio. — Venez-y,  je  vous  prie  :  voulçz-vous  ? 

JAGO. — N'en  dites  pas  plus,  partez. 

(Cwsio  sort.) 
(Othello  s'avance.) 

OTHELLO. — Comment  le  tuerai-je,  Jago? 

JAGO. — Avez-vous  remarqué  comme  il  s'applaudissait 
de  sou  infâme  action  ? 

OTHELLO. -4)  Jago  ! 

JAGO. — Et  ie  mouchoir,  l'avez-vous  vu  ? 

OTHELLO. — Était-ce  le  mien? 

JAGO. — Le  votre  :  je  vous  jure.  Et  de  voir  le  cas  qu'il 
fait  de   cette   femme  insensée ,  votre  femme  !  Elle  lui 


ACTE    IV,    SCÈNE    L  179 

a  donné  ^e  mouchoir,  et  il  Ta  donné  à  sa  maîtresse  ! 

OTHELLO.— rJe  voudrais  que  son  supx>lice  pût  durer 
neuf  ans. — Une  femme  accomplie  !  une  femme  si  belle  ! 
une  femme  si  douce  ! 

JAGO. — Allons,  il  faut  oublier  tout  cela. 

OTHELLO. — Oui;  qu'elle  meure,  qu^elle  périsse,  qu'elle 
soit  damnée  cette  nuit  ;  elle  ne  vivra  point. — Non,  mon 
cœur  est  changé  en  pierre,  je  le  frappe  et  cela  me  fait 
mal  à  la  main. — Oh!  l'univers  n'avait  pas  une  plus 
douce  créature. — Elle  était  digne  de  partager  la  couche 
d'un  empereur,  et  de  lui  imposer  ses  lois. 

JAGO. — Eh  !  ce  n'est  pas  là  votre  objet. 

OTHELLO.  —  Qu'elle  soit  maudite!  Je  ne  dis  que  ce 
qu'elle  est  en  effet. — Si  habile  avec  son  aiguille  I — Une 
musicienne  admirable! — Oh!  elle  adoucirait  en  chantant 
la  férocité  d'un  ours. — D'un  esprit  si  élevé,  d'une  imagi- 
nation si  féconde  !  * 

JAGO. — Elle  n'en  est  que  plus  coupable. 

OTHELLO.— Oh!  mille,  mille  fois  plus! — Et  puis,  de  si 
bonne  naissance  !' 

JAGO. — Oui,  trop  bonne! 

OTHELLO.— Oui ,  cela  est  certain  :  mais  vois,  Jago, 
quelle  pitié! — Oh  !  Jago  !  quelle  pitié,  Jago! 

JAGO. — Si  vous  êtes  si  épris  même  de  sa  perfidie,  don- 
nez-lui pleine  licence  de  vous  outrager;  car  si  Tinjure 
ne  vous  touche  point,  elle  n'offense  personne. 

OTHELLO.'— 'Je  veux  la  mettre  en  pièces. — Me  désho- 
norer ! 

jAfto. — Oh!  cela  est  infâme  de  sa  part. 

OTHELLO. — Avec  mou  officier  ! 

JAGO. — Cela  est  plus  infâme  encore. 

OTHELLO. — Procurê-moi  du  poison,  Jago,  pour  cette 
nuit;  je  ne  veux  point  entrer  en  explication  avec  elle, 
de  peur  que  ses  grâces  et  sa  beauté  ne  désarment  encore 
mon  âme. — Cette  nuit,  Jago. 

JAGO.— Ne  vous  servez  pas  de  poison  :  étranglez-la 
plutôt  dans  son  ht;  dans  ce  lit  même  qu'elle  a  souillé. 

OTHELLO, — ^Bon,  bon!  cette  justice  me  plaît. — Excel- 
lente idée. 


i80  OTHELLO. 

JAGO. — Et  pour  Cassio,  laissez-moi  faire,  je  me  charge 
de  lui  :  vers  minuit  vous  en  saurez  davantage. 

(Une  trompette  se  fait  entendre  au  dehors.) 

OTHELLO. — Excellente  idée.  Qu'annonce  cette  trompette? 

JAGO. — Sûrement  quelque  nouvelle  de  Venise.  Ah! 
c'est  Lodovico  envoyé  par  le  duc  :  et  voyez,  votre  femme 
raccompagne. 

(Entrent  Lodovico,  Desdémona  et  leur  suite.) 

LODOVICO. — Salut,  brave  général. 

OTHELLO. — De  tout  mou  cœur,  seigneur. 

LODOVICO. — Le  duc  et  le  sénat  de  Venise  vous  saluent. 

(Il  remet  une  dépêche  à  OtheUo.) 

OTHELLO. — Je  baise  cet  écrit,  interprète  de  leur  bon 
plaisir. 

(Othello  ouvre  et  lit  la  dépêche.) 

DESDÉMONA . — Etquellesnouvelles,cher  cousiu  Lodovico? 

JAGO. — Je  suis  ravi  de  vous  voir,  spigneur  :  soyez  le 
bienvenu  en  Chypre. 

LODOVICO.— Je  vous  remercie;  comment  se  porte  le 
lieutenant  Cassio? 

JAGO.— Il  vit,  seigneur. . 

DESDÉMONA. — Mou  cousiu,  il  cst  surveuu  entre  lui  et 
mon  seigneur  une  mésintelligence  fâcheuse  :  mais  vous 
saurez  tout  arranger. 

OTHELLO,  à  demi-voix, — En  étes-vous  bien  sûre  ? 

DESDÉMONA. — Mou  soigueur? 

OTHELLO,  continuant  de  lire. — «  Ne  manquez  pas  de 
«  vous  y  conformer?  Si  vous  voulez..-. 

LODOVICO,  à  Desdémona, — Il  ne  s'adressait  à  personne; 
c'est  de  la  lettre  qu'il  est  occupé. — Est-ce  qu'il  y  a  de  la 
division  entre  le  général  et  Cassio  ? 

DESDÉMONA. — Une  division  tout  à  Tait  malheureuse  ;  je 
ferais  beaucoup  pour  les  réconcilier,  à  cause  de  l'amitié 
que  je  porte  à  Cassio. 

OTHELLO,  d'une  voix  étouffée. — Feux  et  soufre  ! 

DESDÉMONA . — SeigueuT  ? 

OTHELLO. — Avez-vous  votre  bon  sens? 

DESDÉMONA.— -Quoi,  ost-il  cu  colèrc? 

LODOVICO. — Il  se  peut  que  la  lettre  lui  cause  cette  émo- 


ACTE   IV,    SCÈNE   I.  181 

tion;  car  le  sénat,  je  crois,  le  rappelle  à  Venise,  et  donne 
à  Gassio  son  gouvernement. 

DESDÉMON  A. — En  Vérité,  j  en  suis  bien  aise. 

OTHELLO. — En  vérité? 

DESDÉMONA. — Mou  seigueur? 

OTHELLO. — ^Je  suis  bien  aise,  moi,  de  vous  voir  folle. 

DESDÉMONA.— Pourquoi,  cher  Othello? 

OTHELLO. — Démon  ! 

(II  la  frappe.) 

DESDÉMONA. — Je  u'ai  pas  mérité  ceci. 

LODOvico. — Seigneur,  on  ne  croirait  pas  cela  à  Venise, 
quand  je  jurerais  que  je  Tai  vu  de  mes  yeux.  C'est  beau- 
coup trop.  Consolez-la,  elle  pleure. 

OTHELLO. — Oh!  démon,  démon!  Si  les  pleurs  d'une 
femme  pouvaient  féconder  la  terre,  chaque  larme  qu'elle 
laisse  tomber  deviendrait  un  crocodile. — (A  Desdértwna.) 
Hors  de  ma  vue  ! 

DESDÉMONA. — ^Je  uc  vcux  pas  rester,  puisque  je  vous 
offense. 

(Elle  fait  quelques  pas  pour  sortir.) 

LODOVICO. — En  vérité,  voilà  ime  femme  bien  soumise. 
Je  vous  en  conjure,  seigneur,  rappelez-la. 

OTHELLO. — Madame  ? 

DESDÉMONA. — Mon  scigncur? 

OTHELLO,  à  Lodovico. — Que  lui  voulez-vous? 

LODOVICO. — Qui!  moi,  seigneur? 

OTHELLO. — Oui,  vous;  vous  avez  désiré  que  je  la  fisse 
revenir  :  seigneur,  elle  peut  revenir  et  s'en  aller,  et 
revenir  encore  :  et  elle  peut  pleurer,  seigneur,  pleurer  ; 
et  elle  est  soumise,  comme  vous  dites,  soumise,  oh! 
très-soumise. — {A  Desdémona.)  Continuez,  pleurez,  pleu- 
rez. {A  Lodomco.)  Quant  à  celte  lettre,  seigneur... — {A 
Desdémona.)  Oh!  passion  bien  jouée! — {A  lui-même,)  On 
me  l'appelle  à  Venise.— (A  Desdémona.)  Sortez;  je  vous 
enverrai  chercher  tout  à  l'heure.— (  A  Lodovico.  )  Sei- 
gneur, j'obéis  aux  ordres  ;  et  je  vais  me  rendre  à  Venise. 
— (A  Desdémma,)  Hors  d'ici,  sortez  I  (Desdénnona  sort.) 
Cassio  prendra  ma  place  :  et  (à  Lodovico)  seigneur,  je 
vous  invite  à  souper  chez  moi  ce  soir.  Vous  êtes  le  bien- 


182  OTHELLO. 

venu  à  Chypre. — (En  s'en  allant.)  Chèvres  et  guenons*  !  1 

(Il  sort.) 

LODOvico. — Est-ce  là  ce  noble  More  que  tout  notre 
sénat  regarde  comme  suffisant  à  tout  et  pour  tout? — 
Est-ce  là  ce  grand  caractère  que  la  passion  ne  peut 
ébranler,  et  ce  ferme  courage  qu'aucun  accident,  ni 
aucun  coup  du  sort  ne  peut  troubler  ni  abattre  ? 

JAGO. — Il  est  bien  changé. 

LODOVICO. — Sa  tête  est-elle  saine?  son  cerveau  n'est-il 
pas  dérangé? 

JAGO. — Il  est  ce  qu'il  est  :  je  ne  puis  me  permettre  de 
dire  ce  que  je  pense  de  lui,  ce  qu'il  pourrait  être... — S'il 
n'est  pas  tout  ce  qu'il  pourrait  être,  je  prie  le  ciel  qu'il 
le  soit. 

LODOVICO. — Comment!  frapper  sa  femme I 

JAGO.— En  effet  cela  n'était  pas  trop  bien;  et  cepen- 
dant je  voudrais  être  sûr  que  ce  coup-là  sera  le  plus 
violent. 

LODOVICO:  —Est-ce  son  habitude?  ou  les  lettres  du 
sénat  lui  auraient-elle  allumé  le  sang,  et  l'ont-elles  jeté 
pour  la  première  fois  dans  cet  emportement? 

JAGO. — Hélas  1  hélas  !  il  ne  serait  pas  honnête  à  moi  de 
dire  ce  que  j'ai  vu  et  su.  Vous  l'observerez,  et  ses  pro- 
pres démarches  le  feront  assez  connaître  pour  me  dis- 
penser de  parler.  Suivez-le  seulement^  et  voyez  com- 
ment il  agit. 

LODOVICO.  —  Je  suis  fâché  de  m'être  trompé  sur  son 
compte. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  II 

Une  chambre  dans  le  château. 
Entrent  OTHELLO,  ÉMILIA. 

OTHELLO. — Vous  u'avcz  douc  rien  vu? 

ÉMiLiA. — Ni  rien  entendu,  ni  jamais  rien  soupçonné. 

1  Othello  se  rappelle  ici  les  perfides  comparaison  de  Jago,  lors- 
qu'il cherche  pour  la  première  fois  à  exciter  la  jalousie  du  More. 


ACTE   IV,    SCÈNE    II.  183 

OTHELLO.  —  Mais  VOUS  le»  avez  vus  elle  et  Cassio 
ensemble. 

ÉMiLiA.— "Mais  alors  je  n'ai  rien  vu  de  mal  ;  et  cepen^ 
dant  j'entendais  chaque  syllabe  qui  était  prononcée 
entre  eux. 

OTHELLO. — Quoi  I  ils  ne  se  sont  jamais  parlé  bas? 

ÉMiLiA. — Jamais,  mon  seigneur. 

OTHELLO. — Ils  ne  vous  ont  jamais  renvoyée? 

ÉMILIA. — Jamais* 

OTHELLO.— Pour  aller  lui  chercher  son  éventail,  ses 
gants,  son  masque,  ou  quoi  que  ce  soit? 

EMILIA. — ^Jamais,  mon  seigneur. 

OTHELLO.— Cela  est  étrange. 

ÉMILIA. — J'ose  vous  répondre,  seigneur,  qu'elle  est 
fidèle  :  j'y  engage  mon  âme.  Si  vous  pensez  autre  chose, 
bannissez  cette  pensée,  elle  abuse  votre  cœur.  Si  quel- 
que misérable  vous  a  mis  des  soupçons  en  tête,  que  le 
ciel  lui  envoie  pour  salaire  la  malédiction  du  serpent  ; 
car  si  elle  n'est  pas  vertueuse,  chaste  et  sincère,  il  n*y  a 
point  de  mari  heureux;  la  plus  pitre  des  femmes  est 
impure  comme  la  calomnie. 

OTHELLO. — Dites-lui  de  venir,  allez.  {Émilia  sort.)  Elle 
en  dit  assez;  mais  ce  n'est  qu'uile  entremetteuse  qui 
n'en  peut  dire  davantage.  -^  L'autre  est  une  adroite 
coquine  qui  tient  enfermés  sous  le  verrou  et  la  clef 
d'infâmes  secrets,  et  cependant  elle  se  met  â  genoux,  et 
elle  prie  !...  Je  le  lui  ai  vu  faire. 

(Entre  Dosdémona  avec  Étnilia.) 

DESDÉMON  A.— Mon  seigueur,  que  voulez-vous  de  moi? 
OTHELLO. — Je  vous  prie,  ma  poiile,  venez  ici. 

DESDÉMONA.— Où  VOUS  plaît-il? 

OTHELLO. — Que  j6  voie  dans  vos  yeux.  Regardez-moi 
en  face. 

DESDÉMONA. — Quellc  horriWe  fantaisie  vous  saisit? 

OTHELLO,  à  Êmilia,  —  Les  femmes  de  votre  métier, 
madame,  laissent  les  amants  tête-à-tête  et  ferment  la 
porte;  puis  elles  toussent  ou  crient  hem!  hem!  si  quel- 
qu'un sument.  A  votre  office,  à  votre  office.— Allons, 

dépêchez-vous.  (Émilia  sort. 


184  OTHELLO. 

DRSDÉMONA  tombe  à  genoux. — Je  vous  le  demande  à 
genoux,  m6n  seigneur,  que  signifie  votre  discours  ?  J'en- 
tends votre  fureur  dans  vos  paroles,  mais  je  ne  com- 
prends pas  vos  paroles. 

OTHELLO. — Qu'eS-tU  ? 

DESDÉMONA. — Votre  femme,  mon  seigneur,  votre  fidèle 
et  loyale  femme. 

OTHELLO. — Viens,  jure-le,  damne-toi,  de  peur,  comme 
tu  ressembles  aux  êtres  célestes,  que  les  démons  eux- 
mêmes  n'osent  s'emparer  de  toi.  Damne-toi  donc  par  un 
double  crime  ;  jure  que  tu  m'es  fidèle. 

DESDÉMONA. — Lc  cicl  Sait  que  cela  est  vrai! 

OTHELLO. — Le  ciel  sait  que  tu  es  perfide  comme  l'enfer. 

DESDÉMONA.  — Envers  qui,  mon  seigneur?  avec  qui? 
Comment  suis-je  perfide  ? 

OTHELLO.— Ah!  Desdémona!  va-t'en,  va-t'en,  va-t'en! 

DESDÉMONA.  —  Hélas !  jour  fatal!  pourquoi  pleurez- 
vous?  Suis-je  la  cause  de  ces  larmes,  mon  seignem^?  Si 
vous  soupçonnez  mon  père  d'être  l'auteur  de  votre  rap- 
pel, n'en  rejetez  pas  le  reproche  sur  moi  :  si  vous  l'avez 
perdu,  moi  aussi  je  l'ai  perdu. 

OTHELLO. — S'il  avait  plu  au  ciel  de  m'éprouver  par  le 
malheur,  s'il  avait  fait  pleuvoir  sur  ma  tète  nue  tous  les 
maux  et  toutes  les  humiliations,  s'il  m'avait  plongé  jus- 
qu'au cou  dans  la  pauvreté,  s'il  avait  livré  aux  fers  moi 
et  mes  plus  belles  espérances,  j'aurais  trouvé  dans  quel- 
que coin  de  mon  âme  un  reste  de  patience  :  mais,  hélas  I 
faire  de  moi  un  objet  en  butte  au  mépris  qui  dirigera 
vers  moi  son  doigt  immobile...  Oh!  oh  !...  Eh  bien  î  cela 
même,  j'aurais  pu  le  supporter.— Oui,  oui,  je  l'aurais 
pu. — Mais  l'asile  où  j'avais  enfermé  tous  les  trésors  de 
mon  cœur,  là  où  je  dois  vivre  ou  perdre  la  vie,  la  soiu^ce 
où  je  puise  mon  existence,  qui  autrement  se  tarit,  en 
être  chassé,  ou  ne  la  garder  que  comme  une  citerne  où 
d'impurs  crapauds  viennent  s'unir  !  —  Toi  -  même,  ô 
patience,  jeune  chérubin  aux  lèvres  de  rose,  voilà  de 
quoi  décolorer  ton  teint  et  rendre  ta  face  aussi  sombre 
que  l'enfer  ! 


ACTE   IV,    SCÈNE   II.  185 

DESDÉMONA. — ^J'cspèrc  que  mon  noble  seigneur  me 
tient  pour  vertueuse. 

OTHELLO.— Oui,  comme  les  mouches  d'été,  dans  les 
boucheries,  qui  s'animent  en  battant  des  ailes*. — 0  toi, 
fleur  des  bois  qui  es  si  belle  et  exhales  un  parfum  si  doux 
que  tu  enivres  les  sens  !... — ^Je  voudrais  que  tu  ne  fusses 
jamais  née  ! 

DESDÉMONA. — Hélas  I  quel  crime  ai-je  commis,  sans  le 
savoir?  . 

OTHELLO.— Ce  beau  visage,  ce  livre  admirable  était-il 
donc  fait  pour  écrire  dessus  prostituée  ?  — Ce  que  tu  as, 
ce  que  tu  as  commis?— 0  fille  publique,  si  je  disais  ce 
que  tu  as  fait,  un  feu  ardent  embraserait  mes  joues  et 
toute  pudeur  serait  réduite  en  cendres*  !  Ce  que  tu  as 
commis?  le  ciel  s'en  bouche  le  nez  et  la  lune  ferme  les 
yeux  ;  le  souffle  lascif  du  vent  qui  baise  tout  ce  qu'il  ren- 
contre se  tait  dans  le  sein  de  la  ten-e,  pour  ne  pas  l'en- 
tendre. Ce  que  tuas  commis?  Indigne  effrontée  ! 

DESDÉMONA. — Au  uom  du  ciel,  vous  me  faites  injure. 

OTHELLO. — N'êtes-vous  pas  une  prostituée  ? 

DESDÉMONA. — Non,  commo  il  est  vrai  que  je  suis  chré- 
tienne. Si  me  conserver  à  mon  époux  pure  de  tout 
attouchement  illégitime,  c'est  n'être  pas  une  impudique; 
non,  je  ne  suis  pas  une... 

OTHELLO. — Ouoil  tu  u'cs  pas  une  prostituée? 

DESDÉMONA. — Nou,  SUT  mou  salut. 

OTHELLO. — Est-il  possible? 

DESDÉMONA. — Oh  !  Diou,  aie  pitié  de  nous  ! 

OTHELLO. — En  ce  cas  je  vous  demande  grâce.  Je  vous 
prenais  pour  cette  rusée  courtisane  de  Venise  qui  a 
épousé  Othello.  {Rentre  Émilia.) — Vous,  madame  qui, 

'  O  ay;  as  summer  fUes  are  in  the  shambles^ 

That  quicken  even  wiih  blowing. 
Littéralement  :  Oui^  comme  sont,  dans  les  boucheries ,  les  mouches^ 
d'été  qui  s'accouplent  en  étendant  leurs  ailes, 
•  I  should  make  very  forges  of  my  cheeks 

That  would  to  cinders  burn  t*p  modesty. 
Littéralement  :  Je  ferais,  de  mes  joues,  des  forges  qui  réduiraient  en 
cendres  la  pudeur  eUe-méme, 


186  OTHELLO. 

remplissez  roflice  opposé  à  celui  de  saint  Pierre,  et  qui 
ouvrez  les  portes  de  Penfer  :  vous  I  vous  !  oui  vous  !  nous 
avons  fini.— Voilà  de  l'argent  pour  votre  peine  :  je  vous 
prie,  tournez  la  clef  et  gardez*nou»  le  secret. 

(Il  sort.) 

ÉMiLiA. — Hélas!  que  rêve  donc  cet  homme?  comment 
êtes-vous,  madame  ?  ma  chère  maîtresse,  comment  ôtes- 
vous? 

DESDÉMONA. — A  moitié  endormie,  je  crois. 

ÉMILIA.  —  Chère  maîtresse  ,  qu  est-Il  arrivé  à  mon 
seigneur  ? 

DESDÉMONA.— A  qul  ? 

ÉMILIA. — Hé  î  à  mon  seigneur,  madame. 

DESDÉMONA. — Qui  est  ton  seigneur? 

ÉMILIA.— Celui  qui  est  aussi  le  vôtre,  chère  maîtresse. 

DESDÉMONA. — Je  n'en  ai  point  :  ne  me  parle  pas,  Emi- 
lia.  Je  ne  puis  pas  pleurer,  ei  je  ne  pourrais  te  répondre 
que  par  mes  larmes-— Je  t'en  prie,  place  ce  soir  sur  mon 
lit  les  draps  du  jour  de  mes  noces  ;— ne  Toublie  pas;  et 
va  chercher  ton  mari. 

ÉMILIA.— Dieu  !  quel  changement  ! 

(Elle  sort.) 

DESDÉMONA. — Il  était  justo  que  je  fusse  ainsi  traitée. 
Oui,  bien  juste. — Comment  me  suis-je  conduite  pour 
qu'il  ait  pu  concevoir  sur  moi  le  moindre  soupçon  du 
plus  grand  des  crimes  ? 

(Rentrent  Jago  et  Émilia.) 

JAGO. — Quel  est  votre  bon  plaisir,  madame?  comment 
vous  trouvez=-vous? 

DESDÉMONA.  — 'Je  UB  saurais  le  dire.  Ceux  qui  instruisent 
de  jeunes  enfants  s'y  prennent  avec  douceur  et  en  leur 
imposant  des  tâches  légères.  Il  aurait  dû  me  gronder 
ainsi  ;  car  en  vérité  je  suis  une  enfant  quand  on  me 
gronde. 

jAGO.— Qu'y  a-t-il  donc,  madame? 

ÉMILIA.— Hélas!  Jago,  mon  seigneur  l'a  traitée  d'in- 
fâme ;  il  Ta  accablée  de  tant  de  mépris  et  d'outrages 
qu'un  cœur  fidèle  ne  peut  le  supporter. 

DESDÉMONA. — Suis-jc  co  qu'il  m'a  nommée,  Jago? 


ACTE    IV,    SCÈNE   II.  187 

JAGO. — Quel  nom,  belle  dame? 
DESDÉMONA.—Gelui  qu'elle  a  dit  que  mon  mari  m'avait 
donné. 

ÉMiLiA.— Il  Ta  appelée  prostituée.  Un  mendiant  dans 
son  ivresse  n'çùt  pas  vomi  de  semblables  injures  sur  la 
compagne  de  sa  misère. 
jAGo. — Pourquoi  s'est-il  emporté  de  la  sorte? 
DESDÉMONA. — ^Je  u'ou  sais  rien  :  je  suis  certaine  que  je 
ne  suis  pas  ce  qu'il  dit. 

JAGO.— Ne  pleurez  pas,  ne  pleurez  pas  :  hélas!  funeste 
jour! 

ÉMILIA.— A-t*elle  renoncé  à  tant  de  nobles  alliances,  à 
son  père  et  à  son  pays,  et  à  ses  amis,  pour  s'entendre 
appeler  prostituée?  Cela  ne  ferait-il  pas  pleurer? 
DESDÉMONA.— C'est  ma  misérable  destinée. 
jAGo. — Que  le  ciel  le  punisse  de  son  emportement  ! 
D'où  lui  vient  cette  fantaisie? 
DESDÉMONA.— ^ Ah  !  Dicu  le  sait. 
ÉMILIA.— Je  veux  être  pendue  si  ce  n'est  pas  quelque 
infatigable  coquin,  quelque  drôle  actif  et  adroit,  quelque 
esclave  perfide  et  flagorneur,  qui,  pour  surprendre 
quelque  emploi,  aura  forgé  cette  calomnie  :  je  veux  être 
pendue,  si  cela  n'est  pas! 

JAGO. — Fi  !  cela  est  impossible;  il  n'y  a  point  d'homme 
semblable. 
DESDÉMONA. — S'il  y  cu  a  Un,  que  le  ciel  lui  pardonne  ! 
ÉMILIA. — One  le  gibet  lui  pardonne  ^  et  que  l'eufer 
dévore  ses  os!— Pourquoi  l'appellerai t-il  prostituée?  Qui 
lui  fait  la  cour?  en  quel  lieu?  dans  quel  temps?  de  quelle 
manière?  avec  quelle  apparence?  Le  More  est  trompé 
par  quelque  indigne  misérable,  quelque  grossier  coquin, 
quelque  méchant  fourbe.  0  ciel  !  que  ne  démasques-tu 
de  pareils  scélérats?  Que  ne  mets-tu  à  la  main  de 
chaque  honnête  homme  un  fouet  pour  flageller  le  drôle 
tout  nu,  d  un  bout  du  monde  à  l'autre,  depuis  l'orient 
jusqu'au  couchant  ! 
JAGO.— Parlez  plus  bas. 

ÉMILIA. — 0  fl  !  fl  !  de  cet  homme.  C'était  aussi  quelque 
compagnon  de  cette  trempe  qui  vous  mit  l'esprit  iens 


188  OTHELLO. 

dessus  dessous,  quand  vous  jj^  soupçonnâtes  d'une 
intrigue  avec  le  More. 

JAGO. — Allez,  vous  êtes  une  écervelée. 

DESDÉMONA.— 0  bou  Jago,  que  ferai -je  pour  ramener 
le  cœur  de  mon  mari?  Bon  ami,  va  le  trouver;  par  cette 
lumière  du  ciel,  j'ignore  comment  j'ai  pu  le  perdre.  Je 
tombe  ici  à  genoux  ;  si  jamais  ma  volonté  eut  quelque 
tort  envers  son  amour,  en  pensée,  en  parole  ou  en 
action  ;  si  jamais  mes  yeux,  mes  oreilles,  aucun  de  mes 
sens,  ont  pu  se  complaire  en  quelque  autre  objet  que 
lui  ;  et  s'il  n'est  pas  vrai  que  je  l'aime  encore,  que  je  Tai 
toujours  aimé,  et  que  je  Taimerai  toujours  tendrement 
quand  il  me  rejetterait  loin  de  lui  dans  la  misère  par 
un  divorce...  que  toute  consolation  m'abandonne!  La 
dureté  peut  beaucoup,  et  sa  dureté  peut  détruire  ma 
vie,  mais  jamais  altérer  mon  amour.  Je  ne  peux  pas  dire 
prostituée  : — ce  mot  me  fait  horreur  maintenant  que  je 
le  prononce  ;  mais  tous  les  vains  trésors  du  monde  ne 
me  feraient  pas  commettre  l'action  qui  pourrait  mériter 
ce  titre. 

JAGO.  —  Calmez-vous,  je  vous  prie  ;  ce  n'est  qu'un 
moment  d'humeur.  Les  affaires  d'État  l'irritent,  et  c'est 
vous  qu'il  gronde. 

DESDÉMONA. — S'il  n'y  avait  pas  d'autre  cause... 
^  JAGO.— Ce  n'est  que  cela,  je  le  garantis.  (Des  trompettes,) 
Ecoutez  :  ces  trompettes  annoncent  le  souper.  Les 
grands  messagers  de  Venise  vous  attendent.  Entrez  et 
ne  pleurez  plus;  tout  ira  bien.  (Soldent  Desdémona  et 
Émilia.)  (Entre  Roderigo.)  Eh  bien!  Roderigo? 

RODERiGo. — Je  ne  trouve  pas  que  tu  agisses  franche- 
ment avec  moi. 

JAGO. — Quelle  preuve  du  contraire? 

RODERIGO. — Chaque  jour  tu  me  trompes  par  quelque 
nouvelle  ruse,  et  à  ce  qu'il  me  semble,  tu  m'éloignes  de 
toutes  les  occasions,  bien  plutôt  que  tu  ne  me  procures 
quelque  espérance.  Je  ne  veux  pas  le  supporter  plus 
longtemps  ;  et  même  je  ne  suis  pas  encore  décidé  à  digé- 
rer en  silence  ce  que  j'ai  déjà  follement  souffert. 

JAGO. — Voulez-vous  m'écouter,  Roderigo? 


ACTE  IV,   SCÊNÊ  II.  18Ô 

noDERiGo.— Bah  !  je  n'ai*  qiie  trop  écouté.  Vos  paroles 
et  vos  actions  ne  sont  pas  cousines. 

JAGO. — Vous  m'accusez  très-injuslement. 

RODERiGo.  —  De  rien  qui  ne  soit  vrai.  Je  me  suis 
dépouillé  de  toutes  mes  ressources.  Les  bijoux  que  vous 
avez  reçus  de  moi  poUr  les  offrir  à  Desdémona  auraient 
à  demi  corrompu  une  religieuse.  Vous  m'avez  dit  qu'elle 
les  avait  acceptés;  et  en  retour  vous  m'avez  apporté  Tes- 
poir  et  la  consolation  d'égards  prochains  et  d'un  paye- 
ment assuré;  mais  je  ne  vois  rien. 

JAGO.— Bon,  poursuivez,  fort  bien. 

RODERIGO.— Forf  6ien,  poursuivez  :  je  ne  puis  pour- 
suivre, voyez-vous,  et  cela  n'est  pas  fort  bien;  au  con- 
traire, je  dis  qu'il  y  a  ici  de  la  fraude,  et  je  commence  à 
croire  que  je  suis  dupe. 

JAGO. — Fort  bien. 

RODERIGO.— Je  vous  répète  que  ce  n'est  pas  fort  bien. 
— Je  veux  me  faire  connaître  à  Desdémona.  Si  elle  me 
rend  mes  bijoux,  j'abandonnerai  ma  poursuite,  et  je  me 
repentirai  de  mes  recherches  illégitimes.  Sinon,  soyez 
sûr  que  j'aurai  raison  de  vous. 

JAGO.— Vous  avez  tout  dit? 

RODERIGO. — Oui  ;  et  je  n'ai  rien  dit  gue  je  ne  sois  bien 
résolu  d'exécuter. 

JAGO. — Eh  bien  !  je  vois  maintenant  que  lu  as  du  sang 
dans  les  veines,  et  je  commence  à  prendre  de  toi  meil- 
leure opinion  que  par  le  passé.  Donne-moi  ta  main, 
Roderigo;  tu  as  conçu  contre  moi  de  très-justes  soup- 
çons ;  cependant  je  te  jure  que  j'ai  agi  très-sincèrement 
dans  ton  intérêt. 

RODERIGO. — Il  n'y  a  pas  paru. 

JAGO. — Il  n'y  a  pas  paru,  je  l'avoue  ;  et  vos  doutes  ne 
sont  point  dénués  de  raison  et  de  jugement.  Mais,  Rode- 
rigo, si  tu  as  vraiment  en  toi  ce  que  je  suis  maintenant 
plus  disposé  que  jamais  à  y  croire,  je  veux  dire  de  la 
résolution,  du  courage  et  de  la  valeur,  montre-le  cette 
nuit  ;  et  si  la  nuit  suivante  tu  ne  possèdes  pas  Desdé- 
mona, fais-moi  sortir  traîtreusement  de  ce  monde,  et 
dresse  des  embûches  contre  ma  vie. 


\9Ù  OTHELLO. 

RODEBiGO. — Quoi  !  qu'est  ceci?  Y  a-t-il  en  cela  quelque 
lueur,  quelque  apparence  de  raison? 

JAGO. — Seigneur,  il  est  arrivé  des  ordres  exprès  de 
Venise  pour  mettre  Cassio  à  la  place  d'Othello. 

RopERiGo. — Est-il  vrai?  Othello  et  Desdémona  vont 
doue  retourner  i\  Venise  ? 

JAGo.---Non,  non  ;  il  va  en  Mauritanie,  et  emmène  avec 
lui  la  belle  Desdémona,  à  moins  que  son  séjour  ici  ne 
soit  prolongé  par  quelque  accident  ;  et  pour  cela,  il  n'est 
point  de  plus  sûr  moyen  que  d'écarter  ce  Gasèio. 

RODERiGo. — Que  voulez-vous  dire? — L'écarter? 

JAGO. —Quoi  1  en  le  mettant  hors  d'état  de  succéder  à 
Othello,  en  lui  faisant  sauter  la  cervelle. 

RODERIGO.— Et  c'est  là  ce  que  vous  voulez  que  je  fasse  ? 

JAGO. — Oui,  si  vous  osez  vous  rendra  service  et  jus- 
tice vous-même.  Ce  soir  il  soupe  chez  une  fille  de  mau- 
vaise vie,  et  je  dois  aller  l'y  trouver.  U  ne  sait  rien 
encore  de  sa  brillante  fortune.  Si  vous  voulez  l'épier  au 
sortir  de  là  (et  je  m'arrangerai  pour  que  ce  soit  entre 
minuit  et  une  heure),  vous  pourrez  faire  de  lui  tout  ce 
qu'il  vous  plaira.  Je  serai  à  deux  pas  prêt  à  vous  secon- 
der; il  tombera  entre  nous  deux.  Venez,  ne  restez  pas 
ébahi  du  projet;  mais  suivez-moi.  Je  vous  prouverai  si 
bien  la  nécessité  de  sa  mort,  que  vous  vous  sentirez 
obligé  de  la  lui  donner.  Allons,  il  est  grandement  l'heure 
de  souper,  et  la  nuit  s'avance  vers  son  milieu.  A  Fceuvre. 

RODERIGO. — Je  veux  bien  savoir  auparavant  la  raison 
de  tout  ceci. 

JAGO.— Vous  serez  satisfait. 

(Us  sortent.) 

SCÈNE  III 

Un  appartement  dans  le  château. 

Entrent  OTHELLO,  LODOVICO,  DESDÉMONA, 
EMILIA  et  leur  suite. 

LODOVICO. — Seigneur,  je  vous  en  conjure,  ne  venez  pas 
plus  loin. 


ACTE  IV,    SCÈNE   HT.  191 

OTHELLO.— Excusez-moi ,  la  promenade  me  fera  du 
bien. 

LODovicp.'— Madame,  bonne  nuit;  je  remercie  humble- 
ment Votre  Seigneurie. 

DESDÉMONA. — Votre  Honneur  est  le  bienvenu. 

OTHELLO. — Vous  plaît-il  de  venir,  seigneur?  (A  voix 
basse.)  Oh!  Desdémona! 

DESDÉMONA .- — ^Mou  seigueur  ? 

OTHELLO.— Allez  à  rinstant  voua  mettre  au  lit ,  je 
reviens  tout  à  Theure.  Renvoyez  votre  suivante.  N'y 
manquez  pas. 

DESDÉMONA. — Je  le  ferai,  mon  seigneur. 

(Sprtent  Otbello,  Lodovica  et  la  suite.) 

ÉMiLiA.— Comment  cela  va-t-il  à  présent?  Il  a  Tair  plus 
doux  que  tantôt. 

DESDÉMONA.— Il  dit  qu'il  va  revenir  tout  à  Theure.  Il 
m'a  ordonné  de  me  mettre  au  lit,  et  de  te  renvoyer. 

ÉMILL4. — De  me  renvoyer? 

DESDÉMONA. — C'cst  SOU  Ordre.  Ainsi,  bonne  Émilia, 
donne-moi  mes  vêtements  de  nuit,  et  adieu.  11  ne  faut 
pas  lui  déplaire  maintenant. 

ÉMILIA. — Je  voudrais  que  vous  ne  l'eussiez  jamais  vu  ! 

DESDÉMONA. — Oh  !  moi,  non.  Mon  amour  le  chérit  tel- 
lement que  même  son  humeur  bourrue,  ses  dédains,  ses 
brusqueries  (je  t'en  prie,  délace-moi)  ont  de  la  grâce  et 
du  charme  pour  moi. 

ÉMILIA.— J'ai  mis  au  lit  les  draps  que  vous  m'avez 
demandés. 

DESDÉMONA. — 0  mou  pèro,  que  nos  cœurs  sont  insen- 
sés!— (A  Èmîlia,)  Si  je  meurs  avant  toi,  ensevelis-moi, 
je  t'en  prie,  dans  un  de  ces  draps. 

ÉMILIA. — Allons,  allons,  comme  vous  bavardez. 

DESDÉMONA. — Ma  mère  avait  auprès  d'elle  une  jeune 
fille,  elle  s'appelait  Barbara.  Elle  était  amoureuse,  et 
celui  qu'elle  aimait  devint  fou  et  l'abandonna.  Elle  avait 
une  chanson  du  saule  :  c'était  une  vieille  chanson,  mais 
qui  exprimait  sa  destinée;  et  elle  mourut  en  la  chantant. 
Ce  soir,  cette  chanson  ne  veut  pas  me  sortir  de  l'esprit  : 
j'ai  bien  de  la  peine  à  m'empêcher  de  laisser  tomber  de 


192  OTHELLO. 

côté  ma  tête,  et  de  chanter  la  chanson  comme  la  pauvre 
Barbara.— Je  t'en  prie,  dépêche-toi. 

ÉMiLiA. — Irai-je  chercher  votre  robe  de  nuit? 

DESDÉMONA. — Nou,  détache  cela.— Ce  Lodovico  est  un 
homme  agréable. 

ÉMILIA. — Un  très-bel  homme. 

DESDÉMONA. — Et  il  parle  bien. 

ÉMILIA. — J'ai  connu  à  Venise  une  dame  qui  aurait  fait 
pieds  nus  le  pèlerinage  de  la  Palestine,  seulement  pour 
toucher  à  ses  lèvres. 

DESDÉMONA. 

La  pauvre  enfant  était  assise,  en  soupirant,  auprès  d*un 
sycomore. 
Chantez  tous  le  saule  vert. 
Sa  main  sur  son  cœur,  sa  tête  sur  ses  genoux; 
Chantez  le  saule,  le  saule,  le  saule. 
Le  frais  ruisseau  coulait  près  d'elle,  et  répétait  en  murmu- 
rant ses  gémissements  ; 

Chantez  le  saule,  le  saule,  le  saule. 
Ses  larmes  amères  coulaient  de  ses  yeux  el  amollissaient 
les  pierres; 

(A  Émilia.) 

Laisse  ceci  là  : 

Chantez  le  saule,  le  saule,  le  saule, 
(A  Émilia.) 

Je  t'en  prie,  dépêche-toi  ;  il  va  rentrer. 

Chantez  tous  le  saule  vert;  ses  rameaux  feront  ma  guirlande. 
Que  personne  le  blâme;  j'approuve  ses  dédains  : 

Non;   ce  n'est  pas  là  ce  qui  suit.  —  Écoute;  qui 
frappe? 
ÉMILIA. — C'est  le  vent. 

DESDÉMONA. 

J'appelais  mon  amour,  amour  trompeur  ;  mais  que  me  disait- 
il  ,  alors? 

Chantez  le  saule,  le  saule,  le  saule. 


ACTE   IV,   SCÈNE  III.  193 

—  Si  je  faig  la  cour  à  plus  de  femmes,  plus  d'hommes  vous 
feront  la  cour  ^ 
(A  Émilia.) 

Va-t'en.. Bonne  nuit.  Les  yeux  me  font  mal.  Cela  pré- 
sage-t-il  des  pleurs? 

ÉMILIA. — Ce  n'est  ni  ici  ni  là. 

DESDÉMONA — Jc  l'avais  9UÏ  dire  ainsi.  Oh  !  ces  hommes, 
ces  hommes! — Dis-moi,  Emilia  : — crois -tu  en  conscience 
qu'il  y  ait  des  femmes  qui  trompent  si  indignement 
leurs  maris  ? 

ÉMILIA.—  Il  y  en  a;  cela  n'est  pas  douteux. 

DESDÉMONA.  —  Voudrais-tu  faire  une  pareille  chose 
pour  le  monde  entier? 

ÉMILIA. — Et  vous,  madame,  ne  le  voudriez-vous  pas? 

DESDÉMONA. — Nou,  par  cette  lumière  du  ciel. 

ÉMILIA. — Ni  moi  non  plus,  par  cette  lumière  du  ciel. 
Je  le  ferais  tout  aussi  bien  dans  l'obscurité. 

DESDÉMONA.— Mais,  voudrais-tu  faire  une  pareille  chose 
pour  le  monde  entier  ? 

ÉMILIA.— Le  monde  est  bien  grand;  c'est  un  grand 
prix  pour  une  petite  faute  I 

DESDÉMONA. — Nou,  cu  vérité,  je  pense  que  tu  ne  le 
voudrais  pas. 

ÉMILIA. — En  vérité,  je  crois  le  contraire,  et  que  je 
voudrais  le  défaire  après  l'avoir  fait.  Certes,  je  ne  ferais 
pas  une  pareille  chose  pour  un  anneau  d'alliance,  une 
pièce  de  linon,  des  robes,  des  jupons,  des  chapeaux,  ni 
pour  une  médiocre  récompense;  mais  pour  le  monde 
entier...  Et  qui  refuserait  d'être  infidèle  à  son  mari  pour 
le  faire  roi?  A  ce  prix  je  risquerais  le  purgatoire. 

DESDÉMONA.— Que  jo  sois  maudilo  si  je  voudrais  com- 
mettre un  pareil  crime  pour  le  monde  entier  ! 

ÉMILIA. — Bah!  Le  crime  n'est  qu'un  crime  dans  le 
monde,  et  si  vous  aviez  le  monde  pour  votre  peine,  votre 
crime  serait  dans  votre  monde,  et  vous  en  feriez  sur-le 
champ  une  vertu. 

1  Cette  chanson  est  une  ancienne  ballade  qui  se  trouve  dans 
les  Rélicks  of  ancient  Poetry.  Le  saule  était  alors,  en  Angleterre, 
l'arbre  de  l'amour  malheureux. 

T.  IV.  13 


194  OTHELLO. 

DESDÉMONA. — Et  moi  je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  de 
pa'reilles  femmes. 

ÉMiLiA. — Il  y  en  a  par  douzaines,  et  encore  autant 
par-dessus  le  marché  qu'il  en  tiendrait  dans  ce  monde 
entier  qui  serait  le  prix  de  leur  faute  :  mais  je  pense 
que  la  faute  en  est  aux  maris  si  les  femmes  succombent; 
voyez-vous,  ils  négligent  leurs  devoirs,  et  versent  nos 
trésors  dans  le  sein  des  étrangères,  ou  ils  éclatent  en 
accès  d'une  insupportable  jalousie,  et  nous  accablent  de 
contraintes,  ou  ils  nous  battent  et  diminuent  pour  nous 
faire  enrager  ce  que  nous  avions  à  dépenser  ;  eh  bien  I 
alors  nous  avons  de  la  rancune,  et  en  dépit  de  notre 
douceur,  nous  sommes  capables  de  vengeance.  Que  les 
maris  sachent  que  leurs  femmes  sont  sensibles  comme 
eux;  elles  Voient,  elles  sentent,  elles  ont  un  palais  qui 
sait  distinguer  ce  qui  est  doux  et  ce  qui  est  amer  comme 
les  maris.  Que  font-ils  quand  ils  nous  abandonnent  pour 
d'autres?  est-ce  par  plaisir?  je  le  crois;  est-ce  par  pas- 
sion? je  le  crois  encore;  est-ce  la  légèreté  qui  les  en- 
traine? c'est  aussi  cela.  Et  nous,  donc,  n'avons-nous  pas 
des  passions,  et  le  goût  du  plaisir  et  de  la  légèreté 
comme  les  hommes?  Qu'ils  nous  traitent  donc  bien; 
sinon  qu'ils  sachent  que,  nos  torts  envers  eux,  ce  sont 
leurs  torts  envers  nous  qui  les  amènent. 

DESDÉMONA.  —  Bonuc  uuit,  boune  nuit.  Que  le  ciel 
m'inspire  Thabitude  de  ne  pas  apprendre  le  mal  par  le 
mal,  et  de  me  corriger  au  contraire  par  la  vue  du  mal! 

(Elles  sortent.) 


FIN   DU   QUATRIÈME    ACTE. 


ACTE    CINQUIÈME 


SCÈNE    I 

tJne  rue. 
Entrent  JAGO  et  RODERIGO. 

JAGO.— Là,  mets-toi  derrière  cette  borne. — Dans  l'in- 
stant il  va  venir.  Tiens  ta  bonne  épée  nue,  et  plonge-la 
dans  son  sein  :  ferme,  ferme,  ne  crains  rien;  je  serai  à 
côté  de  toi.  'Ceci  nous  sauve  où  nous  perd  :  songes-y  et 
affermis-toi  dans  ta  résolution. 

i\dnERïaô.-^Tiens-toi  près  d'e  moi  :  je  peux  manquer 
ïùon  coup. 

jÀGo. — Ici,  sous  ta  main. — Sois  ferme  et  tire  ton  épée. 

(Il  se  retire  à  peu  de  distance.) 

BODî^iGO. — Je  ne  me  sens  pas  très-porlé  à  cette  action. 
Cependant  ïl  m'a  donné  des  motifs  déterminants. — 
Après  tout,  ce  n'est  qu'un  homme  mort. — Allons,  mon 
épée,  sors  du  fourreau.— Il  mourra. 

(Il  va  à  son  poste.) 

JAGO. — J'ai  frotté  ce  jeune  bouton  presque  jusqu'à 
le  rendre  sensible ,  et  le  voilà  qui  s'irrite.  Maintenant 
qu'il  tue  Cassio,  que  Cassio  le  tue,  ou  qu'ils  se  tuent 
tous  deux,  quoi  qu'il  arrive,  j'y  trouve  mon  profit.— Si 
Roderigo  vit,  il  me  somme  de  lui  restituer  l'or  et  tous 
les  bijoux  que  je  lui  ai  escamotés  sous  le  nom  de  pré- 
sents pour  Dèsdémona.  Il  ne  faut  pas  que  cela  soit.  Si 
Cassio  survit,  il  y  a  dans  sa  vie  un  éclat  de  tous  les 
jour»  qui  me  rend  hideux.  — D'ailleurs  le  More  peut  me 
dévoiler  à  lui  :  je  vois  là  un  grand  péril  jDour  moi. — Non, 
il  faut  qu'il  meure. — Mais  chut!  je  Tentends  qui  vient. 

(Entre  Cassio.) 


196  OTHELLO. 

RODERiGO.— Je  reconnais  sa  démarche.  C^est  lui.  (// 
s'élance  et  fond  sur  Cassio.)  Misérable,  tu  meUrs. 

CASsio.— Ce  coup  en  effet  m'eût-  été  fatal ,  si  mon 
armure  n'était  meilleure  que  tu  ne  croyais.  Je  veux 
éprouver  la  tienne. 

(Il  tire  son  épée  et  blesse  Roderigo.) 

RODERiGO.  — Oh  !  je  suis  mort. 

(Jago  s'élance  de  sa  place,  frappe  Cassio  par  derrière  à  la 
jambe,  et  s'en  va.) 

CASSIO. — Je  suis  estropié  pour  toujours.  Ohl  du 
secours  !  au  meurtre  !  au  meurtre  I 

(Il  tombe.) 

OTHELLO,  dans  réloignement, — La  voix  de  Cassio  !— Jago 
tient  sa  parole. 

RODERIGO. — 0  misérable  que  je  suis  ! 

OTHELLO. — Oui,  c'est  cela  même. 

CASSIO. — Oh  !  du  secours  !  un  chirurgien  I  de  la  lumière! 

OTHELLO. — C'est  lui. — 0  brave  Jago,  homme  juste  et 
honnête  qui  ressens  si  généreusement  l'injure  de  ton 
ami,  tu  m'enseignes  mon  devoir.— Femme,  votre  amant 
est  couché  mort  et  votre  destin  arrive  à  grands  pas. — 
Prostituée,  j'arrive.  Hors  de  mon  cœur  et  ces  charmes 
et  tes  yeux,  tout  est  effacé.  Ton  lit,  ce  lit  souillé  par 
rimpudicité,  va  être  taché  du  sang  de  Timpudique. 

(Il  s'éloigne.) 
(Entrent  Lodovico  et  Gratiano,  à  distance.) 

CASSIO.— Ohl  comment!  point  de  garde,  pas  un  seul 
passant?  au  meurtre  !  au  meurtre  ! 

GRATiANO. — C'est  quclque  accident  sinistre;  ces  cris 
sont  terribles. 

CASSIO. — Oh  !  du  secours  ! 

LODOVICO. — Écoutez  ! 

RODERIGO.— 0  perfide  scélérat! 

LODOVICO. — Deux  ou  trois  gémissements!  la  nuit  est 
noire  ;  ces  cris  pourraient  être  feints. — Croyez  qu'il  n'est 
pas  sûr  d'avancer  vers  ces  cris  sans  plus  de  monde^ 

RODERIGO. — Personne  ne  vient.  Alors  je  vais  mourir  en 
perdant  tout  mon  sang. 

(Entre  Jago  un  flambeau  à  la  main.) 


ACTE  V,    SCÈNE    1.  197 

LODovico.  — Ecoutons . 

GftATiANo. — Voici  quelqu'un  qui  vient  en  chemise, 
avec  un  flambeau  et  des  armes. 

JAGo. — Oui  est  là?  Quel  est  ce  bruit?  On  crie  au 
meurtre  ? 

LODovico. — Nous  ne  savons  pas. 

JAGO.— N'avez-vous  pas  entendu  un  cri? 

CAssio. — Ici,  ici  :  au  nom  du  ciel,  secourez-moi! 

JAGO. — Qu'est-il  arrivé? 

GRATiANO. — C'est  renseigne  d'Othello,  à  ce  qu'il  me 
semble. 

LODOVICO. — Lui-même  en  effet,  un  brave  soldat. 

JAGO.— Oui  êtes-vous,  vous  qui  criez  si  piteusement? 

CASsio. — Jago  ! — Oh  !  je  suis  perdu,  assassiné  par  des 
traîtres.  Donne-moi  quelque  secours. 

JAGO,  accourant. — Hélas I  vous,  lieutenant?  Quels  sont 
les  misérables  qui  ont  fait  ceci  ? 

CASSIO. — Il  y  en  a  un,  je  crois,  à  quelques  pas.  et  qui 
est  hors  d'état  de  s'enfuir. 

JAGO. — 0  lâches  assassins  I  {à  Lodovico  et  Gratiano,)  Qui 
étes-vous  là?  approchez,  et  venez  à  notre  aide. 

RODERiGo. — Ohl  secourez-moi. 

CASsio. — C'est  l'un  d'entre  eux. 

JAGO. — Exécrable  meurtrier  !  0  scélérat  ! 

(U  perce  Roderigo.) 

RODERIGO.— 0  infernal  Jago!  Chien  inhumain!  oh! 
oh  !  oh  I 

JAGO,  élevant  la  voix. — Egorger  les  gens  dans  l'obscu- 
rité !  où  sont  ces  bandits  sanguinaires  ?  Ouel  silence  dans 
cette  ville  I  Au  meurtre  !  au  meurtre  ! — (5e  tournant  vers 
Lodovico.)  Oui  pouvez-vous  être?  Êtes-vous  des  bons  ou 
des  méchants? 

LODOVICO. — Comme  nous  agirons,  jugez-nous. 

JAGO. — Seigneur  Lodovico  ? 

LODOVICO.  — Lui-même. 

JAGO. — Je  vous  demande  pardon  ,  seigneur. — Voici 
Cassio  blessé  par  des  bandits. 

GRATIANO .  — Cassio  ? 

JAGO,  à  Cassio. — Comment  cela  va-t-il,  frère  ? 


198  OTHELLO. 

CAssio. — Ma  jambe  est  en  deux. 
JAGO.— Le  ciel  noua  eu  préserve  I — Messieurs,,  c^e  la 
lumière,  je  vais  bander  sa  plaie  ayec  ma  chemise. 

(Entre  Bianca.) 

BiANCA.— Quoi?  qu'est-il  donc  arrivé?  Qui  est-cç  qv\i 
criait  ? 

JAGO. — Qui  e$Vçe  qui  p^-iait? 

BIANCA.— P  mon  doux  Çassial  mon  cher  Ga^sio  !  Q  Ças- 
sio,  Cassio,  Cassio! 

JAGO.— 0  impudente  coquine! — Cassip,  pourriez-VQus 
soupçonner  quels  sont  ceux  qui  vous  ont  ainsi  mutiWt 

CASSIO. — Non. 

GRATiANo. — Je  suis  désQ.lé  ^p  yo\xs  tro^ive^  eçi  ce|  état. 
Tai  été  vous  chercher  chez  vous. 

JAGO. — Prêtez-moi  une  jarretière.  Bop.— Oh!  ci  ^q^s 
avions  une  chaise  pow  l'emporter  doucement  d'ici  ! 

BIANCA.  —  Hélas  !  il  s'évanouit.  0  Cassio ,  Çs^ssip , 
Cassio  I 

JAGO. — Nobles  seigneurs,  vous  tous,  je  soupçonpe  cette 
malheureuse  d'être  de  compagnie  dans  cet  attentat.  Un 
peu  de  patience,  cher  Casaip. — Venpz,  venez;  prêtez- 
moi  une  lumière,  [Il  va  à  Roderigo,]  Voyons^  pppnaUs- 
sons-nousce  visage,  ou  non? — Comiflent,mon  ami,  mon 
cher  compatriote,  Rpderigol— Non!....— Qu^,  c'e^t  lui- 
même,  ô  ciel  !  c'est  Rpderigo. 

GRATIANO. — Quoi  l  Rodcrigo  de  Venise? 

JAGO.— Lui-même  :  le  connaissiez-vous? 

GRATIANO. — Si  je  le  connaissais?  oui. 

JAGO. — Le  seigneur  Gratiano  l  J'implpre  voire  pardon. 
Ces  sanglants  accidents  doivent  excuser  la  négUgence  de 
mes  manières  envers  vous. 

GRATIANO. — Je  suis  bicu  aise  de  vous  voir. 

JAGO. — Eh  bien  !  Cassio,  comment  vous  trouvez-vous? 
oh  !  une  chaise,  une  chaise! 

GRATIANO,  avec  étonnemtnt. — Roderigo  I 

JAGO. — C'est  lui,  c'est  lui. — Ah  !  bonne  nouvelle  1  voilà 
la  chaise. — Que  quelque  bonne  âme  l'emporte  soigneu- 
sement. Je  cours  chercher  le  chirurgien  du  général.  {A 
Bianca.)  Pour  vous,  madame,  ne  prene?  pas  tant  de 


ACTE    V,    SCÈNE    I.  19,9 

peines.  Celui  qui  est  étendu  là,  Cassio,  était  mon  intime 
ami.  [A  Cassio.)  Quelle  querelle  y  avait-il  donc  entre  vous 
deux  ? 

CASSIO. — Nulle  au  inonde,  et  j[e  ne  coupais  pas  cet 
homme. 

JAGO,  à  Bianca. — Pourquoi  êtes-vous  si  pâle?  (Aux por- 
teurs du  brancard.)  Marchez,  qu'il  ne  reste  pas  plus  long- 
temps à  l'air.  {On  emporte  Cassio  et  Boderigo.)  Vous, 
dignes  seigneurs,  demeurez.  Pourquoi  êtes-vous  si  pâle, 
madame? — Remarquez-vcps  Végarementde  ses  yeux? — 
Ah  !  si  vous  ayez  le  regard  fixe,  nous  en  saurons  davan- 
tage tout  à  l'heure. — Regardez-^a  bien,  je  vous  prie , 
ohservez-la  :  voyez-vous,  messieurs?  quand  Jes  langues 
seraient  nfiuettes,  le  crime  parlerait  encore. 

(En^re  Émilia.) 

ÉMiLiA.— Hélas  1  qu'y  a-t-il  donc?  qu'y  a-t-il,  mqp 
mari? 

JAGO. — Cassio  vient  d'être  attaqué  dans  l'obscurité  par 
Ro^e^igo  et  des  drôles  qui  se  sopt  sauvés.  H  est  presque 
«assassine  et  Roderigo  est  mort. 

ÉiyriLiA. — Hélas  1  J^raye  homme  \  Hélas  1  bon  Cassio  1 

JAGO.— ;-Voilà  ce  qu'on  gagne  à  aller  chez  des  créa- 
tures.— Éipilia,  je  t'ep  prie,  va  savoir  de  Cassio  où  il  a 
soupe  ce  soir.— {Regardant  Bianca.)  Quoi,  vous  frémissez 
à  cette  question  ? 

BiANCA. — C'est  chez  moi  qu'il  a  soupe,  mais  je  ne  fré- 
mis point  de  le  dire. 

JAGO. — Ah  !  chez  vous!  je  vous  accuse,  suivez-moi. 

ÉMILIA. — Fi  donc!  fi  donc,  coquine  ! 

BIANCA.— Je  ne  suis  pas  une  coquine.  Je  mène  iine  vie 
aussi  honnête  que  vous  qui  m'insultez. 

ÉMILIA.  —  Que  moi?  pouah  !  fi  donc! 

JAGO. — Généreux  et  nobles  seigneurs,  allons  voir  pan- 
ser le  pauvre  Cassio. — Venez,  madame,  vous  avez  d'au- 
tres histoires  à  nous  conter. — Émilia,  cours  à  la  cita- 
delle, va  dire  à  mon  seigneur  et  à  sa  femme  ce  qui  vient 
d'arriver.  {Aux  autres.)  Voulez-vous  venir,  je  vous  prie? 
{A  part. )\oici  la  nuit  qui  fait  ma  fortune  ou  qui  me  perd, 

(Ils  sortent."* 


200  OTHELLO. 

SCÈNE  II 

Une  chambre  à  coucher. —  Un  flambeau  allumé. 
DES  DÉMON  A  endormie  dans  son  lit.  Entre  OTHELLO. 

OTHELLO. — C'est  la  cause,  c'est  la  cause,  ô  mon  âme  î 
ne  permettez  pas  que  je  la  dise  devant  vous,  chastes 
étoiles  !  c'est  la  cause  !  cependant  je  ne  veux  pas  verser 
son  sang,  je  ne  veux  pas  percer  son  sein,  ce  sein  plus 
blanc  que  la  neige,  plus  uni  que  TalMtre  des  tombeaux. 
(Il  pose  à  terre  son  épée,)  Pourtant  il  faut  qu'elle  meure, 
autrement  elle  trahira  encore  d'autres  hommes.  Étei- 
gnons ce  flambeau  et  ensuite  éteignons  le  flambeau  de 
sa  vie*. —  Si  je  t'éteins  ,  toi ,  serviteur  enflammé,  je  puis 
ressusciter  ta  flamme,  si  je  venais  à  me  repentir. — ^Mais 
que  j'éteigne  une  fois  ta  flamme ,  toi  le  plus  merveil- 
leux ouvrage  de  la  souveraine  nature,  je  ne  sais  où  se 
retrouverait  le  feu  de  Prométhée  qui  pourrait  rallumer 
ta  lumière.  —  Quand  j'ai  cueilli  la  rose,  je  ne  puis  plus 
la  faire  refleurir  ;  il  faut  qu'elle  se  fane.— Je  veux  sentir 
encore  la  rose  sur  sa  tige.  (Il  l'embrasse.)  0  haleine  em- 
baumée qui  persuaderait  presque  à  la  justice  de  briser 

^  Put  out  the  light  and  then  put  oui  the  light  : 

Ce  passage  a  beaucoup  occupé  les  commentateurs:  son-  sens 
le  plus  naturel  est  celui  que  nous  avons  adopté  ;  Othello  appli- 
que successivement  l'expression  put  out  the  light,  éteindre  la  lu- 
mièrcj  au  flambeau  allumé  qu'il  éteint,  et  au  flambeau  de  la  vie 
de  Desdémona,  rien  n'est  plus  commun  dans  Shakspeare  que  ce 
double  emploi  du  même  mot  appliqué,  dans  le  même  vers,  à 
deux  objets  différents.  Warburton  avait  changé  \e  sens,  en  chan- 
geant la  ponctuation. 

Put  out  the  light,  and  then. — Put  out  the  light  ! 

«  Éteignons  ce  flambeau  et  alors.... — Éteindre  ce  flambeau?  Si 
je  t'éteins,  toi,  serviteur  enflammé,  je  puis  ressusciter  la  flamme, 
etc.  etc.  » 

Ce  changement  ne  me  parait  nullement  nécessaire  ;  un  jeu  de 
mots,  ou  ce  qui  y  ressemble,  est  souvent  le  texte  original  le  plus 
vraisemblable. 


ACTE  V,    SCÈNE    II.  î201 

son  glaive  !  —  Encore  un  baiser  ;  encore  un  !  sois  telle 
que  tu  es  là  quand  tu  seras  morte,  et  je  veux  te  tuer  et 
je  t'aimerai  après.  —  Encore  un,  voici  le  dernier.  — 
Jamais  baiser  si  doux  ne  fut  si  fatal. — Il  faut  que  je 
pleure  ;  mais  ce  sont  de  cruelles  larmes  ! — C'est  le  cour- 
roux du  ciel,  il  frappe  ce  qu'il  aime. — Elle  s'éveille. 

DESDÉMONA. — Qui  CSt  là?  OtllcUo? 

OTHELLO .  — Oui,  Desdémona. 

DESDÉMONA. — Voulcz-vous  VOUS  mettre  au  lit,  seigneur? 

OTHELLO.— Avez- vous  fait  votre  prière  ce  soir,  Des- 
démona? 

DESDÉMONA. — Oui,  mou  seigncur. 

OTHELLO. — Si  vous  VOUS  souvcuez  dans  votre  âme  de 
quelque  crime  pour  lequel  vous  ne  soyez  pas  encore 
assurée  de  la  grâce  du  ciel,  implorez-la  sur-le-champ. 

DESDÉMONA. — Hélas  !  mon  seigneur,  que  voulez-vous 
dire? 

OTHELLO.  —  Allons,  faitos  ce  que  je  dis,  et  soyez 
prompte;  je  vais  me  promener  en  attendant; — je  ne 
voudrais  pas  tuer  votre  âme  avant  qu'elle  se  fût  prépa- 
rée;— non,  le  ciel  m*en  préserve!  je  ne  voudrais  pas 
tuer  ton  âme. 

DESDÉMONA. — Vous  parlcz  de  tuer? 

OTHELLO. — Oui,  j'en  parle. 

DESDÉMONA. — Quc  lo  cicl  ait  donc  pitié  de  moi  ! 

OTHELLO. — Amen,  de  tout  mon  cœur. 

DESDÉMONA. — Si  VOUS  parlcz  aiusi,  j'ospèrc  que  vous  ne 
me  tuerez  pas. 

OTHELLO. — Hum  ! 

DESDÉMONA. — Et  Cependant  je  vous  crains;  car  vous 
êtes  fatal  quand  vos  yeux  roulent  ainsi.  Pourquoi  je 
craindrais,  je  n'en  sais  rien,  car  je  ne  me  connais  pas 
de  crime  ;  et  pourtant  je  sens  que  je  crains. 

OTHELLO.— Pense  à  tes  péchés. 

DESDÉMONA.. — G'est  TamouT  que  je  vous  porte. 

OTHELLO. — Oui,  c'est  pour  cela  que  tu  meurs. 

DESDÉMONA.  — C'est  uuc  mort  bien  contre  nature,  que 
d'être  tuée  pour  aimer.  Hélas!  pourquoi  mordez-vous 
ainsi  votre  lèvre  inférieure?  Quelque  violente  passion 


202  OTHELLO. 

ébranle  tout  voire  corps  :  ce  sont  des  présages  sinis.tres.; 
cependant  j*espère  que  ce  n'est  pas  moi  qu'ils  méhaceht. 

OTHELLO.— Paix,  tiens-toi  tran'çjuille.    ' 

DESDÉMONA. — Je  le  fais.  Qu^est-cîe  ? 

OTHELLO.— Ce  mouchoir  que  j'aimais  tant  et  que  ie 
t'avais  donné,  tu  Vas  donné  à  Gassio. 

DESDÉMONA. — ^Nou,  sur  ma  vie  et  mon  âme  :  envoyez- 
le  chercher,  et  demandez-lui. 

OTHELLO. — Ma  chère  âme,  prends  gar^e,  prends  garde 
au  parjure  ;  tu  es  sur  ton  lit  ae  mort. 

DESDÉMONA. — Mais  uon  pas  pour  y  mourir  entore. 

OTHELLO. — Si,  tout  à  Theure  :  ainsi,  confesse  sincère- 
ment ton  crime  :  en  vain  nierais-tu  chaque  article  avec 
serment,  tu  n'écarterais  point,  tu  n'étoufferais  point  la 
terrible  pençe^qui  me  fait  gémir.  Tu  vas  mourir. 

DESDÉMONA. — Dieu  du  ciel,  ayez  pitié  de  moi  ! 

OTHELLO. — Je  dis  amen. 

DESDÉMONA.— Et  VOUS  aussi,  ayez  piti^,  ^e  moi  ! — Je  ne 
vous  ai  jamais  offensé  de  ma  vie  :  jamais  je  n'aimai 
Cassio  que  de  cette  bienveillance  générale  dont  le  ciel 
me  permettait  de  l'aimer.  Je  ne  lui  donnai  jamais  aucun 
gage. 

OTHELLO.— Par  le  ciel,  j['a^  vu  mon  mouchoir  dans  ses 
mains  :  ô  femme  parjùteî  tu  changes  mon  cœur  en 
pierre,  et  tu  m'obligeras  à  appeler  ce  que  je  vais  faire  un 
meurtre V  quand  je  croyais  h'accqûiplir  qu'un  sacrifice. 
J'ai  vu  le  mouchoir. 

DESDÉMONA. — Il  Ta  douc  trouvé  ;  je  ne  le  lui  ai  jjamais 
donné  :  faites-le  venir  ici,  qu'il  déclare  la  vérité. 

OTHELLO. — Il  Ta  déclarée. 

DESDÉMONA. — Quoî,  mou  soigneur? 

OTHELLO.  —  Qu'il  t'avait. . .  possédée. 

DESDÉMONA. — Quoi  !  illégitimement  ? 

OTHELLO. — Oui. 

DESDÉMONA. — Il  DO  le  dira  pas. 

OTHELLO. — Non,  sa  bouché  est  fermée;  l'honnête  Jago 
y  a  mis  ordre. 

DESDÉMONA.— Ma  craiute  m'explique  tout. — Quoi  !  il  est 
mort? 


ACTE  V,    ^ÇÈNE   II.  2^3 

OTHELLO.— Qufi^nd  tous  le^chevevuç  de  sa  tête  aurç^ej?it 
été  autant  de  vies,  ma  terrible  vengefl^nce. avait  de  quoi 
les  détruire  toutes. 

DESDÉMONA.— Hélas  l  il  est  trahi,  et  moi  perdue  ! 

OTHELLQ.-T-Ouoi  !  prostituée,  tu  \e  pleUres  sous  mes 
yevxl 

DESDÉMONA.— Oihl  baïuiissez-moi,  seigneur;  mais  ne 
me  tuez  pas. 

OTHELLO. — A  bas,  infâme  ! 

DESDÉMONA. — Tuoz-moi  demain,  laissez-moi  vivre  cette 
nuit.  / 

OTHELLO. — Ah  I  si  vous  résistez... 

DESDÉMONA. — Seulement  uno  demi-heurc. 

OTHELLO. — Le  parti  pris,  point  de  délai. 

DESDÉMONA. — Mais  Seulement  pendant  que  je  dis  une 
prière  ! 

OTHELLO. — Il  est  trop  ta^'d. 

(Il  l'étoufFe.) 

ÉMiLiA,  du  dehors. — Mon  seigneur,  ^lo^  seigneur!  de 
grâce,  mon  seigneur,  mon  seigneur  î 

OTHELLO.— Quel  est  ce  bruit?....  Elle  n'es^  pas  morte, 
pas  encore  tout  à  fait  morte.....  Moi  qui  suis  çruol,  je  suis 

cependant  miséricordieux Je  ne  veux  pas  te  laisser 

languir  clans  ta  spufiFrance Non,  nou. 

ÉMILIA,  en  dieh'ors.^Uon  seigneur,  mon  seigneur  l 

OTHELLO. — Qui  est  là? 

ÉMILIA.— Oh!  mon  bon  seigneur  !  je  voudrais  vous  dire 
un  seul  mot. 

OTHELLO.— Oui,  c'est  ÉMlia Tout  à  Vheuve Elle 

est  morte Elle  vient  sap§  dpute  me  parler  ^e^  ^mort 

deCassio;  le  bruit  a  été  grand Ah  !  elle  ne  remue  plus. 

Immobile  comme  la  tombe Entrera-t-elie?  Ferai-je 

bien  ? ....  Je  crois  qu'elle  remue  encore Non ....  Qui  est- 
ce  qui  vaut  l^  mieux?...  Si  elle  çntre,  elle  vpudrs^  mûre- 
ment parler  à  ma  femme...  ma  femme!  uia  femme! 
Quelle  femme?....  Je  n'ai  plus  de  femme!...  0  pensée 
insupportable  !  0  heure  accs^blaute  ! ....  Il  me  semble  qyi'il 
devrait  y  avoir  à  présent  une  éclipsa  totale  de  lune  et  de 


204  OTHELLO. 

soleil,  et  que  le  globe  épouvanté  devrait  s'entr*ouvrir 
dans  un  tel  bouleversement. 

ÉMiLiA,  toujours  en  dehors, — ^Je  vous  conjure,  que  je 
puisse  vous  parler,  mon  bon  seigneur. 

OTHELLO. —  Je  t'avais  oubliée;  ah!   entre,  Éniilia 

Doucement.....  Tout  à  Theure Tirons  ces  rideaux,  flù 

es-tu?  (//  ouvre  la  porte,)  Que  me  veux-tu  maintenant? 

(Entre  Emilia.) 

ÉMILIA. —Oh  !  mon  digne  seigneur!  un  meurtre  affreux 
vient  d'être  commis  là-bas. 

OTHELLO. — Quoi!  tout  à  rheure? 

ÉMILIA. — A  rheure  même,  mon  seigneur. 

OTHELLO. — C'est  l'influence  de  la  lune  elle-même  ;  elle 
s'approche  de  la  terre  plus  que  de  coutume  et  rend  les 
hommes  fous. 

ÉMILIA. — Cassio,  mon  seigneur,  a  tué  un  jeune  Véni- 
tien nommé  Roderigo. 

OTHELLO. — Roderigo  tué! — Et  Cassio  tué? 

ÉMILIA. — Non,  Cassio  n'est  pas  tué. 

OTHELLO. — Cassio  n'est  pas  tué?  Le  meurtre  n'est  plus 
d'accord,  et  la  douce  vengeance  devient  dure. 

DESDÉMONA. — Oh!  injustement,  injustement  massacrée! 

ÉMILIA. — Hélas!  quel  est  ce  cri? 

OTHELLO. — Quoi]  qucl  cri? 

ÉMILIA. — Hélas!  bon  Dieu!  c'était  la  voix  de  ma  mai- 
tresse.  Du  secours!  du  secours!  oh!  parlez-moi,  ma- 
dame, douce  Desdémona!  0  ma  chère  maîtresse,  parlez. 

DESDÉMONA. —Je  meuTs  innocente. 

ÉMILIA.— Oh  !  qui  a  fait  cela  ? 

DESDÉMONA. — Persounc,  moi-même.— Adieu.  Recom- 
mande-moi à  mon  cher  seigneur.  Oh  !  adieu  ! 

(Elle  expire.) 

OTHELLO.— Quoi!  commcut a-telle  pu  être  assassinée? 

ÉMILIA. — Hélas!  qui  le  sait? 

OTHELLO. — Vous  l'avcz  entcuduc  le  dire  elle-même;  ce 
n'est  pas  moi. 

ÉMILIA.  —Elle  l'a  dit  ;  je  ne  puis  rapporter  que  la  vérité. 

OTHELLO. — Eh  bien  !  elle  est  partie,  comme  une  men- 
teuse, pour  les  flammes  de  l'enfer.  C'est  moi  qui  l'ai  tuée. 


ACTE  V,   SCÈNE  II.  205 

ÉMiLiA.— Oh  !*elle  n'en  est  que  plus  un  ange  et  vous 
un  plus  noir  démon. 

OTHELLO. — Elle  tournait  au  vice  ;  c'était  une  prostituée. 

ÉMiLiA.— Tu  la  calonmies;  tu  es  un  démon. 

OTHELLO.— Elle  était  perfide  comme  l'onde. 

ÉMILIA. — Tu  es  effréné  comme  le  feu  d'oser  dire  qu'elle 
était  perfide  !  Oh  !  elle  était  d'une  candeur  céleste.    ' 

OTHELLO. — Cassio  l'avait  déshonorée  :  demande  à  ton 
mari.  Oh  !  je  serais  damné  dans  le  gouffre  le  plus  pro- 
fond de  l'enfer,  si  je  m'étais  porté,  sans  de  justes  motifs» 
à  cette  dernière  extrémité.  Ton  mari  savait  tout. 

pîMiLiA. — Mon  mari  ? 

OTHELLO. — Ton  mari. 

ÉMILIA. — Qu'elle  était  infidèle  au  mariage? 

OTHELLO.  —  Oui,  avec  Cassio.  Ah  !  si  elle  avait  été  fi- 
dèle, le  ciel  eût-il  créé  pour  moi  un  autre  univers  d'une 
seule  et  parfaite  chrysolithe,  je  ne  l'aurais  pas  changée 
pour  cet  univers. 

ÉMILIA. — Mon  mari  ? 

OTHELLO. — Oui,  c'est  lui  qui  me  l'a  dit  le  premier. 
C'est  un  homme  d'honneur;  il  abhorre  Topprobre  qui 
s'attache  aux  actions  infâmes. 

ÉMILIA.— Mon  mari! 

OTHELLO. — A  qud  bon  ces  répétitions,  femme?  Ton 
mari,  te  dis-je. 

ÉMILIA.— 0  ma  maîtresse  I  la  scélératesse  s'est  cruelle- 
ment moquée  de  l'amour.  Mon  mari  dire  qu'elle  était 
infidèle  ! 

OTHELLO.— Lui,  femme  ;  je  dis  ton  mari,  comprends-tu 
ce  mot?  Mon  ami,  ton  mari,  l'honnête,  l'honnête  Jago. 

ÉMILIA. — S'il  dit  cela,  puisse  son  cœur  pervers  pour- 
rir d'un  demi-grain  par  jour!  Il  ment  à  sa  conscience. 
Elle  était  trop  éprise  de  son  indigne  choix. 

OTHELLO. — Ah! 

ÉMILIA.— Faites  du  pis  que  vous  pourrez.  Cette  action 
que  vous  avez  faite  n'est  pas  plus  digne  du  ciel  que  vous 
n'étiez  digne  d'elle. 

OTHELLO. — Tais-toi,  tu  feras  bien. 

ÉMILIA. — Va,  tu  n'as  pas  pour  me  faire  du  mal  la  moi- 


206  ÔTÈlELLO. 

tié  de  la  force  que  j'ai  poïir  Tendurer.  0  dupe  î  ô  insensé  ! 
stupide  comme  la  fange  !  Tu  as  commis  là  une  action!... 
— Je  ne  m'inquiète  pas  de  ton  épée.  Je  te  ferai  connaître, 
dussé-je  perdre  viûgt  Vies!....  Dû  secours!  du  secours! 
holà!  du  secours!....  Le  More  a  tué  ma  maîjresse !  Au 
meurtre  1  au  meurtre  ! 

(Entrent  Montano,  Gratiano  et  Jàgo.) 

MONTANo.— Qaoi  doûc?  que  s'^est-il  passé,  général? 

ÉMiLiA. — Oh!  vous  voilà  donc,  Jago!  Il  faut  que  votre 
conduite  ait  été  belle,  pour  que  les  meurtriers  vous 
chargent  de  leurs  assassinats. 

TtRatiano. — De  quoi  s'agik-il? 

ÉMILIA,  à  Jago, — Démens  ce  rtiiséraMe,  si  tù  es  un 
homme.  Il  dit  que  tu  as  dit  que  sa  feimme  était  infidèle  : 
je  sais  que  tu  ùe  Tas  pas  dit,  car  t\i  n'es  pas  assez  scélé- 
rat. Parle,  car  mon  cœur  est  ï)lei1i. 

JAGO. — Je  lui  ai  dît  ce  que  je  penèais,  et  ne  lui  ai  rien 
dit  qu'il  n'ait  lui-même  trouvé  juste  et  vrai. 

ÉMILIA.  —  Mais  lui  avez-vous  jamais  dit  qu'elle  était 
infidèle? 

jAGo,-— Je  l'ai  dit. 

ÉMILIA. — Vous  avez  dit  iin  mensonge,  \in  odieux,  uù 
infernal  mensonge,  sur  mon  âme,  un  mensonge,  un 
mensonge  atroce.  Elle  infidèle  avec  Gassio  !  Avez-vous  dit 
avecGassio? 

JAGO. — Avec  Gassio ,  fcmime  ; — allez  ,  réprimez  votre 
langue. 

ÉMILIA. — ^Je  ne  veux  pas  réprimer  ma  langue  !  Je  suis 
tenue  de  parler;  ma  màîti^esse  est  là  assassinée  dans  son 
lit. 

TOUS. — ^Oh!  le  ciel  nous  en  pfréserve  ! 

ÉMILIA. — Et  ce  sont  vos  rapports  qui  ont  amené  le 
meurtre. 

OTHELLO. — Allons,  n'aycz  pas  Tair  égaré,  messieurs; 
c'est  la  vérité. 

GRATIANO. — C'est  uuc  étrange  vérité  ! 

MONTANO. — 0  action  monstrueuse! 

ÉMILIA. — Scélératesse!  scélératesse!  scélératesse! — ^J'y 
songe,  j'y  songe. — Je  démêle  tout.— 0  scélératesse!  J'en 


ACTE  V,    SCÈNE  II.  207 

ai  eu  la  pensée  alors...  Je  me  tuerai  de  douleur.—O  scé- 
lératesse !  scélératesse  ! 

JAGO. — Quoi  !  êtes-voùs  folle?  Je  vous  ordonne  de  Vous 
rendre  au  logis. 

ÉMiLiA. — Bignes  seigneurs,  que  j'aie  la  liberté  de  par- 
ler. Il  convient  que  je  lui  obéisse,  mais  non  pas  en  ce 
moment. — Peut-être,  Jago,  nerentrerai-jejaniaisaulogis. 

OTHELLO,  se  précipitant  sur  le  lit. — Oh  !  oh  î  oh! 

ÉMILIA.  — Oui,  couche-toi  et  rugis;  car  tu  as  tué  là  plus 
douce,  la  plus  innocente  femnàe  qui  jamais  àït  levé  les 
yeux  vers  le  ciel. 

OTHELLO.— Oh!  elle  était  coupable.  (A  'Gràtiano.)  Je 
vous  reconnaissais  à  peine,  mon  oiicîe. — Voilà  votre 
nièce;  elle  est  morte  :  oui  ces  mains  viennent  en  effet 
d'arrêter  le  souffle  'de  sa  vie.  Je  sais  que  cette  action 
paraît  horrible  et  hideuse. 

GRATiANo.— Pauvre  Desdémona!  je  suis  bien  aise  que 
ton  père  soit  mort.  Ton  mariage  lui  a  été  mortel  et  le 
chagrin  seul  a  tranché  le  fil  usé  de  ses  jours.  S'il  vivait 
encore,  cette  Vue  le  plongerait  dans  l'égarement  du 
désespoir  :  oui,  il  maudirait  son  ange  tutélaire,  et  tom- 
berait dans  la  réprobation  du  ciel. 

OTHELLO. — Gela  est  lamentable  ;  mais  Jago  sait  qu'elle 
s'est  abandonnée  mille  fois  à  Cassio  :  Cassio  l'a  avoué  et 
elle  à  récompensé  ses  transports  d'amour  avec  le  pre- 
mier signe,  le  premier  gage  d*ainour  que  je  Tùi  eusse 
donné;  je  l'ai  vu  dans  les  mains  de  Cassio;  c'était  un 
mouchoir,  un  ancien  présent  que  ma  mère  avait  reçu  de 
mon  père. 

ÉMILIA.— 0  ciel  !  0  puissances  célestes  ! 

JAGO. — Allons,  taisez-vous. 

ÉMiLiA. — ^La  vérité  veut  sortir,  elle  veut  sortir.— Que 
je  me  taise!  monsieur,  noû,  non,  je  parlerai,  libre 
comme  l'air.  Quand  le  ciel,  lés  homines,  les  dénions, 
quand  tous  devraient  crier  ensemble  honte  sur  moi,  je 
parlerai. 

JAGO.— Prenez  garde...  Allez- vous-en  chez  vous. 

ÉMILIA. — Je  ne  veux  pas. 

(Jago  essaye  de  frapper  sa  femme  de  son  épée.j 


208  OTHELLO. 

GRATiANO.— Fi  !  tirer  votre  épée  contre  une  femme  ! 

ÉMiLiA.— 0  toi,  More  stupidel  ce  mouchoir  dont  tu 
parles,  je  le  trouvai  par  hasard  et  le  donnai  à  mon 
mari;  car  souvent,  par  des  instances  plus  sérieuses  que 
ne  méritait  en  effet  cette  bagatelle,  il  m'avait  sollicitée 
de  m'en  emparer. 

JAGO. — Infâme  coquine  ! 

ÉMILIA. — Elle  Ta  donné  à  Cassio  !  non,  hélas!  c'est  moi 
qui  l'ai  trouvé,  et  je  Tai  donné  à  mon  mari. 

JAGO. — Malheureuse,  tu  mens. 

ÉMILIA. — Par  le  ciel  I  je  ne  mens  point,  je  ne  mens 
point,  seigneurs.— 0  meurtrier  imbécile  !  qu'avait  à  faire 
un  pareil  fou  d'une  si  bonne  femme  ? 

(Jago  blesse  Emilia  et  s'enfuit.) 

OTHELLO. — N'y  a-t-il  de  foudres  dans  le  ciel  que  celles 
qui  servent  au  tonnerre?  (Il  tombe  à  la  renverse,)  0  scélé- 
rat inouï  ! 

GRATIANO.— Sa  femme  tombe;  sûrement  il  a  tué  sa 
femme. 

ÉMILIA. — Oui,  oui,  oh!  couchez-moi  à  côté  de  ma 
maîtresse. 

GRATIANO.— Il  s'est  cufui,  mais  sa  femme  est  frappée  à 
mort! 

MONTANO. — C'est  un  scélérat,  bien  évidemment.  Pre- 
nez cette  épée  que  je  viens  d'arracher  au  More.  Gardez  la 
porte  au  dehors  :  ne  le  laissez  pas  soitir,  tuez-le  plutôt  ; 
je  cours  après  ce  monstre,  car  c'est  un  misérable  damné. 

(Sortent  Montano  et  Gratiano.) 

OTHELLO.— Je  ne  suis  même  plus  brave!  le  premier 
petit  gringalet  m'enlève  mon  épée.  Mais  pourquoi  l'hon- 
neur survivrait-il  à  la  vertu?  Que  tout  périsse  à  la  fois. 

ÉMILIA. — Que  présageait  ta  chanson,  ô  ma  maîtresse! 
écoute,  peux-tu  m'entendre  encore  !  je  veux  faire  comme 
le  cygne  et  mourir  en  chantant  :  Le  saule,  le  saule,  le 
saule! — More,  elle  était  chaste,  elle  t'aimait,  cruel  More! 
Que  mon  âme  entre  en  paradis,  comme  il  est  vrai  que  je 
dis  la  vérité;  en  disant  ce  que  je  pense,  je  meurs,  je 
meurs. 

(Elle  expire.) 


ACTE  V,    SCÈNE    II.  209 

OTHELLO. — J'ai  dans  cette  chambre  une  autre  épée  ; 
c'est  une  épée  d'Espagne,  de  la  trempe  de  TÈbre*. — Ah  ! 
la  voici. — Mon  oncle,  il  faut  que  je  sorte. 

GRATL4N0,  en  dchovs. — Si  tu  le  lentes,  il  t'en  coûtera 
cher  :  tu  n'as  point  dVmes,  il  faut  que  tu  te  soumettes 
de  force. 

OTHELLO. — Regarde-moi  donc,  et  me  parle;  ou,  dé- 
sarmé comme  je  suis,  je  vais  fondre  sur  toi. 

(Rentre  Gratiano.) 
GRATIANQ.— Que  VCUX-tU? 

OTHELLO.— Vois!  j'ai  une  épée.  Jamais  arme  plus  sûre 
ne  reposa  sur  la  cuisse  d'un  soldat.  J'ai  vu  le  temps  où 
avec  ce  faible  bras  et  cette  bonne  épée  je  me  suis  fait 
jour  à  travers  des  obstacles  vingt  fois  plus  puissants  que 
celui  que  tu  m'opposes.  Mais,  ô  vaine  bravade  !  qui  peut 
surmonter  sa  destinée?  Il  n'en  est  plus  de  même.  Ne 
crains  point  quoique  lu  me  voies  armé  :  je  suis  au  terme 
du  voyage  :  me  voilà  au  but,  voilà  l'écueil  où  finit  ma 
dernière  course.  Tu  recules  troublé  ?  Va,  c'est  une  crainte 
perdue.  Avance  seulement  un  roseau  contre  le  sein 
d'Othello  et  il  va  fuir.  Où  irait  Othello  maintenant?...  (// 
se  tourne  vers  Desdèmona.)  Voyons,  quelle  mine  as-tu 
maintenant? — Malheureuse  enfant,  née  sous  une  étoile 
fatale!  pâle  comme  ta  chemise!  Quand  nous  nous  ren- 
contrerons au  jour  du  jugement,  ton  regard  précipitera 
mon  âme  des  deux,  et  soudain  les  démons  s'en  saisiront. 
—  Froide,  froide,  ma  fille!  comme  ta  vertu. — 0  maudit! 
maudit  scélérat! — Prenez  vos  fouets,  démons!  frappez! 
éloignez-moi  de  la  contemplation  de  cet  objet  céleste! 
lancez-moi  dans  les  tourbillons  de  l'orage,  rôtissez-moi 
dans  le  soufre,  baignez-moi  dans  les  abîmes  où  roulent 
des  torrents  de  feu.— 0  Desdémona!  Desdémona!  Mortel 
morte!  oh!  oh! 

(Entrent  Lodovico,  Cassio  qu'on  apporte  blessé,  Montano. 
Jago  prisonnier,  et  des  officiers.) 

LODovico. — Où  est  ce  forcené  et  malheureux  homme  ? 
OTHELLO. — ^Voici  celui  qui  fut  Othello.  Me  voici. 

*  Les  armes  trempées  dans  les   eaux  de  l'Èbre   avaient  une 
réputation  particulière. 

T.  IV,  14 


210  OTHELLO. 

LODOVico.  —  Où  est  cette  vipère?  Faites  avancer  ce 
scélérat. 

OTHELLO.~Je  regarde  ses  pieds.— Mais  c'est  une  fable. 
Si  tu  es  un  démon,  je  ne  puis  te  tuer. 

(Il  blesse  Jago.) 

LODOVICO. — Arrachez-lui  son  épée. 

jactO.— Mon  sang  coule,  seigneur,  mais  je  ne  suis  pas 
mort. 

OTHELLO. — Je  n'en  suis  pas  fâché  non  plus  :  je  désire 
que  tu  vives-,  car,  à  mon  sens,  c'est  un  bonhem*  de 
mourir. 

LODOVICO. — 0  toi,  Othello,  jadis  si  bon  et  maintenant 
tombé  dans  les  pièges  d'un  esclave  maudit,  que  te  dira- 
t-on? 

OTHELLO. — Tout,  tout.  Ditos,  si  vous  voulez,  que  je 
suis  un  honorable  assassin,  car  je  n'ai  rien  fait  par 
haine,  mais  tout  par  honneur. 

LODOVICO.— Ce  misérable  vient  d'avouer  une  partie  de 
ses  perfidies.  Est-il  vrai  que  vous  ayez  conspiré  avec  lui 
lamortdeCassio? 

OTHELLO. — Oui. 

CASSio. — Cher  général,  je  ne  vous  en  ai  jamais  donné 
sujet. 

OTHELLO.— Je  le  crois,  et  je  vous  demande  pardon. — 
Voulez-vous,  je  vous  prie,  demander  à  ce  demi-démon 
pourquoi  il  m'a  ainsi  enveloppé  corps  et  âme  dans  ses 
pièges? 

JA.QO.— Ne  me  demandez  rien  :  vous  savez  ce  que  vous 
savez  -,  à  partir  de  ce  moment  je  ne  dirai  plus  un  mot. 

LODOVICO. — Quoi!  pas  même  pour  prier? 

GRATiANO.— Les  tortuTOS  te  desserreront  les  lèvres. 

OTHELLO. — ^Bien,  vous  ferez  bien. 

LODOVICO.— Je  présume,  Othello,  que  vous  compren- 
drez ce  qui  est  arrivé  ;  je  crois  que  vous  ne  le  savez  pas 
encore.  Voici  \me  lettre  trouvée  dans  la  poche  de  Rode- 
rigo,  et  en  voici  une  autre.  L'une  annonce  que  Roderigo 
se  chargeait  de  l'assassinat  de  Gassio* 

OTHELLO.— Traître  ! 

CASsio.— Complot  barbare!  Action  de  païen! 


ACTE   V,    SCÈNE   II.  2H 

LODOvico.— La  seconde  est  une  lettre  de  reproches, 
trouvée  aussi  dans  la  poche  de  Roderigo.  Il  paraît  qu'il 
avait  dessein  de  renvoyer  à  cet  infernal  scélérat,  mais 
que  Jago  survint  dans  l'intervalle  et  le  satisfit. 

OTHELLO. — 0  le  pernicieux  scélérat  î — Cassio,  comment 
étiez-vous  venu  en  possession  de  ce  mouchoir  qui  appar- 
tenait à  ma  femme? 

CASSIO. — Je  le  trouvai  dans  ma  chambre  ;  et  il  vient 
d'avouer  lui-même  tout  à  Theure  qu'il  l'y  avait  laissé 
exprès  pour  un  projet  qui  a  réussi  au  gré  de  ses  désirs. 

OTHELLO. — 0  insensé!  insensé  !  insensé  I 

CAssio. — Il  y  a  encore,  dans  la  lettre  de  Roderigo,  des 
reproches  à  Jago  de  l'avoir  excité  à  m'insulter  pendant 
que-j'étais  de  garde,  ce  qui  a  causé  ma  disgrâce  ;  et  lui- 
même,  qui  avait  longtemps  paru  mort,  il  a  parlé  tout  à 
l'heure  :  «  Jago  l'avait  aposté,  et  Jago  Ta  poignardé.  » 

LODOVICO,  à  Olhello.—ll  vous  faut  quitter  ce  lieu  et 
nous  suivre;  votre  pouvoir  et  votre  emploi  vous  sont 
ôtés,  et  Cassio  commande  en  Chypre.  Quant  à  cet  esclave, 
si  par  quelque  torture  raffinée  on  peut  le  tourmenter  et 
le  laisser  vivre  longtemps,  elle  sera  son  partage.  Vous 
(à  Othello),  vous  resterez  prisonnier  jusqu'à  ce  que  le 
genre  de  votre  crime  soit  connu  du  sénat  de  Venise. 
Allons,  qu'on  l'emmène. 

OTHELLO. — Doucement  :  encore  un  mot  ou  deux  avant 
que  vous  partiez.  J'ai  rendu  à  l'État  quelques  services  ; 
on  le  sait,  n'en  parlons  plus.  Je  vous  en  prie,  dans  vos 
lettres,  quand  vous  rendrez  compte  de  ces  faits  déplora- 
bles, parlez  de  moi  comme  je  suis,  sans  rien  atténuer, 
sans  rien  aggraver  par  malignité.  Alors  vous  parlerez 
d  un  homme  qui  a  trop  aimé,  mais  qui  ne  sut  pas  aimer 
sagement;  d'un  homme  qui  ne  devint  pas  aisément 
jaloux,  mais  qui,  une  fois  excité,  fut  poussé  jusqu'aux 
derniers  excès  ;  d'un  homme  dont  la  main,  comme  celle 
du  Juif  pervers  ^  a  détruit  une  perle  plus  précieuse  que 
toute  sa  race,  d'un  homme  dont  les  yeux  vaincus,  quoi- 
que peu  accoutumés  à  fondre  en  eau,  répandent  des 

'  Allusion  à  Hérode  et  à  Marianne* 


212  OTHELLO. 

larmes  aussi  abondamment  que  les  arbres  d'Arabie 
répandent  leurs  parfums. — Parlez  de  moi  ainsi— et  dites 
encore  qu'un  jour,  dans  Alep,  un  Turc  insolent,  portant 
le  turban,  frappait  un  Vénitien  et  insultait  TÉtat,  je  sai- 
sis à  la  gorge  ce  chien  circoncis,  et  le  frappai  ainsi. 

(Il  ae  perce  de  son  épée.) 

LODOvico. — 0  sanglante  catastrophe  ! 

GRATiANO. — Tout  cc  quB  uous  avous  dit  ne  peut  plus 
s'accomplir. 

OTHELLO,  Rapprochant  du  lit  en  chancelant,— iQ  t'ai 
donné  un  baiser  avant  de  te  tuer. — En  me  tuant,  je  ne 
puis  m'empêcher  d'aller  mourir  sur  tes  lèvres. 

(Il  meurt  en  embrassant  Desdémona.) 

cASsio. — Voilà  ce  que  je  craignais. — Mais  je  croyais 
qu'il  n'avait  point  d'arme,  car  il  avait  le  cœur  grand. 

LODOVICO,  à  Jago, — Chien  de  Sparte,  plus  impitoyable 
que  la  douleur,  la  faim  ou  la  mer,  contemple  le  tragique 
fardeau  dont  ce  lit  est  chargé.  Voilà  ton  ouvrage.  Ce 
spectacle  empoisonne  la  vue.— Qu'on  le  cache.— Gra- 
tiano,  gardez  la  maison  et  prenez  possession  des  biens 
du  More;  ils  vous  reviennent  en  héritage.  (^4  Cassio,) 
C'est  à  vous,  seigneur  gouverneur,  qu'appartient  le  châ- 
timent de  cet  infernal  traître  :  choisissez  le  temps,  le 
lieu,  les  tortures  :  oh!  redoublez  les  tortures.  Moi  je 
m'embarque  à  l'instant,  et  je  vais  d'un  cœur  désolé 
raconter  au  sénat  cette  désolante  aventure. 


PIN   DU   CINQUIÈME   ET   DERNIER  ACTE. 


GOMME  IL  VOUS  PLAIRA 

COMÉDIE 


NOTICE 

SDR 

COMME   IL  VOUS   PLAIRA 


Après  avoir  vu  dans  Timon  d'Athènes  un  misanthrope  farouche, 
qui  fuit  dans  un  désert  où  il  ne  cesse  de  maudire  les  hommes  et 
d'entretenir  la  haine  qu'il  leur  a  jurée ,  nous  allons  faire  connais- 
sance avec  un  ami  de  la  solitude ,  d'une  mélancolie  plus  douce ,  qui 
se  permet  quelques  traits  de  satire ,  mais  qui  plus  souvent  se  con- 
tente de  la  plainte,  et  critique  le  monde ,  inspiré  par  le  seul  regret 
de  ne  l'avoir  pas  trouvé  meilleur.  Retiré  dans  les  bois  pour  y  rêver 
au  doux  murmure  des  ruisseaux  et  au  bruissement  du  feuillage, 
Jacques  pourrait  dire  de  lui-même  comme  un  poète  de  nos  jours  qui 
oublie  de  temps  en  temps  ses  sombres  dédains  : 

I  love  not  man  the  less ,  but  nature  more, 

(Childe  Harold,  chant  IV.) 
Je  n'aime  pas  moins  l'homme ,  mais  j'aime  davantage  la  nature, 

Jacques^  jadis  joui  des  plaisirs  de  la  société;  mais  il  est  désa- 
busé de  toutes  ses  vanités  :  c'est  un  personnage  tout  à  fait  contem- 
platif; il  pense  et  ne  fait  rien,  dit  Hazlit.  C'est  le  prince  des  philo- 
sophes nonchalants  ;  sa  seule  passion ,  c'est  la  pensée. 

Avec  ce  rêveur  aussi  sensible  qu'original,  Shakspeare  a  réuni  dans 
la  forêt  des  Ardennes,  autour  du  duc  exilé ,  une  espèce  de  cour  ar- 
cadienne,  dans  laquelle  le  bon  chevalier  de  la  Manche  aurait  été 
sans  doute  heureux  de  se  trouver,  lorsque,  dans  l'accès  d'un  goût 
pastoral ,  il  voulait  se  métamorphoser  en  berger  Quichotis  et  faire 
de  son  écuyer  le  berger  Pansino.  Les  Arcadiens  de  Shakspeare  ont 
conservé  quelque  chose  de  leurs  mœurs  chevaleresques ,  et  ses  ber- 
gères nous  charment  les  unes  par  la  vérité  de  leurs  mœurs  champê- 
tres, et  les  autres  par  le  mélange  de-ces  mœurs  qu'elles  ont  adoptées, 
et  de  cet  esprit  cultivé  qu'elles  doivent  à  leurs  premières  habitudes. 
Peut-être  trouvera-t-on  que  Rosalinde ,  dans  la  liberté  de  son  lan- 
gage ,  profite  un  peu  trop  du  privilège  du  costume  qui  cache  son 
sexe  ;  mais  elle  aime  de  si  bonne  foi ,  et  en  même  temps  avec  une 


2î6      NOTICE  SUR  COMME   IL  VOUS   PLAIRA. 

gaieté  si  piquante  ;  le  dévouement  de  son  amitié  l*ennoblit  tellement 
à  nos  yeux,  sa  coquetterie  est  si  franche  et  si  spirituelle,  son  caque- 
tage  est  presque  toujours  si  aimable  qu*on  se  sent  disposé  à  lui  tout 
pardonner.  Célie,  plus  silencieuse  et  plus  tendre,  forme  avec  elle  un 
heureux  contraste. 

L*amour,  comme  le  font  les  villageois ,  est  peint  au  naturel  dans 
Sylvius  et  la  dédaigneuse  Pbébé. 

Touchstone,  qui  est  dans  son  genre  un  philosophe  grotesque,  n'est 
pas  Famoureux  le  plus  fou  de  la  pièce;  si  pour  aimer  il  choisit  la 
paysanne  la  plus  gauche,  et  sHl  aime  en  vrai  bouffon,  ses  saillies  sur 
le  mariage,  Tamour  et  la  solitude  sont  des  traits  excellents  :  il  est  le 
seul  qu'aucune  illusion  n'abuse. 

Il  y  a  dans  cette  pièce  plus  de  conversations  que  d'événements  : 
on  y  respire  en  quelque  sorte  l'air  d'un  monde  idéal ,  la  pièce  sem- 
ble inspirée  par  la  pureté  des  deux  héroïnes,  et  lorsque  les  mariages 
et  la  conversion  subite  du  duc  usurpateur  qui  forment  une  espèce 
de  dénoûment  vont  rappeler  les  habitants  de  la  forêt  des  Ardennes 
dans  les  habitudes  dé  la  vie  réelle,  si  Jacques  les  abandonne,  ce  n'est 
pas  dans  un  caprice  morose ,  mais  parce  qu'il  y  a  dans  ce  caractère 
insouciant  et  rêveur  un  besoin  de  pensées,  et  peut-être  même  de  re- 
grets vagues ,  qu'il  espère  retrouver  encore  auprès  du  duc  Frédéric, 
devenu  à  son  tour  un  solitaire. 

On  abandonnerait  d'autant  plus  volontiers  avec  Jacques  la  fête 
générale,  que  Shakspeare,  par  oubli  sans  doute,  ne  nous  y  montre 
pas  le  vieux  Adam ,  ce  fidèle  serviteur,  ce  véritable  amwd'Orlando , 
si  touchant  par  son  dévouement,  ses  larmes  généreuses  et  sa  noble 
sincérité. 

La  fable  romanesque  de  cette  pièce  fut  puisée  dans  une  nouvelle 
pastorale  de  Lodge  qui  était  sans  doute  bien  connue  du  temps  de 
Shakspeare.  On  y  voit  Adam  dignement  récompensé  par  le  prince. 
Les  emprunts  que  le  poète  a  faits  au  romancier  sont  assez  nom- 
breux ;  mais  le  caractère  de  Jacques ,  ceux  de  Touchstone  et  d'Au- 
drey  sont  de  l'invention  de  Shakspeare. 

Le  docteur  Malone  suppose  que  c'est  en  1600  que  fut  écrite  la 
comédie  de  Comme  il  vous  plaira;  c'est  une  de  celles  qui  ont  le  plus 
enrichi  les  recueils  d'extraits  élégauts;  on  y  remarquera  le  fameux 
tableau  de  la  vie  humaine  :  Le  monde  est  uu  théâtre,  etc.^  etc. 


GOMME  IL  VOUS  PLAIRA 


COMEDIE 


PERSONNAGES 


LE  J)U.C,  vivant  dans  Texil. 

FREDERIC,  frère  du  duc,  et  usurpa- 
teur de  son  duché. 

AMIENS,     )  seigneurs  qui  ont  suivi 

JACQUES,  I    le  duc  dans  son  exil. 

LE  BEAU,  courtisan  à  la  suite  de  Fré- 
déric. 

CHARLES,  son  lutteur. 

OLIVIER,  g,g  ^g  ^.^  Rowland  des 
Bois. 


JACQUES, 
ORLANDO, 
ADAM. 
DENNIS, 


serviteurs  d'Olivier. 


TOUCHSTONE,  paysan  bouffon. 
SIR  OLIVIER  MAR-TEXT,  vicaire. 
CORIN,        \  K^,.„«,„ 
SYLVIUS,!  ^^^i^^- 
WILLIAM,  paysan,  amoureux  d'Au- 

drey. 
Personnage  représentant  l'HYMEN. 
ROSALINPË  ,  fille  du  duc  exilé. 
CÉLIE/  fille  de  Frédéric. 
PHÉBE,  bergère. 
AUDREY,  jeune  villageoise. 
Seigneurs  a  la  suite  des  deux  ducs, 

PAGES  ,  gardes-chasse,  ETC.,  ETC. 


La  scène  est  d'abord  dans  le  voisinage  de  la  maison  d'Olivier, 
ensuite  en  partie  à  la  cour  de  l'usurpateur,  et  en  partie  dans  la 
forêt  des  Ardennes. 


ACTE  PREMIER 


SCÈNE  I 


Verger,  près  de  la  maison  d'Olivier. 

Entrent  ORLANDO  bt  ADAM. 

ORLANDO. — Je  me  rappelle  bien,  Adam;  tel  a  été  mon 
legç,  une  misérable  somme  de  mille  écus  dans  son  testa- 
ment; et,  comme  tu  dis,  il  a  chargé  mon  frère,  sous 
peine  de  sa  malédiction,  de  me  bien  élever,  et  voilà  la 
cause  de  mes  chagrins.  Il  entretient  mon  frère  Jacques  à 
l'école,  et  la  renommée  parle  magnifiquement  de  ses 
progrès.  Pour  moi,  il  m'entretient  au  logis  en  paysan, 
ou  pour  mieux  dire,  il  me  garde  ici  sans  aucun  entre- 
tien; car  peut -on  appeler  entretien  pour  un  gentil- 


218  COMME  IL  VOUS   PLAIKA. 

homme  de  ma  naissance,  un  traitement  qui  ne  diffère 
en  aucune  façon  de  celui  des  bœufs  à  Tétable  ?  Ses  che- 
vaux sont  mieux  traités  ;  car,  outre  qu'ils  sont  très-bien 
nourris,  on  les  dresse  au  manège  ;  et  à  cette  fin  on  paye 
bien  cher  des  écuyers  :  moi,  qui  suis  son  frère,  je  ne 
gagne  sous  sa  tutelle  que  de  la  croissance  :  et  pour  cela 
les  animaux  qui  vivent  sur  les  fumiers  de  la  basse-cour 
lui  sont  aussi  obligés  que  moi  ;  et  pour  ce  néant  qu'il 
me  prodigue  si  libéralement,  sa  conduite  à  mon  égard 
me  fait  perdre  le  peu  de  dons  réels  que  j'ai  reçus  de  la 
nature.  Il  me  fait  manger  avec  ses  valets;  il  mlnterdit 
la  place  d'un  frère,  et  il  dégrade  autant  qu'il  est  en  lui 
ma  distinction  naturelle  par  mon  éducation.  C'est  là, 
Adam,  ce  qui  m'afîlige.  Mais  l'âme  de  mon  père,  qui  est, 
'  je  crois,  en  moi,  commence  à  se  révolter  contre  cette 
servitude.  Non,  je  ne  l'endurerai  pas  plus  longtemps, 
quoique  je  ne  connaisse  pas  encore  d'expédient  raison- 
nable et  sûr  pour  m'y  soustraire. 

(Olivier  survient.) 

ADA.M.— Voilà  votre  frère,  mon  maître,  qui  vient. 

ORLANDO.— Tiens-toi  à  Técart,  Adam,  et  tu  entendras 
comme  il  va  me  secouer. 

OLIVIER.— Eh  bien  !  monsieur,  que  faites- vous  ici? 
'  ORLANDO. — Rien  :  on  ne  m'apprend  point  à  faire  quel- 
que chose. 

OLIVIER. — Que  gâtez-vous  alors,  monsieur? 

ORLANDO. — Vraiment,  monsieur,  je  vous  aide  à  gâter 
ce  que  Dieu  a  fait,  votre  pauvre  misérable  frère,  à  force 
d'oisiveté. 

OLIVIER. — Que  diable!  monsieur  occupez- vous  mieux, 
et  en  attendant  soyez  un  zéro. 

ORLANDO. — Irai-je  garder  vos  pourceaux  et  manger 'des 
carouges  avec  eux?  Quelle  portion  de  patrimoine  ai-je 
follement  dépensée,  pour  en  être  réduit  à  une  telle 
détresse? 

OLIVIER. — Savez-vous  où  vous  êtes,  monsieur? 

ORLANDO.— Oh  !  très-bien,  monsieur  :  je  suis  ici  dans 
votre  verger. 

OLIVIER. — Savez-vous  devant  qui  vous  êtes,  monsieur? 


ACTE   I,    SCÈNE    I.  219 

ORLANDO.— Oui,  je  le  sais  mieux  que  celui  devant  qui 
je  suis  ne  sait  me  connaître.  Je  sais  que  vous  êtes  mon 
frère  aîné  ;  et,  selon  les  droits  du  sang,  vous  devriez  me 
connaître  sous  ce  rapport.  La  coutume  des-nations  veut 
que  vous  soyez  plus  que  moi,  parce  que  vous  êtes  né 
avant  moi  :  mais  cette  tradition  ne  me  ravit  pas  mon 
sang,  y  eût-il  vingt  frères  entre  nous.  J'ai  en  moi  autant 
de  mon  père  que  vous,  bien  que  j'avoue  qu'étant  venu 
avant  moi,  vous  vous  êtes  trouvé  plus  près  de  ses  titres. 

OLIVIER. — Que  dites-vous,  mon  garçon? 

ORLANDO. — Allons,  allons,  frère  aîné,  quant  à  cela 
vous  êtes  trop  jeune. 

OLIVIER. — Vilain*,  veux- tu  mettre  la  main  sur  moi? 

ORLANDO, — Je  ne  suis  point  un  vilain  :  je  suis  le  plus 
jeune  des  fils  du  chevalier  Rowland  des  Bois;  il  était 
mon  père,  et  il  est  trois  fois  vilain  celui  qui  dit  qu'un  tel 
père  engendra  des  vilains. —Si  tu  n'étais  pas  mon  frère, 
je  ne  détacherais  pas  cette  main  de  ta  gorge  que  l'autre 
ne  t'eût  arraché  la  langue,  pour  avoir  parlé  ainsi;  tu 
t'es  insulté  toi-même. 

ADAM. — Mes  chers  maîtres,  soyez  patients  :  au  nom  du 
souvenir  de  votre  père,  soyez  d'accord. 

OLIVIER. — Lâche-moi,  te  dis-je. 

ORLANDO. — Je  ne  vous  lâcherai  que  quand  il  me  plaira. 
— n  faut  que  vous  m'écoutiez.  Mon  père  vous  a  chargé, 
par  son  testament,  de  me  donner  une  bonne  éducation, 
et  vous  m'avez  élevé  comme  im  paysan,  en  cherchant  à 
obscurcir,  à  étouffer  en  moi  toutes  les  qualités  d'un  gen- 
tilhomme. L'âme  de  mon  père  grandit  en  moi,  et  je  ne 
le  souffrirai  pas  plus  longtemps.  Permettez-moi  donc  les 
exercices  qui  conviennent  à  un  gentilhomme,  ou  bien 
donnez-moi  le  chétif  lot  que  mon  père  m'a  laissé  par  son 
testament,  et  avec  cela  j'irai  chercher  fortune. 

OLIVIER. — Et  que  voulez- vous  faire?  Mendier,  sans 
doute,  après  que  vous  aurez  tout  dépensé?  Allons,  soit, 
monsieur;  venez  ;  entrez.  Je  ne  veux  plus  être  chargé  de 

^  Vilain,  coquin  et  homme  de  basse  extraction,  les  deux  frères 
lui  donnent  chacun  un  sens  différent. 


220  COMME   IL  VOUS  PLAIRA. 

vous  :  vous  aurez  une  partie  de  ce  que  vous  demandez. 
Laissez-moi  aller,  je  vous  prie. 

ORLANDO. — Je  ne  veux  point  vous  offenser  au  delà  de 
ce  que  mon  intérêt  exige. 

OLIVIER. — ^Va-t'en  avec  lui,  toi,  vieux  chien. 

ADAM. — Vieux  chien  :  c'est  donc  là  ma  récompense!— 
Vous  avez  bien  raison,  car  j'ai  perdu  mes  dents  à  votre 
service.  Dieu  soit  avec  Tâme  de  mon  vieux  maître!  Il 
n'aurait  jamais  dit  un  mot  pareil. 

(Orlando  et  Adam  sortent.) 

OLIVIER.— Quoi,  en  est-il  ainsi?  Commencez-vous  à 
prendre  ce  ton?  Je  remédierai  à  votre  insolence,  et 
pourtant  je  ne  vous  donnerai  pas  mille  écus. — Holà, 
Dennis  ! 

(Dennis  se  présente.) 

DENNIS. — Monsieur  m'appelle-t-il? 

OLIVIER. — Charles,  le  lutteur  du  duc,  n'est-il  pas  venu 
ici  pour  me  parler? 

DENNIS. — Oui,  monsieur;  il  est  ici,  à  la  porte,  et  il 
demande  même  avec  importunité  à  être  introduit  auprès 
de  vous. 

OLIVIER.  —  Fais-le  entrer.  (Dennis  sort,)  Ce  sera  un 
excellent  moyen;  c'est  demain  que  la  lutte  doit  se  faire. 

(Entre  Charles.) 

CHARLES. — Je  souhaite  le  bonjour  à  Votre  Seigneurie. 

OLIVIER. — Mon  bon  monsieur  Charles,  quelles  nou- 
velles nouvelles  y  a-t-il  à  la  nouvelle  cour? 

CHARLES. — Il  n'y  a  de  nouvelles  à  la  cour  que  les 
vieilles  nouvelles  de  la  cour,  monsieur;  c'est>-à-dire  que 
le  vieux  duc  est  banni  par  son  jeune  frère  le  nouveau 
duc,  et  trois  ou  quatre  seigneurs,  qui  lui  sont  attachés, 
se  sont  exilés  volontairement  avec  lui  ;  leurs  terres  et 
leurs  revenus  enrichissent  le  nouveau  duc  :  ce  qui  fait 
qu'il  consent  volontiers  qu'ils  aillent  où  bon  leur  semble. 

OLIVIER.— Savez-vous  si  Rosalinde,  la  fille  du  duc,  est 
bannie  avec  son  père? 

CHARLES. — Oh!  non,  monsieur;  car  sa  cousine,  la  fille 
du  duc,  l'aime  à  un  tel  point  (ayant  été  élevées  ensemble 
depuis  le  berceau),  qu'elle  l'aurait  suivie  dans  son  exil, 


ACTE   I,    SCÈNE   I.  *      221 

OU  gérait  morte  de  douleur,  si  elle  n'avait  pu  la  suivre. 
Elle  est  à  la  cour,  où  son  oncle  Taime  autant  que  sa 
propre  fille,  et  jamais  deux  dames  ne  s'aimèrent  comme 
elles  s'aiment. 

OLIVIER. — Où  doit  vivre  le  vieux  duc? 

CHARLES.  —  On  dit  qu'il  est  déjà  dans  la  forêt  des 
Ardennes,  et  qu'il  a  avec  lui  plusieurs  braves  seigneurs 
qui  vivent  là  comme  le  vieux  Robin  Hood  d'Angleterre  . 
on  assure  que  beaucoup  de  jeunes  gentilshommes  s'em- 
pressent tous  les  jours  auprès  de  lui,  et  qu'ils  passent 
les  jours  sans  soucis,  comme  on  faisait  dans  l'âge  d'or. 

OLIVIER. — Ne  devez-vous  pas  lutter  demain  devant  le 
nouveau  duc? 

CHARLES, — Oui  vraiment,  monsieur,  et  je  viens  vous 
faire  part  d  une  chose.  On  m'a  donné  secrètement  à 
entendre,  monsieur,  que  votre  jeune  frère  Orlando  avait 
envie  de  venir  déguisé  s'essayer  contre  moi.  Demain, 
monsieur,  je  lutte  pour  ma  réputation,  et  celui  qui 
m'échappera  sans  avoir  quelque  membre  cassé,  il  fau- 
dra qu'il  se  balte  bien.  Votre  frère  est  jeune  et  délicat, 
et  je  ne  voudrais  pas,  par  considération  pour  vous,  lui 
faire  aucun  mal  ;  ce  que  je  serai  cependant  forcé  de  faire 
pour  mon  honneur  s'il  entre  dans  l'arène.  Ainsi,  l'affec- 
tion que  j'ai  pour  vous  m'engage  à  vous  en  prévenir, 
afin  que  vous  tâchiez  de  le  dissuader  de  son  projet,  ou 
que  vous  consentiez  à  supporter  de  bonne  grâce  le  mal- 
heur auquel  il  se  sera  exposé;  il  l'aura  cherché  lui- 
même,  et  tout  à  fait  contre  mon  inclination. 

OLIVIER.— Je  te  remercie,  Charles,  de  l'amitié  que  tu 
as  pour  moi,  et  tu  verras  que  je  t'en  prouverai  ma 
reconnaissance.  J'avais  déjà  été  averti  du  dessein  de 
mon  frère,  et  sous  main  j'ai  travaillé  à  le  faire  renoncer 
à  cette  idée;  mais  il  est  déterminé.  Je  te  dirai,  Charles, 
que  c'est  le  jeune  homme  le  plus  entêté  qu'il  y  ait  en 
France,  rempli  d'ambition,  jaloux  à  l'excès  des  talents 
des  autres,  un  traître  qui  a  la  lâcheté  de  tramer  des 
complots  contre  moi,  son  propre  frère.  Ainsi,  agis  à  ton 
gré;  j'aimerais  autant  que  tu  lui  brisasses  la  tête  qu'un 
doigt,  et  tu  feras  biea  d'y  prendre  garde;  car  si  tu  ne 


222  COMME   IL   VOUS   PLAIRA. 

lui  fais  quun  peu  de  mal,  ou  s'il  n'acquiert  pas  lui- 
même  un  grand  honneur  à  tes  dépens,  il  cherchera  à 
t'empoi  sonner ,  il  te  fera  tomber  dans  quelque  piège 
funeste,  et  il  ne  te  quittera  point  qu'il  ne  t'ait  fait 
perdre  la  vie  de  quelque  façon  indirecte  ;  car  je  t'assure, 
et  je  ne  saurais  presque  te  le  dire  sans  pleurer,  qu'il  n'y 
a  pas  un  être  dans  le  monde,  aussi  jeune  et  aussi 
méchant  que  lui.  Je  ne  te  parle  de  lui  qu'avec  la  réserve 
d'un  frère;  mais  si  je  te  le  disséquais  tel  qu'il  est,  je 
serais  forcé  de  rougir  et  de  pleurer,  et  toi  tu  pâlirais 
d'effroi. 

CHARLES. — Je  suis  bien  content  d'être  venu  vous  trou- 
ver :  s'il  vient  demain,  je  lui  donnerai  son  compte  :  s'il 
est  jamais  en  état  d'aller  seul,  après  s'être  essayé  contre 
moi,  de  ma  vie  je  ne  lutterai  pour  le  prix  :  et  là-dessus 
Dieu  garde  Votre  Seigneurie  I 

OLIVIER. — Adieu,  bon  Charles.— A  présent,  il  me  faut 
exciter  mon  jouteur  :  j'espère  m'en  voir  bientôt  débar- 
rassé; car  mon  âme,  je  ne  sais  cependant  pas  pourquoi, 
ne  hait  rien  plus  que  lui  ;  en  effet,  il  a  le  cœur  noble,  il 
est  instruit  sans  avoir  jamais  été  à  l'école,  parlant  bien 
et  avec  noblesse,  il  est  aimé  de  toutes  les  classes  jusqu'à 
l'adoration;  et  si  bien  dans  le  cœur  de  tout  le  monde,  et 
surtout  de  mes  propres  gens,  qui  le  connaissent  le 
mieux,  que  moi  j'en  suis  méprisé.  Mais  cela  ne  durera 
pas  :  le  lutteur  va  y  mettre  bon  ordre.  Il  ne  me  reste 
rien  à  faire,  qu'à  exciter  ce  garçon  là-dessus,  et  j'y  vais 
de  ce  pas. 

(I!  sort.) 

SCÈNE  II 

Plaine  devant  le  palais  du  duc. 
ROSALINDE  bt  CÉLIE. 

cÉLiE. — Je  t'en  conjure,  Rosalinde,  ma  chère  cousine, 
sois  plus  gaie. 

ROSALINDE. — Chère  Célie,  je  montre  bien  plus  de  gaieté 
que  je  n'en  possède  ;  et  tu  veux  que  j'en  montre  encore 
davantage?  Si  tu  ne  peux  m 'apprendre  à  oublier  un 


ACTE   I,    SCÈNE    II.  223 

père  banni,  renonce  à  vouloir  m'apprendre  à  me  souve- 
nir d'une  grande  joie. 

cÉLiE. — Ah  !  je  vois  bien  que  tu  ne  m'aimes  pas  aussi 
tendrement  que  je  t'aime  ;  car  si  mon  oncle,  ton  père, 
au  lieu  d'être  banni,  avait  au  contraire  banni  ton  oncle, 
le  duc  mon  père,  pourvu  que  tu  fusses  restée  avec  moi, 
mon  amitié  pour  toi  m'aurait  appris  à  prendre  ton  père 
pour  le  mien  ;  et  tu  en  ferais  autant,  si  la  force  de  ton 
amitié  égalait  celle  de  la  mienne. 

ROSALiNDE. — Eh  bien!  je  veux  tâcher  d'oublier  ma 
situation,  pour  me  réjouir  de  la  tienne. 

cÉLiE. — Tu  sais  que  mon  père  n'a  que  moi  d'enfants  ; 
il  n'y  a  pas  d'apparence  qu'il  en  ait  jamais  d'autre  ;  et 
certainement  à  sa  mort  tu  seras  son  héritière  ;  tout  ce 
qu'il  a  enlevé  de  force  à  ton  père,  je  te  le  rendrai  par 
affection;  sur  mon  honneur,  je  le  ferai,  et  que  je  de- 
vienne un  monstre  s'il  m'arrive  d'enfreindre  ce  ser- 
ment! Ainsi,  ma  charmante  Rose,  ma  chère  Rose,  sois 
gaie. 

ROSALINDE.— Je  le  serai  désormais,  cousine;  je  veux 
imaginer  quelque  amusement.  Voyons,  que  penses-tu 
de  faire  l'amour? 

cÉLiE. — Oh!  ma  chère,  je  t'en  prie,  fais  de  l'amour  un 
jeu  ;  mais  ne  va  pas  aimer  sérieusement  aucun  homme, 
et  même  par  amusement  ne  va  jamais  si  loin  que  tu  ne 
puisses  te  retirer  en  honneur  et  sans  rougir. 

ROSALINDE. — Eh  bicu  !  à  quoi  donc  nous  amuserons- 
nous? 

cÉLiE.— Asseyons-nous,  et  par  nos  moqueries  déran- 
geons de  son  rouet  cette  bonne  ménagère,  la  Fortune, 
afin  qu'à  l'avenir  ses  dons  soient  plus  également'  par- 
tagés*. 

ROSALINDE. — Je  voudrais  que  cela  fût  en  notre  pouvoir, 
car  ses  bienfaits  sont  souvent  bien  mal  placés,  et  la 
bonne  aveugle  fait  surtout  de  grandes  méprises  dans  les 
dons  qu'elle  distribue  aux  femmes. 


*  Nous  avons  déjà  vu,  dans  Antoine    et  Cîéopâtref  que     Shak- 
speare  donne  un  rouet  à  la  Fortune  et  en  fait  une  ménagère. 


22i  COMME   IL  VOUS   PLAIRA. 

cÉLiE. — Oh  î  cela  est  bien  vrai  ;  car  celles  qu'elle  fait 
belles,  elle  les  fait  rarement  vertueuses,  et  celles  qu'elle 
fait  vertueuses,  elle  les  fait  en  général  bien  laides. 

ROSALiNDE.— Mais,  cousine,  tu  passes  de  Toffice  de  la 
Fortune  à  celui  de  la  Nature.  La  Fortune  est  la  souveraine 
des  dons  de  ce  monde,  mais  elle  ne  peut  rien  sur  les 
traits  naturels. 

(Entre  Touchstone.) 

CÉLIE. — Non?...  Lorsque  la  Nature  a  formé  une  belle 
créature,  la  Fortune  ne  peut-elle  pas  la  faire  tomber  dans 
le  feu?  Et,  bien  que  la  Nature  nous  ait  donné  de  Tesprit 
pour  railler  la  Fortune,  cette  même  fortune  envoie  cet 
imbécile  pour  interrompre  notre  entretien. 

ROSALINDE.  —  En  Vérité,  la  Fortune  est  trop  cruelle 
envers  la  Nature,  puisque  la  Fortune  envoie  l'enfant  de 
la  nature  pour  interrompre  l'esprit  de  la  nature. 

CÉLIE. — Peut-être  n'est-ce  pas  ici  l'ouvrage  de  la  For- 
tune, mais  celui  de  la  Nature  elle-même,  qui,  s'aperco- 
vant  que  notre  esprit  naturel  est  trop  épais  pour  raison- 
ner sur  de  telles  déesses,  nous  envoie  cet  imbécile  pour 
notre  pierre  à  aiguiser*,  car  toujours  la  stupidité. d'un 
sot  sert  à  aiguiser  l'esprit.— Eh  bien  !  homme  d'esprit, 
où  allez- vous? 

TOUCHSTONE. — Maîtresse,  il  faut  que  vous  veniez  trou- 
ver votre  père. 

cÉLiE.— Vous  a-t-on  fait  le  messager? 

TOUCHSTONE. — Nou,  SUT  mou  hounour;  mais  on  m'a 
ordonné  de  venir  voiis  chercher. 

ROSALINDE. — Où  avoz-vous  apprfs  ce  serment,  fou? 

TOUCHSTONE. — D'uu  Certain  chevalier,  qui  jurait  sur 
son  honneur  que  les  beignets  étaient  bons,  et  qui  jurait 
encore  sur  son  honneur  que  la  moutarde  ne  valait  rien  : 
moi,  je  soutiendrai  que  les  beignets  ne  valaient  rien,  et 
que  la  moutarde  était  bonne,  et  cependant  le  chevalier 
ne  faisait  pas  un  faux  serment. 

*  Célie  et  Rosalinde  jouent  sur  le  sens  du  mot  TouchstonCy  qui 
veut  dire  pierre  à  aiguiser  ou  pierre  de  touche.  Les  clowns  du 
théâtre  anglais  sont  des  bouffons,  des  graciosi;  il  ne  faut  pas  les 
confondre  avec  les  fous  en  titre> 


ACTE    I,    SCKNE    II.  22o 

cÉLiE. — Comment  prouverez-vous  cela,  avec  toute  la 
masse  de  votre  science? 
*    ROSALiNDE. — Allons,  voyons,  démuselez  votre  sagesse. 

TOUCHSTONE.  —  Avaucez-vous  toutes  deux,  caressez- 
vous  le  menton,  et  jurez  par  votre  barbe  que  je  suis  un 
fripon*. 

CÉLIE. — Par  notre  barbe,  si  nous  en  avions,  tu  es  un 
fripon. 

TOUCHSTONE, — Et  moi,  je  jurerais  par  ma  friponnerie, 
si  j'en  avais,  que  je  suis  un  fripon;  mais  si  vous  jurez 
par  ce  qui  n'est  pas,  vous  ne  faites  pas  de  faux  serment; 
aussi  le  chevalier  n'en  fit  pas  davantage,  lorsqu'il  jura 
par  son  honneur,  car  il  n'en  eut  jamais,  ou  s'il  en  avait 
eu,  il  l'avait  perdu  à  force  de  serments,  longtemps  avant 
qu'il  vît  ces  beignets  ou  cette  moutarde. 

cÉLiE. — Dis-moi,  je  te  prie,  de  qui  tu  veux  parler? 

TOUCHSTONE. — De  cet  homme  que  le  vieux  Frédéric, 
votre  père,  aime  tant. 

cÉLiE. — L'amitié  de  mon  père  suffit  pour  l'honorer  : 
en  voilà  assez  ;  ne  parle  plus  de  lui  ;  tu  seras  fouetté  un 
de  ces  jours  pour  tes  moqueries . 

TOUCHSTONE. — C'cst  unc  grande  pitié,  que  les  fous  ne 
puissent  dire  sagement  ce  que  les  sages  font  follement. 

CÉLIE. — Par  ma  foi,  tu  dis  vrai  ;  car,  depuis  que  le 
peu  d'esprit  qu'ont  les  fous*  a  été  condamné  au  silence, 
le  peu  de  folie  des  gens  sages  se  montre  extraordinaire- 
ment. — Voici  monsieur  Le  Beau. 

(Entre  Le  fieau.) 

ROSALINDE. — Avec  la  bouche  pleine  de  nouvelles. 

CÉLIE. — Qu'il  va  dégorger  sur  nous,  comme  les  pigeons 
donnent  à  manger  à  leurs  petits. 

ROSALINDE. — AloTS  uoiis  serous  farcies  de  nouvelles. 

CÉLIE. — Tant  mieux,  nous  n'en  trouverons  que  plus  de 
chalands.  Bonjour,  monsieur  Le  Beau  ;  quelles  nouvelles  ? 

LE  BEAU. — Belle  princesse,  vous  avez  perdu  un  grand 
plaisir. 

*  On  trouve  une  phrase  équivalente  dans  Gargantua. 

*  Tôt  ou  tard  la  vérité  devait  déplaire  à  la  cour,  même  dans  la 
bouche  des  fous. 

T.    IV.  15 


226  COMME   IL   VOUS   PLAIRA. 

cÉLiE. — Du  plaisir!  de  quelle  couleur? 

LE  BEAU. — De  quelle  couleur,  madame?  Que  voulez» 
vous  que  je  vous  réponde? 

ROSALiNDE.  —  Au  gré  de  votre  esprit  et  du  hasard. 

ToucHSTONE. — Ou  comme  le  voudront  les  décrets  de  la 
destinée. 

CÉLIE.  —  Très-bien  dit  :  voilà  qui  est  maçonné  avec 
une  truelle*. 

TOUCHSTONE. —  Ma  foi,  si  je  ne  garde  pas  mon  rang'... 

ROSALINDE.— Tu  perds  ton  ancienne  ancienne  odeur. 

LE  BEAU.  —  Vous  me  troublez,  mesdames;  je  voulais 
vous  faire  le  récit  d'une  belle  lutte  que  vous  n'avez  pas 
eu  le  plaisir  de  voir. 

ROSALINDE.  —  Dites-uous  toujours  rhistoire  de  cette 
lutte. 

LE  BEAU. — ^Je  vous  en  dirai  le  commencement;  et  si 
cela  plaît  à  Vos  Seigneuries,  vous  pourrez  en  voir  la  fin  ; 
car  le  plus  beau  est  encore  à  faire,  et  ils  viennent  l'exé- 
cuter précisément  dans  Tendroit  où  vous  êtes. 

GÉLiE.  —  Eh  bien  !  le  commencement,  qui  est  mort  et 
enterré  ? 

LE  BEAU. — Arrive  un  vieillard  avec  ses  trois  fils. 

cÉLiE. — ^Je  pourrais  trouver  ce  début-là  à  un  vieux 
conte. 

LE  BEAU. — Trois  jeunes  gens  de  belle  taille  et  de  bonne 
mine... 

ROSALINDE. — Avec  dcs  écriteaux  à  leur  cou  *  portant  : 
«  On  fait  à  savoir  par  ces  présentes,  à  tous  ceux  à  qui  il 
appartiendra...  » 

LE  BEAU. — L'aîné  des  trois  a  lutté  contre  Charles,  le 
lutteur  du  duc  :  Charles,  en  un  instant.  Ta  renversé,  et 
lui  a  cassé  trois  côtes  ;  de  sorte  qu'il  n'y  a  guère  d'espé- 
rance qu'il  survive.  Il  a  traité  le  second  de  même,  et  le 
troisième  aussi.  Ils  sont  étendus  ici  près;  le  pauvre 
vieillard,  leur  père,  fait  de  si  tristes  lamentations  à  côté 

1  Grossièrement,  expression  proverbiale. 
*  Rankf  rang  et  rance,  équivoque. 

«  Billf  pertuisane,  billetj  écriteau.  L'équivoque  roule  sur  la  double 
signification  du  mot. 


ACTE  I,    SCÈNE    II.  227 

d'eux,  que  tous  les  spectateurs  le  plaignent  en  pleurant. 

ROSALiNDE. — Hélas  ! 

ToucHSTONE. — Mais,  monsieur,  quel  est  donc  Tamuse- 
ment  que  les  dames  ont  perdu? 

LE  BEAU. — Hé!  celui  dont  je  parle. 

TOUCHSTONE. — ^Voilà  douc  comme  les  hommes  devien- 
nent plus  sages  de  jour  en  jour!  C'est  la  première  fois 
de  ma  vie  que  j'aie  jamais  entendu  dire  que  de  voir  bri- 
ser des  côtes  était  un  amusement  pour  les  dames. 

cÉLiE.  —  Et  moi  aussi,  je  te  le  proteste. 

ROSALINDE. — Mais  y  en  a-t-il  encore  d'autres  qui  brûlent 
d'envie  de  voir  déranger  ainsi  l'harmonie  de  leurs  côtes? 
Y  en  a-t-il  un  autre  qui  se  passionne  pour  le  jeu  de 
brise-cote^. — Verrons-nous  cette  lutte,  cousine? 

LE  BEAU. — Il  le  faudra  bien,  mesdames,  si  vous  restez 
où  vous  êtes  ;  car  c'est  ici  l'arène  que  l'on  a  choisie  pour 
la  lutte,  et  ils  sont  prêts  à  l'engager. 

cÉLiE.  —  Ce  sont  sûrement  eux  qui  viennent  là-bas  : 
restons  donc,  et  voyons-la. 

(Fanfares.  —  Entrent  le  duc  Frédéric,  les  seigneurs  de  sa* 
cour,  Oriando,  Charles  et  suite.) 

FRÉDÉRIC.  —  Avancez  :  puisque  le  jeune  homme  ne 
veut  pas  se  laisser  dissuader,  qu'il  soit  téméraire  à  ses 
risques  et  périls. 

ROSALINDE. — Est-cc  là  Thomme? 

LE  BEAU. — Lui-même,  madame. 

CÉLIE.— Hélas  !  il  est  trop  jeune  ;  il  a  cependant  l'air  de 
devoir  remporter  la  victoire. 

FRÉDÉRIC — Quoi!  vous  voilà,  ma  fille,  et  vous  aussi  ma 
nièce  ?  Vous  êtes-vous  glissées  ici  pour  voir  la  lutte  ? 

ROSALINDE. — Oui,  mouseigueur,  si  vous  voulez  nous  le 
permettre. 

FRÉDÉRIC — Vous  u  y  prcudrcz  pas  beaucoup  de  plaisir, 
je  vous  assure  :  il  y  a  une  si  grande  inégalité  de  forces 
entre  les  deux  hommes  !  Par  pitié  pour  la  jeunesse  de 
l'agresseur,  je  voudrais  le  dissuader;  mais  il  ne  veut  pas 

*  Côtes  rompues,  musique  rompue,  analogie  entre  la  flûte 
inégale  de  Pan,  et  la  disposition  anatomique  des  côtes* 


228  COMME   IL   VOUS   PLAIRA. 

écouter  mes  instances.  Parlez-lui,  mesdames;  voyez  si 
vous  pourrez  le  toucher. 

GÉLiE. — Faites-le  venir  ici,  mon  cher  monsieur  Le  Beau. 

FRÉDÉRIC. — Oui,  appelez-le;  je  ne  veux  pas  être 
présent. 

(Il  se  retire  à  l'écart.) 

LE  BEAU. — Monsieur  Tagresseur,  les  princesses  vou- 
draient vous  parler. 

ORLANDO. — Je  vais  leur  présenter  Thommage  de  mon 
obéissance  et  de  mon  respect. 

ROSALiNDE. — Jeuno  homme,  avez-vous  défié  Charles  le 
lutteur  ? 

ORLANDO. — Non,  belle  princesse;  il  est  Tagresseur 
général  :  je  ne  fais  que  venir  comme  les  autres,  pour 
essayer  avec  lui  la  force  de  ma  jeunesse. 

cÉLiE. — Monsieur,  vous  êtes  trop  hardi  pour  votre  âge  : 
vous  avez  vu  de  cruelles  preuves  de  la  force  de  cet 
homme.  Si  vous  pouviez  vous  voir  avec  vos  yeux,  ou 
vous  connaître  avec  votre  jugement,  la  crainte  du  mal- 
heur où  vous  vous  exposez  vous  conseillerait  de  chercher 
des  entreprises  moins  inégales.  Nous  vous  prions,  pour 
Tamour  de  vous-même,  de  songer  à  votre  sûreté,  et  de 
renoncer  à  cette  tentative. 

ROSALINDE. — Rcudez-vous,  monsieur,  votre  réputation 
n'en  sera  nullement  lésée  :  nous  nous  chargeons  d'obte- 
nir du  duc  que  la  lutte  n'aille  pas  plus  loin. 

ORLANDO. — Je  vous  suppUe,  mesdames,  de  ne  pas  me 
punir  par  une  opinion  désavantageuse  :  j'avoue  que  je 
suis  très-coupable  de  refuser  quelque  chose  à  d'aussi 
généreuses  dames  ;  mais  accordez-moi  que  vos  beaux 
yeux  et  vos  bons  souhaits  me  suivent  dans  l'essai  que  je 
vais  faire.  Si  je  suis  vaincu,  la  honte  n'atteindra  qu'un 
homme  qui  n'eut  jamais  aucune  gloire  :  si  je  suis  tué, 
il  n'y  aura  de  mort  que  moi,  qui  en  serais  bien  aise  : 
je  ne  ferai  aucun  tort  à  mes  amis,  car  je  n'en  ai  point 
pour  me  pleurer  ;  ma  mort  ne  sera  d'aucun  préjudice 
au  monde,  car  je  n'y  possède  rien  ;  je  n'y  occupe  qu'une 
place,  qui  pourra  être  mieux  remjjlie,  quand  je  l'aurai 
laissée  vacante.  . 


ACTE   I,   SCÈNE   II.  229 

ROSALiNDE. — Je  voudrais  que  le  peu  de  force  que  j'ai 
fût  réunie  à  la  vôtre. 

cÉLiE. — Et  la  mienne  aussi  pour  augmenter  la  sienne. 

ROSALINDE.— Portez-vous  bien  !  fasse  le  ciel  que  je  sois 
trompée  dans  mes  craintes  pour  vous! 

ORLANDO. — Puissiez-vous  voir  exaucer  tous  les  désirs  de 
votre  cœur  ! 

CHARLES. — Allons,  OÙ  est  ce  jeune  galant,  qiii  est  si 
jaloux  de  coucher  avec  sa  mère  la  terre? 

ORLANDO. — Le  voici  tout  prêt,  monsieur;  mais  il  est 
plus  modeste  dans  ses  vœux  que  vous  ne  dites. 

FRÉDÉRIC. — Vous  u'cssayerez  qu'une  seule  chute? 

CHARLES. — Non,  monseigneur,  je  vous  le  garantis;  si 
vous  avez  fait  tous  vos  efforts  pour  le  détourner  de  tenter 
la  première,  vous  n'aurez  pas  à  le  prier  d'en  risquer  une 
seconde. 

ORLANDO. — Vous  comptez  bien  vous  moquer  de  moi 
après  la  lutte;  vous  ne  devriez  pas  vous  en  moquer 
avant;  mais  voyons;  avancez. 

ROSALINDE.— 0 jeune  homme,  qu'Hercule  te  seconde! 

cÉLiE .  — Je  voudrais  être  invisible ,  pour  saisir  ce  robuste 
adversaire  par  la  jambe. 

(Charles  et  Orlando  luttent.) 

ROSALINDE.— 0  excellent  jeune  homme! 
CÉLIE. — Si  j'avais  la  foudre  dans  mes  yeux,  je  sais  bien 
qui  des  deux  serait  terrassé. 
FRÉDÉRIC — Assez,  assez. 

(Charles  est  renversé,  acclamations.) 

ORLANDO. — Encore,  je  vous  en  supplie,  monseigneur; 
je  ne  suis  pas  encore  en  haleine. 

FRÉDÉRIC — Comment  te  trouves-tu,  Charles? 

LE  REAU. — Il  ne  saurait  parler,  monseigneur. 

FRÉDÉRIC— Emportez-le.  (^4  Orlando.)  Quel  est  ton  nom, 
jeune  homme? 

ORLANDO. — Orlando,  monseigneur,  le  plus  jeune  des 
fils  du  chevalier  Rowland  des  Bois. 

FRÉDÉRIC — Je  voudrais  que  tu  fusses  le  fils  de  tout 
autre  homme  :  le  monde  tenait  ton  père  pour  un  homme 
honorable,  mais  il  fut  toujoure  mon  ennemi  :  cet  exploit 


230  COMME  IL  VOUS  PL-AIRA. 

que  tu  viens  de  faire  m'aurait  plu  bien  davantage,  si  tu 
descendais  d'une  autre  maison.  Mais,  porte-toi  bien,  tu 
es  un  brave  jeune  homme  ;  je  voudrais  que  tu  te  fusses 
dit  d'un  autre  père  ! 

(Frédéric  sort  avec  sa  suite  et  Le  Beau.) 

cÉLiE. — Si  j'étais  mon  père,  cousine,  en  agirais-je 
ainsi? 

ORLANDO. — Je  suis  plus  fier  d'être  le  fils  du  chevalier 
Rowland,  le  plus  jeune  de  ses  fils,  et  je  ne  changerais 
pas  ce  nom  pour  devenir  l'héritier  adoptif  de  Frédéric. 

ROSALiNDE. — Mou  père  aimait  le  chevalier  Rowland 
comme  sa  propre  âme,  et  tout  le  monde  avait  pour  lui 
les  sentiments  de  mon  père  :  si  j'avais  su  plus  tôt  que  ce 
jeune  homme  était  son  fils,  je  Taurais  conjuré  en  pleu- 
rant plutôt  que  de  le  laisser  s'exposer  ainsi. 

CÉLIE. — Allons,  aimable  cousine,  allons  le  remercier 
et  l'encourager.  Mon  cœur  souffre  de  la  dureté  et  de  la 
jalousie  de  mon  père.  —  Monsieur,  vous  méritez  des 
applaudissements  universels  ;  si  vous  tenez  aussi  bien 
vos  promesses  en  amour  que  vous  venez  de  dépasser  ce 
que  vous  aviez  promis,  votre  maîtresse  sera  heureuse. 

ROSALINDE,  lui  donnant  la  chaîne  qu'elle  avait  à  son  cou, 
—Monsieur,  portez  ceci  en  souvenir  de  moi,  d'une  jeune 
fille  disgraciée  de  la  fortune,  et  qui  vous  donnerait  da- 
vantage, si  sa  main  avait  des  dons  à  offrir.— Nous  reti- 
rons-nous ,  cousine  ? 

CÉLIE.— Oui. — Adieu,  beau  gentilhomme. 

ORLANDO. — Ne  puis-je  donc  dire  :  je  vous  remercie  I 
Tout  ce  qu'il  y  avait  de  mieux  en  moi  est  renversé,  ce 
qui  reste  devant  vous  n'est  qu'une  quintaine*,  un  bloc 
sans  vie. 

ROSALINDE. — Il  uous  rappelle  :  mon  orgueil  est  tombé 
avec  ma  fortune.  Je  vais  lui  demander  ce  qu'il  veut. — 
Avez-vous  appelle,  monsieur?  monsieur,  vous  avez  lutté 

*  Quintaine,  poteau  fiché  en  plaine  auquel  on  suspendait  un 
bouclier  qui  servait  de  but  aux  javelots,  ou  aux  lances^  dans  les 
joutes  : 

Lasse  enfin  de  servir  au  peuple  de  quintaine. 


231 

à  merveille,  et  vous  avez  vaincu  plus  que  vos  ennemis. 
cÉLiE. — Voulez-vous  venir,  cousine? 
ROSALiNDE. — Allous,  du  courage.  Portez-vous  bien. 

(Rosalinde  et  Célie  sortent.) 

ORLANDO. — Quelle  passion  appesantit  donc  ma  langue? 
Je  ne  peux  lui  parler,  et  cependant  elle  provoquait  l'en- 
tretien. (Le  Beau  rentre.)  Pauvre  Orlanjio,  tu  as  renversé 
un  Charles  et  quelque  être  plus  faible  te  maîtrise. 

LE  BEAU. — Mon  bon  monsieur,  je  vous  conseille,  en 
ami,  de  quitter  ces  lieux.  Quoique,  vous  ayez  mérité  de 
grands  éloges,  les  applaudissements  sincères  et  Tamitié 
de  tout  le  monde,  cependant  telles  sont  maintenant  les 
dispositions  du  duc  qu'il  interprète  contre  vous  tout  ce 
que  vous  avez  fait  :  le  duc  est  capricieux;  enfin,  il  vous 
convient  mieux  à  vous  de  juger  ce  qu'il  est,  qu'à  moi  de 
vous  l'expliquer. 

ORLANDO. — Je  vous  remercie,  monsieur;  mais,  dites- 
moi,  je  vous  prie,  laquelle  de  ces  deux  dames,  qui  assis- 
taient ici  à  la  lutte,  était  la  fille  du  duc  ? 

LE  BEAU. — Ni  lune  ni  Tautre,  si  nous  les  jugeons  pai  le 
caractère  :  cependant  la  plus  petite  est  vraiment  sa  fille, 
et  l'autre  est  la  fille  du  duic  banni,  détenue  ici  par  son 
oncle  Tusurpateur,  pour  tenir  compagnie  à  sa  fille;  elles 
s'aiment.  Tune  et  l'autre,  plus  que  deux  sœurs  ne  peu- 
vent s'aimer.  Mais  je  vous  dirai  que,  depuis  peu,  ce  duc 
a  pris  sa  charmante  nièce  en  aversion,  sans  aucune  autre 
raison,  que  parce  que  le  peuple  fait  l'éloge  de  ses  vertus, 
et  la  plaint  par  amour  pour  son  bon  père.  Sur  ma  vie, 
l'aversion  du  duc  contre  cette  jeune  dame  éclatera  tout 
à  coup. — Monsieur,  portez-vous  bien;  par  la  suite,  dans 
un  monde  meilleur  que  celui-ci,  je  serai  charmé  de  lier 
une  plus. étroitQ  connaissance  avec  vous,  et  d'obtenir 
votre  amitié. 

ORLANDO. — ^Je  vous  suis  très-redevable  :  portez-vous 
bien.  (Le  Beau  sort.)  Il  faut  donc  que  je  tombe  de  la  fumée 
dans  le  feu  *.  Je  quitte  un  duc  tyran  pour  rentrer  sous  un 
frère  tyran  :  mais,  ô  divine  Rosalinde  !... 

(Il  sort.) 
*  From  the  smolce  into  the  smother,  de  la  fumée  dans  l'étouffoir. 


232  COMME   IL   VOUS   PLAIRA. 

SCÈNE  III 

Appartement  du  palais. 
Entrent  CÉLIE  et  ROSALINDE. 

cÉLiE. — Quoi,  cousine!  quoi,  Rosalinde!— Amour,  un 
peu  de  pitié  !  Quoi,  pas  un  mot  I 

ROSALINDE. — Pas  uu  mot  à  jeter  à  un  chien  *. 

CÉLIE. — Non;  tes  paroles  sont  trop  précieuses  pour 
être  jetées  aux  roquets,  mais  jettes-en  ici  quelques-unes; 
allons,  estropie-moi  avec  de  bonnes  raisons. 

ROSALINDE. — Alors  il  y  aurait  deux  cousines  d'enfer- 
mées, Tune  serait  esfï'opiée  par  des  raisons',  et  Tautre 
folle  sans  aucune  raison. 

cÉLiE. — Mais  tout  ceci  regarde -t-il  votre  père? 

ROSALINDE. — Nou;  il  y  cu  a  une  partie  pour  le  père  de 
mon  enfant  *. — Oh  I  que  le  monde  de  tous  les  jours  est 
rempli  de  ronces  ! 

CÉLIE. — Ce  ne  sont  que  des  chardons,  cousine,  jetés 
sur  toi  par  jeu  dans  la  folie  d'un  jour  de  fête  :  mais  si 
nous  ne  marchons  pas  dans  les* sentiers  battus,  ils  s'atta- 
cheront à  nos  jupons. 

ROSALINDE. — Jc  Ics  sccouais  bien  de  ma  robe  ;  mais  ces 
chardons  sont  danS  mon  cœur. 

cÉLiE. — Chasse-les  en  faisant  :  hem!  hem! 

ROSALINDE. — ressayerais,  s'il  ne  fallait  que  dire  hem  ! 
et  l'obtenir. 

cÉLiE. — Allons,  allons,  il  faut  lutter  contre  tes  affec-  - 
tions. 

ROSALINDE. — Oh  !  cllcs  prennent  le  parti  d'un  meilleur 
lutteur  que  moi  ! 

*  Expression  proverbiale. 

•  Lame  me  with  reasons ^  rends-moi  boiteuse  par  de  bonnes 
raisons. 

On  a  dernièrement  voulu  prouver  par  ces  mots  que  Shakspeare 
était  boiteux  en  traduisant:  Prouvez-moi  que  je  suis  boiteux.  On  a 
compté  combien  de  fois  le  mot  lame  était  dans  ses  œuvres  ;  et 
chaque  fois  a  été  une  preuve. 

5  Mon  futur  époux. 


ACTE    I,    SCÈNE   III.  233 

cÉLiE. — Que  le  ciel  te  protège!  Tu  essayeras,  avec  le 
temps,  en  dépit  d  une  chute. — Mais  laissons  là  toutes 
ces  plaisanteries,  et  parlons  sérieusement  :  est-il  possible 
que  tu  tombes  aussi  subitement  e  t  aussi  éperdumen t  amou- 
reuse du  plus  jeune  des  fils  du  vieux  chevalier  Rowland? 

ROSALiNDK.— Le  duc  mon  père  aimait  tendrement  son 
père. 

cÉLiE  — S'ensuit-il  de  là  que  tu  doives  aimer  tendre- 
ment son  fils?  D'après  cette  logique,  je  devrais  le  haïr; 
car  mon  père  haïssait  son  père  :  cependant  je  ne  hais 
point  Orlando. 

ROSALiNDE.— Non,  je  t'en  prie,  pour  l'amour  de  moi,  ne 
le  hais  pas. 

CÉLIE. — Pourquoi  le  halrai-je?  N'est-il  pas  rempli  de 
mérite  ? 

ROSALINDE. — Permets  donc  que  je  l'aime  pour  cette 
raison  ;  et  toi,  aime-le  parce  que  je  Taime. — Mais  regarde, 
voilà  le  duc  qui  vient. 

CÉLIE. — Avec  des  yeux  pleins  de  courroux. 

(Frédéric  entre  avec  des  seigneurs  de  la  cour.) 

FRÉDÉRIC— Hâtez-vous,  madame,  de  partir  et  de  vous 
retirer  de  notre  cour. 

rosXlinde. — Moi,  mon  oncle? 

FRÉDÉRIC — Vous,  ma  uièco  ;  et  si  dans  dix  jours  vous 
vous  trouvez  à  vingt  milles  de  notre  cour,  vous  mourrez. 

ROSALINDE. — Je  supplie  Votre  Altesse  de  permettre  que 
j'emporte  avec  moi  la  connaissance  de  ma  faute.  Si  je  nie 
comprends  moi-même,  si  mes  propres  désirs  me  sont 
connus,  si  je  ne  rêve  pas  ou  si  je  ne  suis  pas  folle, 
comme  je  ne  crois  pas  Têtre,  alors,  cher  oncle,  je  vous 
proteste  que  jamais  je  n'offensai  Votre  Altesse,  pas  même 
par  une  pensée  à  demi  conçue. 

FRÉDÉRIC— Tel  est  le  langage  de  tous  les  traîtres;  si 
leur  justification  dépendait  de  leurs  paroles,  ils  seraient 
aussi  innocents  que  la  grâce  même  :  qu'il  vous  suflise 
de  savoir  que  je  me  méfie  de  vous. 

ROSALINDE. — Votrc  méfiauce  ne  sufiit  pas  pour  faire  de 
moi  une  perfide.  Dites-moi  quels  sont  les  indices  de  ma 
trahison? 


23i  COMME  IL  *VOUS  PLAIRA. 

FRÉDÉRIC. — Tu  es  fille  de  ton  père,  et  c'est  assez. 

ROSALiNDE. — Je  Tétais  aussi  lorsque  Votre  Altesse  s'est 
emparée  de  son  duché;  je  Tétais,  lorsque  Votre  Altesse  Ta 
banni.  La  trahison  ne  se  transmet  pas  comme  un  héri- 
tage, monseigneur;  ou  si  elle  passait  de  nos  parents  à 
nous,  qu'en  résulterait-il  encore  contre  moi?  Mon  père 
ne  fut  jamais  un  traître  :  ainsi,  mon  bon  seigneur,  ne 
me  faites  pas  l'injustice  de  croire  que  ma  pauvreté  soit 
de  la  perfidie. 

cÉLiE. — Cher  souverain,  daignez  m'entendre. 

FRÉDÉRIC. — Oui,  Gélie,  c'est  pour  l'amour  de  vous  que 
nous  l'avons  retenue  ici  ;  autrement,  elle  aurait  été  rôder 
avec  son  père. 

cÉLiE. — Je  ne  vous  priai  pas  alors  de  la  retenir  ici; 
vous  suivîtes  votre  bon  plaisir  et  votre  propre  pitié  : 
j'étais  trop  jeune  dans  ce  temps-là  pour  apprécier  tout 
ce  qu'elle  valait;  mais  maintenant  je  la  connais;  si  elle 
estime  traîtresse,  j'en  suis  donc  ime  aussi,  nous  avons 
toujours  dormi  dans  le  même  lit,  nous  nous  sommes 
levées  au  même  instant,  nous  avons  étudié,  joué,  mangé 
ensemble,  et  partout  où  nous  sommes  allées,  nous  mar- 
chions toujours  comme  les  cygnes  de  Junon,  formant  im 
couple  inséparable. 

FRÉDÉRIC — Elle  est  trop  rusée  pour  toi;  sa  douceur, 
son  silence  même,  et  sa  patience,  parlent  au  peuple  qui 
la  plaint.  Tu  es  une  folle,  elle  te  vole  ton  nom;  tu  auras 
plus  d'éclat,  et  tes  vertus  brilleront  davantage  lorsqu'elle 
sera  partie;  n'ouvre  plus  la  bouche  ;  l'arrêt  que  j'ai  pro- 
noncé contre  elle  est  ferme  et  irrévocable  ;  elle  est  banûie. 

CÉLIE.— Prononcez  donc  aussi,  monseigneur,  la  même 
sentence  contre  moi;  car  je  ne  saurais  vivre  séparée 
deUe. 

FRÉDÉRIC — ^Vous  êtos  uuo  foUo. — Vous ,  ma  nièce, 
faites  vos  préparatifs  ;  si  vous  passez  le  temps  fixé,  je  vous 
jure,  sur  mon  honneur  et  sur  ma  parole  solennelle,  que 
vous  mourrez. 

(Frédéric  sort  avec  sa  suite.) 

CÉLIE. — 0  ma  pauvre  Rosalinde,  où  iras-tu?  Veux-tu 
que  nous  changions  de  pères?  Je  te  donnerai  le  mien. 


ACTE    I,   SCÈNE   III.  235 

Je  t'en  conjure,  ne  sois  pas  plus  affligée  que  je  ne  le  suis. 

ROSALiNDE. — J'ai  bien  plus  sujet  de  Têtre. 

cÉLiE. — Tu  n'en  as  pas  davantage,  cousine;  console- 
toi,  je  t'en  prie  :  ne  sais-tu  pas  que  le  duc  m'a  bannie, 
moi ,  sa  fille  ? 

ROSALINDE. — C'cst  ce  qu'il  n'a  point  fait. 

cÉLip. — Non,  dis-tu?  Rosalinde  n'éprouve  donc  pas  cet 
amour  qui  me  dit  que  toi  et  moi  sommes  une  ?  Quoi  I  on 
nous  séparera?  Quoi!  nous  nous  quitterions,  douce 
amie?  non,. que  mon  père  cherche  ime  autre  héritière. 
Allons,  concertons  ensemble  le  moyen  de  nous  enfuir  j 
voyons  où  nous  irons  et  ce  que  nous  emporterons  avec 
nous;  ne  prétends  pas  te  charger  seule  du  fardeau,  ni 
supporter  seule  tes  chagrins,  et  me  laisser  à  l'écart  :  car, 
tu  peux  dire  tout  ce  que  tu  voudras,  mais  je  te  jure,  par 
ce  ciel  qui  paraît  triste  de  notre  douleur,  que  j'irai  par- 
tout avec  toi. 

ROSALINDE. — Mais  où  irons-nous  ? 

CÉLIE. — Chercher  mon  oncle. 

ROSALINDE.— Hélas  I  de  jeunes  filles  comme  nous  !  quel 
danger  ne  courrons-nous  pas  en  voyageant  si  loin?  La 
beauté  tente  les  voleurs,  encore  plus  que  l'or. 

cÉLiE. — Je  m'habillerai  avec  des  vêtements  pauvres  et 
grossiers  et  je  me  teindrai  le  visage  avec  une  espèce  de 
terre  d'ombre  ;  fais-en  autant,  nous  passerons  sans  être 
remarquées,  et  sans  exciter  personne  à  nous  attaquer. 

ROSALINDE. — Nc  Vaudrai t-il  pas  mieux,  étant  d'une 
taille  plus  qu'ordinaire,  que  je  m'habillasse  tout  à  fait 
en  homme?  Avec  une  belle  et  large  épée  à  mon  côté,  et 
un  épieu  à  la  main  (qu'il  reste  cachée  dans  mon  cœur 
toute  la  peur  de  femme  quix voudra!)  j'aurai  un  exté- 
rieur fanfaron  et  martial,  aussi  bien  que  tant  de  lâches 
qui  cachent  leur  poltronnerie  sous  les  apparences  de  la 
bravoure. 

cÊLiE. — Gomment  t'appellerai-je,  lorsque  tu  seras  un 
homme? 

ROSALINDE. — Jo  DO  veux  pas  portcr  un  nom  moindre 
que  celui  du  page  de  Jupiter,  ainsi,  songe  bien  à  m'ap- 
peler  Ganymède,  et  toi,  quel  nom  veux-tu  avoir? 


236  COMME   IL   VOUS   PLAIRA. 

cÉLiE. — Un  nom  qui  ait  quelque  rapport  avec  ma  situa- 
tion :  plus  de  Gélie;  je  suis  Aliéna  ^ 

ROSALiNDE. — Mais,  cousine,  si  nous  essayions  de  voler 
le  fou  de  la  cour  de  ton  père,  ne  servirait-il  pas  à  nous 
distraire  dans  le  voyage? 

cÉLiE. — Il  me  suivra,  j'en  réponds,  au  bout  du  monde. 
Laisse-moi  le  soin  de  le  gagner  :  allons  ramasser  nos 
bijoux  et  nos  richesses;  concertons  le  moment  le  plus 
propice,  et  les  moyens  les  plus  sûrs  pour  nous  soustraire 
aux  poursuites  que  Ton  ne  manquera  pas  de  faire  après 
mon  évasion  :  allons,  marchons  avec  joie...  vers  la 
liberté,  et  non  vers  le  bannissement  ! 

(Elles  sortent.) 
*  Aliéna,  mot  latin;  étrangère  bannie. 


FIN    DU    PREMIER    ACTE. 


ACTE  DEUXIÈME 

SCÈNE  I 

La  forêt  de8  Ardennes. 

LE  VIEUX  DUC,  AMIENS  et  deux  ou  trois  SEIGNEURS 
vêtus  en  habits  de  gardes-chasse. 

LE  VIEUX  DUC. — Eh  bien  I  mes  compagaons,  mes  frères 
d'exil ,  l'habitude  n'a-t-elle  pas  rendu  cette  vie  plus 
douce  pour  nous  que  celle  que  Ton  passe  dans  la 
pompe  des  grandeurs?  Ces  bois  ne  sont-ils  pas  plus 
exempts  de  dangers  qu'une  cour  envieuse?  Ici,  nous  ne 
souffrons  que  la  peine  imposée  à  Adam,  les  différences 
des  saisons,  la  dent  glacée  et  les  brutales  insultes  du 
vent  d'hiver,  et  quand  il  me  pince  et  souffle  sur  mon 
corps,  jusqu'à  ce  que  je  sois  tout  transi  de  froid,  je 
souris  et  je  dis  :  «  Ce  n'est  pas  ici  un  flatteur  :  ce  sont 
là  des  conseillers  qui  me  convainquent  de  ce  que  je  suis 
en  me  le  faisant  sentir.  »  On  peut  retirer  de  doux  fruits 
de  l'adversité;  telle  que  le  crapaud  horrible  et  veni- 
meux, elle  porte  cependant  dans  sa  tête  un  précieux 
joyau*.  Notre  vie  actuelle,  séparée  de  tout  commerce 
avec  le  monde,  trouve  des  voix  dans  les  arbres,  des  livres 
dans  les  ruisseaux  qui  coulent,  des  sermons  dans  les 
pierres,  et  du  bien  en  toute  chose. 

AMIENS.— Je  ne  voudrais  pas  changer  cette  vie  :  Votre 
Grâce  est  heureuse  de  pouvoir  échanger  les  rigueurs 
opiniâtres  de  la  fortune  en  une  existence  aussi  tran- 
quille et  aussi  douce. 

'  c'était  une  opinion  reçue,  du  temps  de  Shakspeare,  que  la 
tête  d'un  vieux  crapaud  contenait  une  pierre  précieuse,  ou  une 
perle,  à  laquelle  on  attribuait  de  grandes  vertus. 


238  COMME  IL  VOUS   PLAIRA. 

LE  VIEUX  DUC. — Allons,  irons-nous  luer  quelque  venai- 
son? Cependant  cela  me  fait  de  la  peine  que  ces  pauvres 
créatures  tachetées,  bourgeoises  par  naissance  de  cette 
cité  déserte,  voient  leurs  flancs  arrondis  percés  de  ces 
pointes  fourchues  dans  leurs  propres  domaines. 

PREMIER  SEIGNEUR. — Aussi,  monscigueur,  cela  chagrine 
beaucoup  le  mélancolique  Jacques;  il  jure  que  vous  êtes 
en  cela  im  plus  grand  usurpateur  que  votre  frère  ne  Ta 
été  en  vous  bannissant.  Aujourd'hui,  le  seigneur  Amiens 
et  moi,  nous  nous  sommes  glissés  derrière  lui,  au  moment 
où  il  était  couché  sous  un  chêne,  dont  l'antique  racine 
perce  les  bords  du  ruisseau  qui  murmure  le  long  de  ce 
bois  ;  au  même  endroit  est  venu  languir  un  pauvre  cerf 
éperdu  que  le  trait  d'un  chasseur  avait  blessé  ;  et  vrai- 
ment, monseigneur,  le  malheureux  animal  poussait  de 
si  profonds  gémissements ,  que  dans  ses  efforts  la  peau 
de  ses  côtés  a  failli  crever;  ensuite  de  grosses  larmes* 
ont  roulé  piteusement  l'une  après  l'autre  sur  son  nez 
innocent;  et  dans  cette  attitude,  la  pauvre  bête  fauve, 
que  le  mélancolique  Jacques  observait  avec  attention, 
restait  immobile  sur  le  bord  du  rapide  ruisseau,  qu'elle 
grossissait  de  ses  pleurs. 

LE  VIEUX  DUC — Mais  qu'a  dit  Jacques?  N'a-t-il  point 
moralisé  sur  ce  spectacle? 

PREMIER  SEIGNEUR.— Oh  1  oui,  mouseigueur,  il  a  fait 
cent  comparaisons  différentes  ;  d'abord,  sur  les  pleurs  de 
l'animal  qui  tombaient  dans  le  ruisseau,  qui  n'avait  pas 
besoin  de  ce  superflu.  «  Pauvre  cerf,  disait-il,  tu  fais  ton 
testament  comme  les  gens  du  monde;  tu  donnes  à  qui 
avait  déjà  trop.  »  Ensuite,  sur  ce  qu'il  était  là  seul,  isolé, 
abandonné  de  ses  compagnons  veloutés  :  «  Voilà  qui  est 
bien,  dit-il,  le  malheur  sépare  de  nous  la  foule  de  nos 
compagnons.  »  Dans  le  moment,  un  troupeau  sans  souci 
et  qui  s'était  rassasié  dans  la  prairie,  bondit  autour  de 
l'infortuné  et  ne  s'arrête  point  pour  le  saluer  :  «  Oui, 
disait  Jacques,  poursuivez,  gras  et  riches  citoyens;  c'est 

1  Dans  l'ancienne  matière  médicale,  les  larmes  du  cerf  mourant 
étaient  réputées  jouir  d'une  rertu  miraculeuse. 


ACTE  II,    SCÈNE   II.  239 

la  mode  :  pourquoi  vos  regards  s'arrêteraient-ils  sur  ce 
pauvre  malheureux,  qui  est  ruiné  et  perdu  sans  res- 
source? »  C'est  ainsi  que  Jacques,  par  les  plus  violentes 
invectives,  attaquait  la  campagne,  la  ville,  la  cour,  et 
même  la  vie  que  nous  menons  ici,  jurant  que  nous  étions 
de  vrais  usurpateurs,  des  tyrans  et  pis  encore,  d'effrayer 
les  animaux  et  de  les  tuer  dans  le  lieu  même  que  la  na- 
ture leur  avait  assigné  pour  patrie  et  pour  demeure. 

LE  VIEUX  DUC. — Et  Tavez-vous  laissé  dans  cette  médi- 
tation? 

SECOND  SEIGNEUR. — Oui ,  mouseigueur,  nous  l'avons 
laissé  pleurant  et  faisant  des  dissertations  sur  le  cerf  qui 
sanglotait. 

LE  VIEUX  DUC — Montrez-moi  l'endroit;  j'aime  à  être 
aux  prises  avec  lui,  lorsqu'il  est  dans  ces  accès  d'humeur; 
car  alors  il  est  plein  d'idées. 

SECOND  SEIGNEUR.— Je  vais,  monseigneur,  vous  con- 
duire droit  à  lui. 

SCÈNE  II 

Appartement  du  palais  du  duc  usurpateur. 
FRÉDÉRIC  entre  avec  des  SEIGNEURS  de  sa  suite, 

FRÉDÉRIC — Est-il  possible  que  personne  ne  les  ait 
vues?  Gela  ne  peut  pas  être  :  quelques  traîtres  de  ma 
cour  sont  d'intelligence  avec  elles. 

PREMIER  SEIGNEUR. — Je  ne  puis  découvrir  personne  qui 
l'ait  aperçue.  Les  dames,  chargées  de  sa  chambre,  l'ont 
vue  le  soir  au  lit,  et  le  lendemain,  de  grand  matin,  elles 
ont  trouvé  le  lit  vide  du  trésor  qu'il  renfermait,  leur 
maîtresse. 

SECOND  SEIGNEUR. — Monscigneur,  on  ne  trouve  pas  non 
plus  le  paysan  peu  gracieux  *  dont  Votre  Altesse  avait 
coutume  de  s'amuser  si  souvent.  Hespérie,  la  fille  d'hon* 
neur  de  la  princesse,  avoue  qu'elle  a  entendu  secrète- 
ment votre  fille  et  sa  cousine  vantant  beaucoup  les 

*  Roynish  du  mot  français  rogneux* 


240  COMME   IL  VOUS   PLAIRA. 

bonnes  qualités  et  les  grâces  du  lutteur  qui  a  vaincu 
dernièrement  le  robuste  Charles,  et  elle  croit  qu'en  quel- 
que endroit  que  ces  dames  soient  allées,  ce  jeune  homme 
est  sûrement  avec  elles. 

FRÉDÉRIC. — Envoyez  chez  son  frère;  ramenez  ici  ce 
galant;  s'il  n'y  est  pas,  amenez-moi  son  frère,  je  le  lui 
ferai  bien  trouver;  allez-y  sur-le-champ,  et  ne  vous  las- 
sez point  de  continuer  les  démarches  et  les  perquisitions, 
jusqu'à  ce  que  vous  m'ayez  ramené  ces  folles  échappées. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  111 

Devant  la  maison  d'Olivier. 
Entrent  ORLANDO  kt  ADAM,  qui  se  rencontrent. 

ORLANDO. — Qui  est  là? 

ADAM. — O^oi  !  c'est  vous,  mon  jeune  maître?  0  mon 
cher  maître  !  ô  mon  doux  maître  !  ô  vous,  image  vivante 
du  vieux  chevalier  Row^land!  Quoi!  que  faites-vous  ici? 
Ah!  pourquoi  êtes-vous  vertueux?  pourquoi  les  gens 
vous  aiment-ils?  pourquoi  étes-vdns  bon,  fort  et  vail- 
lant? pourquoi  avez-vous  été  assez  imprudent  pour  vou- 
loir vaincre  le.nerveux  lutteur  du  capricieux  duc?  Votre 
gloire  vous  a  trop  tôt  devancé  dans  cette  maison.  Ne 
savez-vous  pas,  mon  maître,  qu'il  est  des  hommes  pour 
qui  toutes  leurs  qualités  deviennent  autant  d'ennemis? 
Voilà  tout  le  fruit  que  vous  retirez  des  vôtres  ;  vos  ver- 
tus, mon  cher  maître,  sont  pour  vous  autant  de  traîtres, 
sous  ime  forme  sainte  et  céleste.  Oh  !  quel  monde  est 
celui-ci,  où  ce  qui  est  louable  empoisonne  celui  qui  le 
possède  ! 

ORLANDO. — Quoi  douc?  de  quoi  s'agit-il? 

ADAM. — 0  malheureux  jeune  homme,  ne  franchissez 
pas  ce  seuil  ;  l'ennemi  de  tout  votre  mérite  habite  sous 
ce  toit  :  votre  frère...  non,  il  n'est  pas  votre  frère, 
mais. . .  le  fils. . .  non  . .  pas  le  fils. . .  je  ne  veux  pas  l'appe- 
ler fils...  de  celui  que  j'allais  appeler  son  père,  a  appris 
votre  gloire,  et  cette  nuit  même  il  se  propose  de  brûler 


ACTE   II,    SCÈNE   111.  241 

le  logement  où  vous  avez  coutume  de  coucher,  et  vous 
dedans.  S'il  ne  réussit  pas  dans  ce  projet,  il  trouvera 
d'autres  moyens  de  vous  faire  périr  ;  je  Tai  entendu,  par 
hasard,  méditant  son  projet  :  ce  n'est  pas  ici  un  lieu 
pour  vous;  cette  maison  n'est  qu'une  boucherie;  abhor- 
rez-la, redoutez-la,  n'y  entrez  pas. 

ORLANDO. — Mais,  Adam,  où  veux-tu  que  j'aille? 

ADAM. — N'importe  où,  pourvu  que  vous  ne  veniez  pas  ici. 

OBLANDO. — Quoi!  voudrais-tu  que  j'allasse  mendier 
mon  pain  ;  ou  qu'armé  d  une  épée  lâche  et  meurtrière 
je  gagnasse  ma  vie  comme  un  brigand  en  volant  sur  les 
grands  chemins?  Voilà  ce  qu'il  faut  que  je  fasse,  ou  je 
ne  sais  que  faire  ;  et  c'est  ce  que  je  ne  ferai  pas,  quoique 
je  puisse  faire.  J'aime  mieux  me  livrer  à  la  haine  d'un 
sang  dégénéré,  d'un  frère  sanguinaire. 

ADAM. — Non,  ne  le  faites  pas  :  j'ai  cinq  cents  écus  qui 
sont  les  pauvres  gages  que  j'ai  épargnés  sous  votre  père  ; 
je  les  ai  amassés  pour  me  servir  de  nourrice  lorsque  mes 
membres  vieilUs  et  perclus  me  refuseraient  le  service,  et 
que  ma  vieillesse  méprisée  serait  jetée  dans  un  coin  ; 
prenez  cela;  et  que  celui  qui  nourrit  les  corbeaux,  et 
dont  la  Providence  fournit  à  la  subsistance  du  passe- 
reau, soit  le  soutien  de  ma  vieillesse!  Voilà  cet  or:  je 
vous  le  donne  tout  ;  prenez-moi  pour  votre  domestique  : 
quoique  je  paraisse  vieux,  je  suis  encore  nerveux  et 
robuste;  car,  dans  ma  jeunesse,  je  n'ai  jamais  fait  usage 
de  ces  liqueurs  brûlantes  qui  portent  le  trouble  dans  le 
sang,  et  jamais  je  n'ai  cherché,  avec  un  front  sans 
pudeur,  les  moyens  de  ruiner  et  d'affaiblir  ma  constitu- 
tion ;  aussi  ma  vieillesse  est  comme  un  hiver  vigoureux, 
froid,  mais  serein  :  laissez-moi  vous  suivre  ;  je  vous  ren- 
drai les  services  d'un  homme  plus  jeune,  dans  toutes 
vos  affaires  et  dans  tous  vos  besoins. 

ORLANDO. — 0  bon  vieillard!  que  tu  es  une  image  fidèle 
de  ces  serviteurs  constants  de  l'ancien  temps,  qui  ser- 
vaient par  amour  de  leur  devoir,  et  non  pour  le  salaire! 
Tu  n'es  pas  à  la  mode  de  ce  temps-ci  où  personne  ne 
travaille  que  pour  son  avancement,  et  où  l'acquisition 
de  ce  qu'on  désire  fait  cesser  le  service  :  tu  n'en  agis  pas 

T.  IV,  16 


242  COMME  IL   VOUS   PLAIRA* 

ainsi. — Mais,  pauvre  vieillard,  tu  veux  tailler  un  arbre 
pourri  qui  ne  saurait  même  produire  une  seule  fleur, 
pour  te  payer  de  tes  peines  et  de  ta  culture  ;  mais  fais 
ce  que  tu  voudras  ;  nous  irons  ensemble  ;  et  avant  que 
nous  ayons  dépensé  les  gages  de  ta  jeunesse,  nous  trou- 
verons quelque  modeste  situation  où  nous  vivrons 
contents. 

ADAM. — Allez,  mon  maître,  allez,  je  vous  suivrai  jus- 
qu'au dernier  soupir  avec  fidélité  et  loyauté.  J'ai  vécu 
ici  depuis  Tâge  de  dix-sept  ans  jusqu'à  prés  de  quatre- 
vingts  ;  mais  de  ce  moment,  je  n'y  reste  plus.  Bien  des 
gens  cherchent  fortune  à  dix-sept  ans,  mais  à  quatre- 
vingts  il  est  trop  tard.  La  fortune  ne  saurait  cependant 
me  mieux  récompenser,  qu'en  me  faisant  bien  mourir 
sans  rester  débiteur  de  mon  maître. 

SCÈNE.  IV 

La  forêt  des  Ardennes. 

ROSALINDE  en  habit  de  jeune  garçon,  CÉLIE  habillée  en 
bergère  et  le  paysan  TOUCHSTONE. 

ROSALINDE.— 0  dioux  !  quc  mon  cœur  est  las  1 

TOUCHSTONE. — Jo  m'ombarrasscrais  fort  peu  de  mon 
cœur,  si  mes  jambes  n'étaient  pas  lasses. 

ROSALINDE. — J'aurais  bonne  envie  de  déshonorer  Tha- 
bit  d'homme  que  je  porte,  et  de  pleurer  comme  une 
femme;  mais  il  faut  que  je  soutienne  le  vaisseau  le  plus 
faible  ;  c'est  au  pourpoint  et  au  haut-de-chausses  à  mon- 
trer l'exemple  du  courage  à  la  jupe  ;  ainsi  courage  donc, 
chère  Aliéna. 

cÉLiE. — Je  t'en  prie,  supporte-moi;  je  ne  saurais  aller 
plus  loin. 

TOUCHSTONE. — Pour  moi  j'aimerais  mieux  vous  sup- 
porter que  de  vous  porter  ;  je  ne  porterais  cependant  pas 
de  croix  *  en  vous  portant;  car  je  ne  crois  pas  que  vous 
ayez  d'argent  dans  votre  bourse. 

i  Une  espèce  de  monnaie  marquée  d'une  croix;  ce  mot  est 
pour  Shakspeare  une  source  de  pointes. 


ACTE   II,    SCÈNE    IV.  243 

ROSALiNDE.— Enfin,  voilà  donc  la  forêt  des  Ardennes. 

ToucHSTONE.— Oui,  me  voilà  dans  TArdenne,  je  n'en 
suis  que  plus  sot;  quand  j'étais  chez  moi,  j'étais  bien 
mieux;  mais  il  faut  que  les  voyageurs  soient  contents 
de  tout. 

ROSALINDE. — Oui,  sols  couteut,  cher  Touchstone  ;  mais 
qui  vient  ici?  Un  jeune  homme  et  un  vieillard  en  con- 
versation sérieuse  I 

(Entrent  Corin  et  Sylvius  de  l'autre  côté  du  théâtre.) 

coRiN. — C'est  précisément  là  le  moyen  de  vous  faire 
toujours  mépriser  d'elle. 

SYLvius. — 0  Corin  !  si  tu  savais  combien  je  Taime  I 

coRiN. — Je  le  devine  en  partie  ;  car  j'ai  aimé  jadis. 

SYLVIUS. — Non,  Corin,  vieux  comme  tu  Tes,  tu  ne  sau- 
rais le  deviner,  quand  même  dans  ta  jeunesse  tu  aurais 
été  le  plus  fidèle  amant  qui  ait  soupiré  pendant  la  nuit 
sur  son  oreiller.  Mais  si  jamais  ton  amour  fut  égal  au 
mien  (et  je  suis  sûr  qu'aucun  homme  n'aima  jamais 
comme  moi),  à  combien  d'actions  ridicules  ta  passion 
tVt-elle  entraîné? 

coRiN. — A  plus  de  mille,  que  j'ai  oubliées. 

SYLVIUS. — Oh!  tu  n'as  donc  jamais  aimé  aussi  tendre- 
ment que  moi  :  si  tu  ne  te  rappelles  pas  jusqu'à  la  plus 
petite  folie  que  l'amour  t'a  fait  faire,  tu  n'as  pas  aimé  : 
si  tu  ne  t'es  pas  assis  comme  je  le  suis,  fatigant  celui  qui 
t'écoutait  des  louanges  de  ta  maîtresse ,  tu  n'as  pas 
aimé  :  si  tu  n'as  pas  quitté  brusquement  la  compagnie, 
comme  ma  passion  me  fait  quitter  la  tienne  en  ce 
moment,  tu  n'as  pas  aimé.  0  Phébé  1  Phébé  1  Phébé  ! 

(Sylvius  sort.) 

ROSALINDE. — Hélas!  pauvre  berger  I  en  te  voyant  son* 
der  ta  blessure,  un  sort  cruel  m'a  fait  sentir  la  mienne. 

TOUCHSTONE. — Et  moi  la  mienne  :  je  me  souviens  que 
lorsque  j'étais  amoureux,  je  brisai  mon  épée  contre  une 
pierre  en  lui  disant  :  «  Voilà  pour  t'apprendre  à  rendre 
des  visites  nocturnes  à  Jeanne  Smile  ;  »  et  je  me  rap- 
pelle que  je  baisais  son  battoir  et  les  mamelles  des 
vaches  que  ses  jolies  mains  gercées  venaient  de  traire  ; 
et  je  me  souviens  encore  qu'au  lieu  d'elle,  je  courtisais 


244  COMME   IL   VOUS    PLAIRA. 

une  tige  de  pois,  auquel  je  pris  deux  cosî^es  pour  les  lui 
rendre  en  lui  disant,  en  pleurant  des  larmes*  :  «  Portez 
ceci  pour  Tamour  de  moi.  »  Nous  autres  vrais  amants, 
nous  sommes  sujets  à  d'étranges  caprices;  mais  comme 
tout,  dans  la  nature,  est  mortel,  toute  nature  est  mor  • 
tellement  folle  en  amour  '. 

RosALiNDE.— Tu  parlcs  plus  sagement  que  tu  ne  t'en 
doutes. 

ToucHSTONE. — Vraiment,  jamais  je  ne  me  douterai  de 
mon  esprit  que  lorsque  je  me  le  serai  cassé  contre  les  os 
des  jambes. 

ROSALINDE. — 0  Jupitor!  Jupiter!  la  passion  de  ce  ber- 
ger ressemble  bien  à  la  mienne. 

TOUCHSTONE.— -Et  à  la  mienne  aussi  :  mais  cela  devient 
un  peu  ancien  pour  moi. 

cÉLiE.— Je  vous  en  prie,  que  Vun  de  vous  demande  à 
cet  homme-là  s'il  voudrait  nous  donner  quelque  nourri- 
ture pour  de  Tor.  Je  suis  d'une  faiblesse  à  mourir. 

TOUCHSTONE. — Holà,  VOUS,  paysau  ! 

ROSALINDE. — Tais-toi,  sot  ;  il  n'est  pas  ton  parent. 

coRiN.— Qui  appelle? 

TOUCHSTONE. — Dcs  porsounes  qui  valent  mieux  que 
vous,  l'ami. 

CORIN. — Si  elles  ne  valaient  pas  mieux  que  moi,  elles 
seraient  bien  misérables. 

ROSALINDE. — Paix  !  te  dis-je  ; — bonsoir,  Tami  ! 

coRiN. — Bonsoir,  mon  joli  cavalier,  ainsi  qu'à  vous 
tous. 

ROSALINDE. — Jc  t'en  prie,  berger,  si,  par  amitié  ou 
pour  de  Tor,  Ton  peut  obtenir  quelques  aliments  dans 
ce  désert,  conduis-nous  dans  un  endroit  où  nous  puis- 
sions nous  reposer  et  manger  ;  voilà  une  jeune  fille  que 
le  voyage  a  accablée  de  fatigue  ;  elle  est  prête  à  défaillir 
de  besoin. 

coRiN. — Mon  beau  monsieur,  je  la  plains  de  tout  mon 


1  c  Trait  contre  une   expression   ridicule  de   la  Rosalinde   de 
Lodge.  »  (Warburton.) 
*  Mortal  est  pris  ici  adverbialement  pour  excessivement. 


ACTE  II,    SCÈNE    V.  245 

cœur,  et  je  souhaiterais,  bien  plus  pour  elle  que  pour 
moi,  que  la  fortune  m'eût  mis  plus  en  état  de  la  soula- 
ger ;  mais  je  ne  suis  qu'un  berger,  aux  gages  d  un  autre 
homme,  et  je  ne  tonds  pas  pour  moi  les  moutons  que 
je  fais  paître  :  mon  maître  est  d'un  naturel  avare,  et 
s'embarrasse  fort  peu  de  s'ouvrir  Je  chemin  du  ciel  par 
des  actes  d'hospitalité.  D'ailleurs,  sa  cabane,  ses  trou- 
peaux et  ses  pâturages  sont  en  vente,  et  son  al3sence  fait 
qu'il  n'y  a  maintenant,  dans  notre  bergerie,  rien  que 
vous  puissiez  manger  :  mais  venez  voir  ce  qu'il  y  a;  et 
si  ma  voix  y  peut  quelque  chose,  vous  serez  certaine- 
ment bien  reçus. 

ROSALiNDE. — Quel  est  celui  qui  doit  acheter  son  trou- 
peau et  ses  pâturages? 

coRiN. — Ce  jeune  homme  que  vous  avez  vu  ici  il  n'y  a 
qu'un  moment,  et  qui  se  soucie  peu  d'acheter  quoi  que 
ce  soit. 

ROSALINDE. — Si  Cela  pouvait  se  faire  sans  blesser  l'hon- 
nêteté, je  te  prierais  d'acheter  la  cabane,  les  pâturages 
et  le  troupeau,  et  nous  te  donnerions  de  quoi  payer  le 
tout  pour  nous. 

cÉLiE. — Et  nous  augmenterions  tes  gages.  J'aime  ces 
lieux,  et  j'y  passerais  volontiers  ma  vie. 

coRiN.  —  Le  tout  est  certainement  à  vendre  :  venez 
avec  moi  :  si,  sur  ce  qu'on  vous  en  dira,  le  terrain,  le 
revenu  et  ce  genre  de  vie  vous  plaisent,  j'achèterai  aus- 
sitôt le  tout  avec  votre  or,  et  je  serai  votre  fidèle  berger. 

(Ils  sortent.) 


SCÈNE  V 


AMIENS,  JACQUES  et  autres  paraissent. 

AMIENS. 

Toi  qui  cLéris  les  verts  ombrages. 
Viens  avec  moi  respirer  en  ces  lieux; 
Viens  avec  moi  mêler  tes  chants  joyeux 


246  COMME  IL   VOUS   PLAIRA, 

Aux  doux  concerts  qui  cbarmes  ces  bocages. 

On  ne  trouve  ici 

D'autre  ennemi 
Que  l'hiver  seul,  la  pluie  et  les  orages. 

JACQUES.— Continuez,  continuez,  je  vous  prie,  con- 
tinuez. 

AMIENS. — Cela  vous  rendrait  mélancolique,  monsieur 
Jacques. 

JACQUES. — C'est  ce  que  je  veux.  — Continuez,  je  vous  en 
prie  ;  continuez  ;  je  puis  sucer  la  mélancolie  d'une  chan- 
son même,  comme  une  belette  suce  les  œufs.  Encore, 
je  vous  en  prie,  encore. 

AMIENS. — Ma  voix  est  rude;  je  sais  que  je  ne  saurais 
vous  plaire. 

JACQUES. — ^Je  ne  vous  prie  point  de  me  plaire;  je  vous 
prie  de  chanter  :  allons,  allons,  une  autre  stance.  Ne  les 
appelez-vous  pas  stances? 

AMIENS. — Comme  vous  voudrez,  monsieur  Jacques. 

JACQUES.— Je  m'embarrasse  fort  peu  de  savoir  leur 
nom;  elles  ne  me  doivent  rien.  Voulez-vous  chanter? 

AMIENS. — Plutôt  à  votre  prière,  que  pour  mon  plaisir. 

JACQUES, — Eh  bien  !  si  jamais  je  remercie  un  homme, 
je  vous  remercierai.  Mais  ce  qu'oD  appelle  compliment,' 
ressemble  à  la  rencontre  de  deux  magots.  Et  quand  un 
homme  me  remercie  cordialement,  il  me  semble  que  je 
lui  ai  donné  un  sou,  et  qu'il  me  fait  les  remerciements 
d'un  pauvre.  Allons,  chantez. — Et  vous  qui  ne  voulez 
pas  chanter,  taisez-vous. 

AMIENS. — Eh  bien  I  je  vais  finir  ma  chanson.  Messieurs, 
pendant  ce  temps-là,  mettez  le  couvert;  le  duc  veut 
dîner  sous  cet  arbre.  Il  vous  a  cherché  toute  la  journée. 

JACQUES.— Et  moi,  je  Tai  évité  toute  la  journée  :  il 
aime  trop  la  dispute  pour  moi  :  je  pense  à  autant  de 
choses  que  lui,  mais  je  rends  grâce  au  ciel  et  je  ne  m'en 
glorifie  pas.  Allons,  chantez,  allons, 

CHANSON. 

Toi  qui  fuis  l'éclat  de  la  cour, 


ACTE   II,    SCÈNE    VI.  247 

Des  champs  féconds  préférant  la  parure, 
Heureux  des  mets  que  t'offre  la  nature, 
Viens  habiter  avec  moi  ce  séjour. 

Dans  ce  bocage, 

Sous  cet  ombrage, 
Point  d'ennemi  que  l'hiver  et  l'orage. 

JACQUES. — Je  vais  vous  donner  sur  cet  air  quelques 
vers  que  j'ai  faits  hier  en  dépit  de  mon  génie. 
AMIENS. — Et  je  les  chanterai. 
JACQUES. — Les  voici. 

(Il  chante.) 
S*il  arrive  par  hasard 
Qu'un  homme  soit  changé  en  âne; 
Quittant  son  bien  et  son  aisance 
Pour  suivre  une  volonté  obstinée , 
Duc  dame,  duc  dame,  duc  dame  . 

Il  trouvera  ici 
D'aussi  grands  fous  que  lui 
S'il  veut  venir  ici  *. 

AMIENS. — Que  signifie  ce  duc  ad  me? 

JACQUES. — C'est  une.  in  vocation  grecque  pour  rassem- 
bler les  sots  dans  un  cercle. — Je  vais  dormir  si  je  puis; 
si  je  ne  peux  pas  dormir,  je  déclamerai  contre  tous  les 
premiers-nés  deTÉgypte*. 

AMIENS. — Et  moi,  je  vais  chercher  le  duc  :  son  banquet 
est  prêt. 

(Ils  sortent  chacun  de  son  côté.) 


SCÈNE  VI 

Entrent  ORLANDO  bt  ADAM. 

ADAM. — Mon  cher  maître,  je  ne  saurais  aller  plus  loin  : 
eh  !  je  me  meurs  de  faim  I  Je  vais  me  coucher  ici  et  y 

•Dt*c  dame  est  mis  pour  duc  ad  me,  conduisez-moi  ;  allusion  an 
refrain  d'Amiens.  Celui-ci  n'est  pas  un  savant,  Jacques  lui  peut 
donner  ce  mot  pour  du  grec,  très-innocemment. 

«  <  Expression  proverbiale  pour  dire  les  personnes  d'une  haute 
«  naissance.  (Johnson.) 


248  COMME   IL  VOUS   PLAIRA. 

prendre  la  mesure  de  ma  fosse.  Adieu,  mon  bon  maître. 
ORLAiNDO. — Quoi,  Adam  !  comment!  lu  n'as  pas  plus  de 
cœur  que  cela?  Vis  encore  un  peu,  console-toi  un  peu; 
prends  un  peu  de  cœur.  S'il  existe  quelque  bête  sau- 
vage dans  cette  affreuse  forêt,  ou  je  lui  servirai  de  nour- 
riture, ou  je  te  rapporterai  comme  nourriture  :  ton 
imagination  te  fait  voir  la  mort  plus  près  de  toi  qu'elle 
ne  Test  en  effet.  Pour  Tamour  de  moi,  prends  courage  ; 
tiens  un  instant  la  mort  à  bout  de  bras  :  je  suis  à  toi 
dans  un  moment  ;  et  si  je  ne  t'apporte  pas  quelque  chose 
à  manger,  alors  je  te  permets  de  mourir  :  mais  si  tu 
meurs  avant  mon  retour,  je  dirai  que  tu  t'es  moqué  de 
mes  peines. — Allons,  fort  bien,  tu  as  l'air  plus  entrain. 
Je  vais  revenir  te  joindre  à  l'instant  ;  mais  tu  es  là  couché 
à  l'air  glacé.  Viens,  je  vais  te  porter  sous  quelque  abri, 
et  tu  ne  mourras  pas  faute  d'un  dîner,  s'il  y  a  quelque 
chose  de  vivant  dans  ce  désert.  Courage,  bon  Adam. 

,  (Ils  sortent.) 

SCÈNE  VII 

Une  autre  partie  de  la  forêt. 

On  voit  une  table  servie,  LE  VIEUX   DUC,  AMIENS,  les 
SEIGNEURS  et  autres. 

LE  VIEUX  DUC. — Je  pense  qu'il  est  métamorphosé  en 
bête  -,  car  je  ne  puis  le  trouver  nulle  part,  sous  la  forme 
d'un  homme. 

PREMIER  SEIGNEUR.  —  Mouseigueur ,  il  n'y  a  qu  un 
instant  qu'il  est  parti  d'ici,  où  il  était  fort  gai,  à  écouter 
une  chanson. 

LE  VIEUX  DUC  —  Lui,  qui  est.  tout  composé  de  disso- 
nances! s'il  devient  jamais  musicien,  il  y  aura  certaine- 
ment bientôt  une  grande  discorde  dans  les  sphères; 
allez  le  chercher;  dites-lui,  que  je  voudrais  lui  parler. 

(Entre  Jacques.) 

PREMIER  SEIGNEUR. — Il  m'en  évite  la  peine,  en  venant 
lui-même. 

LE  VIEUX  DUC. — Mais  comment,  monsieur,  quelle  vie 


ACTE    II,    SCÈNE  VIL  249 

menez-vous  donc  maintenant,  qu'il  faille  que  vos  pau- 
vres amis  vous  fassent  la  cour? — Mais  quoi  vous  avez 
Tair  gai. 

JACQUES. — Un  fou!  un  fou!...  J'ai  rencontré  un  fou 
dans  la  forêt,  un  fou  en  habit  bigarré*.  0  misérable 
monde  !  Comme  il  est  vrai  que  je  vis  de  nourriture,  j'ai 
rencontré  un  fou  qui  s'était  couché  par  terre,  se  chauf- 
fait au  soleil,  et  invitait  dame  Fortune,  mais  en  bons 
termes  et  bien  placés,  et  cependant  un  vrai  fou  qui  en 
portait  la  livrée. — Bonjour,  fou,  lui  ai-je  dit.— Non,  mon- 
sieur, m'a-t-il  répondu,  ne  m'appelez  pas  /bu,  jusqu'à  ce 
que  le  ciel  m'ait  envoyé  la  Fortune*.  —  Ensuite  il  a  tiré 
un  cadran  de  sa  poche,  et  après  l'avoir  regardé  d'un  œil 
terne,  il  a  dit  très-sagement  :  «  Il  est  dix  heures; — c'est 
ainsi,  a-t-il  continué,  que  nous  pouvons  voir  comment 
va  le  monde  :  il  n'y  a  qu'une  heure  qu'il  n'en  était  que 
neuf,  et  dans  une  heure-il  en  sera  onze  ;  et  ainsi  d'heure 
en  heure  nous  mûrissons,  mûrissons,  et  ensuite  d'heure 
en  heure  nous  pourrissons,  pourrissons,  et  là  fînit  notre 
histoire.  »  Quand  j'ai  entendu  ce  fou  bigarré  moraliser 
ainsi  sur  le  temps,  mes  poumons  se  sont  mis  à  chanter 
comme  le  coq,  de  voir  des  fous  si  profonds  en  morale  ; 
et  j'ai  ri  sans  relâche,  pendant  une  heure  entière  à  son 
cadran. -^0  noble  fou!  un  digne  foiî!  Oh!  un  habit 
bigarré  est  le  seul  que  Ton  doive  porter. 

LE  VIEUX  DUC — Quel  est  donc  ce  fou? 

JACQUES. — Oh!  le  digne  fou!  un  fou  qui  a  été  un  cour- 
tisan; et  il  dit  que,  si  les  dames  sont  jeunes  et  belles, 
elles  ont  le  don  de  le  savoir  :  dans  sa  cervelle,  qui  est 
aussi  sèche  que  le  biscuit  qui  reste  après  un  voyage,  il 
y  a  d'étranges  cases  farcies  d'observations  qu'il  débite 
par  parcelles.  Oh!  si  je  pouvais  être  un  fou  !  J'aspire  à 
porter  un  habit  bigarré. 

LE  VIEUX  DUC— Tu  cu  auras  un. 


1  Motley  fool,  Motley,  bigarré,  le  costume  des  fous  se  rappro- 
chait de  celui  des  arlequins. 
•  Fortuna  favet  fatuis, 

Fortana  nimiùm  qaem  favet,  stultum  facit.    (P.  Stbus.) 


250  COMME   IL  VOUS  PLAIRA. 

JACQUES. — C'est  la  seule  chose  que  je  vous  demande  *, 
pourvu  que  vous  arrachiez  de  votre  cerveau  la  folle  idée 
qui  y  est  enracinée,  que  je  suis  sage.  En  outre,  je  veux 
avoir  une  liberté  aussi  étendue  que  le  vent,  et  je  veux 
souffler  sur  qui  il  me  plaira,  car  les  fous  ont  ce  privi- 
lège ;  et  ceux  qui  essuieront  le  plus  de  traits  de  ma  folie, 
seront  obligés  de  rire  plus  que  les  autres  :  et  pourquoi 
cela,  monsieur?  Le  pourquoi  est  aussi  simple  que  le  che- 
min qui  conduit  à  Téglise  de  la  paroisse.  Celui  qu'un  fou 
pique  à  propos  agit  sottement  (fût-il  piqué  au  vif),  s'il 
se  montre  sensible  au  lardon;  autrement  la  folie  de 
l'homme  sage  s  expose  à  être  anatomisée  par  les  flèches 
lancées  à  tort  et  à  travers  par  le  fou.  Revêtissez-moi  de 
mon  habit  bigarré,  donnez-moi  la  Uberté  de  dire  ce  que 
je  pense,  et  je  vous  jure  que,  si  l'on  veut  prendre  ma 
médecine  patiemment,  je  purgerai  à  fond  le  corps  impur 
de  ce  monde  infecté. 

LE  VIEUX  DUC — Fi!  fl  donc!  je  puis  te  dire  ce  que  tu 
voudrais  faire. 

JACQUES.— Et  pour  un  jeton*,  que  voudrais-je  faire,  si 
ce  n'est  du  bien? 

LE  VIEUX  DUC — Tu  Commettrais,  en  gourmandant  le 
péché,  un  péché  des  plus  dangereux  ;  car  toi-même  tu 
as  été  im  libertin  aussi  sensuel  que  Taiguillon  même 
de  la  brutalité,  et  tu  voudrais  aujourd'hui  dégorger  sur 
le  monde  entier  tous  les  ulcères  et  tous  les  maux  que  tu 
as  gagnés  par  ta  licence  aux  pieds  légers. 

JACQUES. — Quoi  !  quel  est  celui  qui,  en  censurant  l'or- 
gueil en  général,  peut  être  accusé  d'en  taxer  quelqu'un 
en  particulier?  Ce  vice  ne  coule-t-il  pas  gros  comme  les 
flots  de  la  mer,  jusqu'à  ce  que  les  vrais  moyens  le  refou- 
lent? Quand  je  dis  qu'une  femme  de  la  cité  porte  sur  ses 
indignes  épaules  la  fortune  des  princes,  quelle  est  celle 
qui  peut  se  présenter  et  dire  que  j'entends  parler  d'elle, 
lorsque  sa  voisine  est  comme  elle?  ou  quel  est  l'homme, 
dans  l'emploi  le  plus  vil,  qui  ne  décèle  pas  la  folie  dont 

1  *Tis  my  only  suit.  Suitj  habit  et  demande,  requête. 
*  What,  for  a  cotmter,  would  I  do  hut  good*f 


ACTE  II,    SCÈNE  VIL  251 

je  Taccuse,  lorsque,  pensant  que  j'ai  voulu  parler  de  lui, 
il  répond  que  sa  parure  n'est  point  à  mes  frais?  Là  donc  ; 
comment  donc  ?  Eh  bien  !  faites-moi  donc  voir  en  quoi 
ma  langue  lui  a  fait  du  tort.  Si  elle  lui  a  rendu  justice, 
alors  c'est  lui  qui  s'est  fait  du  tort  lui-même  ;  s'il  est 
libre  de  tout  reproche,  alors  ma  satire  s'envole  comme 
une  oie  sauvage  sans  être  réclamée  de  personne.  Mais 
qui  vient  ici  ? 

(Orlando  entre  brusquement,  l'épée  nue.) 

ORLANDO. — Arrêtez  et  cessez  de  manger. 

JACQUES. — Quoi  !  je  n'ai  pas  encore  commencé. 

ORLANDO. — Et  tu  ne  commenceras  pas  avant  que  le 
besoin  soit  servi. 

JACQUES. — De  quelle  espèce  est  donc  ce  coq-là? 

LE  VIEUX  DUC — Est-ce  la  nécessité,  jeune  homme,  qui 
te  rend  si  audacieux,  ou  est-ce  par  un  grossier  mépris 
des  bonnes  manières  que  tu  te  montres  si  dépourvu  de 
civilité? 

ORLANDO. — Vous  avez  touché  mon  mal  tout  d'abord. 
C'est  le  poignant  aiguillon  d'un  extrême  besoin  qui  m'a 
enlevé  les  douces  apparences  de  la  civilité  :  j'ai  cepen- 
dant été  élevé  dans  l'intérieur  du  pays,  et  j'ai  reçu 
quelque  éducation  :  mais  laissez  cela,  vous  dis-je  :  il 
meurt  celui  de  vous  qui  touchera  à  ce  fruit  avant  que 
moi  et  mes  besoins  soyous  satisfaits. 

JACQUES. — Si  vous  ne  voulez  pas  que  l'on  vous  satis- 
fasse avec  des  raisons,  alors  il  faut  donc  que  je  meure. 

LE  VIEUX  DUC— Que  prétendez- vous?  Votre  douceur 
aura  plus  de  force  que  votre  force  pour  nous  amener  à 
la  douceur. 

ORLANDO. — Je  vais  mourir  faute  de  nourriture  :  laisse- 
m'en  prendre. 

LE  VIEUX  DUC — Asseyez-vous  et  mangez,  et  soyez  le 
bienvenu  à  notre  table. 

ORLANDO.— Vous  me  parlez  si  doucement?  En  ce  cas, 
pardonnez-moi,  je  vous  prie  ;  j'ai  cru  qu'ici  tout  était 
sauvage  ;  voilà  ce  qui  m'a  fait  prendre  la  rude  apparence 
du  commandement.  Mais  qui  que  vous  soyez,  qui  dans 
ce  désert  inaccessible,  à  l'ombre  de  ce  feuillage  mélan- 


252  COMME  IL  VOUS  PLAIRA. 

colique ,  perdez  et  négligez  les  heures  glissantes  du 
temps,  si  jamais  vous  vîtes  des  jours  plus  heureux,  si 
jamais  vous  avez  habité  des  lieux  où  le  son  des  cloches 
vous  appelât  à  l'église  ;  si  jamais  vous  vous  êtes  assis  à 
la  table  d'un  homme  vertueux;  si  jamais  vous  avez 
essuyé  une  larme  sur  vos  paupières  ;  si  vous  savez  enfin 
ce  que  c'est  que  de  plaindre  et  que  d'être  plaint,  que  la 
douceur  soit  ma  seule  violence.  Dans  cet  espoir,  je  rou- 
gis et  je  cache  mon  épée. 

LE  VIEUX  DUC. — Il  est  vrai  que  nous  avons  vu  des  jours 
plus  heureux  ;  le  son  des  cloches  sacrées  nous  a  appelés 
à  l'église  ;  nous  nous  sommes  assis  à  la  table  d'hommes 
vertueux;  nous  avons  essuyé  nos  yeux  baignés  de  larmes 
que  faisait  couler  une  sainte  pitié  :  ainsi  asseyez-vous 
paisiblement,  et  disposez  à  votre  gré  de  ce  que  nous 
pouvons  avoir  à  offrir  à  vos  besoins. 

ORLANDO. — Eh  bien  !  alors  attendez  encore  un  moment 
pour  manger,  tandis  que,  comme  la  biche,  je  vais  cher- 
cher mon  faon  pourjui  donner  à  manger.  A  quelques 
pas  d'ici,  il  y  a  un  pauvre  vieillard  qui,  conduit  par 
Tamitié  pure,  a  traîné  après  moi  ses  pas  inégaux  :  il  est 
accablé  de  deux  maux  cruels,  Tâge  et  la  faim.  Je  ne 
goûterai  à  rien  jusqu'à  ce  qu'il  soit  rassasié. 

LE  VIEUX  DUC — Allez  le  chercher  ;  nous  ne  toucherons 
à  rien  avant  votre  retour. 

ORLANDO. — Je  vous  remercie  ;  que  le  ciel  vous  bénisse 
pour  vos  généreux  secours. 

(Il  sort.) 

LE  VIEUX  DUC. — Tu  vois  quc  nous  ne  sommes  pas  seuls 
malheureux  :  ce  vaste  théâtre  de  l'univers  offre  de  plus 
tristes  Spectacles  que  cette  scène  où  nous  jouons  notre 
rôle. 

JACQUES. — Le  monde  entier  est  un  théâtre ,  et  les 
hommes  et  les  femmes  ne  sont  que  des  acteurs  ;  ils  ont 
leurs  entrées  et  leurs  sorties.  Un  homme,  dans  le  cours 
de  sa  vie,  joue  différents  rôles;  et  les  actes  de  la  pièce 
sont  les  sept  âges*.  Dans  le  premier,  c'est  Tenfant,  vagis- 

*  «  Anciennement,  il  y  avait  des  pièces  divisées  en  sept  actes.  » 
(Warburton.) 


ACTE  11,    SCÈNt:   Vil.  253 

sant,  bavant  dans  les  bras  de  sa  nourrice.  Ensuite  Téco- 
lier,  toujours  en  pleurs,  avec  son  frais  visage  du  matin 
et  son  petit  sac,  rampe,  comme  le  limaçon,  à  contre- 
cœur jusqu'à  l'école.  Puis  vient  Tamoureux,  qui  soupire 
comme  une  fournaise  et  chante  une  ballade  plaintive 
qu'il  a  adressée  au  sourcil  de  sa  maîtresse.  Puis  le  sol- 
dat, prodigue  de  jurements  étranges  et  barbu  comme  le 
léopard*,  jaloux  sur  le  point  d'honneur,  emporté,  tou- 
jours prêt  à  se  quereller,  cherchant  la  renommée,  cette 
bulle  de  savon,  jusque  dans  la  bouche  du  canon.  Après 
lui,  c'est  le  juge  au  ventre  arrondi,  garni  d'un  bon  cha- 
pon, Tœil  sévère,  la  barbe  taillée  d'une  forme  grave;  il 
abonde  en  vieilles  sentences,  en  maximes  vulgaires  ;  et 
c'est  ainsi  qu'il  joue  son  rôle.  Le  sixième  âge  offre  un 
maigre  Pantalon  '  en  pantoufles,  avec  des  lunettes  sur 
le  nez  et  une  poche  de  côté  :  les  bas  bien  conservés  de 
sa  jeunesse  se  trouvent  maintenant  beaucoup  trop  vastes 
pour  sa  jambe  ratatinée  ;  sa  voix,  jadis  forte  et  mâle, 
revient  au  fausset  de  Tenfance,  et  ne  fait  plus  que  siffler 
d'un  ton  aigre  et  grêle.  Enfin  le  septième  et  dernier  âge 
vient  finir  celle  histoire  pleine  d'étranges  événements; 
c'est  la  seconde  enfance,  état  d'oubli  profond  où  l'homme 
se  trouve  sans  dents,  sans  yeux,  sans  goût,  sans  rien. 

(Orlando  revient  avec  Adam.) 

LE  VIEUX  DUC.  —  Soyez  le  bienvenu  !  Déposez  votre 
vénérable  fardeau,  et  qu'il  mange. 

ORLANDO.— Je  vous  rcmcrcie  surtout  pour  lui. 

ADAM. — Vous  faites  bien  de  remercier  pour  moi  ;  car 
je  puis  à  peine  parler  pour  vous  remercier  moi-même. 

LE  VIEUX  DUC— Yous  êtes  les  bienvenus,  mettez-vous  à 
Toeuvre  :  je  ne  vous  dérangerai  point  en  ce  moment 
pour  vous  questionner  sur  vos  aventures. — Faites-nous 
un  peu  de  musique,  cher  cousin  ;  chantez-nous  quelque 
chose. 


i  Chaque  profession  avait  jadis  une  forme  de  barbe  particulière. 
La  barbe  du  juge  différait  de  celle  du  soldat. 

«  Allusion  au  personnage  de  la  comédie  italienne,  appelé  il 
Pantalone,  le  seul  qui  joue  son  rôle  en  pantoufles. 


254  COMME   IL  VOUS   PLAIRA. 

(On  joue  un  air.) 

AMIENS  chante. 

Souffle,  souffle  vent  d'hiver; 
Tu  n'es  pas  si  cruel 
Que  l'ingratitude  de  l'homme. 
Ta  dent  n'est  pas  si  pénétrante , 
Car  tu  es  invisible 
Quoique  ton  souffle  soit  rude  *■ 
Hé!  ho!  chante;  hét  hol  dans  le  houx  vert; 
La  plupart  des  amis  sont  des  hypocrites  et  la  plupart  des 

Allons  ho  I  hé  !  le  houx  I  [amants  des  fous. 

Cette  vie  est  joviale. 

Gèle,  gèle,  ciel  rigoureux, 
Ta  morsure  est  moins  cruelle 
Que  celle  d'un  bienfait  oublié. 
Quoique  tu  enchaînes  les  eaux, 
Ton  aiguillon  n'est  pas  si  acéré 
Que  celui  de  l'oubli  d'un  ami. 
Hé!  ho!  chante,  etc.,  etc. 

LE  VIEUX  DUC. — S'il  est  vrai  que  vouz  soyez  le  fils  du 
bon  chevalier  Rowland,  ainsi  qu'on  vous  Ta  entendu 
dire  ingénument  tout  bas,  et  ainsi  que  tout  me  Tan- 
nonce  ;  car  il  respire  dans  tous  vos  traits,  et  votre  visage 
est  son  portrait  vivant;  soyez  vraiment  le  bienvenu  ici  ; 
je  suis  le  duc  qui  aimait  votre  père.  Venez  dans  ma 
grotte  me  raconter  la  suite  de  vos  aventures  ;  et  toi,  bon 
vieillard,  tu  es  le  bienvenu  comme  ton  maître. — Soute- 
nez-le par  le  bras.  (A  Orlando.)  Donnez-moi  votie  main, 
et  faites-moi  connaître  toutes  vos  aventures. 

(Ils  sortent.) 

4  Le  sens  de  ces  vers  a  beaucoup  tourmenté  les  commenta- 
teurs, et  reste  encore  inexplicable  :  combien  de  chansons  anglai- 
ses (et  môme  combien  de  françaises)  ne  sont  que  des  mots  avec 
rime  et  sans  raison  I 


FIN  DU  SECOND  ACTE. 


ACTE    TROISIEME 


SCÈNE  1 

Appartement  du  palais. 
Entrent  FRÉDÉRIC,  OLIVIER,  SEIGNEURS  et  suite, 

FRÉDÉRIC. — Quoi!  ne  l'avoir  point  vu  depuis?  Mod- 
sieur,  monsieur,  cela  ne*  peut  pas  être  ;  et  si  la  clémence 
ne  dominait  pas  en  moi,  toi,  présent,  je  n'irais  pas  cher- 
cher un  objet  absent  pour  ma  vengeance  :  mais  songes- 
y  bien;  trouve  ton  frère,  en  quelque  endroit  quil  soit; 
cherche-le  aux  flambeaux;  je  te  donne  un  an  pour  me 
ramener  mort  ou  vif  ;  sinon  ne  reparais  plus  pour  vivre 
sur  notre  territoire.  Jusqu'à  ce  que  tu  puisses  te  justi- 
fier, par  la  bouche  de  ton  frère,  des  soupçons  que  nous 
avons  contre  toi,  nous  saisissons  dans  nos  mains  les 
terres  et  tout  ce  que  tu  peux  avoir  de  propriétés  qui 
vaille  la  peine  d'être  saisi. 

OLIVIER. — Oh  I  si  Votre  Altesse  pouvait  lire  dans  mon 
cœur  !  Jamais  je  n'aimai  mon  frère  de  ma  vie. 

FRÉDÉRIC — Tu  n'en  es  qu'un  plus  grand  scélérat.— 
Allons,  qu'on  le  mette  à  la  porte,  et  que  mes  oiïiciers 
chargés  de  ces  affaires  procèdent  à  l'estimation  de  sa 
maison  et  de  ses  terres  :  qu'on  le  fasse  sans  délai,  et 
qu'il  tourne  les  talons. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  II 

La  forêt. 
ORLANDO  entre  avec  un  panier  à  la  main. 

ORLANDO. — Restez-là  suspendus,  mes  vers,  pour  attester 
mon  amour,  et  toi,  reine  de  la  nuit,  à  la  triple  couronne, 


256  COMME   IL  VOUS  PLAIRA. 

du  haut  de  ta  pâle  sphère,  abaisse  tes  chastes  regards  sur 
le  nom  de  ta  belle  chasseresse,  qui  règne  sur  ma  vie.  0  Ro  ■ 
salinde  !  ces  arbres  seront  mes  tablettes,  et  je  veux  graver 
mes  pensées  sur  leur  écorce,  afin  que  tous  les  yeux  qui 
jetteront  leurs  regards  sur  cette  forêt, 'rencontrent  par- 
tout les  témoignages  de  ta  vertu.  Cours,  Orlando,  grave 
sur  chaque  arbre  :  La  belle,  la  chaste^  Vinexprimable  Rosa- 

linde! 

(11  sort.) 
(Entrent  Corin  et  le  bouffon  Touchslone.) 

coRiN. — Et  comment  trouvez-vous  cette  vie  de  berger, 
monsieur  Touchstone  ? 

ToucHSTONE. — Franchement,  berger,  par  elle-même, 
c'est  une  bonne  vie;  mais  en  ce  que  c'est  une  vie  de 
berger,  c'est  une  pauvre  vie.  En  ce  qu'elle  est  solitaire, 
je  Taime  beaucoup;  mais  en  ce  qu'elle  est  retirée,  c'est 
une  misérable  vie  :  ensuite,  par  rapport  à  ce  qu'on  la 
passe  dans  les  champs,  elle  me  plaît  assez;  mais  en  ce 
qu'on  ne  la  passe  pas  à  la  cour,  elle  est  ennuyeuse. 
Comme  vie  frugale,  voyez- vous,  elle  convient  beaucoup 
à  mon  humeur  ;  mais  en  ce  qu'il  n'y  a  pas  plus  d'abon- 
dance, elle  contrarie  beaucoup  mon  estomac  ;  y  a-t-il  en 
toi  un  peu  de  philosophie,  berger? 

coRiN.— Ce  que  j'en  ai  se  borne  à  savoir  que  plus  on 
est  malade  plus  on  est  mal  à  son  aise  ;  et  que  celui  qui 
n'a  ni  argent,  ni  moyens,  ni  contentement,  manque 
de  trois  bons  amis;  que  la  propriété  de  la  pluie  est  de 
mouiller,  et  celle  du  feu  de  brûler;  que  les  bons  pâtu- 
rages engraissent  les  brebis;  et  qu'une  des  grandes 
causes  de  la  nuit,  c'est  l'absence  du  soleil  ;  que  celui  qui 
n'a  rien  reçu  de  l'esprit,  ni  de  la  nature,  ni  de  l'art,  peut 
se  plaindre  d'avoir  reçu  une  mauvaise  éducation,  ou 
vient  d'une  famille  très-sotte. 

TOUCHSTONE. — Un  homme  qui  raisonne  comme  toi  est 
un  philosophe  naturel.  As-tu  jamais  vécu  à  la  cour, 
berger? 

CORIN. — Non,  vraiment. 

TOUCHSTONE.— Alors,  tu  es  damné? 

CORIN. — Non  pas,  j'espère. 


ACTE  111,    SCÈNE   11.  257 

ToucHSTONE. — Oh  I  tu  scras  Sûrement  damué,  comme 
un  œiif  qui  n'est  cuit  que  d*un  côté  *. 

coRiN. — Pour  n'avoir  pas  été  à  la  cour?  Dites-moi  donc 
votre  raison. 

TOUCHSTONE. — Eh  bien  !  si  tu  n  as  jamais  été  à  la  cour, 
tu  n'as  jamais  vu  les  bonnes  manières  ;  si  tu  n'as  jamais 
vu  les  bonnes  manières,  alors  tes  manières  sont  néces- 
sairement mauvaises;  et  ce  qui  est  mauvais  est  péché, 
et  le  péché  mène  à  la  damnation  :  tu  es  dans  une  situa- 
lion  dangereuse,  berger. 

coRiN. — Pas  du  tout,  Touchstone  :  les  belles  manières 
de  la  cour  sont  aussi  ridicules  à  la  campagne  que  les 
usages  de  la  campagne  sont  risibles  à  la  cour.  Vous 
m'avez  dit  qu'on  ne  se  saluait  pas  à  la  cour,  mais  qu'on 
se  baisait  les  mains.  Cette  courtoisie  ne  serait  pas  propre, 
si  les  courtisans  étaient  des  bergers. 

TOUCHSTONE. — Une  preuve;  vite,  allons,  une  preuve. 

CORIN. — Eh  bien!  nous  touchons  nos  brebis  à  tout 
instant,  et  leur  toison,  vous  le  savez,  est  grasse. 

TOUCHSTONE. — Eh  bien  !  les  mains  de  nos  courtisans  ne 
suent-elles  pas?  et  la  graisse  de  mouton  n'est-elle  pas 
aussi  saine  que  la  sueur  de  Thomme?  Mauvaise  raison, 
mauvaise  raison  :  une  meilleure,  allons. 

CORIN. — En  outre  nos  mains  sont  rudes. 

TOUCHSTONE. — Eh  bien!  vos  lèvres  ne  les  sentiront  que 
plus  tôt.  Encore  une  mauvaise  raison  :  allons,  une  autre 
plus  solide. 

CORIN. — Et  elles  sont  souvent  goudronnées  avec  les 
drogues  de  nos  brebis  ;  et  voudriez-vous  que  nous  baisas- 
sions du  goudron  ?  Les  mains  des  courtisans  sont  par- 
fumées de  civette. 

TOUCHSTONE. — Pauvre  esprit;  ta  n'es  qu'une  choira 
vers ,  comparée  à  un  bon  morceau  de  viande.  Allons, 
apprends  du  sage,  et  réfléchis;  la  civette  est  d'une  plus 

1  Johnson  dit  ne  pas  comprendre  cette  réponse. 

Steevens  cite  un  proverbe  qui  dit  qu'un  fou  est  celui  qui  fait  le 
mieux  cuire  un  œuf  parce  qu'il  le  tourne  toujours  ;  et  Touch- 
stone  semble  vouloir  faire  entendre  qu'un  homme  qui  n'a  pas 
vécu  à  la  cour  n'a  qu'une  demi-éducation. 

T.  IV,  17 


Î258  COMME   IL  VOUS  PLAIRA, 

basse  extraction  que  le  goudron  :  la  civette  n'est  que 
l'impure  excrétion  d'un  chat.  Trouve  une  meilleure 
preuve,  berger. 

coRiN. — Vous  avez  l'esprit  trop  raffiné  pour  moi  :  je 
veux  me  reposer. 

TOucHSTONE. — Tu  veux  te  reposer,  étant  damné?  Dieu 
veuille  t'éclairer,  homme  borné,  car  tu  es  bien  ignorant! 
Dieu  veuille  te  faire  une  incision  *  !  Tu  es  bien  novice. 

CORIN.— -Monsieur,  je  ne  suis  qu'un  simple  journalier; 
je  gagne  ce  que  je  mange,  j'achète  ce  que  je  porte  ;  je  ne 
dois  de  haine  à  personne,  je  n'envie  le  bonheur  de  per- 
sonne; je  suis  bien  aise  de  la  bonne  fortune  des  autres, 
patient  dans  ma  peine,  et  mon  plus  grand  orgueil  est  de 
voir  mes  brebis  paître,  et  mes  agneaux  teter. 

TOUCHSTONE. — Voilà  cncore  un  autre  péché  d'imbécile 
dont  vous  vous  rendez  coupable,  en  élevant  ensemble  les 
brebis  et  les  béliers,  en  vous  offrant  à  gagner  votre  vie 
par  l'accouplement  du  bétail,  en  servant  d'entremetteur 
aux  désirs  du  bélier  qui  a  la  sonnette  au  cou,  et  en  prosti- 
tuant la  brebis  d'un  an  à  un  vieux  débauché  de  bélier  aux 
cornes  crochues,  qui  n'est  point  du  tout  raisonnablement 
son  fait.  Si  tu  n'es  pas  damné  pour  cela,  c'est  que  le 
diable  lui-même  ne  veut  pas  de  bergers;  autrement, 
je  ne  vois  pas  comment  tu  pourrais  échapper. 

coRiN. — Voilà  le  jemie  monsieur  Ganymède,  le  frère 
de  ma  nouvelle  maîtresse. 


SCENE  III 

ROSALINDE,  TOUCHSTONE 

ROSALiNDE  paraît,  lisant  un  papier. 

Depuis  rOrient  jusqu'aux  Indes-Occidentales, 

Nul  joyau  n'égale  Rosalinde, 

Tous  les  vents  portent  sur  leur  "ailes 

Le  mérite  de  Rosalinde  dans  tout  l'univers. 

1  «  Expression  proverbiale  pour  dire  :  faire  comprendre.  »  (Wam- 

BURTON.l 


ACTE  III,   SCÈNE  III.  259 

Les  portraits  les  plus  parfaits 
Sont  noirs  à  côté  de  Rosalinde  : 
Ne  pensons  à  d'autre  beauté 
Qu  à  celle  de  Rosalinde. 

ToucHSTONE.-— Je  VOUS  rimerai  comme  cela,  pendant 
huit  ans  entiers,  en  exceptant  cependant  les  heures  du 
dîner,  du  souper  et  du  sommeil  :  c'est  précisément 
ainsi  que  riment  les  marchandes  de  beurre  en  allant 
au  marché  ^ 

ROSALINDE. — Retlrc-toi,  sot.  " 

TOUCHSTONE.— Pour  essaycT. 

Si  un  cerf  a  besoin  d*une  biche, 

Qu'il  cherche  Rosalinde  ; 

Si  la  chatte  court  après  le  chat, 

Ainsi  fera  Rosalinde. 

Les  vêtements  d'hiver  doivent  être  doublés, 

Et  de  même  la  mince  Rosalinde  : 

Ceux  qui    moissonnent  doivent  lier  et  mettre  en 

Et  puis  dans  la  charrette  avec  Rosalinde.       [gerbe 

La  plus  douce  noix  a  une  écorce  amère, 

Cette  noix,  c'est  Rosalinde. 

Celui  qui  veut  trouver  une  douce  rose, 

Trouve  l'épine  d'amour  et  Rosalinde. 

C'est  là  la  fausse  allure  des  vers.  Pom^quoi  vous  em- 
poisonner de  pareille  poésie? 

ROSALINDE.— Tais-toi,  sot  de  fou,  je  les  ai  trouvés  sur 
un  arbre. 

TOUCHSTONE. — Eh  bicu  !  c'est  un  arbre  qui  produit  de 
mauvais  fruits. 

ROSALINDE. —Je  veuxt'euter  sur  lui,  et  ce  sera  le  greffer 
avec  un  néflier  '.  Ce  sera  le  fruit  le  plus  précoce  du  pays , 
car  tu  seras  pourri  avant  d'être  à  demi  mûr,  et  c'est  la 
vertu  du  néflier. 

TOUCHSTONE.-^ Vous  avcz  pronoucé;  mais  si  vous  avez 
bien  ou  mal  jugé,  que  la  forêt  en  décide. 

(Entre  Célie,  lisant  un  écrit.) 

^  Ce  sont  les  vers  cités  par  Horace  dont  on  sait  deux   senSj 
stanspedeinuno, 
«  Équivoque  sur  medlar  et  medler^  néfUer  et  entremetteur* 


260  COMMK  IL   VOUS   PLAIRA. 

ROSALiNDfî. — Paix,  Yoilà  ma  sœur  qui  vient,  elle* lit; 
tiens-toi  à  T écart. 

cÉLiE,  lisant  un  écrit  en  vers. 

Pourquoi  ce  désert  serait-il  silencieux? 

Serait-ce  par  ce  qu'il  n  est  pas  habité?  Non; 

Je  suspendrai  à  chaque  arbre  des  langues 

Qui  parleront  le  langage  des  cités. 

Les  unes  diront  combien  la  courte  vie  de  Thomme 

Finit  rapidement  les  erreurs  de  son  pèlerinage, 

Que  l'espace  d'une  palme 

Embrasse  la  somme  de  sa  durée  : 

D'autres  montreront  les  serments  violés 

Entre  les  cœurs  de  deux  amis  ; 

Mais  sur  les  plus  beaux  rameaux, 

Ou  à  la  fin  de  chaque  sentence, 

J'écrirai  le  nom  de  Rosalinde, 

Et  j'enseignerai  à  tous  ceux  qui  me  liront. 

Que  le  ciel  a  voulu  montrer  en  miniature 

La  quintessence  de  tous  les  esprits. 

Le  ciel  ordonna  donc  à  la  ns^ture 

De  rassembler  toutes  les  grâces  dans  un  seul  corps  : 

Aussitôt  la  nature  forma  les  joues  de  roses  d'Hélène, 

Mais  sans  son  cœur  ; 

La  majesté  de  Cléopâtre, 
Ce  qu'Atalante  avait  de  plus  précieux, 
Et  la  modestie  de  la  triste  Lucrèce. 
C'est  ainsi  que  le  conseil  céleste  décida 
Que  Rosalinde  serait  formée  de  plusieurs  belles; 
Et  que  de  plusieurs  visages,  de  plusieurs  yeux, 

Et  de  plusieurs  cœurs, 
Elle  ne  posséderait  que  les  traits  les  plus  prisés. 
Le  ciel  a  voulu  qu'elle  ait  tous  ces  dons, 
Et  que  moi,  je  vive  et  meure  son  esclave. 

ROSALINDE. — 0  bon  Jupiter!  —  Comment  avez-vous  pu 
fatiguer  vos  paroissiens  d'une  si  ennuyeuse  homélie 
d'amour,  sans  jamais  crier  :  Prenez  patience,  bonnes 
gens! 

CÉLIE.— Eh!  vous  êtes  là,  espions?  Berger,  retirez-vous 
un  peu  :  et  vous,  drôle,  suivez-le. 

TOUGHSTONE. — AUous,  berger,  faisons  une  retraite hono- 


ACTE   III,    SCÈNE   III.  261 

cable  :  si  nous  n'emportons  sac  et  bagage,  nous  en  avons 
du  moins  quelque  chose*. 

(Corin  et  Touchstone  sortent.) 

cÉLiE. — As-tu  entendu  ces  vers? 

ROSALiNDE. — Oh  !  oui,  je  les  ai  entendus,  et  plus  encore  : 
car  quelques-uns  d'eux  avaient  phis  de  pieds  que  les  vers 
n'en  doivent  porter. 

cÉLiE.^Peu  importe;  les  pieds  pouvaient  porteries  vers. 

ROSALINDE. — Oui  ;  mais  les  pieds  étaient  boiteux  et  ne 
pouvaient  se  supporter  eux-mêmes  sans  les  vers.  Voilà 
pourquoi  ils  boitaient  dans  les  vers. 

cÉLiE.  —  Mais  les  as-tu  entendus  sans  te  demander 
comment  ton  nom  se  trouvait  gravé  sur  ces  arbres,  et 
d'où  y  venaient  ces  vers  ? 

ROSALINDE. — J'avais  déjà  passé  sept  jours  de  surprise 
sur  neuf  avant  que  tu  fusses  venue;  car  vois  ce  que  j'ai 
trouvé  sur  un  palmier  '  :  on  n'a  jamais  tant  rimé  sur 
mon  compte  depuis  le  temps  de  Pythagore,  alors  que 
j'étais  un  rat  dMrlande  '  ;  ce  dont  je  me  souviens  à  peine. 

cÉLiE. — Devineriez-vous  qui  a  fait  cela  ? 

ROSALINDE. — Est-cc  un  hommc? 

cÉLiE.— Un  homme  ayant  au  cou  une  chaîne  que  vous 
avez  portée  jadis.  Vous  changez  de  couleur? 

ROSALINDE. — Qui,  je  t'cu  prie? 

CÉLIE. — 0  seigneur!  seigneur!  il  est  bien  difficile  que 
des  amis  se  rencontrent  ;  mais  les  montagnes  peuvent 
être  déplacées  par  des  tremblements  de  terre,  et  se 
retrouver. 

ROSALINDE. — Mais,  de  grâce,  qui  est-ce? 

CÉLIE. — Est-il  possible? 

ROSALINDE. — Oh  !  je  t'en  prie  maintenant  avec  la  plus 
grande  instance,  dis-moi  qui  c'est. 

CÉLIE. —0  merveilleux,  merveilleux,  et  très-merveilleu- 

*  Though  not  not  with  hag  and  baggage  ,  yei  with  scrip  and 
scrippage, 

*  Tout  à  l'heure  noua  trouverons  une  lionne  dans  cette  même 
forêt  des  Ardennes,  Shakspeare  se  souciait  fort  peu  de  la  vérité 
historique. 

«  On  crovait  tuer  les  rats  en  Irlande  avec  un  charme  en  vers. 


262  COMME  IL  VOUS  PLAIRA. 

sèment  merveilleux,  et  encore  merveilleux  au  delà  de 
toute  espérance  ! 

ROSALiNDE.— 0  ma  rougeur  I  penses-tu,  quoique  je  sois* 
caparaçonnée  comme  un  homme,  que  j'aie  le  pourpoint 
et  le  haut-de-chausses  dans  dans  mon  caractère?  Une 
minute  de  délai  de  plus  est  un  voyage  dans  la  mer  du 
Sud.  Je  t'en  prie,  dis-moi  qui  c'est?  Promptement,  et 
parle  vite  :  je  voudrais  que  tu  fusses  bègue,  afin  que  le 
nom  de  cet  homme  caché  pût  échapper  de  ta  bouche 
malgré  toi,  comme  le  vin  sort  d'une  bouteille  dont  le  col 
est  étroit  :  trop  à  la  fois  ou  rien  du  tout.  Ote  le  liège  qui 
te  ferme  la  bouche,  que  je  puisse  boire  ces  nouvelles. 

cÉLiE. — Tu  pourrais  donc  mettre  un  homme  dans  ton 
ventre  ? 

ROSALINDE.— Est-il  formé  de  la  main  de  Dieu?  quelle 
sorte  d'homme  est-ce?  sa  tête  est-elle  digne  d'un  cha- 
peau, son  menton  d'une  barbe? 

CÉLIE.— Ah  I  il  a  la  barbe  très-courte. 

ROSALINDE. — Eh  bicul  Dieu  lui  en  enverra  ime  plus  lon- 
gue, s'il  est  reconnaissant.  J'attendrai  patiemment  sa 
croissance,  pourvu  que  tu  ne  diffères  pas  de  me  faire  con- 
naître le  menton  qui  la  porte, 

CÉLIE. — C'est  le  jeune  Orlando,  qui,  au  même  instant, 
vainquit  le  lutteur  et  votre  cœur. 

ROSALINDE. — AUous,  au  diable  tes  plaisanteries!  parle 
d'un  ton  sérieux  et  en  fille  modeste. 

cÉLiE. — De  bonne  foi,  cousine,  c'est  lui-même. 

ROSALINDE . — Orlaudo  ? 

cÉLiE.— Orlando. 

ROSALINDE. — Hélas  I  que  ferai-je  de  mon  pourpoint  et 
de  mon  haut-de-chausses?  —  Que  faisait-il,  lorsque  tu 
Tas  vu?  qu'a-t-il  dit?  quel  air  avait-il?  où  est-il  allé? 
qu'est-il  venu  faire  ici?  m'a-t-il  demandée?  où  demeure- 
t-il?  comment  t'a-t-il  quittée,  et  quand  le  reverras-tu? 
Réponds-moi  en  un  seul  mot. 

CÉLIE. — n  faut  d'abord  que  vous  empruntiez  pour  moi 
la  bouche  de  Gargantua*  ;  ce  mot  que  vous  me  demandez 

*  On  se  rappelle  que  Gargantua  avala  un  jour  cinq  pèlerins, 
bourdons  et  tout,  dans  une  salade. 


ACTE  III,  SCÈNE  III.  263 

est  trop  gros  pour  aucune  bouche  de  ce  temps-ci  :  ré- 
pondre à  la  fois  oui  et  non  à  toutes  ces  questions,  est  une 
tâche  plus  difficile  que  de  répondre  au  catéchisme. 

ROSALiNDE. — Mais  sait-il  que  je  suis  dans  cette  forêt,  et 
a-t-il  aussi  bonne  mine  que  le  jour  où  il  a  lutté  ? 

cÉLiE.— Il  est  aussi  aisé  d'énumérer  les  atomes  que  de 
résoudre  les  questions  d'une  amante  :  mais  prends  une 
idée  de  la  manière  dont  je  Tai  rencontré,  et  savoures-en 
bien  tout  le  plaisir.  Je  l'ai  trouvé  sous  un  arbre,  comme 
un  gland  tombé. 

ROSALINDE. — On  pcut  bien  appeler  ce  chêne  Tarbre  de 
Jupiter,  s'il  en  tombe  de  pai^eils  fruits. 

cÉLiE. — Donnez-moi  audience,  ma  bonne  dame. 

ROSALINDE. — Continuc. 

CÉLIE. — n  était  étendu  là  comme  un  chevalier  blessé! 

ROSALINDE. — Quoique  ce  soit  une  pitié  de  voir  un  pareil 
spectacle,  dans  cette  attitude  il  devait  être  charmant. 

oÊLiE.—Crie  holà  à  ta  langue,  je  t'en  prie  ;  elle  fait  des 
courbettes  qui  sont  bien  hors  de  saison.  Il  était  armé  en 
chasseur. 

ROSALINDE. — 0  mauvais  présage  !  Il  vient  pour  percer 
mon  cœur. 

cÉLiE. — Je  voudrais  chanter  ma  chanson  sans  refrain, 
tu  me  fais  toujours  sortir  du  ton. 

ROSALINDE. — Ne  sais-tu  pas  que  je  suis  femme?  Quand 
je  pense,  il  faut  que  je  parle  :  poursuis,  ma  chère. 

CÉLIE. — Vous  me  faites  perdre  le  fil  de  mon  récit.  Dou- 
cement, n'est-ce  pas  lui  qui  vient  ici  ? 

(Entrent  Orlando  et  Jacques.) 

ROSALINDE. — C'est  lui-mêmo  ;  sauvons-nous,  et  remar- 
quons-le bien. 

(Célie  et  Rosalinde  se  retirent.) 

JACQUES. — Je  VOUS  remercie  de  votre  compagnie  ;  mais 
en  vérité  j'aurais  autant  aimé  être  seul. 

ORLANDO.— Et  moi  aussi;  mais  cependant,  pour  la 
forme,  je  vous  remercie  aussi  de  votre  compagnie. 

JACQUES. — Que  Dieu  soit  avec  vous  I  Ne  nous  rencon- 
trons que  le  plus  rarement  que  nous  pourrons. 

ORLANDO. — Je  souhaite  que  nous  devenions,  l'un  pour 


264.  COMME  IL  VOUS  FLAIRA, 

l'autre ,  encore  plus  étrangers  que  nous  ne  sommes. 

JACQUES. — Ne  gâtez  plus  les  arbres,  je  vous  prie,  en 
écrivant  des  chansons  d'amour  sur  leurs  écorces. 

ORLANDO. — Ne  gâtez  plus  mes  vers,  je  vous  en  prie,  en 
les  lisant  d'aussi  mauvaise  grâce. 

JACQUES. — Rosalinde  est  le  nom  de  votre  maîtresse? 

ORLANDO. — Oui,  précisément. 

JACQUES.— Je  n'aime  pas  son  nom. 

ORLANDO. — On  ne  songeait  guère  à  vous  plaire,  lors- 
qu'elle fut  baptisée. 

JACQUES. — De  quelle  taille  est-elle  ? 

ORLANDO. — Toute  justo  aussi  haute  que  mon  cœur. 

JACQUES. — Vous  êtes  plein  de  jolies  réponses.  N'auriez- 
vous  pas  connu  les  femmes  de  quelques  orfèvres,  et  ne 
leur  au  riez-vous  pas  escamoté  leurs  bagues  ? 

ORLANDO. — Pas  du  tout. — Mais  je  vous  réponds  en  vrai 
style  de  toile  peinte  *  ;  c'est  là  que  vous  avez  étudié  les 
questions  que  vous  me  faites. 

JACQUES. — Vous  avez  un  esprit  bien  agile,  je  crois  qu'il 
est  fait  des  talons  d'Atalante.  Voulez-vous  vous  asseoir 
avec  moi  et  nous  déclamerons  tous  deux  contre  nos 
maîtresses,  contre  le  monde  et  notre  mauvaise  fortune? 

ORLANDO.— Je  ne  veux  censurer  aucun  être  vivant  dans 
le  monde,  que  moi  seul  à  qui  je  connais  le  plus  de  défauts. 

JACQUES. —  Le  plus  grand  défaut  que  vous  ayez  est 
d'être  amoureux. 

ORLANDO. — C'est  un  défaut  que  je  ne  changerais  pas 
contre  votre  plus  belle  vertu.  Je  suis  las  de  vous. 

JACQUES. — Par  ma  foi,  je  cherchais  un  fou  quand  je 
vous  ai  trouvé. 

ORLANDO.— Il  est  noyé  dans  le  ruisseau  :  tenez,  regardez 
dans  l'eau,  et  vous  Ty  verrez  *. 

JACQUES.— J'y  verrai  ma  propre  figure. 

ORLANDO. — Que  je  prends  pour  celle  d'un  fou,  ou  d'un 
zéro  en  chiffre.    . 

i  Tapisseries  à  personnages  de  la  bouche  desquels  sortaient 
des  sentences  imprimées. 

t  Y  a-t-il  longtemps  que  tu  n'as  vu  la  figure  d'un  sot?  Puisque 
mes  yeux  te  servent  bî  bien  de  miroir.  {Mariage  de  Figaro.) 


ACTE   III,   SCÈNE   III.  265 

JACQUES. — Je  ne  reste  pas  plus  longtemps  avec  vous, 
bon  signor  TAinour. 

ORLANDO. — Je  suischanné  de  votre  départ  :  adieu,  bon 
monsieur  la  Mélancolie. 

(Célie  et  Rosalinde  s'avancent.) 

RosALiNDE. — Jo  vcux  lui  parler  du  ton  d'un  valet  im- 
pertinent, et  sous  cet  habit  jouer  avec  lui  le  rôle  d'un 
vaurien.  (A  Orlando,)  Holà,  garde-chasse,  m'entendez- 
vous? 

ORLANDO. — Très-bien  :  que  voulez-vous? 

ROSALINDE. — Que  dît  l'horloge,  je  vous  prie? 

ORLANDO.— Vous  dcvriez  plutôt  me  demander  à  quelle 
heure  du  jour  nous  sommes,  il  n'y  a  pas  d'horloge  dans 
la  forêt. 

ROSALINDE. — Il  n'y  a  alors  pas  de  vrais  amants  dans  la 
forêt  ;  autrement,  les  soupirs  qu'ils  pousseraient  à  chaque 
minute,  les  gémissements  qu'on  entendrait  à  chaque 
heure  marqueraient  les  pas  paresseux  du  temps  aussi 
bien  qu'une  horloge. 

ORLANDO. — Et  pourquoi  ne  dites-vous  pas  les  pas  légers 
dutempfe?  Cette  expression  n'aurait-elle  pas  été  aussi 
convenable? 

ROSALINDE. — Poiut  du  tout,  monsieur  :  le  temps  che- 
mine d'un  pas  différent,  selon  la  différence  des  per- 
sonnes :  je  vous  dirai,  moi,  avec  qui  le  temps  va  l'amble, 
avec  qui  il  trotte,  avec  qui  il  galope  et  avec  qui  il 
s'arrête. 

ORLANDO. — Voyons  :  dites-moi,  je  vous  prie,  avec  qui 
il  trotte? 

ROSALINDE. — Vraiment,  il  va  le  grand  trot  avec  la  jeune 
fille,  depuis  le  jour  de  son  contrat  de  mariage,  jusqu'au 
jour  qu'il  est  célébré  :  quand  l'intervalle  ne  serait  que 
de  sept  jours,  le  pas  du  temps  est  si  pénible,  qu'il  semble 
durer  sept  ans. 

ORLANDO.— Avec  qui  le  temps  va-t-il  l'amble? 

ROSALINDE. — Avec  uu  prêtre  qui  ne  sait  pas  le  latin,  et 
avec  un  homme  riche  qui  n'a  pas  la  goutte  :  le  premier 
dort  tranquillement,  parce  qu'il  n'étudie  pas  ;  et  le  second 
mène  une  vie  joyeuse,  parce  qu'il  ne  sent  aucune  peine  : 


266  COMME  IL  VOUS   PLAIRA. 

Tun  est  exempt  du  fardeau  d'une  stérile  science,  et  l'autre 
ne  connaît  pas  le  fardeau  d'une  ennuyeuse  et  accablante 
indigence.  Voilà  les  gens  pour  qui  le  temps  va  l'amble. 

ORLANDO. — Avec qui  va-t-il  au  galop? 

RosALiNDE. — Avec  uu  volour  que  l'on  conduit  au  gibet  : 
quoiqu'il  aille  aussi  doucement  que  ses  pieds  puissent  se 
poser,  il  croit  arriver  toujours  trop  tôt. 

ORLANDO. — Et  avec  qui  le  temps  s'arréte-t-il? 

ROSALINDE. — Avcc  los  avocats  en  vacations,  car  ils 
dorment  d'un  terme  à  l'autre ,  et  alors  ils  ne  s'aper- 
çoivent pas  comme  le  temps  chemine. 

ORLANDO.— Où  demeurez- vous,  beau  jeune  homme? 

ROSALINDE*  -  Avoc  cotto  bergère,  ma  sœur,  ici  sur  les 
bords  de  cette  forêt,  comme  une  frange  sur  un  jupon. 

ORLANDO. — Êtes-vous  uative  de  cet  endroit? 

ROSALINDE. — Gommc  le  lapin  que  vous  voyez  habiter  le 
terrier  où  sa  mère  Tenfanta. 

ORLANDO. — Il  y  a  dans  votre  accent  quelque  chose  de 
plus  fin,  que  vous  n'auriez  pu  l'acquérir  dans  un  séjour 
si  retiré. 

ROSALINDE. — Plusiours  pcrsouues  me  l'ont  déjà  répété  ; 
mais  à  dire  vrai,  j'ai  appris  à  parler  d'im  vieil  oncle  reli- 
gieux, qui  dans  sa  jeunesse  vécut  dans  le  monde,  et  qui 
connut  trop  bien  la  galanterie,  car  il  devint  amoureux. 
Je  lui  ai  entendu  faire  bien  des  sermons  contre  l'amour, 
et  je  remercie  Dieu  de  n'être  pas  née  femme,  pour  n'être 
pas  exposée  à  toutes  les  folies  et  aux  étourderies  dont  il 
accusait  tout  le  sexe  en  général. 

ORLANDO. — Vous  rappelleriez- VOUS  quelques-uns  des 
principaux  défauts  qu'il  imputait  aux  femmes  ? 

ROSALINDE. — Il  n'y  en  avait  point  de  principaux;  ils  se 
ressemblaient  tous  comme  des  pièces  de  deux  liards  ; 
chaque  défaut  lui  paraissait  monstrueux,  jusqu'à  ce  qu'un 
autre  défaut  vînt  faire  le  pendant. 

ORLANDO. — Nommez-moi,  je  vous  prie,  quelques-ims  de 
ces  défauts. 

ROSALINDE. — Nou;  je  ne  veux  faire  usage  de  mon  re- 
mède que  sur  ceux  qui  sont  malades.  Il  y  a  un  homme 
qui  parcourt  la  forêt  et  qui  gâte  nos  jeunes  arbres,  en 


ACTE   III,    SCÈNE  III,  267 

« 

gravant  Rosalinde  sur  leur  écorce;  il  suspend  des  odes 
sur  l'aubépine,  et  des  élégies  sur  les  ronces;  et  toutes 
déifient  le  nom  de  Rosalinde.  Si  je  pouvais  rencontrer 
ce  fou,  je  lui  donnerais  quelques  bons  conseils;  car  il 
paraît  avoir  la  fièvre  quotidienne  d'amour. 

ORLANDO. — Je  suis  cet  homme,  si  tourmenté  par  Ta- 
mour;  enseignez-moi,  de  grâce,  votre  remède. 

ROSALINDE. — Il  n'y  a  en  vous  aucun  des  symptômes 
décrits  par  mon  oncle  ;  il  m'a  appris  à  reconnaître  un 
homme  amoureux,  et  je  suis  sûr  que  vous  n'êtes  point 
un  oiseau  pris  à  ce  trébuchet. 

ORLANDO. — O^^els  étaient  ces  symptômes? 

ROSALINDE. — Une  joue  maigre,  que  vous  n'avez  pas; 
un  œil  cerné  et  enfoncé,  que  vous  n'avez  pas  ;  un  esprit 
taciturne,  que  vous  n'avez  pas;  une  barbe  négligée, 
que  vous  n'avez  pas  ;  mais  cela,  je  vous  le  pardonne  ; 
car  ce  que  vous  avez  de  barbe  n'est  que  le  revenu 
d'un  frère  cadet  :  ensuite  vos  bas  devraient  être  sans 
jarretières,  votre  chapeau  sans  cordons,  vos  manches 
déboutonnées,  vos  souliers  détachés;  en  un  mot  tout 
sur  vous  devrait  annoncer  l'insouciance  et  le  déses- 
poir. Mais  vous  n'êtes  pas  un  pareil  homme;  au  con- 
traire, vous  êtes  plutôt  tiré  à  quatre  épingles  dans  vos 
ajustements;  ce  qui  prouve  que  vous  vous  aimez  vous- 
même  ,  beaucoup  plus  que  vous  ne  paraissez  amoureux 
d'une  autre  personne. 

ORLANDO. — Beau  jeune  homme,  je  voudrais  pouvoir 
te  faire  croire  que  j'aime. 

ROSALINDE. — Moi,  Ic  croire  ?  Il  vous  est  aussi  aisé  de  le 
persuadera  celle  qu^  vous  aimez,  ce  dont,  j'en  réponds, 
elle  conviendra  bien*plus  aisément  qu'elle  n'avouera 
qu'elle  vous  aime  :  c'est  un  de  ces  points  sur  lesquels  les 
femmes  mentent  toujours  à  leur  conscience.  Mais,  dites- 
moi,  de  bonne  foi,  est-ce  vous  qui  suspendez  aux  arbres 
ces  vers  qui  font  un  si  grand  éloge  de  Rosalinde  ? 

ORLANDO. — Jetejure,  jeune  homme,  par  la  blanche  main 
de  Rosalinde,  que  c'est  moi-même  :  je  suis  cet  infortuné. 

ROSALINDE. — Mais  êtes-vous  aussi  amoureux  que  le 
disent  vos  rimes? 


268  COMME  IL  VOUS   PLAIRA.      * 

ORLANDo.— Ni  rime  ni  raison  ne  sauraient  exprimer 
tout  mon  amour. 

RosALiNDE.— L'amour  n'est  qu'une  pure  folie,  et  je 
vous  dis  qu'il  mérite,  autant  que  les  fous,  l'hôpital  et  le 
fouet  ;  ce  qui  fait  qu'on  ne  corrige  pas  et  qu'on  ne  guérit 
pas  ainsi  les  amoureux ,  c'est  que  cette  frénésie  est  si 
commune  que  les  correcteurs  même  s'avisent  aussi  d'ai- 
mer :  cependant  je  fais  état  de  guérir  l'amour  par  des 
conseils. 

ORLANDO. — A vez-vous  jamais  guéri  quelque  amant  de 
cette  façon-là? 

ROSALiNDE.— Oui,  j'en  ai  guéri  un,  et  voici  comment  : 
Son  régime  était  de  s'imaginer  que  j'étais  sa  bien-aimée, 
sa  maîtresse,  et  tous  les  jours  je  le  mettais  à  me  faire  sa 
cour.  Alors,  prenant  le  caractère  d'une  jeune  fille  capri- 
cieuse, je  jouais  la  femme  chagrine,  langoureuse,  incon- 
stante, remplie  d'envie  et  de  fantaisies,  lière,  fantasque, 
minaudière,  sotie,  volage,  riant  et  pleurant  tour  à  tour, 
affectant  toutes  les  passions  sans  en  sentir  aucune, 
comme  font  les  garçons  et  les  filles,  qui  pour  la  plupart 
sont  assez  des  animaux  de  cette  couleur.  Tantôt  je  l'ai- 
mais, tantôt  je  le  détestais;  tantôt  je  lui  faisais  accueil, 
tantôt  je  le  rebutais;  quelquefois  je  pleurais  de  tendresse 
pour  lui,  ensuite  je  lui  crachais  au  visage;  je  fis  tant, 
enfin,  que  je  fis  passer  mon  amourejux  d'un  violent 
accès  d'amour  à  un  violent  accès  de  folie,  qui  consistait 
à  détester  l'univers  entier,  et  qui  l'envoya  vivre  dans 
un  réduit  vraiment  monastique  :  c'est  ainsi  que  je  l'ai 
guéri,  et  par  le  même  régime  je  me  fais  fort  de  laver 
votre  foie  aussi  net  que  que  le  cœur  d'un  mouton  bien 
sain,  de  façon  qu'il  n'y  restera  pas  la  plus  petite  tache 
d'amour.  I 

ORLANDO.  Je  ne  me  soucie  pas  d'êtreguéri,jeunehomme.  ' 

ROSALINDE. — Je  VOUS  guérirais  si  vous  vouliez  seule- 
ment consentir  à  m'appeler  Rosalinde,  à  venir  tous  les 
jours  à  ma  chaumière  me  faire  la  cour. 

ORLANDO. — Oh  I  pour  cela,  je  te  le  jure  sur  mon  amour 
que  j'y  consens  :  dis-moi  où  tu  demeures.  ' 

ROSALINDE. — Vcuez  avcc  moi,  et  je  vous  le  montrerai  ; 


ACTE   III,    SCÈNE    IV.  269 

et,  chemin  faisant,  vous  me  direz  dans  quel  endroit  de  la 
forêt  vous  habitez,  :  voulez-vous  venir? 

'ORLANDO. — ^De  tout  mou  cœur,  bon  jeune  homme. 

ROSALiNDE. — Non,  noD,  il  faut  que  vous  m'appeliez 
Rosalinde.  (Â  Celle,)  Allons,  ma  sœur,  voulez-vous 
venir  ? 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  IV       • 

Entrent  TOUCHSTONE,  AUDREY  bt  JACQUES,  qui  les 
observe  et  se  tient  à  l'écart. 

.  TOUCHSTONE.— Allons  vite,  chère  Audrey  ;  je  vais  cher- 
cher vos  chèvres,  Audrey  :  Eh  bien,  Audrey,  suis-je  tou- 
jours votre  homme?  Mes  trails  simples  vous  conten- 
tent-ils? 

AUDREY. — Vos  trails.  Dieu  nous  garde  I  Quels  traits? 

TOUCHSTONE .  —  Je  suis  ici  avec  toi  et  tes  chèvres, 
comme  jadis  le  bon  Ovide,  le  plus  capricieux  des  poètes, 
était  parmi  les  Goths*. 

JACQUES,  à  part. — 0  science  plus  déplacée  que  Jupiter 
ne  le  serait  sous  un  toit  de  chaume  ! 

TOUCHSTONE. — Quandlos  vers  d'un  homme  ne  sont  pas 
compris,  et  que  Tesprit  d'un  homme  n'est  pas  secondé 
par  J 'intelligence,  enfant  précoce,  c'est  un  coup  plus 
mortel  que  de  voir  arriver  le  long  mémoire  d'un  maigre 
écot  dans  un  petit  cabaret  :  vraiment,  je  voudrais  que 
les  dieux  t'eussent  fait  poétique. 

AUDREY. — Je  ne  sais  ce  que  c'est  que  poétique  :  cela 
est-il  honnête  dans  le  mot  et  dans  la  chose?  cela  a-t-il 
quelque  vérité? 

TOUCHSTONE. — Non  vraiment  ;  car  la  vraie  poésie  est  la 
plus  remplie  de  fictions,  et  les  amoureux  sont  adonnés 
à  la  poésie  ;  tout  ce  qu'ils  jurent  en  poésie,  on  peut  dire 
qu'ils  le  feignent  comme  amants. 

AUDREY.— Gomment  pouvez-vous  donc  souhaiter  que 
les  dieux  m'eussent  fait  poétique? 
•  TOUCHSTONE.— Oui  Vraiment,  je  le  souhaiterais;  car  tu 

i  Barbarus  his  ego  guia  non  intelligo  illis  ! 


270  COMMR  IL  VOUS   PLAIRA. 

me  jures  que  tu  es  honnête.  Eh  bien,. si  tu  étais  poëte,  je 
pourrais  avoir  quelque  espoir  que  tu  feins. 

AUDREY.— Est-ce  que  vous  voudriez  que  je  ne  fusse 
pas  honnête  ? 

TOUCHSTONE. — Non  Vraiment,  à  moins  que  tune  fusses 
laide;  car  Thonnêteté  accouplée  avec  la  beauté ^^  c'est 
une  sauce  au  miel  pour  du  sucre. 

JACQUES,  à  part, — Quel  fou  encombré  de  science  ! 

AUDREY. — Eh  bien!  je  ne  suis  pas  jolie;  ainsi  je  prie 
les  dieux  de  me  rendre  honnête. 

TOUCHSTONE. — Mais  vraiment,  donner  de  l'honnêteté 
à  une  vilaine  laideron,  c'est  mettre  un  bon  mets  dsûis 
un  plat  sale. 

AUDREY. — Je  ne  suis  point  vilaine,  quoique  je  remercie 
les  dieux  d'être  laide. 

TOUCHSTONE — Très-bieu,  que  les  dieux  soient  loués  de 
ta  laideur  I  viendra  ensuite  le  tour  au  reste.  Qu'il  en  soit 
ce  qu'on  voudra,  je  veux  t'épouser;  et  pour  cela,  j'ai  vu 
sir  Olivier  Mar-Text*,  vicaire  du  village  voisin,  lequel 
m'a  promis  de  se  trouver  dans  cet  endroitde  la  forêt,  et 
de  nous  unir. 

JACQUES,  à  part. — Je  serais  bien  charmé  do  voir  cette 
rencontre. 

AUDREY. — Eh  bien!  que  les  dieux  nous  donnent  la'joie  ! 

TOUCHSTONE. — Ainsi  soit-il  I  Je  fais  là  une  entreprise 
capable  de  faire  reculer  un  homme  qui  aurait  le  cœur 
timide  ;  car  nous  n'avons  ici  d'autre  temple  que  le  bois, 
d'autre  assemblée  que  celle  des  bêtes  à  cornes.  Mais 
qu'est-ce  que  cela  fait?  Courage;  si  les  cornes  sont 
odieuses ,  elles  sont  nécessaires.  On  dit  que  bien  des 
hommes  ne  connaissent  pas  l'avantage  de  ce  qu'ils  pos- 
sèdent, c'est  vrai. — Bien  des  maris  en  ont  de  bonnes  et 
belles,  et  n'en  connaissent  pas  la  propriété.  Eh  bien! 
c'est  le  douaire  de  leurs  femmes;  ce  n'est  pas  un  bien 
qui  soit  des  acquêts  du  mari. — Des  cornes  I  Oui,  des 
cornes. — N'y  a-t-il  que  les  pauvres  gens  qui  en  aient? 
Non,  non.  Le  plus  noble  cerf  les  porte  aussi  grandes  que 

<  Mofr-Text,  gâte-texte. 


ACTE  III,    SCENE    IV.  271 

le  misérable. — L'homme  qui  vit  seul  est-il  donc  heu- 
reux? Non.  Comme  une  ville  entourée  de  murailles  vaut 
mieux  qu'un  village,  de  même  le  front  d'un  homme 
marié  est  bien  plus  honorable  que  la  tête  nue  d  un  gar- 
çon. Et  si  l'escrime  vaut  mieux  que  la  maladresse,  il 
vaut  donc  mieux  porter  corne  que  de  n'en  pas  avoir. 
(Sir  Olivier  Mar-Text  entre.)  Voilà  sir  *  Olivier. — Sir  Olivier 
Mar-Text,  vous  êtes  le  bienvenu.  Voulez-vous  nous  expé- 
dier ici  sous  cet  arbre,  ou  irons-nous  avec  vous  à  votre 
chapelle? 

SIR  OLIVIER. — N'y  a-t-il  ici  personne  pour  donner  la 
femme  ? 

ToucHSTONE. — Je  uo  vcux  la  recevoir  en  don  de  per- 
sonne. 

SIR  OLIVIER. — Vraiment,  il  faut  bien  que  quelqu'un  la 
donne,  autrement  le  mariage  serait  irrégulier. 

JACQUES  5e  découvre  et  s'avance, — Continuez,  continuez  I 
Je  la  donnerai. 

TOUCHSTONE. — Bousoir,  mon  bon  monsiçur...  Comme  il 
vous  plaira.  Comment  vous  portez-vous,  monsieur?  Je 
suis  charmé  de  vous  avoir  rencontré  ;  Dieu  vous  récom- 
pense de  nous  avoir  procuré  votre  nouvelle  compagnie  ; 
je  suis  vraiment  enchanté  de  vous  voir.  J'ai  là  un  petit 
amusement  en  train,  monsieur.  Allons,  couvrez-vous,  je 
vous  prie. 

JACQUES.— Voulez-vous  être  marié,  fou? 

TOUCHSTONE. — De  même,  monsieur,  qu'un  bœuf  a  son 
joug,  un  cheval  son  frein,  et  le  faucon  ses  grelots,  de 
même  un  homme  a  ses  envies  ;  et  de  même  que  les 
pigeons  se  becquètent,  de  même  im  couple  voudrait 
s'embrasser. 

JACQUES. — Quoi  !  un  homme  de  votre  sorte  voudrait  se 
marier  sous  un  buisson,  comme  un  mendiant?  Allez  à 
l'église,  et  prenez  un  bon  prêtre,  qui  puisse  vous  dire 
ce  que  c'est  que  le  mariage.  Cet  homme-ci  ne  vous  join- 
dra ensemble  qu'à  peu  près  comme  on  joint  une  boise- 


*  «  Celui  qui  a  pris  son  premier  degré  à  l'université  est  en  style 
d'école  appelé  dominust  et  en  langue  vulgaire  sw.  »  (Johnson») 


272  COMME   IL   VOUS  PLAIRA. 

rie;  bientôt  l'un  de  vous  deux  se  trouvera  être  un 
panneau  retiré  et  se  déjettera  comme  du  bois  vert. 

TOUCHSTONE,  à  part, — ^J'ai  dans  l'idée  qu'il  me  vaudrait 
mieux  être  marié  par  lui  plutôt  que  par  un  autre  ;  car  il 
ne  me  parait  pas  en  état  de  me  bien  marier  ;  et  n'étant 
pas  bien  marié,  ce  sera  une  bonne  excuse  pour  moi  dans 
la  suite  pour  laisser  là  ma  femme. 

JACQUES. — Viens  avec  moi,  et  laisse-toi  gouverner  par 
mes  conseils. 

TOUCHSTONE.  —  AUous ,  chère  Audrey,  il  faut  nous 
marier,  ou  il  nous  faut  vivre  dans  le  libertinage.  Adieu, 
bon  monsieur  Olivier;  non. — 0  doux  Olivier!  ô brave  Oli- 
vier! ne  me  laisse  pas  derrière  loi;  mais  pars,  va-ten,  te 
dis'je,  je  ne  veux  pas  aller  aux  épousailles  avec  toi, 

SIR  OLIVIER. — Cela  est  égal  ;  mais  jamais  aucun  de  tous 
ces  coquins  fantasques  ne  me  fera  oublier  mon  minis- 
tère par  ses  moqueries. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  V 

On  voit  une  cabane  dans  le  bois. 
Entrent  ROSALINDE  et  CÉLIE. 

ROSALiNDE. — Nou,  ue  mc  parle  point;  je  veux  pleurer. 

cÉLiE. — Contente-toi,  je  t'en  prie...  Mais  cependant 
fais-moi  la  grâce  da  considérer  que  les  pleurs  ne  siéent 
pas  à  un  homme. 

ROSALINDE. — Mais  n'ai-je  pas  sujet  de  pleurer? 

cÉLiE. — Autant  de  sujet  qu'on  puisse  le  désirer;  ainsi 
pleure. 

ROSALINDE.— Ses  chcveux  même  sont  d'une  couleur 
fausse. 

CÉLIE. — Us  sont  un  peu  plus  foncés  que  les  cheveux 
de  Judas*;  vraiment  ses  baisers  sont  les  enfants  de 
Judas. 

ROSALINDE. — Daus  le  vrai ,  ses  cheveux  sont  d'une 
bonne  couleur. 

i  Judas  avait  la  barbe  et  les  cheveux  roux  dans  les  anciennes 
tapisseries. 


ACTE   III,    SCÈNE    V.  273 

cÉLiE.— Une  charmante  couleur  I  Le  châtain  est  tou- 
jours la  seule  couleur. 

HOSALiNDE. — Et  SCS  baiscrs  sont  aussi  saints,  aussi 
chastes  que  le  toucher  d'une  barbe  d'ermite*. 

CÉLIE. — Il  s'est  procuré  une  paire  de  lèvres  moulées 
sur  celles  de  Diane  :  une  froide  nonne,  consacrée  à  Thi- 
ver,  ne  donne  pas  des  baisers  plus  innocents  ;  ils  ont 
toute  la  glace  de  la  chasteté  même. 

ROSALiNDE. — Mais  pourquoi  a-t-il  juré  qu'il  viendrait 
ce  matin,  et  ne  vient-il  pas? 

cÉLiE.— ^Non  certainement,  il  n'y  a  en  lui  aucune 
fidélité. 

ROSALINDE. — Le  crois-tu? 

cÉLiE. — Oui  :  je  ne  crois  pas  qu'il  soit  un  filou  ou  un 
voleur  de  chevaux  ;  mais  quant  à  sa  sincérité  en  amour, 
je  pense  qu'il  est  aussi  creux  qu*un  gobelet  couvert  ou 
qu'une  noix  vermoulue. 

ROSALINDE.— Il  u'cst  pas  siucère  en  amour? 

CÉLIE. — Il  peut  l'être  lorsqu'il  est  amoureux;  mais  je 
crois  qu'il  ne  l'est  pas. 

ROSALINDE.— Tu  Tas  onteudu  jurer  sans  hésiter  qu'il 
l'était. 

cÉLiE.  —  //  était  n'est  pas  II  est  :  d'ailleurs,  le  ser- 
ment d'un  amoureux  ne  vaut  pas  mieux  que  la  parole 
d'un  garçon  de  cabaret  ;  l'un  et  l'autre  afiirment  de  faux 
comptes. — Il  est  ici  dans  la  forêt,  à  la  suite  du  duc 
votre  père. 

ROSALINDE.— J'ai  reucoutré  hier  le  duc,  et  j'ai  causé 
longtemps  avec  lui  :  il  m'a  demandé  quelle  était  ma 
famille  ;  je  lui  ai  répondu  qu'elle  était  aussi  bonne  que 
la  sienne  :  il  s'est  mis  à  rire  et  m'a  laissé  aller.  Mais 
pourquoi  parlons-nous  de  pères  lorsqu'il  y  a  dans  le 
monde  un  homme  comme  Orlando? 

cÉLiE.T-Oh  !  c'est  un  beau  galant  à  la  mode;  il  fait  de 
beaux  vers,  il  dit  de  belles  paroles,  il  fait  de  beaux  ser- 
ments et  les  rompt  de  même.  Il  frappe  tout  de  travers,  il 
ne  fait  jamais  qu'effleurer  le  cœur  de  sa  maltresse, 

1  Allusion  aux  baisers  de  charité  que  donnaient  les  ermites. 

T.  IV.  18 


274  COMME  IL    VOUS   PLAIRA. 

comme  un  faible  jouteur  qui  ne  pique  son  cheval  que 
d'un  côté  et  brise  sa  lance  de  travers  comme  un  noble 
oison  :  mais  tout  ce  que  la  jeunesse  monte  et  ce  que  la 
folie  guide  est  toujours  beau. — Qui  vient  ici? 

(Entre  Corin). 

coRiN.— Maîtresse  et  maître,  vous  avez  souvent  fait 
des  questions  sur  ce  berger  qui  se  plaignait  de  Tamour, 
ce  berger  que  vous  avez  vu  assis  auprès  de  moi  sur  le 
gazon,  vantant  la  fière  et  dédaigneuse  bergère  qui  était 
sa  maîtresse. 

cÉLiE. — Eh  bien!  qu'as-tu  à  nous  dire  de  lui? 

CORIN. — Si  vous  voulez  voir  jouer  une  vraie  comédie 
entre  la  pâle  couleur  d'un  amant  sincère  et  la  rougeur 
ardente  du  mépris  et  de  l'orgueil  dédaigneux,  suivez- 
moi  un  peu,  et  je  vous  conduirai  si  vous  voulez  voir 
cela. 

ROSALiNDE. — Oh!  vcuez ;  partons  sur-le-champ;  la  vue 
des  amoureux  nourrit  ceux  qui  le  sont.  Conduis-nous  à 
ce  spectacle;  vous  verrez  que  je  jouerai  un  rôle  actif 
dans  leur  comédie. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE   VI 

Une  autre  partie  de  la  forêt. 

Entrent  SYLVIUS  bt  PHÉBÉ. 

SYLvius. — Charmante  Phébé,  ne  me  méprisez  pas  : 
non,  ne  me  dédaignez  pas,  Phébé,  dites  que  vous  ne 
m'aimez  pas;  mais  ne  le  dites  pas  avec  aigreur  :  le  bour- 
reau même  dont  le  cœur  est  endurci  par  la  vue  familière 
de  la  mort,  ne  laisse  jamais  tomber  sa  hache  sur  le  cou 
incliné  devant  lui  sans  demander  d'abord  pardon  au 
patient  :  voudriez-vous  être  plus  dure  que  Thomme  qui 
fait  métier  de  répandre  le  sang? 

(Entrent  Rosalinde,  Célie  et  Corin.) 

PHÉBÉ. — Je  ne  voudrais  pas  être  ton  bourreau  :  je  te 
quitte  ;  car  je  ne  voudrais  pas  t'offenser.  Tu  me  dis  que 
le  meurtre  est  dans  mes  yeux  ;  cela  est  joli  à  coup  sûr  et 


ACTE  III,    SCÈNE  VI.  275 

fort  probable  que  les  yeux,  qui  sont  la  chose  la  plus  fra- 
gile et  la  plus  douce,  à  qui  le  moindre  atome  fait  fermer 
leurs  portes  timides,  soient  appelés  des  tyrans,  des  bou- 
chers, des  meurtriers.  C'est  maintenant  que  je  fronce  les 
sourcils  de  tout  mon  cœur  en  te  regardant;  et  si  mes 
yeux  peuvent  blesser,  eh  bien,  puissent-ils  te  tuer  dans 
ce  moment!  Maintenant  fais  semblant  de  t'évanouir; 
allons,  tombe. — Si  tu  ne  peux  pas,  oh  I  fi,  fi,  ne  mens 
donc  pas,  en  disant  que  mes  yeux  sont  des  meurtriers. 
Montre  la  blessure  que  mes  yeux  t'ont  faite.  Égratigne- 
toi  seulement  avec  une  épingle,  et  il  en  restera  quelques 
cicatrices  ;  appuie-t(îi  seulement  sur  un  jonc,  et  tu  ver- 
ras que  ta  main  en  gardera  un  moment  la  marque  et 
l'empreinte  :  mais  mes  yeux,  que  je  viens  de  lancer  sur 
toi,  ne  te  blessent  pas;  et,  j'en  suis  bien  sûre,  il  n'y  a 
pas  dans  les  yeux  de  force  qui  puisse  faire  du  mal. 

sYLvius. — 0  ma  chère  Phébé  I  si  jamais  (et  ce  jamais 
peut  être  très-prochain),  si  jamais,  dis-je,  vous  éprouvez 
de  la  part  de  quelques  joues  vermeilles  le  pouvoir  de 
l'Amour,  vous  connaîtrez  alors  les  blessures  invisibles 
que  font  les  flèches  aiguës  de  TAmour. 

PHÉBÉ. — Mais  jusqu'à  ce  que  ce  moment  arrive,  ne 
m'approche  pas  ;  et  quand  il  viendra,  accable-moi  de  tes 
railleries  ;  n'aie  aucime  pitié  de  moi,  jusqu'à  ce  moment, 
je  n'aurai  aucune  pitié  de  toi. 

ROSALiNDE  s'avauce.  —  Et  pourquoi,  je  vous  prie?  Qui 
pouvait  être  votre  mère  pour  que  vous  insultiez  et  que 
vous  tyrannisiez  ainsi  tout  à  la  fois  les  malheureux? 
Parce  que  vous  avez  quelque  beauté,  quoique  je  n'en 
voie  cependant  en  vous  pas  plus  qu'il  n'en  faut  pour 
aller  se  coucher  sans  lumière,  faut-il  pour  cela  que  vous 
soyez  si  fière  et  si  barbare? — Quoi?  que  veut  dire  ceci? 
pourquoi  me  regardez-vous?  Je  ne  vois  rien  de  plus  en 
vous ,  qu'un  de  ces  ouvrages  ordinaires  de  la  nature 
faits  à  la  douzaine.  Ehl  mais  vraiment,  la' petite  créa- 
ture; je  pense  qu'elle  a  aussi  envie  de  m'éblouir.  Non, 
sur  ma  foi,  ma  fière  demoiselle,  ne  vous  flattez  pas  de 
cet  espoir  :  ce  ne  sont  point  vos  sourcils  couleur  d'encre, 
vos  cheveux  de  soie  noire,  vos  prunelles  de  bœuf  ni  vos 


276  COMME   IL   VOUS   PLAIRA. 

joues  de  crème,  qui  peuvent  soumetU*e  mon  cœur  pour 
vous  adorer.  Et  vous,  sot  berger,  pourquoi  la  suivez- 
vous  toujours,  comme  le  midi  nébuleux  qui  souffle  le 
vent  et  la  pluie?  Vous  êtes  mille  fois  plus  bel  homme 
qu'elle  n'est  belle  femme.  Ce  sont  des  imbéciles  comme 
vous  qui  remplissent  le  monde  de  vilains  enfants  :  ce 
n'est  point  son  miroir,  c'est  vous-même  qui  la  flattez,  et 
c'est  par  vous  qu'elle  se  voit  plus  belle  qu'aucun  de  ses 
traits  ne  pourrait  la  représenter.  Mais,  mademoiselle, 
apprenez  à  vous  connaître  vous-même;  mettez- vous  à 
genoux,  et  remerciez  le  ciel,  à  jeun,  de  vous  avoir  donné 
l'amour  d'un  honnête  homme  ;  il  faut  que  je  vous  le  dise 
amicalement  à  l'oreille,  vendez-vous  quand  vous  pour- 
rez, car  vous  n'êtes  pas  bonne  pour  les  marchés.  Deman- 
dez pardon  à  ce  pauvre  garçon,  aimez-le,  acceptez  ses 
offres;  la  laideur  s'enlaidit  encore  quand  elle  veut  humi- 
her  les  autres  :  ainsi,  berger,  prends-la  pour  ta  femme; 
portez-vous  bien. 

PHÉBÉ. — Charmant  jeune  homme,  grondez-moi  pen- 
dant un  an  entier,  je  vous  prie;  j'aime  mieux  vous 
entendre  gronder  que  celui-ci  me  faire  la  cour. 

ROSALiNDE.— Il  est  deveuu  amoureux  des  défauts  de 
cette  bergère,  elle  va  devenir  amoureuse  de  ma  colère. 
—Si  cela  est  ainsi,  toutes  les  fois  qu'elle  te  répondra 
par  des  regards  menaçants,  je  la  régalerai  de  paroles 
piquantes.  (A  Phébé.)  Pourquoi  me  regardez-vous  ainsi? 

PHÉBÉ. — Ce  n'est  pas  que  je  vous  veuille  aucun  mal. 

ROSALINDE. — No  deveuez  pas  amoureuse  de  moi,  je 
vous  prie  ;  car  je  suis  plus  faux  que  les  serments  que 
l'on  fait  dans  le  vin  ;  d'ailleurs,  je  ne  vous  aime  pas.  Si 
vous  voulez  savoir  ma  demeure,  c'est  à  la  touffe  d'oli- 
viers, ici  proche.  (^4  Célie.)  Voulez- vous  venir,  ma  sœur? 
— Berger,  serre-la  de  près. — Allons,  ma  sœur.  — Bergère, 
regardez-le  d'un  œil  plus  favorable,  et  ne  soyez  pas  si 
fière;  quoique  tout  le  monde  puisse  vous  voir,  per- 
sonne n'a  cependant  la  vue  aussi  trouble  que  lui  pour 
vous.  Allons  rejoindre  notre  troupeau. 

(Rosalinde,  Célie  et  Corin  sortent.) 

PHÉBÉ. — En  vérité,  berger,  je  trouve  maintenant  que 


ACTE   III,    SCÈNE   VI.  277 

ton  refrain  est  bien  vrai.  «  Qui  a  aimé  sans  avoir  aimé  à 
la  première  vue*.  » 

SYLvius.— Charmante  Phébé  ! 

PHÉBÉ. — Ah  !  que  dis-tu,  Sylvius  ? 

SYLVIUS. — Plains-moi,  chère  Phébé. 

PHÉBÉ. — Mais  je  «uis  vraiment  fâché  pour  toi,  gentil 
Sylvius. 

SYLVIUS. — Partout  où  est  le  chagrin ,  la  consolation 
devrait  se  trouver  ;  si  vous  êtes  chagrine  de  ma  douleur 
en  amour,  donnez-moi  votre  amour,  et  alors  vous  n'au- 
rez plus  de  chagrin,  et  moi,  je  n'aurai  plus  de  douleur. 

PHÉBÉ. — Tu  as  mon  amour.  N'est-ce  pas  là  un  trait  de 
bon  voisin? 

SYLVIUS. — ^Je  voudrais  vous  posséder. 

PHÉBÉ. — Ah!  cela,  c'est  de  Tavidité.  Il  fut  un  temps, 
Sylvius,  où  je  te  haïssais  :  ce  n'est  pas  cependant  que  je 
t'aime  maintenant;  mais  puisque  tu  peux  si  bien  dis- 
courir sur  Tamour,  je  veux  bien  endurer  ta  compagnie, 
qui  m'était  autrefois  à  charge;  et  aussi  je  saurai  t'em- 
ployer,  mais  ne  demande  pas  d'autre  récompense  que 
le  plaisir  d'être  employé  par  moi. 

SYLVIUS.— Mon  amour  est  si  pur,  si  parfait,  et  moi  si 
déshérité  de  toute  faveur,  que  je  croirai  faire  la  plus 
abondante  moisson  en  ramassant  seulement  les  épis 
après  ceux  qui  auront  fait  la  récolte  :  ne  me  refusez  pas 
de  temps  en  temps  un  sourire  errant,  et  je  vivrai  de 
cela. 

PHÉBÉ.  —Connais-tu  le  jeune  homme  qui  m'a  parlé,  il 
y  a  un  instant  ? 

SYLVIUS. — Pas  trop,  mais  je  l'ai  rencontré  très-sou • 
vent  ;  c'est  lui  qui  a  acheté  la  cabane  et  les  pâturages  qui 
appartenaient  au  vieux  Carlot. 

PHÉBÉ. — Ne  va  pas  t'imaginer  que  je  l'aime,  quoique 
je  te  fasse  des  questions  sur  lui  :  ce  n'est  qu'un  jeune 
impertinent.  Cependant  il  parle  très-bien  ;  mais  qu'est-ce 
que  me  font  les  paroles?  Cependant  les  paroles  font  bien, 
surtout  quand  celui  qui  les  dit  plaît  à  ceux  qui  les  enten- 

1  Citation  d^Hérode  et  Léandre ^  par  Marlowe. 


278  COMME  IL  VOUS   PLAIRA. 

dent  :  c'est  un  joli  jeune  homme;  pas  très-joli;  mais  à 
vrai  dire  il  est  bien  fier,  et  cependant  sa  fierté  lui  sied  à 
merveille  ;  il  fera  un  bel  homme  ;  ce  qu'il  y  a  de  mieux 
chez  lui,  c'est  son  teint  ;  et  si  sa  langue  blesse,  ses  yeux 
guérissent  aussitôt  :  il  n'est  pas  grand,  cependant  il  est 
grand  pour  son  âge;  sa  jambe  est  comme  çà,  et  pourtant 
pas  mal.  Il  y  avait  un  joli  vermillon  sur  ses  lèvres  !  un 
rouge  un  peu  plus  mûr  et  plus  foncé  que  celui  qui  colo- 
rait ses  joues;  c'était  précisément  la  nuance  qu'il  y  a 
entre  une  étoffe  toute  rouge  et  le  damas  mélangé.  11  y  a 
des  femmes,  Sylvius,  si  elles  l'avaient  regardé  en  détail, 
qui  eussAit  comme  j'ai  fait,  été  bien  près  de  devenir 
amoureuse  de  lui  :  pour  moi,  je  ne  Taime  ni  ne  le  hais  ; 
et  cependant  j'ai  plus  de  sujet  de  le  haïr  que  de  l'aimer  : 
car  qu'avait-il  à  faire  de  me  gronder?  Il  a  dit  que  mes 
yeux  étaient  noirs,  que  mes  cheveux  étaient  noirs;  et, 
maintenant  que  je  m'en  souviens,  il  me  témoigne  du 
dédain.  Je  suis  étonnée  de  ce  que  je  ne  lui  ai  pas  répondu 
sur  le  même  ton;  mais  c'est  tout  un;  erreur  n'est  pas 
compte.  Je  veux  lui  écrire  une  lettre  bien  piquante,  et  tu 
la  porteras  :  veux-tu,  Sylvius? 

SYLVIUS. — De  tout  mon  cœur,  Phébé. 

PHÉBÉ.— Je  veux  récrire  tout  de  suite;  le  sujet  est 
dans  ma  tête  et  dans  mon  cœur;  ma  lettre  sera  très- 
courte,  mais  bien  mordante  :  viens  avec  moi,  Sylvius. 

(Ils  sortent.) 


FIN   DU   TBOISIÈME  ACTE. 


ACTE    QUATRIÈME 

SCÈNE  I 

Toujours  la  forêt. 
ROSALINDE,  CÉLIE  bt  JACQUES. 

JACQUES. — Je  t'en  prie,  joli  jeune  homme,  faisons  plus 
ample  connaissance. 

ROSALINDE. — Ou  dit  que  vous  êtes  un  homme  mélanco- 
lique. 

JACQUES. — Je  le  suis,  il  est  vrai  ;  j'aime  mieux  cela  que 
de  rire. 

ROSALINDE. — Ceux  qui  donnent  dans  Tun  ou  Tautre 
extrême  font  des  gens  détestables,  et  s'exposent,  plus 
qu'un  homme  ivre,  à  être  la  risée  de  tout  le  monde. 

JACQUES.— Quoi  !  mais  il  est  bon  d'être  triste  et  de  ne 
rien  dire. 

ROSALINDE. — Il  est  bou  alors  d'être  un  poteau. 

JACQUES. — Je  n'ai  pas  la  mélancolie  d'un  écolier,  qui 
vient  de  l'émulation;  ni  la  mélancolie  d'un  musicien, 
qui  est  fantasque;  ni  celle  d'un  courtisan,  qui  est  vani- 
teux; ni  celle  d'un  soldat,  qui  est  l'ambition;  ni  celle 
d'un  homme  de  robe,  qui  est  politique  ;  ni  celle  d'une 
femme,  qui  est  frivole;  ni  celle  d'un  amoureux,  qui  est 
un  composé  de  toutes  les  autres  :  mais  j'ai  une  mélanco- 
lie à  moi,  une  mélancolie  formée  de  plusieurs  ingré- 
dients, extraite  de  plusieurs  objets  ;  et  je  puis  dire  que  la 
contemplation  de  tous  mes  voyages,  dans  laquelle  m'en- 
veloppe ma  fréquente  rêverie,  est  une  tristesse  vraiment 
originale. 

ROSALINDE. — Vous  ,  uu  voyageuT  !  Par  ma  foi ,  vous 


280  COMME   IL  VOUS  PLAIRA. 

avez  grande  raison  d'être  triste  :  je  crains  bien  que  vous 
n'ayez  vendu  vos  terres,  pour  voir  celles  des  autres  : 
alors,  avoir  beaucoup  vu,  et  n'avoir  rien,  c'est  avoir  les 
yeux  riches  et  les  mains  pauvres. 
JACQUES. — Oui,  j'ai  acquis  mon  expérience. 

(Entre  Orlando.) 

RosALiNDE. — Et  votre  expérience  vous  rend  triste  :  j'ai- 
merais mieux  avoir  un  fou  pour  m'égayer,  que  de  l'expé- 
rience pour  m'attrister,  et  avoir  voyagé  pour  cela. 

ORLANDO. — Bonjour  et  bonheur,  chère  Rosalinde. 

JACQUES,  voyant  Orlando. — Allons,  que  Dieu  soit  avec 
vous  puisque  vous  parlez  en  vers  blancs! 

(Il  sort.) 

ROSALINDE. — Adicu,  mousicur  le  voyageur  :  songez  à 
grasseyer  et  à  porter  des  habits  étrangers;  dépréciez 
tous  les  avantages  de  votre  pays  natal  ;  haïssez  votre 
propre  existence,  et  grondez  presque  Dieu  de  vous  avoir 
donné  la  physionomie  que  vous  avez;  autrement,  j'au- 
rai de  la  peine  à  croire  que  vous  ayez  voyagé  dans  une 
gondole*. — Eh  bien!  Orlando,  vous  voilà?  Où  avez-vous 
été  tout  ce  temps?  Vous,  un  amoureux?  S'il  vous  arrive 
de  me  jouer  encore  un  semblable  toiu*,  ne  reparaissez 
plus  devant  moi. 

ORLANDO.— Ma  belle  Rosalinde,  j'arrive  à  une  heure 
près  de  ma  parole. 

ROSALINDE.— En  amour,  manquer  d'une  heure  à  sa 
parole!  Qu'un  homme  divise  une  minute  en  mille  par- 
ties, et  qu'en  affaire  d'amour  il  ne  manque  à  sa  parole 
que  d'une  partie  de  la  millième  partie  d'une  minute,  on 
pourra  dire  de  lui  que  Cupidon  lui  a  frappé  sur  l'épaule; 
mais  je  garantis  qu'il  a  le  cœur  tout  entier. 

ORLANDO. — ^Pardon,  chère  Rosalinde. 

ROSALINDE. — Nou  ;  puisque  vous  êtes  si  lambin,  ne 
vous  offrez  plus  à  ma  vue;  j'aimerais  autant  être  courti- 
sée par  im  limaçon. 

ORLANDO.— Par  un  limaçon? 


*  C'est-à-dire  que  vous  ayez  été  à  Venise,  alors  le  rendez-vous 
de  la  jeunesse  dissipée. 


ACTE   IV,    SCÈNE  I.  281 

ROSALiNDE. — Oui,  pav  un  limaçon  ;  car  s'il  vient  lente- 
ment, il  traîne  sa  maison  sur  son  dos:  meilleur  douaire, 
à  mon  avis,  que  vous  n'en  pourrez  assigner  à  une  femme  ; 
d'ailleurs,  il  porte  sa  destinée  avec  lui. 

ORLANDO. — Quelle  destinée  ? 

ROSALINDE. — Quoi  douc!  des  cornes,  que  des  gens  tels 
que  vous  sont  obligés  de  devoir  à  leurs  femmes  ;  mais  le 
limaçon  vient  armé  de  sa  destinée  et  prévient  la  médi- 
sance sur  le  compte  de  sa  femme. 

ORLANDO. — La  vertu  ne  donne  pas  de  cornes  et  ma 
Rosalinde  est  vertueuse. 

ROSALINDE. — Et  je  suis  votre  Rosalinde? 

cÉLiE.— Il  lui  plait  devons  appeler  ainsi  ;  mais  il  a  une 
Rosalinde  de  meilleure  mine  que  vous. 

ROSALINDE. — AUous ,  faites-moi  Tamour,  faites-moi 
Tamour;  car  je  suis  maintenant  dans  mon  humeur  des 
dimanches,  et  assez  disposée  à  consentir  à  tout.  Que  me 
diriez-vous  maintenant,  si  j'étais  votre  vraie  Rosalinde? 

ORLANDO. — Je  vous  embrasserais  avant  de  parler. 

ROSALINDE. — Nou  ;  VOUS  fcricz  mieux  de  parler  d'abord, 
et  ensuite,  lorsque  vous  vous  trouveriez  embarrassé, 
faute  de  matière,  vous  pourriez  profiter  de  cette  occa- 
sion, pour  donner  un  baiser.  On  voit  tout  les  jours  de 
très-bons  orateurs  cracher,  lorsqu'ils  perdent  le  fil  de 
leur  discoui*s.  Quant  aux  amoureux ,  lorsqu'ils  ne  savent 
plus  que  dire,  le  meilleur  expédient  pour  eux.  Dieu  nous 
en  préserve  !  c'est  d'embrasser. 

ORLANDO. — Et  si  le  baiser  est  refusé? 

ROSALINDE. — En  ce  cas,  vous  êtes  forcé  de  recourir  aux 
prières,  et  alors  commence  une  nouvelle  matière. 

ORLANDO.— Qui  pourrait  rester  court  en  présence  d'une 
maîtresse  chérie? 

ROSALINDE. — Vraiment,  vous-même,  si  j'étais  votre 
maîtresse  :  autrement,  j'aurais  plus  mauvaise  idée  de 
ma  vertu  que  de  mon  esprit. 

ORLANDO. — Que  dites-vous  de  ma.requête? 

ROSALINDE.— Ne  quittez  pas  votre  habit,  mais  laissez 
votre  requête  *  ;  ne  suis-je  pas  votre  Rosalinde  ? 

1  Suit  habit,  requête,  équivoque. 


282  COMME   IL  VOUS  PLAIRA. 

ORLANDO. — J*ai  quelque  plaisir  à  dire  que  vous  l'êtes, 
parce  que  je  voudrais  parler  d'elle. 

ROSALiNDE.— Eh  bien!  je  vous  dis  en  sa  personne,  que 
je  ne  veux  point  de  vous. 

ORLANDO. — Alors  il  faut  que  je  meure  en  ma  propre 
personne. 

RosALiNDE. — ^Nou,  Vraiment,  mourez  par  procuration  : 
le  pauvre  monde  a  presque  six  mille  ans,  et  pendant  tout 
ce  temps,  il  n'y  a  jamais  eu  un  honmie  qui  soit  mort  en 
personne;  pour  cause  d'amour,  s'entend.  Troïlus  eut  la 
tête  brisée  par  une  massue  grecque,  cependant  il  avait 
fait  tout  ce  qu'il  avait  pu  pour  mourir  auparavant,  et  il 
est  un  des  modèles  d'amour.  Léandre,  sans  l'accident 
d'une  très-chaude  nuit  d'été,  aurait  encore  vécu  plusieurs 
belles  années,  quand  même  Héro  se  serait  faite  religieuse; 
car  sachez,  mon  bon  jeune  homme,  que  Léandre  ne  vou- 
lait que  se  baigner  dans  THellespont,  mais  (ju'il  y  fut 
surpris  par  une  crampe,  et  s'y  noya  ;  et  les  sots  histo- 
riens de  ce  siècle  dirent  que  c'était  pour  Héro  de  Sestos. 
Mais  tout  cela  n'est  que  des  mensonges  ;  les  hommes  sont 
morts  dans  tous  les  temps,  et  les  vers  les  ont  mangés; 
mais  jamais  ils  ne  sont  morts  d'amour. 

ORLANDO. — Je  ne  voudrais  pas  que  ma  vraie  Rosalinde 
eût  cette  façon  de  penser  ;  car  je  proteste  qu'un  seul 
regard  sévère  pourrait  me  faire  mourir. 

ROSALINDE. — Je  jure  par  cette  main,  qu'il  ne  ferait  pas 
mourir  une  mouche  :  mais  allons,  je  veux  être  mainte- 
nant votre  Rosalinde  d'une  humeur  plus  complaisante  : 
demandez-moi  ce  que  vous  voudrez,  et  je  vous  l'accor- 
derai. 

ORLANDO. — Eh  bien  I  Rosalinde,  aimez-moi. 

ROSALINDE. — Oui,  ma  foi,  je  veux  bien  ;  les  vendredis, 
les  samedis  et  tous  les  jours. 

ORLANDO. — Et  voulez -vous  m'avoir? 

ROSALINDE. — Oui,  ct  viugt  comme  vous. 

ORLANDO. — One  dites-vous? 

ROSALINDE. — N'êtes-vous  pas  bon  à  avoir? 

ORLANDO. — Je  l'espère. 

ROSALINDE. — Eh  bien!  peut-on  trop  désirer  d'une  bonne 


ACTE   IV,  SCÈNE  I.  283 

chose?  (A  Celle.)  Allons,  ma  sœur,  vous  serez  le  prêtre, 
et  vous  nous  marierez. — Donnez-moi  votre  main,  Or- 
lando.— Qu'en  dites- vous,  ma  sœur? 

ORLANDO,  à  Célie. — Mariez-nous,  je  vous  prie. 

cÉLiE. — Je  ne  sais  pas  dire  les  paroles. 

ROSAX.INDE. — Il  faut  quc  vous  commenciez  ainsi  :  Vou- 
lez-vous^ Orlando... 

CÉLIE. — Voyons  :  Voulez-vous,  Orlando,  prendre  cette 
Rosalinde  pour  épouse? 

ORLANDO. — Oui. 

ROSALINDE. — Om...  Mais...  quand? 

ORLANDO. — Tout  à  Thcure  ;  aussitôt  qu'elle  pourra  nous 
marier. 

ROSALINDE. — Alors  il  faut  que  vous  disiez  :  Je  te  prends 
toi,  Rosalinde,  pour  épouse. 

ORLANDO. — Rosalinde,  je  te  prends  pour  épouse. 

ROSALINDE.— Je  pourrais  vous  demander  vos  pouvoirs; 
mais  passons.  —  Je  vous  prends,  Orlando,  pour  mon 
mari.  Ici  c'est  une  fille  qui  devance  le  prêtre,  et  à  coup 
sûr  la  pensée  d'une  femme  devance  toujours  ses  actions. 

ORLANDO. — Ainsi  font  toutes  les  pensées;  elles  ont  des 
ailes. 

ROSALINDE. — Ditcs-moi,  maintenant,  combien  de  temps 
vous  voudrez  Tavoir,  lorsqu'une  fois  elle  sera  en  votre 
possession? 

ORLANDO. — Une  éternité  et  un  jour. 

ROSALINDE. — Ditosunjour,  sans  Téternité.  Non,  non, 
Orlando  :  les  hommes  ressemblent  au  mois  d'avril  lors- 
qu'ils font  Tamour,  et  à  décembre,  lorsqu'ils  se  marient  : 
les  filles  sont  comme  le  m'ois  de  mai  tant  qu'elles  sont 
filles,  mais  le  temps  change  lorsqu'elles  sont  femmes.  Je 
serai  plus  jalouse  de  vous  qu'un  pigeon  de  Barbarie  ne 
l'est  de  sa  colombe  ;  plus  babillarde  que  ne  l'est  un  per- 
roquet à  l'approche  de  la  pluie  ;  j'aurai  plus  de  fantaisies 
qu'un  singe  ;  plus  de  caprices  dans  mes  désirs  qu'une 
guenon;  je  pleurerai  pour  rien,  comme  Diane  dans  la 
fontaine  \  et  cela  lorsque  vous  serez  enclin  à  la  gaieté, 

1  Exclamations  en  usage  quand  quelqu'un  déraisonnait. 


284  COMME   IL  VOUS   PLAIRA. 

je  rirai  aux  éclats  comme  une  hyène,  à  Tinstant  où  vous 
aurez  envie  de  dormir. 

ORLANDO.  -  Mais  ma  Rosalinde  fera-t-elle  tout  cela? 

ROSALiNDE. — Sur  ma  vie,  elle  fera  comme  je  ferai. 

ORLANDO. — Oh  !  mais  elle  est  sage. 

ROSALINDE. — AutremeHt,  elle  n'aurait  pas  Tesprit  de 
faire  tout  cela  :  plus  une  femme  a  d'esprit,  plus  elle  a  de 
caprices  :  fermez  la  porte  sur  l'esprit  d'une  femme,  et  il 
seferajourpar  la  fenêtre;  fermez  la  fenêtre,  et  il  pas- 
sera par  le  trou  de  la  serrure  ;  bouchez  la  serrure,  et  il 
s'envolera  par  la  cheminée  avec  la  fumée. 

ORLANDO. — Un  homme  qui  ^.urait  une  femme  avec  un 
pareil  esprit  pourrait  dire  :  «  Esprit,  où  vas-tu?  » 

ROSALINDE. — Non ,  VOUS  pourricz  lui  réserver  cette 
réprimande,  pour  le  moment  où  vous  verriez  Tesprit  de 
votre  femme  aller  dans  le  lit  de  votre  voisin. 

ORLANDO. — Et  quel  esprit  pourrait  alors  avoir  l'esprit 
de  se  justifier  d'une  telle  démarche  ? 

ROSALINDE.— Vraiment,  la  femme  dirait  qu'elle  venait 
vous  y  chercher  :  vous  ne  la  trouverez  jamais  sans  ré- 
ponse, à  moins  que  vous  ne  la  trouviez  sans  langue. 
Qu'une  femme  qui  ne  sait  pas  prouver  que  son  mari  est 
toujours  Ja  cause  de  ses  torts  ne  prétende  pas  nourrir 
elle-même  son  enfant;  car  elle  relèverait  comme  un  sot. 

ORLANDO. — ^Jevais  vous  quitter  pour  deux  heures,  Ro- 
salinde. 

ROSALINDE. — HélasI  cher  amant,  je  ne  saurais  me  passer 
de  toi  pendant  deux  heures. 

ORLANDO. — Il  faut  que  je  me  trouve  au  dîner  du  duc  ; 
je  vous  rejoindrai  à  deux  heures. 

ROSALINDE.— Oui ,  allcz ,  allez  où  vous  voudrez;  je 
savais  comment  vous  tourneriez  ;  mes  amis  m'en  avaient 
bien  prévenue,  et  je  n'en  pensais  pas  moins  qu'eux.  Vous 
m'avez  gagnée  avec  votre  langue  flatteuse;  ce  n'est 
qu'ime  femme  de  mise  de  côté  :  bon!— Viens,  ô  mort  ! 
— Deux  heures  est  votre  heure. 

ORLANDO. — Oui,  charmante  Rosalinde. 

ROSALINDE. — Sur  ma  parole,  et  très- sérieusement,  et 
que  Dieu  me  traite  en  conséquence,  et  par  tons  les  jolis 


ACTE   IV,    SCÈNE   1.  285 

serments  qui  ne  sont  pas  dangereux,  si  vous  manquez 
d'un  iota  à  votre  promesse,  ou  si  vous  venez  une  minute 
plus  tard  que  votre  heure,  je  vous  prendrai  pour  le  par- 
jure le  plus  insigne,  pour  l'amant  le  plus  fourbe  et  le 
plus  indigne  de  celle  que  vous  appelez  Rosalinde,  que 
Ton  puisse  trouver  dans  toute  la  bande  des  infidèles; 
ainsi  songez  bien  à  éviter  mes  reproches,  et  tenez  votre 
promesse. 

ORLANDo. — Aussi  religieusement quo  si  vous  étiez  vrai- 
ment ma  Rosalinde  :  ainsi,  adieu. 

ROSALINDE. — Allous,  le  temps  est  le  vieux  juge,  qui 
connaît  de  semblables  délits;  le  temps  vous  jugera. 
Adieu. 

(Orlando  sort.) 

cÉLiE. — Vous  avez  eu  la  sottise  de  déchirer  notre  sexe 
dans  votre  caquet  amoureux  :  il  faut  que  nous  fassions 
passer  votre  pourpoint  et  votre  haut-de-chausses  par 
dessus  votre  tête,  et  que  nous  montrions  à  tout  le  monde 
ce  que  Toiseau  a  fait  à  son  propre  nid. 

ROSALINDE.— 0  cousine,  cousine,  ma  jolie  petite  cou- 
sine !  si  tu  savais  à  combien  de  brasses  de  profondeur  je 
suis  enfoncée  dans  l'amour  ;  mais  cela  ne  saurait  être 
sondé  :  ma  passion  a  un  fond  inconnu,  comme  la  baie  de 
Portugal. 

CÉLIE. — Dis  plutôt  qu'elle  est  sans  fond,  et  qu'à  mesure 
que  tu  épanches  ta  tendresse,  elle  s'écoule  aussitôt. 

ROSALINDE. — Nou,  prcnous  pour  juge  de  la  profondeur 
de  mon  amour  ce  malin  bâtard  de  Vénus,  enfant  engen- 
dré par  la  pensée,  conçu  par  la  mélancolie,  et  né  de  la 
folie.  Que  ce  petit  vaurien  d'aveugle,  qui  trompe  tous 
les  yeux  parce  qu'il  a  perdu  les  s/ens,  prononce  lui- 
même. — Je  te  dirai.  Aliéna,  que  je  ne  saurais  vivre  sans 
voir  Orlando  :  je  vais  chercher  un  ombrage  et  soupirer 
jusqu'à  son  retour. 

CÉLIE. — Et  moi,  je  vais  dormir. 

(Elles  sortent.^ 


286  COMME  IL  VOUS  PLAIRA. 

SCÈNE  II 

Une  autre  partie  de  la  forêt. 
JACQUES,  LES  SEIGNEURS  en  habits  de  gardes-chasse. 

JACQUES. — Quel  est  celui  qui  a  tué  le  daim? 

PREMIER  SEIGNEUR. — MoDsicur,  c'est  moi. 

JACQUES. — Présentons-le  au  duc  comme  un  conquérant 
romain  ;  et  il  serait  bon  de  placer  sur  sa  tête  les  cornes 
du  daim,  pour  laurier  de  sa  victoire.  Gardes-chasse, 
n'auriez-vous  pas  quelque  chanson  qui  rendît  cette  idée  ? 

SECOND  SEIGNEUR. — Oui,  moDsieur. 

JACQUES.— Chantez-la  :  n'importe  sur  quel  air,  pourvu 
qu'elle  fasse  du  bruit. 

CHANSON. 

PREMIER  SEIGNEUR. 
Que  donnerons-nous  à  celui  qui  a  tué  le  daim? 

SECOND    SEIGNEUR. 
Nous  lui  ferons  porter  sa  peau  et  son  bois  ! 

PREMIER  SEIGNEUR. 
Ensuite  conduisons-le  chez  lui  en  chantant. 
Ne  dédaignez  point  de  porter  la  corne  ; 
Elle  servit  de  cimier,  avant  que  vous  fussiez  né. 

SECOND    SEIGNEUR. 

Le  père  de  ton  père  la  porta, 
Et  ton  propre  père  l'a  portée  aussi. 
La  corne,  la  corne,  la  noble  corne, 
N'est  pas  une  chose  à  dédaigner. 

(ils  sortent.) 

SCÈNE  III 

La  forêt. 
ROSALINDE  et  CÉLIE. 

RosALiNDE.— Qu'en  pensez-vous  maintenant?  N'est-il 
pas  deux  heures  passées?  et  voyez  comme  Orlando  se 
trouve  ici  ? 


ACTE    IV,    SCÈNE    III.  287 

cÉLiE. — Je  vous  assure  qu'avec  un  amour  pur  et  une 
cervelle  troublée,  il  a  pris  son  arc  et  ses  flèches,  et  qu'il 
est  allé  tout  d'abord. . .  dormir.  Mais  qui  vient  ici? 

(Entre  Sylvius.) 

SYLvius ,  à  Rosalinde. — Mon  message  est  pour  vous, 
beau  jeune  homme.  Ma  charmante  Phébé  m'a  chargé  de 
vous  remettre  cette  lettre  (lui  remettant  la  lettre);  je  n'en 
sais  pas  le  contenu  ;  mais,  à  en  juger  par  son  air  chagrin 
et  les  gestes  de  mauvaise  humeur  qu'elle  faisait  en  récri- 
vant, ce  qu'elle  contient  exprime  la  colère.  Pardonnez- 
moi,  je  vous  prie,  je  ne  suis  qu'un  innocent  messager. 

ROSALINDE. — La  paticuce  elle-même  tressaillerait  à 
cette  lecture,  et  ferait  la  fanfaronne  ;  si  on  souffre  cela, 
il  faudra  tout  souffrir.  Elle  dit  que  je  ne  suis  pas  beau, 
que  je  manque  d'usage,  que  je  suis  fier,  et  qu'elle  ne 
pourrait  m' aimer,  les  hommes  fussent-ils  aussi  rares  que 
le  phénix.  Oh  I  ma  foi,  son  amour  n'est  pas  le  lièvre  que 
je  cours.  Pourquoi  m'écrit-elle  sur  ce  ton-là?  Allons, 
berger,  allons,  cette  lettre  est  de  votre  invention. 

SYLVIUS. — Non  ;  je  vous  proteste  que  je  n'en  sais  pas 
le  contenu;  c'est  Phébé  qui  l'a  écrite. 

ROSALINDE. — AUous,  allous,  VOUS  êtes  un  sot  à  qui  un 
excès  d*amour  fait  perdre  la  tête.  J'ai  vu  sa  main;  elle  a 
une  main  de  cuir,  une  main  couleur  de  pierre  de  taille  ; 
j'ai  vraiment  cru  qu'elle  avait  de  vieux  gants,  mais  c'é- 
taient ses  mains  :  elle  a  la  main  d'une  ménagère  ;  mais 
cela  n'y  fait  rien,  je  dis  qu'elle  n'inventa  jamais  cette 
lettre  ;  cette  lettre  est  de  l'invention  et  de  l'écriture  d'un 
homme. 

SYLVIUS. — Elle  est  certainement  d'elle. 

ROSALINDE.— Quoi  1  c'cst  uu  Style  emporté  et  sanglant, 
un  style  de  cartel.  Quoi!  elle  me  défie  comme  un  Turc 
défierait  un  chrétien  ?  Le  doux  esprit  d'une  femme  n'a 
jamais  pu  produire  de  pareilles  inventions  dignes  d'un 
géant,  de  ces  expressions  éthiopiennes  plus  noires  d'effet 
que  de  visage.  Voulez -vous  que  je  vous  lise  cette  lettre? 

SYLVIUS. — Oui,  s'il  vous  plait;  car  je  ne  l'ai  pas  encore 
entendu  lh*e;  mais  je  n'en  sais  que  trop  sur  la  cruauté 
de  Phébé. 


288  COMME   IL   VOUS   PLAIRA. 

ROSALiNDE. — Elle  me  phébéise.    Remarquez  comment 
écrit  ce  tyran. 

ŒUe  lit.) 

Serais-tu  un  dieu  changé  en  berger, 

Toi  qui  as  brûlé  le  cœur  d'une  jeune  fille? 

Une  femme  dirait-elle  de  pareilles  injures? 
sYLvius.— Appelez-vous  cela  des  injures? 

ROSALINDE. 
(Elle  continue  de  lire.) 
Pourquoi,  te  dépouillant  de  ta  divinité, 
Fais-tu  la  guerre  au  cœur  d'une  femme? 

Avez-vous  jamais  entendu  pareilles  invectives? 

(Elle  lit  encore.) 

Jusqu'ici  les  yeux  qui  m'ont  parlé  d'amour, 
N'ont  jamais  pu  me  faire  aucun  mal. 
Elle  veut  dire  que  je  suis  une  bête  fauve. 

(Elle  continue  de  lire.) 

Si  les  dédains  de  tes  yeux  brillants  [sein, 

Ont  le  pouvoir  d'allumer  tant  d'amour  dans  mon 

Hélas!  quel  serait  donc  leur  étrange  effet  sur  moi, 

S'ils  me  regardaient  avec  douceur? 

Lors  même  que  tu  me  grondais,  je  t'aimais: 

A  quel  point  serais-je  donc  émue  de  tes  prières? 

Celui  qui  te  porte  cet  aveu  de  mon  amour, 

Ne  sait  pas  l'amour  que  je  sens  pour  toi. 

Sers-toi  de  lui  pour  m'ouvrir  ton  âme. 

Si  ta  jeunesse  et  ta  nature  -veulent  accepter  de  moi 

l'offre  d'un  cœur  fidèle. 
Et  tout  ce  que  je  puis  avoir  ; 
Ou  bien  refuse  par  lui  mon  amour. 
Et  alors  je  chercherai  à  mourir. 

SYLVIUS.— Appelez-vous  cela  des  duretés? 

cÉLiE. — Hélas  !  pauvre  berger  ! 

ROSALINDE. — Le  plaiguez-vous  ?  Nou  ;  il  ne  mérite  aucune 
pitié.  (A  Sylviiis. )Ye\iX'iu  donc  aimer  une  pareille  femme  ? 
Quoi!  se  servir  de  toi  comme  d'un  instrument  pour 
jouer  des  accords  faux?  Cela  n'est  pas  tolérable.  Eh 
bien  I  va  donc  la  trouver  ;  car  je  vois  que  Tamour  a  fait 


ACTE   IV,    SCENE   III.  289 

de  toi  un  serpent  apprivoisé,  et  dis-lui  de  ma  part,  que  si 
elle  m'aime,  je  lui  ordonne  de  l'aimer;  que  si  elle  ne 
veut  pas  t'aimer,  je  ne  veux  point  d'elle,  à  moins  que  tu 
ne  me  supplies  pour  elle.  Si  tu  es  un  véritable  amant, 
va-t'en,  et  ne  réplique  pas  un  mot  ;  car  voici  de  la  com- 
pagnie qui  vient. 

(Sylvius  sort.) 
(Entre  Olivier,  frère  aîné  d'Ôrlando.) 

OLIVIER.— Bonjour,  belle  jeunesse;  sauriez-vous,  je 
vous  prie,  dans  quel  endroit  de  cette  forêt  est  située  une 
bergerie  entourée  d'oliviers? 

cÉLiE. — Au  couchant  du  lieu  où  nous  sommes,  au  fond 
de  la  vallée  que  vous  voyez  ;  laissez  à  droite  cette  rangée 
de  saules  qui  est  auprès  de  ce  ruisseau  qui  murmure,  et 
vous  arriverez  droit  à  la  cabane.  Mais  en  ce  moment  la 
maison  se  garde  elle-même;  vous  n'y  trouverez  per- 
sonne. 

OLIVIER. — Si  les  yeux  peuvent  s'aider  de  la  langue,  je 
devrais  vous  reconnaître  sur  la  description  que  Ton  m'a 
faite  :  «  Mêmes  habillements  et  même  âge.  Le  jeune 
homme  est  blond;  il  a  les  traits  d'une  femme,  et  il  se 
donne  pour  une  sœur  d'un  âge  mûr  :  mais  la  femme  est 
petite  et  plus  brune  que  son  frère.  »  N'êtes-vous  point  le 
propriétaire  de  la  maison  que  je  demandais  ? 

CÉLIE. — Puisque  vous  nous  le  demandez,  il  n'y  a  pas 
de  vanterie  à  dire  qu'elle  nous  appartient. 

OLIVIER. — Orlando  m'a  chargé  de  vous  saluer  tous  deux 
de  sa  part,  et  il  envoie  ce  mouchoir  ensanglanté  à  ce 
jeune  homme  qu'il  appelle  sa  Rosalinde  :  est-ce  vous? 

ROSALiNDE.— Oui,  c'ost  moi;  que  devons-nous  conjec- 
turer de  ceci  ? 

OLIVIER. — Quelque  chose  à  ma  honte,  si  vous  voulez 
que  je  vous  dise  qui  je  suis,  et  comment,  et  pourquoi, 
et  où  ce  mouchoir  a  été  ensanglanté. 

ROSALINDE. — Dites-uous  tout  cela,  je  vous  prie. 

OLIVIER.— Quand  le  jeune  Orlando  vous  a  quitté  der- 
nièrement, il  vous  a  promis  de  vous  rejoindre  dans  une 
heure.  Comme  il  allait  à  travers  la  forêt,  se  nourrissant 
de  pensées  tantôt  douces,  tantôt  amères,  qu'arrive-t-il 

T.  IV.  19 


290  COMME   IL   VOUS   PLAIRA. 

tout  à  coup  ?  Il  jette  ses  regards  de  côté,  et  voyez  ce  qui 
se  présenta  à  sa  vue!  Sous  un  chêne,  dont  Tâge  avait 
couvert  les  rameaux  de  mousse  et  dont  la  tête  élevée 
était  chauve  de  vieillesse,  un  malheureux  en  guenilles,les 
cheveux  longs  et  en  désordre,  dormait  couché  sur  le  dos  ; 
un  serpent  vert  et  doré  s'était  entortillé  autour  de  son 
cou,  et  avançant  sa  tête  souple  et  menaçante,  il  s'appro- 
chait de  la  bouche  ouverte  du  misérable,  quand  tout  à 
coup,  apercevant  Orlando,  il  se  déroule  et  se  glisse  en 
replis  tortueux  sous  un  buisson ,  à  l'ombre  duquel 
une  lionne,  les  mamelles  desséchées,  était  couchée,  la 
tête  sur  la  terre,  épiant  comme  un  chat  le  moment  où 
l'homme  endormi  ferait  un  mouvement;  car  tel  est  le 
généreux  naturel  de  cet  animal,  qu'il  dédaigne  toute 
proie  qui  semble  morte.  A  cette  vue,  Orlando  s'est  appro- 
ché de  rhomme  et  il  a  reconnu  son  frère,  son  frère 
aîné! 

cÉLiE. — Oh!  je  lui  ai  entendu  parler  quelquefois  de  ce 
frère  ;  et  il  le  peignait  comme  le  frère  le  plus  dénaturé, 
qui  jamais  ait  vécu  parmi  les  hommes. 

OLIVIER. — Et  il  avait  bien  raison  ;  car  je  sais,  moi,  com- 
bien il  était  dénaturé. 

ROSALiNDE, — Mais,  revenons  à  Orlando. — L'a-t-il  laissé 
dans  ce  péril,  pour  servir  de  nourriture  à  la  lionne 
pressée  par  la  faim  et  le  besoin  de  ses  petits? 

OLIVIER. — Deux  fois  il  a  tourné  le  dos  pour  se  retirer  : 
mais  la  générosité  plus  noble  que  la  vengeance,  la  na- 
ture plus  forte  que  son  juste  ressentiment,  lui  ont  fait 
livrer  combat  à  la  lionne,  qui  bientôt  est  tombée  devant 
lui  ;  et  c'est  au  bruit  de  cette  lutte  terrible  que  je  me  suis 
réveillé  de  mon  dangereux  sommeil. 

CÉLIE. — Etes-vous  son  frère  ? 

ROSALINDE.— Est-ce  VOUS  qu'il  a  sauvé? 

cÉLiE. — Est-ce  bien  vous  qui  aviez  tant  de  fois  com- 
ploté de  le  faire  périr? 

OLIVIER. — C'était  moi  ;  mais  ce  n'est  plus  moi.  Je  ne 
rougis  point  de  vous  avouer  ce  que  je  fus,  depuis  qu'il 
me  fait  trouver  tant  de  douceur  à  être  ce  que  je  suis  à 
présent. 


ACTE   IV,    SCÈNE  111.  291 

ROSALiNDE. — Mais...  et  le  mouchoir  sanglant? 

OLIVIER. — Tout  à  rheure.  Après  que  nos  larmes  de 
tendresse  eurent  coulé  sur  nos  récits  mutuels  depuis  la 
première  jusqu'à  la  dernière  aventure,  et  que  j'eus  dit 
comment  j'étais  venu  dans  ce  lieu  désert...  Pour  abréger, 
il  me  conduisit  au  noble  duc,  qui  me  donna  des  habits  et 
des  rafraîchissements,  et  me  confia  à  la  tendresse  de 
mon  frère  qui  me  mena  aussitôt  dans  sa  grotte  :  et  là, 
s'étant  déshabillé,  nous  vîmes  qu'ici,  sur  le  bras,  la 
lionne  lui  avait  enlevé  un  lambeau  de  chair,  dont  la 
plaie  avait  saigné  tout  le  temps.  Aussitôt  il  se  trouva  mal, 
et  demanda,  en  s'évanouissant,  Rosalinde.  Je  vins  à  bout 
de  le  ranimer.  Je  bandai  sa  blessure  ;  et,  au  bout  d'un 
moment,  son  cœur  s'étant  remis,  il  m'a  envoyé  ici,  tout 
étranger  que  je  suis,  pour  vous  raconter  cette  histoire, 
afin  que  vous  puissiez  Texcuser  d'avoir  manqué  à  sa 
promesse,  me  chargeant  de  donner  ce  mouchoir,  teint  de 
son  sang,  au  jeune  berger  qu'il  appelle  en  plaisantant  sa 
Rosalinde. 

cÉLiE,  à  Rosalinde,  qui  pâlit  et  s' évanouit, -^-Qwoi ,  quoi, 
Ganymède  !  mon  cher  Ganymède  I 

OLIVIER. — Bien  des  personnes  s'évanouissent  à  la  vue 
du  sang. 

cÉLiE.—  Il  y  a  plus  que  cela  ici. — Chère  cousine  I  — 
Ganymède  I 

OLIVIER. — Voyez  ;  il  revient  à  lui. 

ROSAI.INDE,  rouvrant  les  yeux.—  ^e  voudrais  bien  être 
chez  nous. 

CÉLIE. — Nous  allons  vous  y  mener.  {A  Olivier.)  Vou- 
driez-vous,  je  vous  prie,  lui  prendre  le  bras? 

OLIVIER. — Rassurez-vous,  jeune  homme. — Mais  êtes^ 
vous  bien  un  homme?  Vous  n'en  avez  pas  le  courage. 

ROSALINDE.— Non,  jc  uc  l'ai  pas;  je  l'avoue. — Ah  I  mon- 
sieur, on  pourrait  croire  que  cet  évanouissement  était 
ime  feinte  bien  jouée  :  je  vous  en  prie,  dites  à  votre 
frère  comme  j'ai  bien  joué  Tévanouissement. 

OLIVIER. — Il  n'y  avait  là  nulle  feinte  :  votre  teint  témoi* 
gne  trop  que  c'était  une  émotion  sérieuse. 

ROSALINDE. — Une  pure  feinte,  je  vous  assure* 


292  COMME   IL   VOUS   PLAIRA. 

OLIVIER. — Eh  bien  donc!  i)renez  bon  courage  et  feignez 
d'être  un  homme. 

ROSALiNDE.— C'est  cc  que  je  fais  :  mais,  en  vérité  j'au- 
rais dû  naître  femme. 

cÉLiE. — Allons,  vous  pâlissez  de  plus  en  plus  :  je  vous 
en  prie,  avançons  du  côté  de  la  maison.  Mon  bon  mon- 
sieur, venez  avec  nous. 

OLIVIER. — Très-volontiers;  car  il  faut,  Rosalinde,  que 
je  rapporte  à  mon  frère  l'assurance  que  vous  l'excusez. 

ROSALINDE.— Je  sougerai  à  quelque  chose...  Mais,  je 
vous  prie,  ne  manquez  pas  de  lui  dire  comme  j'ai  bien 
joué  mon  rAle. — Voulez-vous  venir? 

(Tous  sortent.) 


FIN    DU    QUATRIEME    ACTE. 


ACTE  CINQUIÈME 

SCÈNE  I 

Toujours  la  forêt, 
TOUCHSTONE,  AUDREY. 

ToucHSTONE. — Nous  trouveions  le  moment,  Audrey. 
Patience,  chère  Audrey. 

AUDREY. — Ma  foi,  ce  prêtre  était  tout  ce  qu'il  fallait, 
quoiqu'en  ait  pu  dire  le  vieux  monsieur. 

TOUCHSTONE. — Uu  bien  méchant  sir  OUvier,  Audrey, 
un  misérable  Mar-Text!  Mais,  Audrey,  il  y  a  ici  dans  la 
la  forêt  un  jeune  homme  qui  a  des  prétentions  sur  vous. 

AUDREY. — Oui,  je  sais  qui  c'est  :  il  n'a  aucun  droit  au 
monde  sur  moi  :  tenez,  voilà  l'homme  dont  vous  parlez. 

(Entre  William.) 

TOUCHSTONE. — C'est  boiro  et  manger  pour  moi,  que  de 
voir  un  paysan.  Sur  ma  foi,  nous,  qui  avons  du  bon 
sens,  nous  avons  un  grand  compte  à  rendre.  Nous 
allons  rire  et  nous  moquer  de  lui  ;  nous  ne  pouvons  nous 
retenir. 

wiLLiAM.—Bonsoir,  Audrey. 

AUDREY. — Dieu  vous  donne  le  bonsoir,  William. 

WILLIAM. — Et  bonsoir  à  vous  aussi,  monsieur. 

TOUCHSTONE. — Bousoir,  mon  cher  ami.  Couvre  ta  tête, 
couvre  ta  tête  :  allons,  je  t'en  prie,  couvre-toi.  Quel  âge 
avez- vous,  mon  ami? 

WILLIAM.— Vingt-cinq  ans,  monsieur. 

TOUCHSTONE. — C'cst  UU  âge  mûr.  William  est-il  ton 
nom? 

WILLIAM. — Oui,  monsieur,  William. 


294  COMME   IL  VOUS  PLAIRA. 

TOUCHSTONE. — C'est  un  beau  nom  !  Es-tu  né  dans  cette 
forêt? 

WILLIAM. — Oui,  monsieur,  et  j'en  remercie  Dieu. 

TOUCHSTONE. — Tu  671  vemerdes  Dieu?  Voilà  une  belle 
réponse . — Es- tu  riche  ? 

WILLIAM. — Ma  foi,  monsieur,  comme  ça. 

TOUCHSTONE. — Comme  ça  :  cela  est  bon,  très-bon,  excel- 
lent.— Et  pourtant  non  ;  ce  n'est  que  comme  pa,  comme 
ça.  Es-tu  sage? 

WILLIAM. -—Oui,  monsieur;  j'ai  assez  d'esprit. 

TOUCHSTONE. — Tu  répouds  à  mei:veille.  Je  me  souviens, 
en  ce  moment,  d'im  proverbe  :  Le  fou  se  croit  sage  ; 
mais  le  sage  sait  qu'il  n'est  qu'un  fou. — ^Le  philosophe 
païen,  lorsqu'il  avait  envie  de  manger  un  grain  de  rai- 
sin, ouvrait  les  lèvres  quand  il  le  mettait  dans  sa  bouche, 
voiilant  nous  faire  entendre  par  là  que  le  raisin  était 
fait  pour  être  mangé,  et  les  lèvres  pour  s'ouvrir. — Vous 
aimez  cette  jeune  fille? 

WILLIAM.— Je  l'aime,  monsieur. 

TOUCHSTONE. — Donuez-moi  votre  main.  Êtes- vous 
savant? 

WILLIAM". — Non,  monsieur. 

TOUCHSTONE. — Eh  Wcn  !  apprenez  de  moi  ceci  :  avoir, 
c'est  avoir.  Car  c'est  ime  figure  de  rhétorique,  que  la 
boisson,  étant  versée  d'une  coupe  dans  un  verre,  en 
remplissant  l'un  vide  l'autre.  Tous  vos  écrivains  sont 
d'accord  que  ipse  c'est  lui  :  ainsi  vous  n'êtes  pas  ipse; 
car  c'est  moi  qui  suis  lui. 

WILLIAM.— Quel  /m,  monsieur? 

TOUCHSTONE. — Le  lui^  monsieur,  qui  doit  épouser  cette 
fille  :  ainsi,  vous,  paysan,  abandonnez;  c'est-à-dire,  en 
langue  vulgaire,  laissez...  la  société, — qui,  en  style  cam- 
pagnard, est  la  compagnie...  de  cet  être  du  sexe  féminin, — 
qui,  en  langage  commun,  est  une  femme  :  ce  qui  fait 
tout  ensemble  :  Renonce  à  la  société  de  cette  femme; 
ou,  paysan,  tu  péris;  ou,  pour  te  faire  mieux  com- 
prendre, tu  meules  ;  ou,  si  tu  l'aimes  mieux,  je  te  tue,  je 
te  congédie  de  ce  monde,  je  change  ta  vie  en  mort,  ta 
liberté  en  esclavage,  et  je  t'expédierai  par  le  poison,  ou 


ACTE  V,    SCÈNE    II.  295 

la  bastonnade,  ou  le  fer;  je  deviendrai  ton  adversaire  et 
je  fondrai  sur  toi  avec  politique;  je  te  tuerai  de  cent 
cinquante  manières  :  ainsi,  tremble  et  déloge. 

AUDREY. — Va-t'en,  bon  William. 

WILLIAM. — Dieu  vous  tienne  en  joie,  monsieur  ! 

(Il  sort.) 
(Entre  Corin.) 

coRiN. — Notre  maître  et  notre  maîtresse  vous  cher- 
chent :  allons,  partez,  partez. 

ToucHSTONE. — Trotte,  Audrey,  trotte,  Audrey.  Je  te 
suis,  je  te  suis. 

(Ils  sortent.  ) 

SCÈNE  II 

Entrent  ORLANDO  bt  OLIVIER. 

ORLANDO.— Est-il  possible  que,  la  connaissant  si  peu, 
vous  ayez  sitôt  pris  du  goût  pour  elle?  qu'en  ne  faisant, 
que  la  voir,  vous  en  soyez  devenu  amoureux,  que  Tai- 
mant  vous  lui  ayez  fait  votre  déclaration;  et -que,  sur 
cette  déclaration,  elle  ait  consenti?  Et  vous  persistez  à 
vouloir  la  posséder? 

OLIVIER. — Ne  discutez  point  mon  étourderie,  l'indi- 
gence de  ma  maîtresse,  le  peu  de  temps  qu'a  duré  la 
connaissance  ;  ma  déclaration  précipitée,  ni  son  rapide 
consentement  ;  mais  dites  avec  moi  que  j'aime  Aliéna  : 
dites  avec  elle  qu'elle  m'aime  :  donnez-nous  à  tous  deux 
votre  consentement  à  notre  possession  mutuelle  :  ce 
sera  pour  votre  bien  ;  car  la  maison  de  mon  père  et  tous 
les  revenus  qu'a  laissés  le  vieux  chevalier  Rowland, 
vous  seront  assurés,  et  moi,  je  veiïx  vivre  et  mourir  ici 
berger. 

(Entre  Rosalinde.) 

ORLANDO. — ^Vous  avez  mon  consentement  :  que  vos 
noces  se  fassent  demain.  J'y  inviterai  le  duc  et  toute  sa 
joyeuse  cour  :  allez  et  disposez  Aliéna;  car  voici  ma 
Rosalinde. 

ROSALINDE. — Dieu  vous  garde,  mon  digne  frère  I 

OLIVIER. — Et  vous  aussi,  aimable  sœur. 


296  COMME   IL  VOUS  PLAIRA. 

ROSALiNDE.— 0  mon  cher  Orlando,  combien  je  souffre 
de  vous  voir  ainsi  votre  cœur  en  écharpe  ! 

ORLANDO. — Ce  n'est  que  mon  bras. 

ROSALINDE.— J'avais  cru  votre  cœur  blessé  par  les 
griffes  de  la  lionne. 

ORLANDO. — ^11  est  blessé,  mais  c'est  par  les  yeux  d'une 
dame. 

ROSALINDE. — Votrc  frère  vous  a-t-il  dit  comme  j'ai  fait 
semblant  de  m'évanouir  lorsqu'il  m'a  montré  votre 
mouchoir? 

ORLANDO. — Oui;  et  des  choses  plus  étonnantes  que 
cela. 

ROSALINDE. — Ohl  je  vois  où  vous  en  voulez  venir...  En 
effet,  cela  est  très-vrai.  Il  n'y  a  jamais  rien  eu  de  si  sou- 
dain, si  ce  n'est  le  combat  de  deux  béliers  qui  se  rencon- 
trent, et  la  fanfaronnade  de  César  :  Je  suis  venu,  j'ai  vu, 
j'ai  vaincu.  Car  votre  frère  et  ma  sœur  ne  se  sont  pas 
plus  tôt  rencontrés  qu'ils  se  sont  envisagés  ;  pas  plus 
tôt' envisagés,  qu'ils  se  sont  aimés;  pas  plus  tôt  aimés, 
qu'ils  ont  soupiré  ;  pas  plus  tôt  soupiré,  qu'ils  s'en  sont 
demandé  Tun  à  l'autre  la  cause;  ils  n'ont  pas  plus  tôt  su 
la  cause,  qu'ils  ont  cherché  le  remède  :  et,  par  degrés, 
ils  ont  fait  un  escalier  de  mariage  qu'il  leur  faudra  mon- 
ter incontinent,  ou  être  incontinents  avant  le  mariage  : 
ils  sont  vraiment  dans  la  rage  d'amour,  et  il  faut  qu'ils 
s'unissent.  Des  massues  ne  le^  sépareraient  pas. 

ORLANDO. — Ils  seront  mariés  demain,  et  je  veux  inviter 
le  duc  à  la  noce.  Mais  hélas  !  qu'il  est  amer  de  ne  voir  le 
bonheur  que  par  les  yeux  d'autiiiil  Demain,  plus  je 
croirai  mon  frère  heureux  de  posséder  l'objet  de  ses 
désirs,  plus  la  tristesse  de  mon  cœur  sera  profonde. 

ROSALINDE. — Quoi  douc  I  ue  puis-je  demain  faire  pour 
vous  le  rôle  de  Rosalinde  ? 

ORLANDO. — ^Non,  je  ne  puis  plus  vivre  de  pensées. 

ROSALINDE. — Eh  bicu,  je  ne  veux  plus  vous  fatiguer  de 
vains  discours.  Apprenez  donc  (et  maintenant  je  parle 
im  peu  sérieusement)  que  je  sais  que  vous  êtes  un  cava- 
lier du  plus  grand  mérite.— Je  ne  dis  pas  cela  pour  vous 
donner  bonne  opinion  de  ma  science...,  parce  que  je  dis 


ACTE  V,    SCÈNE   II.  297 

que  je  sais  ce  que  vous  êtes.— Et  je  ne  cherche  point  à 
usurper  plus  d'estime  qu'il  n'en  faut  pour  vous  inspirer 
quelque  peu  de  confiance  en  moi  pour  vous  faire  du 
bien,  et  non  pour  me  vanter  moi-même.  Croyez  donc,  si 
vous  voulez,  que  je  peux  opérer  d'étranges  choses  : 
depuis  l'âge  de  trois  ans,  j'ai  eu  des  liaisons  avec  un 
magicien  très-profond  dans  son  art,  mais  non  pas  jus- 
qu'à être  damné.  Si  votre  amour  pour  Rosalinde  tient 
d'aussi  près  à  votre  cœur  que  l'annoncent  vos  démons- 
trations, vous  l'épouserez  au  moment  même  où  votre 
frère  épousera  Aliéna.  Je  sais  à  quelles  extrémités  la  for- 
tune l'a  réduite;  il  ne  m*est  pas  impossible,  si  cela  pour- 
tant peut  vous  convenir,  de  la  placer  demain  devant  vos 
yeux,  en  personne,  et  cela  sans  danger. 

ORLANDO.— Parlez-vous  ici  sérieusement? 

ROSALINDE. — Oui,  jc  le  protcste  sur  ma  vie,  à  laquelle 
je  tiens  fort,  quoique  je  me  dise  magicien  :  ainsi,  revê- 
tez-vous de  vos  plus  beaux  habits,  invitez  vos  amis  ; 
car  si  vous  voulez  décidément  être  marié  demain,  vous 
le  serez,  et  à  Rosalinde,  si  vous  le  voulez.  (Entrent  Syl- 
vins  et  Phébé.)  Voyez  :  voici  une  amante  à  moi,  et  un 
amant  à  elle. 

PHÉBÉ. — Jeune  homme,  vous  en  avez  bien  mal  agi 
avec  moi ,  en  montrant  la  lettre  que  je  vous  avais 
écrite. 

ROSALINDE. — Je  ne  m'en  embarrasse  guère.  C'est  mon 
but  de  me  montrer  dédaigneux  et  sans  égard  pour  vous. 
Vous  avez  U  à  votre  suite  un  berger  fidèle  :  tournez  vos 
regards  vers  lui;  aimez-le  :  il  vous  adore. 

PHÉBÉ. —Bon  berger,  dis  à  ce  jeune  homme  ce  que 
c'est  que  l'amour. 

sYLVius. — Aimer,  c'est  être  fait  de  larmes  et  de  soupirs  ; 
et  voilà  comme  je  suis  pour  Phébé. 

PHÉBÉ. — Et  moi  pour  Ganymède. 

ORLANDO. — Et  moi  pour  Rosalinde. 

ROSALINDE. — Et  moi  pour  aucune  femme. 

SYLVIUS.— C'est  être  tout  fidélité  et  dévouement.  Et 
voilà  ce  que  je  suis  pour  Phébé. 

PHÉBÉ. — Et  moi  pour  Ganymède. 


298  COMME   IL  VOUS  PLAIRA. 

ORLANDO. — Et  moi  pour  Jlosalinde. 

RosALiNDE. — Et  moi  pour  aucune  femme. 

sYLvius. — C'est  être  tout  rempli  de  caprices,  de  pas- 
sions, de  désirs  :  c'est  être  tout  adoration,  respect  et 
obéissance,  tout  humilité,  patience  et  impatience  :  c'est 
être  plein  de  pureté,  résigné  à  toute  épreuve,  à  tous  les 
sacrifices  :  et  je  suis  tout  cela  pour  Phébé. 

PHÉBÉ. — Et  moi  pour  Ganymède* 

ORLANDO. — Et  moi  pour  Rosalinde. 

ROSALINDE. — Et  moi  pour  aucune  femme. 

PHÉBÉ,  à  Rosalinde,— Si  cela  est,  pourquoi  me  blâmez- 
vous  de  vous  aimer? 

SYLVIUS,  à  Phébé, — Si  cela  est,  pourquoi  me  blâmez- 
vous  de  vous  aimer? 

ORLANDO.— Si  cela  est,  pourquoi  me  blâmez-vous  de 
vous  aimer? 

ROSALINDE. — A  qui  adressez- vous  ces  mots  :  Pourquoi 
me  blâmez^ou^s  de  vous  aimer  ? 

ORLANDO. — A  celle  qui  n'est  point  ici,  et  qui  ne  m'en- 
tend pas. 

ROSALINDE. — De  grâcc,  ne  parlez  plus  de  cela  :  cela  res- 
semble aux  hurlements  des  loups  d'Irlande  après  la 
lune.  (A  Sylvius.)  Je  vous  secourrai  si  je  puis.  {A  Phébé.) 
Je  vous  aimerais  si  je  le  pouvais. — Demain,  venez  me 
trouver  tous  ensemble.  (^4  Phébé,)  Je  vous  épouserai,  si 
jamais  j'épouse  une  femme,  et  je  veux  être  marié  demain. 
(A  Orlando,)  Je  vous  satisferai,  si  jamais  j'ai  satisfait  un 
homme,  et  vous  serez  marié  demain.  (A  Sylvius,)  Je  vous 
rendrai  content,  si  l'objet  qui  vous  plaît  peut  vous 
rendre  content,  et  vous  serez  marié  demain.  (A  Orlando,) 
Si  vous  aimez  Rosalinde,  venez  me  trouver.  {A  Sylvius,) 
Si  vous  aimez  Phébé,  venez  me  trouver. — Et,  comme  il 
est  vrai  que  je  n'aime  aucune  femme,  je  m'y  trouverai. 
Adieu,  portez-vous  bien  :  je  vous  ai  laissé  à  tous  mes 
ordres. 

SYLVIUS. — Je  n'y  manquerai  pas,  si  je  vis. 

PHÉBÉ.— Ni  moi. 

ORLANDO. — Ni  moi. 

(Ils  sortent.) 


ACTE  V,    SCÈNE  lïl.  299 

SCÈNE  111 

TOUCHSTONE  bt  AUDREY. 

ToucHSTONE.  —  Demain  est  le  beau  jour ,  Audrey  ; 
demain  nous  serons  mariés. 

AUDREY. — Je  le  désire  de  tout  mon  cœur;  et  j'espère 
que  ce  n'est  pas  un  désir  malhonnête  que  de  désirer 
d'être  une  femme  établie.— -Voici  deux  pages  du  duc 
exilé  qui  viennent. 

(Entrent  deux  pages  du  duc.) 

PREMIER  PAGE. — Charmé  de  la  rencontre,  mon  brave 
monsieur. 

TOUCHSTONE.  —  Et  moi  de  même,  sur  ma  parole  : 
allons,  asseyons-nous,  asseyons-nous;  et...  une  chanson. 

SECOND  PAGE. — Nous  sommcs  à  vos  ordres  :  asseyez- 
vous  dans  le  milieu. 

PREMIER  PAGE. — L'eutonuerons-nous  rondement,  sans 
cracher  ni  tousser,  sans  dire  que  nous  sommes  enroués, 
préludes  ordinaires  d'une  méchante  voix  ? 

SECOND  PAGE. — Oui,  oui,  et  tous  deux  sur  un  même 
ton,  comme  deux  Bohémiennes  sur  un  même  cheval. 

CHANSON. 

C'était  un  amant  et  sa  bergère, 

Avec  un  ah  I  un  ho  !  et  un  ah  nonino  ! 

Qui  passèrent  sur  le  champ  de  blé  vert. 

Dans  le  printemps,  le  joli  temps  fertile, 

Où  les  oiseaux  chantent,  eh!  ding,  ding,  ding. 

Tendres  amants  aiment  le  printemps. 

Entre  les  sillons  de  seigle. 

Avec  un  ah  î  un  ho!  et  un  ah  nonino  ! 

Ces  jolis  campagnards  se  couchèrent. 

Au  printemps,  etc.,  etc. 

Ils  commencèrent  aussitôt  cette  chanson. 

Avec  un  ah!  un  ho  !  et  un  ah  nonino  ! 

Cette  chanson  qui  dit  que  la  vie  n'est  qu'une  fleur. 

Au  printemps,  etc.,  etc. 

Profitez  donc  du  temps  présent, 


300  COMME  IL  VOUS   PLAIRA. 

Avec  un  ah  !  un  ho  !  et  un  ah  noninoî 

Car  l'amour  est  couronné  des  premières  fleurs. 

Au  printemps,  etc.,  etc. 

ToucHSTONE.— En  Vérité,  jeunes  gens,  quoique  les 
paroles  ne  signifient  pas  grand'chose ,  cependant  l'air 
était  fort  discordant. 

PREMIER  PAGE. — Vous  VOUS  troHipez,  luonsieur  :  nous 
avons  gardé  le  temps,  nous  n'avons  pas  perdu  notre 
temps, 

ToucHSTONE. — Si  fait,  ma  foi.  Je  regarde  comme  un 
temps  perdu  celui  qu'on  passe  à  entendre  une  si  sotte 
chanson.  Dieu  soit  avec  vous  !  et  Dieu  veuille  améliorer 
vos  voix! — Venez,  Audrey. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  IV 

Une  autre  partie  de  la  forêt. 

LE  VIEUX  DUC,  AMIENS,  JACQUES,  ORLANDO 
OLIVIER  BT  CÉLIE. 

LE  VIEUX  DUC — Croyez-vous,  Orlando,  que  le  jeune 
homme  i)uisse  faire  tout  ce  qu'il  a  promis? 

ORLANDO.— Tantôt  je  le  crois,  et  tantôt  je  ne  le  crois 
pas,  comme  tous  ceux  qui  craignent  en  espérant,  et  qui 
en  craignant  espèrent. 

(Entrent  Rosalinde,  Sylvius,  Phébé.) 

ROSALiNDE. — Eucore  un  peu  de  patience,  pendant  que 
je  répète  notre  engagement.  {Au  duc.)  Vous  dites  que,  si 
je  vous  amène  votre  Rosalinde,  vous  la  donnerez  à 
Orlando  que  voici? 

LE  VIEUX  DUC. — Oui,  je  le  ferais,  quand  j'aurais  des 
royaumes  à  donner  avec  elle. 

ROSALINDE,  à  Orlaudo. — Et  vous  dites  que  vous  voulez 
d'elle  quand  je  ramènerai? 

ORLANDO. — Oui,  fussé-je  le  roi  de  tous  les  empires  de 
la  terre. 

ROSALINDE,  à  Pkèhè, — Vous  dites  que  vous  m'épouserez 
si  j'y  consens? 


ACTE   V,    SCÈNE   IV.  301 

PHÉBÉ. — Oui,  dussé-je  mourir  une  heure  après. 

ROSALiNDE. — Mais  si  vous  refusez  de  m'épouser ,  vous 
donnerez-vous  alors  à  ce  berger  si  fidèle  ? 

PHÉBÉ. — Telle  est  la  convention. 

ROSALINDE,  à  Sylviv^. — Vous  dites  que  vous  épouserez 
Phébé  si  elle  veut  vous  accepter? 

sYLVius. — Oui,  quand  ce  serait  la  même  chose  d  ac- 
cepter Phébé  et  la  mort. 

ROSALINDE. —J'ai  promis  d'aplanir  toutes  ces  difficul- 
tés.— Duc,  tenez  votre  promesse  de  donner  votre  fille. — 
Et  vous,  Orlando,  tenez  votre  promesse  de  l'accepter. — 
Phébé,  tenez  votre  promesse  de  m'épouser,  ou,  si  vous 
me  refusez,  de  vous  unir  à  ce  berger. — Sylvius,  tenez 
votre  promesse  d'épouser  Phébé,  si  elle  me  refuse.  — 
Et  je  vous  quitte  à  l'instant  pour  résoudre  tous  ces 
doutes. 

(Rosalinde  et  Célie  sortent.) 

LE  VIEUX  DUC. — Ma  mémoire  me  fait  retrouver  dans 
ce  jeune  berger  quelques  traits  frappants  du  visage  de 
ma  fille. 

ORLANDO. — Seigneur,  la  première  fois  que  je  Tai  vu, 
j'ai  cru  que  c'était  un  frère  de  votre  fille  :  mais,  mon 
digne  seigneur,  ce  jeune  homme  est  né  dans  ces  bois;  il 
a  été  instruit  dans  les  éléments  de  beaucoup  de  sciences 
dangereuses,  par  son  oncle,  qu'il  nous  donne  pour 
être  un  grand  magicien  caché  dans  l'enceinte  de  cette 
forêt. 

(Entrent  Touchstone  et  Audrey.) 

JACQUES.— n  y  a  sûrement  un  second  déluge  en  l'air  ; 
et  ces  couples  viennent  se  rendre  à  Tarche  I  Voici  une 
paire  d'animaux  étrangers,  qui,  dans  toutes  les  langues, 
s'appellent  des  fous. 

TOUCHSTONE. — Salut  et  compliments  à  tous  ! 

JACQUES,  au  rfuc— Mon  bon  seigneur,  faites-lui  accueil  : 
c'est  ce  fou  que  j'ai  si  souvent  rencontré  dans  la  forêt;  il 
jure  qu'il  a  été  jadis  homme  de  cour. 

TOUCHSTONE.  —  Si  quolqu'un  en  doute  qu'il  me  sou- 
mette à  l'épreuve.  J'ai  dansé  un  menuet,  j'ai  cajolé  une 
dame,  j'ai  usé  de  politique  envers  mon  ami,  j'ai  caressé 


302  COMME   IL   VOUS   PLAIRA. 

mon  ennemi,  j'ai  ruiné  trois  tailleurs,  j'ai  eu  quatre  que- 
relles, et  j'ai  été  à  la  veille  d  en  vider  une  Tépée  à  la 
main. 
'    JACQUES. — Et  comment  s'est-elle  terminée? 

ToucHSTONE. — Ma  foi,  nous  nous  sommes  rencontrés, 
et  nous  avons  trouvé  que  la  querelle  en  était  à  la  septième 
came. 

JACQUES. — Que  voulez-vous  dire  par  la  septième  cause? 
— Mon  bon  seigneur,  cet  homme  vous  plaît-il? 

LE  VIEUX  DUC. — Il  me  plaît  beaucoup. 

TOUCHSTONE. — Dicu  VOUS  eu  récompense,  monsieur! 
je  désire  qu'il  en  soit  de  ïnême  de  vous. — Paccours  ici 
en  hâte,  monsieur,  au  milieu  de  ces  couples  de  campa- 
gnards, pour  jurer,  et  me  parjurer;  car  le  mariage 
enchaîne,  mais  le  sang  brise  ses  nœuds.  Une  pauvre 
pucelle,  monsieur,  un  minois  assez  laid,  monsieur; 
mais  qui  est  à  moi  :  une  pauvre  fantaisie  à  moi,  mon- 
sieur, de  prendre  ce  dont  personne  autre  ne  veut.  La 
riche  honnêteté  se  loge  comme  un  avare,  monsieur, 
dans  une  pauvre  chaumière,  comme  votre  perle  dans 
votre  vilaine  huître. 

LE  VIEUX  DUC— Sur  ma  parole,  il  a  la  répartie  prompte 
et  sentencieuse. 

TOUCHSTONE. — Comme  le  trait  que  lance  le  fou  et  des 
discours  de  ce  genre,  monsieur. 

JACQUES. — Mais  revenons  à  la  septième  cause.  Comment 
avez-vous  trouvé  que  la  querelle  allait  en  être  à  la  sep- 
tième cause? 

TOUCHSTONE. — Par  un  démenti  au  septième  degré. — 
Audrey,  donnez  à  votre  corps  un  maintien  plus  décent, 
—comme  ceci,  monsieur.  Je  désapprouvai  la  forme 
qu'un  certain  courtisan  avait  donnée  à  sa  barbe  :  il  m'en- 
voya dire  que  si  je  ne  trouvais  pas  sa  barbe  bien  faite, 
il  pensait,  lui,  qu'elle  était  très-bien.  C'est  ce  qu'on 
appelle  ime  réponse  courtoise.  Si  je  lui  soutenais  encore 
qu'elle  était  mal  coupée,  il  me  répondait,  qu'il  l'avait 
coupée  ainsi,  parce  que  cela  lui  plaisait.  C'est  ce  qu'on 
appelle  le  lardon  modéré.  Que  si  je  prétendais  encore 
qu'elle  est  mal  coupée,  il  me  taxerait  de  manquer  de 


ACTE    V,    SCÈNE   IV.  303 

jugement.  C'est  ce  qu'on  appelle  la  réplique  grossière.  Si 
je  persistais  encore  à  dire  qu'elle  n'était  pas  bien  cou- 
pée, il  me  répondrait,  cela  n'est  pas  vrai.  C'est  ce  qu'on 
appelle  la  riposte  vaillante.  Si  j'insistais  encore  à  dire 
qu'elle  n'est  pas  bien  coupée,  il  me  dirait,  que  j'en  ai 
menti.  C'est  ce  qu'on  appelle  la  riposte  querelleuse.  Et 
ainsi  jusqu'au  démenti  conditionnel,  et  au  démenti  direct. 

JACQUES. — Et  combien  de  fois  avez-vous  dit  que  sa 
barbe  était  mal  faite? 

ToucHSTONE. — Je  u'ai  pas  osé  dépasser  le  démenti  con- 
ditionnel, et  lui  n'a  pas  osé  non  plus  me  donner  le 
démenti  direct;  et  comme  cela,  nous  avons  mesuré  nos 
épées,  et  nous  nous  sommes  séparés. 

JACQUES. — Pourriez-vous  maintenant  nommer,  par 
ordre,  les  différentes  gradations  d'im  démenti? 

TOUCHSTONE. — Oh  !  mousicuT,  nous  querellons  d'après 
l'imprimé \  suivant  le  livre;  comme  on  a  des  livres  pour 

^  Le  poëte  se  moque  ici  de  la  mode  du  duel  en  forme  qui 
régnait  de  son  temps,  et  il  le  fait  avec  beaucoup  de  gaieté,  il  ne 
pouvait  la  traiter  avec  plus  de  mépris  qu'en  montrant  un  manant 
aussi  bien  instruit  dans  les  formes  et  les  préliminaires  du  duel. 
Le  livre  auquel  il  fait  allusion  ici  est  un  traité  fort  ridicule  d'un 
certain  Vincentio  Saviolo,  intitulé  :  De  l'honneur  et  des  querelles 
honorables,  in-4o,  imprimé  par  Wolf,  en  1594.  La  première  partie 
de  ce  traité  porte  :  Discours  très-nécessaire  à  tous  les  cavaliers  qui 
font  cas  de  leur  honneur,  concernant  la  manière  de  donner  et  de  rece- 
voir le  démenti,  d'où  s'ensuivent  le  duel  et  le  combat  en  diverses  formes; 
et  beaucoup  d'autres  inconvénients  faute  de  bien  savoir  la  science  de 
Vhonneur,  et  le  juste  sens  des  termes,  qui  sont  ici  expliqués.  Voici  les 
titres  des  chapitres. 

I.  Quelle  est  la  raison  pour  laquelle  la  partie  à  qui  on  donne 
le  démenti  doit  devenir  l'agresseur  au  défi,  et  de  la  nature  des 
démentis. 

II.  De  la  méthode  et  de  la  diversité  des  démentis. 

III.  Ou  démenti  certain  ou  indirect. 

IV.  Des  démentis  conditionnels,  ou  du  démenti  circonstanciel. 

V.  Du  démenti  en  général. 

VI.  Du  démenti  en  particulier. 

VII.  Des  démentis  fous, 

VIII.  Conclusion  sur  la  manière  d'arracher  ou  de  rendre  le 
démenti  ;  ou  la  contradiction  querelleuse. 

Dans  le  chapitre  du  démenti  conditionnel,  l'auteur  dit,  en 
parlant  de   la  particule  si  :   «  Les  démentis  conditionnels  sont 


304  COMME  IL  VOUS   PLAIRA. 

les  belles  manières.  Je  vais  vous  nommer  les  degrés  d'un 
démenti.  Le  premier  est  la  Réponse  courtoise,  le  se- 
cond le  Lardon  modéré ,  le  troisième  la  Réponse  gros- 
sière, le  quatrième  la  Riposte  vaillante,  le  cinquième 
la  Riposte  querelleuse,  le  sixième  le  Démenti  condi- 
tionnel, et  le  septième  le  Démenti  direct.  Vous  pouvez 
éviter  le  duel  à  tous  les  degrés,  excepté  au  démenti 
direct  ;  et  même  vous  le  pouvez  encore  dans  ce  cas,  au 
moyen  d'un  si.  J'ai  vu  des  affaires,  où  sept  juges  ensemble 
ne  seraient  pas  venus  à  bout  d'arranger  une  querelle; 
et  lorsque  les  deux  adversaires  venaient  à  se  rencontrer, 
l'un  des  deux  s'avisait  seulement  d'un  si;  par  exemple, 
si  vous  avez  dit  cela,  moi  f  ai  dit  cela;  et  ils  se  donnaient 
une  poignée  de  main,  et  se  juraient  une  amitié  de 
frères.  Votre  si  est  le  seul  arbitre  qui  fasse  la  paix  :  il  y 
a  beaucoup  de  vertu  dans  le  si  ! 

JACQUES,  au  duc. — ^N'est-ce  pas  là,  seigneur,  un  rare 
original?  Il  est  bon  à  tout,  et  cependant  c'est  un  fou. 

LE  VIEUX  DUC— Sa  folie  lui  sert  comme  un  cheval  de 
chasse  à  la  tonnelle;  et  sous  son  abri,  il  lance  ses  traits 
d'esprit. 

(Entrent  l'Hymen  conduisant  Rosalinde  en   habits  de 
femme,  et  Célie.  Une  musique  douce.) 

l'hymen  chante. 

Il  y  a  joie  dans  le  ciel 

Quand  les  mortels  sont  d'accord, 

ceux  qui  sont  donnés  conditionnellement  de  cette  manière  : 
Si  vous  avez  dit  cela  ou  cela^  alors  vous  mentez.  »  De  ces  sortes 
de  démentis,  donnés  dans  cette  forme,  naissent  souvent  de 
grandes  disputes,  qui  ne  peuvent  aboutir  à  une  issue  décidée. 
L'auteur  entend  par  là  que  les  deux  parties  ne  peuvent  procéder 
à  se  couper  la  gorge,  tant  qu'il  y  a  un  si  entre  deux.  Voilà 
pourquoi  Shakspeare  fait  dire  à  son  paysan  :  «c  J'ai  vu  des  cas  où 
sept  juges  ensemble  ne  pouvaient  parvenir  à  pacifier  une  que- 
relle :  mais  lorsque  deux  adversaires  venaient  à  se  joindre,  l'un 
des  deux  ne  faisait  que  s'aviser  d'un  si,  comme,  si  vous  avez  dit 
cela,  alors  moi  j'ai  dit  cela;  et  ils  finissaient  par  se  serrer  la  main 
et  à  être  amis  comme  frères.  Votre  si  est  le  seul  juge  de  paix  : 
il  y  a  beaucoup  de  vertu  dans  le  st.  »  Caranza  était  encore  un 
auteur  qui  a  écrit  dans  ce  goût-là  sur  le  duel,  et  dont  on  consul- 
tait l'autorité. 


ACTE  V,    SCÈNE    IV.  305 

Et  s'unissent  entre  eux. 

Bon  duc,  reçois  ta  fille  ; 

L'hymen  te  l'amène  du  ciel, 

Oui,  l'hymen  te  l'amène  ici, 

Afin  que  tu  unisses  sa  main  [son  sein. 

A  celle  de  l'homme  dont  elle  porte  le  cœur  dans 

ROSALiNDE,  ttu  duc, — Je  me  donne  à  vous,  car  je  suis 
à  vous.  {A  Orlando.)  Je  me  donne  à  vous,  car  je  suis  à 
vous. 

LE  VIEUX  DUC,  à  Rosalinde, — S'il  y  a  quelque  vérité  dans 
la  vue,  vous  êtes  ma  fille. 

ORLANDO. — S'il  y  a  quelque  vérité  dans  la  vue,  vous 
êtes  ma  Rosalinde. 

PHÉBÉ. — Si  la  vue  et  la  forme  sont  fidèles. . . ,  adieu  mon 
amour. 

ROSALINDE,  au  duc. — Jc  u'aurai  plus  de  père,  si  vous 
n'êtes  le  mien.  {A  Orlando.)  Je  n'aurai  point  d'époux,  si 
vous  n'êtes  le  mien.  {A  Phèbè.)  Je  n'épouserai  pas  d'autre 
femme  que  vous. 

l'hymen. 
Silence.  Ohl  je  défends  le  désordre  ; 
C'est  moi  qui  dois  conclure 
Ces  étranges  événements. 
Voici  huit  personnes  qui  doivent  se  prendre  la  main. 
Pour  s'unir  par  les  liens  de  Thymen , 
Si  la  vérité  est  la  vérité. 

(A  Orlando  et  Rosalinde.) 
Aucun  obstacle  ne  pourra  vous  séparer. 

(A  Olivier  et  Célie.) 
Vos  deux  cœurs  ne  sont  qu'un  cœur. 

(A  Phébé.) 
Vous,  cédez  à  son  amour, 

(Montrant  Sylvius.) 
Ou  prenez  une  femme  pour  époux. 

(A  Touchstone  et  Audrey.) 
Vous  êtes  certainement  l'un  pour  l'autre, 
Comme  l'hiver  est  uni  au  mauvais  temps. 

(A  tous.) 
Pendant  que  nous  chantons  un  hymne  nuptial 
T.  IV.  20 


306  COMME   IL   VOUS   PLAIRA. 

Nourrissez-vous  de  questions  et  de    réponses 

Afin  que  la  raison  diminue  Tétonnement 

Que  vous  causent  cette  rencontre  et  cette  conclusion. 

CHANSON. 

Le  mariage  est  la  couronne  de  l'auguste  Junon. 

Lien  céleste  de  la  table  et  du  lit, 

C'est  l'hymen  qui  peuple  les  cités, 

Que  le  mariage  soit  donc  honoré. 

Honneur,  honneur  et  renom 

A  l'hymen,  dieu  des  cités  1 
LE  VIEUX  DUC,  à  Cèlie.^O  ma  chère  nièce,  tu  es  la  bien- 
venue, tu  es  aussi  bienvenue  que  ma  fille  même. 

PHÉBÉ,  à  Sylvius.  — Je  ne  retirerai  pas  ma  parole: 
de  ce  moment  tu  es  à  moi.  Ta  fidélité  te  donne  mon 
amour. 

(Entre  Jacques  des  Bois.) 

JACQUES  DES  BOIS,  ttu  duc,  —  Dalguez  m'accorder  au- 
dience un  moment. — Je  suis  le  second  fils  du  vieux  che- 
valier Rôwland,  et  voici  les  nouvelles  que  j'apporte  à 
cette  illustre  assemblée. — Le  duc  Frédéric,  entendant 
raconter  tous  les  jours  combien  de  personnes  d'un  grand 
mérite  se  rendaient  à  cette  forêt,  avait  levé  une  forte 
armée  :  il  marchait  lui-même  à  la  tête  de  ses  troupes, 
résolu  de  s'emparer  ici  de  son  frère,  et  de  le  passer  au  fil 
de  Tépée  ;  et  déjà  il  approchait  des  limites  de  ce  bois 
sauvage  :  mais  là,  il  a  rencontré  un  vieux  religieux  qui, 
après  quelques  moments  d'entretien,  Ta  fait  renoncer  à 
son  entreprise  et  au  monde.  Il  a  légué  sa  couronne  au 
frère  qu'il  avait  banni,  et  a  restitué  à  ceux  qui  l'avaient 
suivi  dans  son  exil  tous  leurs  domaines.  J'engage  ma  vie 
sur  la  vérité  de  ce  récit. 

LE  VIEUX  DUC— Soyez  le  bienvenu,  jeune  homme.  Vous 
offrez  un  beau  présent  de  noces  à  vos  deux  frères;  à  l'un, 
le  patrimoine  dont  on  l'avait  dépouillé,  et  à  l'autre,  un 
pays  tout  entier,  un  puissatlt  duché.  Mais,  d'abord,  ache- 
vons dans  cette  forêt  l^ouvrage  que  nous  y  avons  si  bien 
commencé  et  si  heureusement  amené  à  bien,  et,  après, 
chacun  des  heureux  compagnons  qui  ont  supporté  ici 
avec  nous  tant  de  rudes  jours  et  de  nuits  partagera 


ACTE  V,    SCÈNE  IV.  307 

Tavantage  de  la  fortune  que  nous  retrouvons,  selon  la 
mesure  de  sa  condition.  En  attendant,  oublions  cette 
dignité  qui  vient  de  nous  écheoir,  et  livrons-nous  à  nos 
divertissements  rustiques. — Jouez,  musiciens.  Et  vous, 
mariés  et  mariées,  suivez  la  mesure  de  la  musique,  puis- 
que votre  mesure  de  joie  est  comble. 

JACQUES,  à  Jacques  des  Bois. — Monsieur,  avec  votre  per- 
mission, si  je  vous  ai  bien  entendu,  le  duc  a  embrassé 
la  vie  religieuse,  et  rejeté  avec  dédain  le  faste  des  cours? 

JACQUES  DES  BOIS.— Oui,  mousicur. 

JACQUES. — Je  veux  aller  le  trouver.  Il  y  a  beaucoup  à 
apprendre  et  à  profiter  avec  ces  convertis.  (Au  duc)  Je 
vous  lègue,  à  vous,  vos  anciennes  dignités  :  votre  patience 
et  vos  vertus  les  méritent.  {A  Orlando.)  A  vous,  Tamour 
que  mérite  votre  foi  sincère.  (A  Olivier,)  A  vous,  vos  terres, 
la  tendresse  d'une  épouse,  et  des  alliés  illustres.  (A  Sylr 
vius.)  A  vous,  un  lit  longtemps  attendu  et  bien  mérité. 
(A  Touchstone.)  Et  vous,  je  vous  lègue  les  disputes;  car 
vous  n'avez,  pour  votre  voyage  d'amour,  de  provisions 
que  pour  deux  mois. — Ainsi,  allez  à  vos  plaisirs.  Pour 
moi,  il  m'en  faut  d'autres  que  celui  de  la  danse. 

LE  VIEUX  DUC — Arrête,  Jacques;  reste  avec  nous, 

JACQUES. — Moi,  je  ne  reste  point  pour  de  frivoles  passe- 
temps.  J'irai  vous  attendre  dans  votre  grotte  abandonnée, 
pour  savoir  ce  que  vous  voulez. 

(Il  sort.) 

LE  VIEUX  DUC,  awa;mu5iciem.— Poursuivez,  poursuivez; 
nous  allons  commencer  cette  cérémonie,  comme  nous 
avons  la  confiance  qu'elle  se  terminera,  dans  les  trans- 
ports d'une  joie  pure. 

(Danse.) 

ÉPILOGUE. 

RosALiNDE  — Vous  n'avez  pas  coutume  de  voïiV  Épilogue 
habillé  en  femme,  mais  cela  n'est  pas  plus  mal  séant, 
que  devoir  le  Prologue  en  habit  d'homme.  Si  le  proverbe 
est  vrai ,  que  le  bon  vin  n*a  pas  besoin  d'enseigne ,  il 
est  également  vrai  qu'une  bonne  pièce  n'a  pas  besoin 
d'épilogue.  Cependant  on  annonce  le  bon  vin  par  de 
bonnes  enseignes  ;  et  les  bonnes  pièces  paraissent  encore 


308  COMME   IL  VOUS  PLAIRA. 

meilleures  avec  le  secours  de  bons  épilogues.  Dans  quelle 
position  embarrassante  suis-je  donc  placée,  moi  qui  ne 
suis  point  un  bon  épilogue,  et  qui  ne  peux  pas  non  plus 
vous  captiver  en  faveur  d'une  bonne  pièce?  Je  ne  suis 
point  équipée  en  mendiant;  il  ne  me  conviendrait  donc 
pas  de  vous  supplier  :  le  seul  parti  qui  me  reste  est 
d  user  de  conjurations,  et  je  vais  commencer  par  les 
femmes. — Femmes,  je  vous  somme,  par  l'amour  que 
vous  portez  aux  hommes,  d'approuver  dans  cette  pièce 
tout  ce  qui  leur  en  plaît.  Et  vous,  hommes,  je  vous 
somme,  au  nom  de  Tamour  que  vous  portez  aux  femmes 
(car  je  m'aperçois  à  votre  sourire  qu'aucun  de  vous  ne 
les  déteste),  d'approuver  de  cette  pièce  ce  qui  en  plaît 
aux  dames;  en  sorte  qu'entre  elles  et  vous,  la  pièce  ait 
du  succès.  Si  j'étais  une  femme,  j'embrasserais  tous  ceux 
qui,  parmi  vous^  auraient  des  l3arbes  qui  me  plairaient, 
des  physionomies  à  mon  goût  et  des  haleines  qui  ne  me 
rebuteraient  pas;  et  je  suis  sûr  que  tous  ceux  d'entre 
vous  qui  ont  de  belles  barbes,  des  figures  agréables  et 
de  douces  haleines,  ne  manqueront  pas,  en  reconnais- 
sance de  mon  offre  gracieuse,  de  me  dire  adieu,  quand 
je  vous  ferai  la  révérence. 

(Tous  sortent.) 


FIN    DU    CINQUIEME    ET     DERNIER    ACTE. 


LE  CONTE  D'HIVER 

TRAGÉDIE 


NOTICE  SUR  LE  CONTE   D'HIVER 


Cette  pièce  embrasse  un  intervalle  de  seize  années  ;  une  princesse 
y  naît  au  second  acte  et  se  marie  au  cinquième.  C'est  la  plus  grande 
infraction  à  la  loi  d'unité  de  temps  dont  Shakspeare  se  soit  rendu 
coupable  ;  aussi  n'ignorant  pas  les  règles  comme  on  a  voulu  quel- 
quefois le  dire,  et  prévoyant  eu  quelque  sorte  les  clameurs  des  criti- 
ques, il  a  pris  la  peine  au  commencement  du  quatrième  acte,  d'évo- 
quer le  Temps  lui-même  qui  vient .  faire  en  personne  l'apologie  du 
poète  ;  mais  les  critiques  auraient  voulu  sans  doute  que  ce  personnage 
allégorique  eût  aussi  demandé  leur  indulgence  pour  deux  autres 
licences  ;  la  première  est  d'avoir  violé  la  chronologie  jusqu'à  faire  de 
Jules  Romain  le  contemporain  de  l'oracle  de  Delphes;  la  seconde 
d'avoir  fait  de  la  Bohême  un  royaume  maritime.  Ces  fautes  impar- 
donnables ont  tellement  offensé  ceux  qui  voudraient  réconcilier  Aris- 
tote  avec  Shakspeare,  qu'ils  ont  répudié  le  Conte  d'hiver  dans  l'hé- 
ritage du  poète  ;  et  qu'aveuglés  par  leurs  préventions,  ils  n'ont  pas 
osé  reconnaître  que  cette  pièce  si  défectueuse  étincelle  de  beautés 
dont  Shakspeare  seul  est  capable.  C'est  encore  dans  une  nouvelle  ro- 
manesque, Dorastus  et  Faunia,  attribuée  à  Robert  Greene,  qu'il 
faut  chercher  l'idée  première  du  Conte  d'hiver;  à  moins  que,  comme 
quelques  critiques,  on  ne  préfère  croire  la  nouvelle  postérieure  à  la 
pièce ,  ce  qui  est  moins  probable.  Nous  allons  faire  connaître  l'his- 
toire de  Dorastus  et  Faunia  par  un  abrégé  des  principales  circon- 
stances. 

Longtemps  avant  l'établissement  du  christianisme,  régnait  en 
Bohême  un  roi  nommé  Pandosto  qui  vivait  heureux  avec  Bellaria  son 
épouse.  Il  en  eut  un  fils  nommé  Garrinter.  Égisthus>  roi  de  Sicile, 
son  ami,  vint  le  féliciter  sur  la  naissance  du  jeune  prince.  Pendant 
le  séjour  qu'il  fit  à  la  cour  de  Bohême  son  intimité  avec  Bellaria 
excita  une  telle  jalousie  dans  le  cœur  de  Pandosto,  qu'il  chargea  son 


312  NOTICE 

ôchansoiv  Franio  de  Tempoisonner.  Franio  eut  horreur  de  celle  com- 
mission, révéla  tout  à  Égislhus,  favorisa  son  évasion  et  l'accompagna 
en  Sicile.  Pandosto  furieux  tourna  toute  sa  vengeance  contre  la  reine, 
Taccusa,  publiquement  d'adultère,  la  fit  garder  à  vue  pendant  sa 
grossesse,  et,  dès  qu'elle  fut  accouchée,  il  envoya  chercher  Tenfant 
dans  la  prison,  le  fit  mettre  dans  un  berceau  et  l'exposa  à  la  mer 
pendant  une  tempête. 

Le  procès  de  Bellaria  fut  ensuite  instruit  juridiquement.  Elle  per- 
sista h  protester  de  son  innocence,  et  le  roi  voulant  que  son  témoi- 
gnage fut  reçu  pour  toute  preuve,  Bellaria  demanda  celui  de  l'ora- 
cle de  Delphes.  Six  courtisans  furent  envoyés  en  ambassade  à  la 
Pythonisse  qui  confirma  l'innocence  de  la  reine  et  déclara  de  plus 
que  Pandosto  mourrait  sans  héritier  si  l'enfant  exposé  ne  se  retrou- 
vait pas.  En-efTet,  pendant  que  le  roi  confondu  se  livre  à  ses  regrets, 
on  vient  lui  annoncer  la  mort  de  son  fils  Garrinter,  et  Bellaria,  acca- 
blée de  sa  douleur,  meurt  elle-même  subitement. 

Pandosto  au  désespoir  se  serait  tué  lui-même  si  on  n'eût  retenu 
son  bras.  Peu  à  peu  ce  désespoir  dégénéra  en  mélancolie  et  en  lan- 
gueur; le  monarque  allait  tous  les  jours  arroser  de  ses  larmes  le 
tombeau  de  Bellaria. 

La  nacelle  sur  laquelle  l'enfant  avait  été  exposé  flotta  pendant 
deux  jours  au  gré  des  vagues,  et  aborda  sur  la  côte  de  Sicile.  Un 
berger  occupé  à  chercher  eiTce  lieu  une  brebis  qu'il  avait  perdue, 
aperçut  la  nacelle  et  y  trouva  l'enfant  enveloppé  d'un  drap  écarlate 
brodé  d'or,  ayant  au  cou  une  chaîne  enrichie  de  pierres  précieuses, 
et  à  côté  de  lui  une  bourse  pleine  d'argent.  Il  l'emporta  dans  sa  chau- 
mière et  l'éleva  dans  la  simplicité  des  mœurs  pastorales  ;  mais  Fau- 
nia,  c'est  le  nom  que  donna  le  berger  à  la  jeune  fille,  était  si  belle 
que  l'on  parla  bientôt  d'elle  à  la  cour;  Doraslus,  fils  du  roi  de  Sicile, 
fut  curieux  de  la  voir,  en  devint  amoureux,  et  sacrifiant  les  espé- 
rances de  son  avenir  et  la  main  d'une  princesse  de  Danemark  à  la 
bergère  qu'il  aimait,  s'enfuit  secrètement  avec  elle.  Le  confident  du 
prince  était  un  nommé  Capino  qui  allait  tout  préparer  pour  favoriser 
la  fuite  des  deux  amants,  lorsqu'il  rencontra  Porrus  le  père  supposé 
de  Faunia.  Malgré  le  déguisement  dont  Doraslus  s'était  servi  pour 
faire  la  cour  à  sa  fille  adoptive,  Porrus  avait  enfin  reconnu  le  prince, 
et,  craignant  le  ressentiment  du  roi,  venait  lui  révéler  qu'il  n'était  que 
le  père  nourricier  de  Faunia,  en  lui  portant  les  bijoux  trouvés  dans 
la  nacelle. 

Capino  lui  offre  sa  médiation,  et  sous  divers  prétextes  il  l'entraîne 
au  vaisseau  où  étaient  déjà  les  fugitifs.  Porrus  est  forcé  de  les  sui- 


SUR    LE    CONTE   D'HIVER.  313 

vre.  La  navigation  ne  fut  pas  heureuse,  et  le  navire  échoua  sur  les 
côtes  de  Bohème.  On  voit  que  Shakspeare  ne  s'est  pas  inquiété  (rètre 
plus  savant  géographe  que  le  romancier. 

Redoutant  la  cruauté  de  Pandosto,  le  prince  résolut  d'attendre 
incognito  sous  le  nom  de  Méléagre,  l'occasion  de  se  réfugier  dans 
une  contrée  plus  hospitalière  ;  mais  la  beauté  de  Faunia  fit  encore 
du  bruit:  le  roi  de  Bohême  voulut  la  voir,  et,  oubliant  sa  douleur, 
conçut  le  projet  de  s'en  faire  aimer  ;  il  mit  Dorastus  en  prison  de 
peur  qu'il  ne  fut  un  oJistacle  à  ce  désir,  et  fil  les  propositions  les 
plus  flatteuses  à  Faunia  quj  les  rejeta  constamment  avec  dédain. 

Cependant  le  roi  de  Sicile  était  parvenu  à  découvrir  les  traces  de 
son  iils.  Il  envoie  ses  ambassadeurs  en  Bohème  pour  y  réclamer  Do- 
rastus, et  prier  le  roi  de  mettre  à  mort  Capino,  Porrus  et  sa  fille 
Faupia. 

Pandosto  se  hâte  de  tirer  Dorastus  de  prison,  lui  demande  pardon 
du  traitement  qu'il  lui  a  fait  -essuyer,  le  fait  asseoir  sur  son  trône,  et 
lui  explique  le  message  de  son  père. 

Porrus,  Faunia  et  Capino  sont  mandés  ;  on  leur  lit  leur  sentence 
de  mort.  Mais  Porrus  raconte  tout  ce  qu'il  sait  de  Faunia,  et  montre 
les  bijoux  qu'il  a  trouvés  auprès  d'elle.  Le  roi  reconnaît  sa  fille,  ré- 
compense Capino,  et  fait  Porrus  chevalier. 

11  ne  faut  pas  chercher  dans  ce  conte  le  retour  d'Hermione,  la 
touchante  résignation  de  cette  reine,  et  le  contraste  du  zèle  ardent 
et  courageux  de  Pauline  ;  les  scènes  de  jalousie  et  de  tendresse  con- 
jugale, et  surtout  celles  où  Florizel  et  Perdita  se  disent  leur  amour 
avec  tant  d'innocence,  et  où  Shakspeare  a  fait  preuve  d'une  imagi 
nation  qui  a  toute  la  fraîcheur  et  la  grâce  de  la  nature  au  printemps. 
11  ne  faut  pas  y  chercher  les  caractères  encore  intéressants,  quoique 
subalternes,  d'Antigone,  de  Camillo,  du  vieux  berger  et  de  son  fils, 
si  fier  d'être  fait  gentilhomme  qu'il  ne  croit  plus  que  les  mots  qu'il 
employait  jadis  soient  dignes  de  lui  :  «  Ne  pas  le  jurer,  à  présent  que 
je  suis  gentilhomme!  Que  les  paysans  le  diseiit  eux,  moi  je  le  jure- 
rai. » 

Mais  le  rôle  le  plus  plaisant  de  la  pièce,  c'est  celui  de  ce  fripon 
Autolycus,  si  original  que  l'on  pardonne  à  Shakspeare  d'avoir  oublié 
de  faire  la  part  de  la  morale,  en  ne  le  punissant  pas  lors  du  dénoCi- 
ment. 

Walpole  prétend  que  le  Conte  d'hiver  peut  être  rangé  parmi  les 
drames  historiques  de  Shakspeare,  qui  aurait  eu  visiblement  l'inten- 
tion de  flatter  la  reine  Elisabeth  par  une  apologie  indirecte.  Selon 
lui,  l'art  de  Shakspeare  ne  se  montre  nulle  part  avec  plus  d'adresse; 


314  NOTICE   SUR  LE  CONTE  d'HIYER. 

le  sujet  était  trop  délicat  pour  être  mis  sur  la  scène  sans  voile;  il 
était  trop  récent,  et  touchait  la  reine  de  trop  près  pour  que  le  poète 
pût  hasarder  des  allusions  autrement  que  dans  la  forme  d'un  com- 
pliment. La  déraisonnable  jalousie  de  Léontes,  et  sa  violence,  retra- 
cent le  caractère  d'Henri  VIII,  qui,  en  général,  fit  servir  la  loi  d'in- 
strument à  ses  passions  impétueuses.  Non-seulement  le  plan  général 
de  la  pièce,  mais  plusieurs  passages  sont  tellement  marqués  de  cette 
intention,  qu'ils  sont  plus  près  de  l'histoire  que  de  la  fiction.  Her- 
mione  accusée  dit  : 

....  For  honour, 
'Tis  a  derivative  from  me  to  mine. 
And  it  only  that  I  stand  for. 
«Quant  à  l'honneur,  il  doit  passer  de  moi  âmes  enfants,  et  c'est 
«  lui  seul  que  je  veux  défendre.  » 

Ces  mots  semblent  pris  de  la  lettre  d'Anne  Boleyn  au  roi  avant  son 
exécution.  Mamihus,  le  jeune  prince,  pei'sonnage  inutile,  qui  meurt 
dans  l'enfance,  ne  fait  que  confirmer  l'opinion,  la  reine  Anne  ayant 
mis  au  monde  un  enfant  mort  avant  Elisabeth.  Mais  le  passage  le 
plus  frappant  en  ce  qu'il  n'aurait  aucun  rapport  à  la  tragédie,  si  elle 
n'était  destinée  à  peindi'e  Elisabeth,  c'est  cebii  où  Pauline  décrivant 
les  traits  de  la  princesse  qu'Hermione  vient  de  mettre  au  monde,  dit 
en  parlant  de  sa  ressemblance  avec  sou  père  : 

Shehas  the  very  trick  ofhis  frown. 
«  Elle  a  jusqu'au  froncement  de  son  sourcil.  » 

Il  y  a  une  objection  qui  embarrasse  Walpole,  c'est  une  phrase  si 
directement  applicable  à  Elisabeth  et  à  son  père,  qu'il  n'est  guère 
possible  qu'un  poète  ait  osé  la  risquer.  Pauline  dit  encore  au  roi  : 

Tis  y  ours 
And  might  we  lay  the  old  proverb  to  your  charge 
So  like  y  ou  His  worse. 
«  C'est  votre  enfant,  et  il  vous  ressemble  tant  que  nouspour- 
«  rions  vous  appliquer  en  reproche  le  vieux  proverbe,  il  vous  res- 
«  semble  tant  que  c'est  tant  pis.  » 

Walpole  prétend  que  cette  phrase  n'aurait  été  insérée  qu'après  la 
mort  d'Elisabeth. 

On  a  plusieurs  fois  voulu  soumettre  à  un  plan  plus  régulier  la 
pièce  du  Conte  d'hiver,  nous  ne  citerons  que  l'essai  de  Garrick, 
qui  n'en  conserva  que  la  partie  tragique,  et  la  réduisit  en  trois 
actes. 

Selon  Malone,  Shakspeare  aurait  composé  cette  pièce  en  4604. 


LE    CONTE   D'HIVER 


TRAGEDIE 


PERSONNAGES 


LÉONTES»  roi  de  Sicile. 
MAMIL1US,  son  fils. 
CAMILLO,     \ 

CL^NE^^ig^^'^™  de  Sicile. 

DION,  ) 

UN  AUTRE  SEIGNEUR  de  Sicile. 

ROGER,  gentilhomme  sicilien. 

UN  GENTILHOMME  attaché  au  prin- 
ce Mamilius. 

POLIXENË,  roi  de  Bohême. 

FLORIZEL,  son  fils. 

ARCHIDAMUS,  seigneur  de  Bohême. 

OFFICIERS  de  la  cour  de  justice. 

UN  VIEUX  BERGER,  père  supposé 
de  Perdita. 

SON  FILS. 


UN  MARINIER. 

UN  GEOLIER. 

UN  VALET  du  vieux  berger. 

AUTOLYCUS,  filou. 

LE  TEMPS,  personnage  faisant  l'of- 
fice de  chœur. 

HERMIONE,  femme  de  Léontes. 

PERDITA,  fille  de  Léontes  et  d'Her- 
mione. 

PAULINE,  femme  d'Antigone. 

EMILIE,  I  suivantes 

DEUX  AUTRES  DAMES,  jde  la  reine 

D0RCAS,!J^"°^^^^'8^'^'* 

satyres  dansant,  bergers  et  ber- 
GERES, GARDES,  SEIGNEURS,  DAMES  ET 
SUITE,  ETC. 


La  scène  est  tantôt  en  Sicile,  tantôt  en  Bohême. 


ACTE   PREMIER 


SCÈNE  I 

La  Sicile.  Antichambre  dans  le  palais  de  Léontes. 
CAMILLO,  ARCHIDAMUS. 

ARCHIDAMUS. — S'il  VOUS  anive,  Gamillo,  de  visiter  un 
jour  la  Bohême,  dans  quelque  occasion  semblable  à  celle 
qui  a  réclamé  maintenant  mes  services,  vous  trouverez, 
comme  je  vous  l'ai  dit,  une  grande  différence  entre 
notre  Bohême  et  votre  Sicile. 

CAMILLO. — Je  crois  que,  Tété  prochain,  le  roi  de  Sicile 
se  propose  de  rendre  à  votre  roi  la  visite  qu'il  lui  doit  à 
si  juste  titre. 

ABCHmAMUs. — Si  l'accueil  que  vous  recevrez  est  au-des- 


316  LE  CONTE  d'hiver. 

SOUS  de  celui  que  nous  avous  reçu,  notre  amitié  nous 
justifiera  ;  car  en  vérité. . . 

CAMiLLO. — Je  vous  en  prie... 

ARCHiDAMUs. — Vraiment,  et  je  parle  avec  connaissance 
et  franchise,  nous  ne  pouvons  mettre  la  même  magnifi- 
cence . .  et  une  si  rare. . .  Je  ne  sais  comment  dire.  Allons, 
nous)  vous  donnerons  des  boissons  assoupissantes,  afin 
que  vos  sens  incapables  de  sentir  notre  insuffisance  ne 
puissent  du  moins  nous  accuser,  s'ils  ne  peuvent  noua 
accorder  des  éloges. 

CAMILLO. — Vous  payez  beaucoup  trop  cher  ce  qui  vous 
est  donné  gratuitement. 

ARCHIDAMUS.— Croyez-moi,  je  parle  d'après  mes  propres 
connaissances  ,  et  '  d'après  ce  que  l'honnêteté  m'in- 
spire. 

CAMILLO.— La  Sicile  ne  peut  se  montrer  trop  amie  de 
la  Bohême.  Leurs  rois  ont  été  élevés  ensemble  dans  leur 
enfance-,  et  l'amitié  jeta  dès  lors  entre  eux  de  si  pro- 
fondes racines,  qu'elle  ne  peut  que  s'étendre  à  présent. 
Depuis  que  Tâge  les  a  mûris  pour  le  trône,  et  que  les 
devoirs  de  la  royauté  ont  séparé  leur  société,  leurs  rap- 
prochements, sinon  personnels,  ont  été  royalement  con- 
tinués par  un  échange  mutuel  de  présents,  de  lettres  et 
d'ambassades  amicales  ;  en  sorte  qu  absents,  ils  parais- 
saient être  encore  ensemble  ;  ils  se  donnaient  la  main 
comme  au-dessus  d'une  vaste  mer ,  et  ils  s'embras- 
saient, pour  ainsi  dire,  des  deux  bouts  opposés  du  monde. 
Que  le  ciel  entretienne  leur  affection  ! 

ARCHIDAMUS. — Je  crois  qu'il  n'est  point  dans  le  monde 
de  malice  ou  d'affaire  qui  puissent  l'altérer.  Vous  avez 
une  consolation  indicible  dans  le  jeune  prince  Mamilius. 
Je  n'ai  jamais  connu  de  gentilhomme  d'une  plus  grande 
espérance. 

CAMILLO.  —  Je  conviens  avec  vous  qu'il  donne  de 
grandes  espérances.  C'est  im  noble  enfant;  un  jeune 
prince,  qui  est  un  vrai  baume  pour  le  cœur  de  ses  sujets  ; 
il  rajeunit  les  vieux  cœurs  :  ceux  qui,  avant  sa  nais- 
sance, allaient  déjà  avec  des  béquilles,  désirent  vivre 
encore  pour  le  voir  devenir  homme. 


ACTE  I,    SCÈNE   II.  317 

ARCHiDAMUs.— Et  sans  cela  ils  seraient  donc  bien  aises 
de  mourir? 

CAMiLLo. — Oui,  s'ils  n'avaient  pas  quelque  autre  motif 
pour  excuser  leur  désir  de  vivre. 

ARCHIDAMUS. — Si  lo  Toi  u'avait  pas  de  fils,  ils  désire- 
raient vivre  sur  leurs  béquilles  jusqu'à  ce  qu'il  en  eût  un. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  II 

Une  salle  d'honneur  dans  le  palais. 

LÉONTES,  HERMIONE,  MAMILIUS,  POLIXÈNE, 
CAMILLO,  et  suite. 

POLIXÈNE. — Déjà  le  berger  a  vu  changer  neuf  fois 
Tastre  humide  des  nuits,  depuis  que  nous  avons  laissé 
notre  trône  vide;  et  j'épuiserais,  mon  frère,  encore 
autant  de  temps  à  vous  faire  mes  remerciements,  que  je 
.n'en  partirais  pas  moins  chargé  d'une  dette  éternelle. 
Ainsi,  comme  un  chiffre  placé  toujours  dans  un  bon 
rang,  je  multiplie,  avec  un  merci,  bien  d'autres  milliers 
qui  le  précèdent. 

LÉONTES. — Différez  encore  quelque  temps  vos  remer- 
ciements :  vous  vous  acquitterez  en  partant. 

POLIXÈNE.— Seigneur,  c'est  demain  :  je  suis  tourmenté 
par  les  craintes  de  ce  qui  peut  arriver  ou  se  préparer 
pendant  notre  absence.  Veuillent  les  dieux  que  nuls 
vents  malfaisants  ne  souillent  sur  mes  États,  et  ne  me 
fassent  dire  :  mes  inquiétudes  n'étaient  que  trop  fon- 
dées! et  d'ailleurs  je  suis  resté  assez  longtemps  pour 
fatiguer  Votre  Majesté. 

LÉONTES. — Mon  frère ,  nous  sommes  trop  solide  pour 
que  vous  puissiez  venir  à  bout  de  nous. 

POLIXÈNE.— Point  de  plus  long  séjour. 

LÉONTES. — Encore  une  huitaine. 

POLIXÈNE. — Très-décidément,  demain. 

LÉONTES.  —  Nous  partagerons  donc  le  temps  entre 
nous  ;  et,  en  cela,  je  ne  veux  pas  être  contredit. 

POLIXÈNE. — Ne  me  pressez  pas  ainsi,  je  vous  en  con- 


318  LE  CONTE  d'hiver. 

jure.  Il  n^est  point  de  voix  persuasive  ;  non,  il  n'en  est 
point  dans  le  monde,  qui  pût  me  gagner  aussitôt  que  la 
vôtre,  et  il  en  serait  ainsi  aujourd'hui,  si  ma  présence 
vous  était  nécessaire,  quand  le  besoin  exigerait  de  ma 
part  un  refus.  Mes  affaires  me  rappellent  chez  moi;  y 
mettre  obstacle,  ce  serait  me  punir  de  votre  affection  ;  et 
un  plus  long  séjour  deviendrait  pour  vous  ime  charge  et 
im  embarras;  pour  nous  épargner  ces  deux  inconvé- 
nients, adieu,  mon  frère. 

LÉONTES. — ^Vous  rcstcz  muette,  ma  reine?  Parlez  donc. 

HERMiONE. — Je  comptais,  seigneur,  garder  le  silence 
jusqu'à  ce  que  vous  l'eussiez  amené  à  protester  avec  ser- 
ment qu'il  ne  resterait  pas  ;  vous  le  suppliez  trop  froide- 
ment, seigneur.  Dites-lui  que  vous  êtes  sûr  que  tout  va 
bien  en  Bohême  ;  le  jour  d'hier  nous  a  donné  ces  nou- 
velles satisfaisantes  :  dites-lui  cela,  et  il  sera  forcé  dans 
ses  derniers  retranchements. 

LÉONTES. — Bien  dit,  Hennione. 

HERMioNE.—S'il  disait  qu'il  languit  de  revoir  son  fils, 
ce  serait  une  bonne  raison  ;  et  s'il  dit  cela ,  laissez-le 
partir;  s'il  jure  qu'il  en  est  ainsi,  il  ne  doit  pas  rester 
plus  longtemps,  nous  le  chasserons  d'ici  avec  nos  que- 
nouilles.— (A  Polixè7ie,)  Cependant  je  me  hasarderai  à 
vous  demander  de  nous  prêter  encore  une  semaine  de 
votre  royale  présence.  Quand  vous  recevrez  mon  époux 
en  Bohême,  je  vous  recommande  de  l'y  retenir  un  mois 
au  delà  du  terme  marqué  pour  son  départ  :  et  pourtant 
en  vérité,  Léontes,  je  ne  vous  aime  pas  d'une  minute  de 
moins,  que  toute  autre  femme  n'aime  son  époux.  — Vous 
resterez? 

poLixÈNE. — Non,  madame. 

HERMIONE. — Oh  I  mais  vous  resterez. 

POLIXÈNE. — Je  ne  le  puis  vraiment  pas» 

HERMIONE. — Vraiment?  Vous  me  refusez  avec  des  ser^ 
ments  faciles  ;  mais  quand  vous  chercheriez  à  déplacer 
les  astres  de  leur  sphère  par  des  serments,  je  vous  dirais 
encore  :  Seigneur,  on  ne  part  point.  Vraiment  vous  ne 
partirez  point  :  le  vraiment  d'une  dame  a  autant  de  pou- 
voir que  le  vraiment  d'un  gentilhomme.  Voulez-vous 


ACTE   I,    SCÈNE   II.  319 

encore  partir?  forcez-moi  de  vous  retenir  comme  pri- 
sonnier, et  non  pas  comme  un  hôte  ;  et  alors  vous  paye- 
rez votre  pension  en  nous  quittant,  et  serez  pas  là  dis- 
pensé de  tous  remerciements  ;  qu^en  dites-vous?  êtes-vous 
mon  prisonnier,  ou  mon  hôte?  Par  votre  redoutable 
vraiment,  il  faut  vous  décider  à  être  Tun  ou  l'autre. 

poLixÈNE. — Votre  hôte,  alors,  madame!  car  être 
votre  prisonnier  emporterait  Tidée  d'une  offense,  qu'il 
m'est  moins  aisé  à  moi  de  commettre  qu'à  vous  de 
punir. 

HERMiONE. — Ainsi  je  ne  serai  point  votre  geôlier,  mais 
votre  bonne  hôtesse.  Allons,  il  me  prend  envie  de  vous 
questionner  sur  les  tours  de  mon  seigneur  et  les  vôtres, 
lorsque  vous  étiez  jeunes.  Vous  deviez  faire  alors  de 
joUs  petits  princes. 

POLIXÈNE. — Nous  étions,  belle  reine,  deux  étourdis, 
qui  croyaient  qu'il  n'y  avait  point  d'autre  avenir  devant 
eux,  qu'un  lendemain  semblable  à  aujourd'hui,  et  que 
notre  enfance  durerait  toujours. 

HERMIONE. — Mon  scigneur  n'était-il  pas  le  plus  fou  des 
deux  ? 

POLIXÈNE. — Nous  étions  comme  deux  agneaux  jumeaux, 
qui  bondissaient  ensemble  au  soleil ,  et  bêlaient  l'un 
après  l'autre  ;  notre  échange  mutuel  était  de  l'innocence 
pour  de  l'innocence  ;  nous  ne  connaissions  pas  l'art  de 
faire  du  mal,  non  :  et  nous  n'imaginions  pas  qu'aucun 
homme  en  fît.  Si  nous  avions  continué  cette  vie,  et  que 
nos  faibles  intelUgences  n'eussent  jamais  été  exaltées 
par  un  sang  plus  impétueux,  nous  aurions  pu  répondre 
hardiment  au  ciel,  non  coupables,  en  mettant  à  part  la 
tache  héréditaire» 

.  HERMIONE. — Vous  uous  dounez  à  entendre  par  là  que 
depuis  vous  avez  fait  des  faux  pas. 

POLIXÈNE. — 0  dame  très-sacrée,  les  tentations  sont 
nées  depuis  lors  :  car  dans  ces  jours  où  nous  n'avions 
pas  encore  nos  plumes,  ma  femme  n'était  qu'une  petite 
fille;  et  votre  précieuse  personne  n'avait  pas  encore 
frappé  les  regards  de  mon  jeune  camarade. 

HERMIONE. — Que  la  grâce  du  ciel  me  soit  en  aide!  Ne 


320  LE   CONTE  d'hiver. 

tirez  aucune  conséquence  de  tout  ceci,  de  peur  que  vous 
ne  disiez  que  votre  reine  et  moi  nous  sommes  de  mau- 
vais anges.  Et  pourtant,  poursuivez  :  nous  répondrons 
des  fautes  que  nous  vous  avons  fait  commettre,  si  vous 
avez  fait  votre  premier  péché  avec  nous,  et  que  vous 
avez  continué  de  pécher  avec  nous,  et  que  vous  n'ayiez 
jamais  trébuché  qu'avec  nous. 

LÉONTEs,  à  Hermione  — Est-il  enfin  gagné? 
HERMiONE. — Il  restera,  seigneur. 
LÉONTES.— II  n'a  pas  voulu  y  consentir,  à  ma  prière. 
Hermione,  ma  bien-aimée,  jamais  vous  n'avez  parlé 
plus  à  propos. 
HERMIONE. — Jamais  ? 
LÉONTES. — Jamais,  qu'une  seule  fois. 
HERMIONE. — Comment?  j'ai  parlé  deux  fois  à  propos? 
et  quand  a  été  la  première,  s'il  vous  plaît?  Je  vous  en 
prie,  dites-le-moi.  Rassasiez-moi  d'éloges,  et  engraissez- 
m'en  comme  un  oiseau  domestique;  une  bonne  action 
qu'on  laisse  mourir,  sans  en  parler,  en  tue  mille  autres 
qui  seraient  venues  à  la  suite  ;  les  louanges  sont  notre 
salaire  :  vous  pouvez  avec  un  seul  doux  baiser  nous  faire 
avancer  plus  de  cent  lieues,  tandis  qu'avec  l'aiguillon 
vous  ne  nous  feriez  pas  parcourir  un  seul  acre.  Mais 
allons  au  but.  Ma  dernière  bonne  action  a  été  de  l'enga- 
ger à  rester  :  quelle  a  donc  été  la  première?  Celle-ci  a 
une  sœur  aînée,  ou  je  ne  vous  comprends  pas  :  ah  !  fasse 
le  ciel  qu'elle  se  nomme  vertu  1  Mais  j'ai  déjà  parlé  une 
fois  à  propos  :  quand?  Je  vous  en  prie,  dites-le-moi,  je 
languis  de  le  savoir. 

LÉONTES. — Eh  bien!  ce  fut  quand  trois  tristes  mois 
expirèrent  enfin  d'amertume,  et  que  tu  ouvris  ta  main 
blanche  pour  frapper  dans  la  mienne  en  signe  d'amour  ; 
— tu  dis  alors  :  Je  suis  à  vous  pour  toujours. 

HERMIONE.— Allons,  c'cst  vcrtu.— Aiusi ,  voyez-vous, 
j'ai  parlé  à  propos  deux  fois  :  la  première,  afin  de  con- 
quérir pour  toujours  mon  royal  époux;  la  seconde,  afin 
d'obtenir  le  séjour  d'un  ami  pour  quelque  temps. 

(Elle  présente  la  main  à  Polixène.) 

LÉONTES,  à  j?ar(.— Trop  de  chaleur!  quand  on  mêle  de 


ACTE   I,    SCÈNE   II.  321 

si  près  Tamitié,  on  finit  bientôt  par  mêler  les  personnes  : 
j'ai  en  moi  un  tremorcordis  :  mon  cœur  bondit;  mais  ce 
n'est  pas  de  joie,  ce  n'est  pas  de  joie. — Cet  accueil  peut 
avoir  une  apparence  honnête  :  il  peut  puiser  sa  liberté 
dans  la  cordialité,  dans  la  bonté  du  naturel,  dans  un 
cœur  affectueux,  et  être  convenable  pour  qui  le  montre  : 
il  le  peut,  je  Taccorde.  Mais  de  se  serrer  ainsi  les  mains, 
de  se  serrer  les  doigts  comme  ils  le  font  en  ce  moment, 
et  de  se  renvoyer  des  sourires  d'intelligence,  comme  un 
miroir  ;  et  puis  de  soupirer  comme  le  signal  de  mort  du 
cerf  :  oh  !  c'est  là  un  genre  d'accueil  qui  ne  plaît  ni  à 
mon  cœur,  ni  à  mon  front. — Mamilius,  est-tu  mon 
enfant? 

MAMiLms. — Oui,  mon  bon  seigneur. 

LÉONTES. — Vraiment!  c'est  mon  beau  petit  coq.  Quoi! 
as-tu  noirci  ton  nez?  On  dit  que  c'est  une  copie  du  mien. 
Allons,  petit  capitaine,  il  faut  être  propre.  Je  veux  dire 
propre  *  au  moins,  capitaine,  quoique  ce  mot  s'apphque 
également  au  bœuf,  à  la  génisse  et  au  veau.  Quoi,  tou- 
jours jouant  du  virginal*  sur  sa  main.  {Observant  Po- 
lixène  et  Hermione.)  (A  son  fils.)  Mon  petit  veau,  es-tu  bien 
mon  veau? 

MAMiLms. — Oui,  si  vous  le  voulez  bien,  mon  seigneur. 

LÉONTES. — Il  te  manque  la  peau  rude  et  cette  crue  que 
je  me  sens  au  front  pour  me  ressembler  parfaitement. 
—  Et  pourtant,  nous  nous  ressemblons  comme  deux 
œufs  :  ce  sont  les  femmes  qui  le  disent,  et  elles  disent 
tout  ce  qu'elles  veulent.  Mais  quand  elles  seraient  fausses, 
comme  les  mauvais  draps  reteints  en  noir,  comme  les 
vents,  comme  les  eaux;  fausses  conune  les  dés  que 
désire  im  homme  qui  ne  connaît  point  de  limite  entre 
le  tien  et  le  mien  ;  cependant  il  serait  toujours  vrai  de 
dire  que  cet  enfant  me  ressemble.  Allons,  monsieur  le 
page,  regardez-moi  avec  votre  œil  bleu-de-ciel.  —  Petit 


*  Equivoque  sur  le  mot  neat    qui   veut  dire  bétail  à  cornes  et 
proprCy  gentil. 

«  Espèce  d'épinette.  Un  livre  des   leçons   de  cet   instrument 
ayant  appartenu  à  la  reine  Elisabeth  existe  encore. 

T.   IV.      .  21 


322  LE   CONTE   D*HIVER. 

fripon,  mon  enfant  chéri,  ta  mère  peut-elle?...  se  pour- 
rait-il bien?...  0  imagination  !  tu  poignardes  mon  cœm', 
tu  rends  possibles  des  choses  réputées  impossibles,  tu 
as  un  commerce  avec  les  songes...  (Comment  cela  peut- 
il  être?...)  avec  ce  qui  n'a  aucune  réalité:  toi,  force 
coactive,  qui  t'associes  au  néant  ;-r- il  devient  croyable 
que  tu  peux  t'unir  à  quelque  chose  de  réel,  et  tu  le  fais 
au  delà  de  ce  qu'on  te  commande;  j'en  fais  l'expérience 
par  les  idées  contagieuses  qmi  empoisonnent  mon  cer- 
veau et  qui  endurcissent  mon  frout. 

POLixÈNE. — Qu'a  donc  le  roi  de  Sicile? 

HERMioNE. — n  parait  un  peu  troublé. 

i>0LixÈNE,ai6m.— Qu'avez-vous,  seigneur,  et  comment 
vous  trouvez-vous?  Comment  allez-vous,  mon  cher 
frère? 

HERMIONE.— Vous  avez  Tair  d'être  agité  de  quelque 
pensée  :  êtes-vous  ému,  seigneur? 

LÉONTEs. —  Non,  en  vérité.  {A  pari,)  Comme  la  nature 
trahit  quelquefois  sa  folie  et  sa  tendresse  pour  être  le 
jouet  des  cœurs  durs  î  —  En  considérant  les  traits  de 
mon  fils,  il  m'a  semblé  que  je  reculais  de  vingt-trois 
années  ;  et  je  ine  voyais  en  robe,  dans  mon  fourreau  de 
velours  vert;  mon  épée  emmuselée:  de  crainte  qu^ellè 
ne  mordît  son  maître  et  ne  lui  devint  funeste,  comme  il 
arrive  souvent  à  ce  qui  sert  d'ornement.  Combien  je  de- 
vais ressembler  alors,  à  ce  que  j'imagine,  à  ce  pépin,  à 
cette  gousse  de  pois  verts,  à  ce  petit  gentilhomme!  — 
Mon  bon  monsieur,  voulez-vous  échanger  votre  argent 
contre  des  œufs*? 

MAMiLius.— Non,  seigneur,  je  me  battrais. 

LÉONTES*  —  Oui-da!  Que  ton  lot*  dans  la  vie  soit  d'être 
heureux  !  -^  Mon  frère,  êtes-vous  aussi  fou  de  votre 
jeune  prince  que  nous  vous  semblons  l'être  du  nôtre? 

*  Expression  proverbiale  usitée  quâtid  Un  homme  se  voit  ou- 
tragé et  ne  fait  aucune  résistance,  ilous  avons  en  Français  le 
proverbe  :  «  A  qui  vendez-vous  vos  cocjuilles  ?  » 

^Dole  signifiaitla  portion  d'aumônes  distribuée  aux  pauvres  dans 
les  familles  riches.  Happij  man  hé  his  dôlê,  était  une  expression 
proverbiale. 


ACTE   I,    SCÈNE  II.  323 

poLixÈNE. —  Quand  je  suis  chez  moi,  seigneur,  il  fait 
tout  mon  exercice,  tout  mon  amusement,  toute  mon  oc- 
cupation. Tantôt  il  est  mon  ami  dévoué  et  tantôt  mon 
ennemi,  mon  flatteur,  mon  guerrier,  mon  homme  d'État, 
tout  enfin  :  il  me  rend  xm  jour  de  juillet  aussi  court 
qu'unjour  de  décembre;  et  parla  variété  de  son  hu- 
meur enfantine,  il  me  guérit  d'idées  qui  m'épaissiraient 
le  sang. 

LÉONTES. — Ce  petit  écuyer  a  le  même  office  près  de 
moi:  nous  allons  nous  promener  nous  deux;  et  nous 
vous  laissons,  seigneur,  à  vos  affaires  plus  sérieuses.  — 
Hermione,  montrez  combien  vous  nous  aimez  dans  l'ac* 
cueil  que  vous  ferez  à  votre  frère  :  que  tout  ce  qu'il  y  a 
de  plus  cher  en  Sicile  soit  regardé  comme  de  peu  de  va- 
leur; après  vous  et  mon  jeune  promeneur,  c'est  lui  qui 
a  le  plus  de  droits  sur  mon  cœur. 

HERMIONE.  —  Si  vous  nous  cherchiez,  nous  serons  à 
vous  dans  le  jardin;  vous  y  attendrons-nous? 

LÉONTES. — Suivez  à  votre  gré  vos  penchants  :  on  vous 
trouvera,  pourvu  que  vous  soyez  sous  le  ciel.  (A  part,  olh 
servant  Hermione,)  ^^  Je  pêche  en  ce  moment,  quoique  tu 
n'aperçoives  point  Thameçon.  Va,  poursuis.  Gomme  elle 
tient  son  bec  tendu  vers  lui  !  et  comme  elle  s'arme  de 
toute  Taudace  d'une  femme  devant  son  époux  indul^ 
gent!  {Polixène,  Hermione,  sortent  avec  leur  suite.)  Les 
voilà  partis  !  M'y  voilà  enfoncé  jusqu'aux  genoux,  me 
voilà  cornard  par-dessus  les  oreilles!  (A  Mamilius,)  Va, 
mon  enfant,  va  jouer. — Ta  mère  joue  aussi,  et  moi 
aussi  :  mais  je  joue  un  rôle  si  fâcheux,  qu*il  me  conduira 
au  tombeau  au  milieu  des  sifilets;  les  mépris  et  les 
huéesseront  ma  cloche  funèbre.  Va,  mon  enfant,  va  jouer; 
Il  y  a  eu,  ou  je  suis  bien  trompé,  des  hommes  déshonorés 
avant  moi  ;  et  à  présent,  au  moment  même  où  je  parle, 
il  est  plus  d'un  époux  qui  lient  avec  confiance  sa  femme 
sous  le  bras  et  qui  ne  songe  guère  qu'elle  a  reçu  des  vi- 
sites en  son  absence,  et  que  son  vivier  a  été  péché  par 
le  premier  venu,  par  monsieur  Sourire,,  son  voisin.  En- 
fin, c'est  toujours  une  consolation  qu'il  y  ait  d'autres 
hommes  qui  aient  des  grilles,  et  que  ces  grilles  soient. 


324  LE  CONTE  d'hiver. 

comme  les  miennes,  ouvertes  contre  leur  volonlé.  Si 
tous  les  hommes  qui  ont  des  femmes  déloyales  s'aban- 
donnaient au  désespoir,  la  dixième  partie  du  genre  hu- 
main se  pendrait.  C'est  un  mal  sans  remède  :  c'est 
quelque  planète  licencieuse  dont  l'influence  se  fait  sentir 
partout  où  elle  domine;  et  sa  puissance,  croyez-le,  s'é- 
tend de  Torient  à  l'occident,  du  nord  au  midi.  Conclu- 
sion, il  n'y  a  point  de  barrières  pour  garder  une  femme; 
retiens  cela.  Elle  laisse  entrer  et  sortir  l'ennemi  avec 
armes  et  bagages  :  des  milliers  d'hommes  comme  moi  ont 
cette  maladie  et  ne  la  sentent  pas. — Eh  bien!  mon  enfant  ? 

MAMiLius. —  On  dit  que  je  vous  ressemble. 

LÉONTES. —  Oui,  c'est  une  sorte  de  consolation.  (//  aper- 
çoit Camillo,)  Quoi  !  Camillo  ici  ? 

CAMiLLO. —  Oui,  mon  bon  seigneur. 

LÉONTES,  à  Mamilius. — Va  jouer,  Mamilius,  tu  es  im 
brave  garçon. — (Mamilius  sort.)  Eh  bien!  Camillo,  ce 
grand  monarque  prolonge  son  séjour. 

CAMILLO.— Vous  avez  bien  de  la  peine  à  faire  tenir  son 
ancre  dans  votre  port;  vous  aviez  beau  la  jeter,  elle  re- 
venait toujours  à  vous. 

LÉONTES . —Y  as-tu  fait  attention  ? 

CAMILLO. — Il  ne  voulait  pas  céder  à  vos  prières;  ses 
affaires  devenaient  toujours  plus  urgentes. 

LÉONTES. — T'en  es-tu  aperçu?  Voilà  donc  déjà  des  gens 
autour  de  moi  qui  murmurent  tout  bas  et  se  disent  à 
l'oreille:  «  Le  roi  de  Sicile  est  un...  et  caetera.  »  C'est 
déjà  bien  avancé,  lorsque  je  viens  à  le  sentir  le  dernier. 
—  Comment  s'est-il  déterminé  à  rester,  Camillo  ? 

CAMILLO. — Sur  les  prières  de  la  vertueuse  reine. 

LÉONTES. — De  la  reine,  soit  :  —  vertueuse,  cela  devrait 
être,  sans  doute  ;  mais  voilà,  cela  n'est  pas.  Cette  idée-là 
est-elle  entrée  dans  quelque  autre  cervelle  que  la  tienne? 
Car  ta  conception  est  d'une  nature  absorbante,  elle 
attire  à  elle  plus  de  choses  que  les  esprits  vulgaires.  Cela 
n'est-il  remarqué  que  par  les  intelligences  plus  fines, 
par  quelques  têtes  d'un  génie  extraordinaire?  Les  créa- 
tures subalternes  pourraient  bien  être  tout  à  fait 
aveugles  dans  cette- affaire:  parle. 


ACTE  I,    SCÈNE  ^11.  32S 

CAMiLLO. —  Dans  cette  affaire,  seigneur?  Je  crois  que 
tout  le  monde  comprend  que  le  roi  de  Bohême  fait  ici 
un  plus  long  séjour. 

LÉONTES. — ^Tu  dis? 

CAMILLO.— Qu'il  fait  ici  un  plus  long  séjour. 

LÉONTES. — Oui,  mais  pourquoi? 

CAMILLO. — Pour  satisfaire  Votre  Majesté  et  se  rendre 
aux  instances  de  notre  gracieuse  souveraine. 

LÉONTES.  —  Se  rendre  aux  instances  de  votre  souve- 
raine? se  rendre?  Je  tf  en  veux  pas  davantage.— Gamillo, 
je  t'ai  confié  les  plus  chers  secrets  de  mon  cœur  aussi 
bien  que  ceux  de  mon  conseil;  et,  comme  un  prêtre,  tu 
as  pui'ifié  mon  sein;  je  t'ai  toujours  quitté  comme  un 
pénitent  converti  :  mais  je  me  suis  trompé  sur  ton  inté- 
grité, c'est-à-dire  trompé  sur  ce  qui  m'en  offrait  l'appa- 
rence. 

CAMILLO. —  Que  le  ciel  m'en  préserve,  seigneur! 

LÉONTES. — Oui,  de  le  souffrir. — Tu  n'es  pas  honnête, 
ou,  si  ton  penchant  t'y  porte,  tu  es  un  lâche  qui  coupes 
le  jarret  à  l'honnêteté  et  l'empêches  de  suivre  sa  course 
naturelle;  ou  autrement,  il  faut  te  regarder  comme  un 
serviteur  initié  dans  ma  confiance  intime  et  négligent  à 
y  répondre;  ou  bien  comme  un  insensé  qui  voit  chez 
moi  jouer  un  jeu  où  je  perds  le  plus  riche  de  mes  tré- 
sors, et  qui  prend  le  tout  en  badinage. 

CAMILLO.  —  Mon  noble  souverain,  je  puis  être  négli- 
gent, insensé  et  timide;  nul  homme  n'est  si  exempt  de 
ces  défauts  que  sa  négligence,  sa  folie  et  sa  timidité  ne 
se  montrent  quelquefois  dans  la  multitude  infinie  des 
afîaires  de  ce  monde.  Si  jamais,  seigneur,  j'ai  été  négli- 
gent dans  les  vôtres  à  dessein,  c'est  une  folie  à  moi  ;  si 
jamais  j'ai  joué  exprès  le  rôle  d'un  insensé,  c'aura  été 
par  négligence  et  faute  de  réfléchir  assez  aux  consé- 
quences; si  jamais  la  crainte  m'a  fait  hésiter  dans  une 
entreprise  dont  l'issue  me  semblait  douteuse  et  dont 
l'exécution  était  réclamée  à  grands  cris  par  la^  nécessité, 
c'a  été  par  une  timidité  qui  souvent  attaque  le  plus  sage. 
Ce  sont  là,"  seigneur,  autant  d'infirmités  ordinaires  dont 
l'homme  le  plus  honnête  n'est  jamais  exempt.  Mais, 


326  LE  CONTE   d'hiver, 

j'en  conjure  Votre  Majesté,  parlez-moi  plus  clairement; 
faites-moi  connaître  et  voir  en  face  ma  faute,.et  si  je  la 
renie,  c'est  qu'elle  ne  m'appartient  pas. 

LÉoNTES. —  N'avez-vous  pas  vu,  Gamillo  (mais  cela  est 
hors  de  doute,  vous  Tavez  vu,  ouïe  verre  de  votre  lunette 
est  opaque  comme  la  corne  d'un  homme  déshonoré),  ou 
entendu  dire  (car  sur  une  chose  aussi  visible  la  rumeur 
publique  ne  peut  pas  se  taire),  ou  pensé  en  vous-même 
(car  il  n'y  aurait  pas  de  faculté  de  penser  dans  Thomme 
qui  ne  le  penserait  pas)  que  ma  femme  m'est  infidèle? 
—  Si  tu  veux  l'avouer  (ou  autrement  nie  avec  impu- 
dence, nie  que  tu  aies  des  yeux,  des  oreilles  et  une  pen- 
sée), conviens  donc  que  ma  femme  est  un  cheval  de  bois  * 
et  qu'elle  mérite  un  nom  aussi  infâme  que  la  dernière 
des  filles  qui  livre  sa  personne  avant  d'avoir  engagé  sa 
foi;  dis-le  et  soutiens-le. 

CAMiLLO. — Je  ne  voudrais  pas  rester  là  en  écoutant 
noircir  ainsi  ma  souveraine  maîtresse  sans  en  tirer  sur- 
le-champ  vengeance.  Malédiction  sur  moi-même  !  vous 
n'avez  jamais  proféré  de  parole  plus  indigne  que  celle-là; 
la  répéter  serait  un  crime  aussi  grand  que  celui  que 
vous  imaginez,  quand  il  serait  vrai. 

LÉONTES. — Et  n'est-ce  rien  que  de  se  parler  à  l'oreille? 
que  d'appuyer  joue  contre  joue?  de  mesurer  leur  nez 
ensemble?  de  se  baiser  les  lèvres  en  dedans?  d'étoufier 
un  éclat  de  rire  par  un  soupir?  Et,  signe  infaillible  d'un 
honneur  profané,  de  faire  chevaucher  leur  pied  l'un  sur 
l'autre?  de  se  cacher  ensemble  dans  les  coins,  de  souhai- 
ter que  l'horloge  aille  plus  vite?  que  les  heures  se  chan-  , 
gent  en  minutes  et  midi  en  minuit,  que  tous  les  yeux  î 
fussent  aveuglés  par  une  taie,  hors  les  leurs,  les  leurs  ! 
seulement,  qui  voudi^aient  être  coupables  sans  être  vus  :  j 
n'est-ce  rien  que  tout  cela?  En  ce  cas,  et  le  monde,  et  ! 
tout  ce  qu'il  enferme,  n'est  donc  rien  non  plus;  ce  ciel  ' 
qui  nous  couvre  n'est  rien  ;  la  Bohême  n'est  rien  ;  ma 
femme  n'est  rien,  et  tous  ces  riens  ne  signifient  rien,  \ 
si  tout  cela  n'est  rien.  i 

1  Hobhy  hors^. 


ACTE  I,    SCÈNE    IL  327 

CAMiLLO.  —  Mon  cher  seigneur,  guérissez-vous  de  celte 
fimesle  pensée,  et  au  plustôt,  car  elle  est  très-dange- 
reuse. 

LÉONTES. — C'est  possible,  mais  c'est  vrai. 

CAMILLO. — Non,  seigneur,  non. 

LÉONTES. — C'est  vrai  :  vous  mentez,  vous  mentez.  Je 
te  dis  que  tu  mens,  Camillo,  et  je  te  hais.  Je  te  déclare 
un  homme  stupide,  un  misérable  sans  âme,  ou  un  hypo- 
crite qui  temporise,  qui  peut  voir  de  tes  yeux  indiffé- 
remment le  bien  et  le  mal,  également  enclin  à  tons  les 
deux.  Si  le  sang  de  ma  femme  était  aussi  corrompu  que 
Test  son  honneur,  elle  ne  vivrait  pas  le  temps  qu'un  sa- 
blier met  à  s* écouler. 

CAMILLO.-— Oui  est  donc  son  corrupteur? 

LÉONTES.— Qui?  Eh!  celui  qui  la  porte  toujours  pendue 
à  son  cou,  comme  une  médaille,  le  roi  de  Bohême. 
Qui?...  Si  j'avais  autour  de  moi^ des  serviteurs  zélés  et 
fidèles  qui  eussent  des  yeux  pour  voir  mon  honneur 
comme  ils  voient  leurs  profits  et  leurs  intérêts  person- 
nels, ils  feraient  une  chose  qui  couperait  court  à  cette 
débauche.  Oui,  et  toi,  mon  échanson,  toi  que  j'ai  tiré  de 
Tobscurité  et  élevé  au  rang  d'un  grand  seigneur,  toi  qui 
peux  voir  aussi  clairement  que  le  ciel  voit  la  terre  et 
que  la  terre  voit  le  ciel,  combien  je  suis  outragé...  Tu 
pourrais  épicer  une  coupe  pour  procurer  à  mon  ennemi 
un  sommeil  éternel,  et  cette  potion  serait  un  baume 
pour  mon  cœur. 

CAMILLO. — Oui,  seigneur,  je  pourrais  le  faire,  et  cela 
non  avec  une  potion  violente,  mais  avec  une  liqueur 
lente,  dont  les  effets  ne  trahiraient  pas  la  malignité, 
comme  le  poison.  Mais  je  ne  puis  croire  à  cette  souillure 
chez  mon  auguste  maîtresse,  si  souverainement  honnête 
et  vertueuse.  Je  vous  ai  aimé,  sire  .. 

LÉONTES. — Eh  bien  !  va  en  douter  et  pourrir  à  ton  aise  I 
—  Me  crois-tu  assez  inconséquent,  assez  troublé  pour 
chercher  à  me  tourmenter  moi-même,  pour  souiller  la 
pureté  et  la  blancheur  de  mes  draps,  qui,  en  se  conser- 
vant, procure  le  sommeil,  mais  qui,  une  fois  tachée,  de- 
vient des  aiguillons,  des  épines,  des  orties  et  des  queues 


328  LE   CONTE   d'hiver. 

de  guêpes,  —  pour  provoquer  rignominie  à  propos  du 
sang  du  prince  mon  fils,  que  je  crois  être  à  moi  et  que 
j'aime  comme  mon  enfant,  sans  de  mûres  et  convain- 
cantes raisons  qui  m'y  forcent,  dis,  voudrais-je  le  faire? 
Un  homme  peut-il  s'égarer  ainsi? 

CAMiLLO. — Je  suis  obligé  de  vous  croire,  seigneur,  et 
je  vous  débarrasserai  du  roi  de  Bohême,  pourvu  que, 
quand  il  sera  écarté.  Votre  Majesté  consente  à  reprendre 
la  reine  et  à  la  traiter  comme  auparavant,  ne  fût-ce  que 
pour  l'intérêt  de  votre  fils  et  pour  imposer  par  là  silence 
à  rinjure  des  langues  dans  les  cours  et  les  royaumes 
connus  du  vôtre  et  qui  vous  sont  alliés. 

LÉONTES.— Tu  me  conseilles  là  précisément  la  conduite 
que  je  me  suis  prescrite  à  moi-même.  Je  ne  porterai 
aucune  atteinte  à  son  honneur,  aucune. 

CAMILLO. — Allez  donc,  seigneur,  et  montrez  au  roi  de 
Bohême  et  à  votre  reine  le  visage  serein  que  l'amitié 
porte  dans  les  fêtes.  C'est  moi  qui  suis  Téchanson  de 
Polixène  :  s'il  reçoit  de  ma  main  un  breuvage  bienfai- 
sant, ne  me  tenez  plus  pour  votre  serviteur. 

LÉONTES. — C'est  assez  :  fais  cela,  et  la  moitié  de  mon 
cœur  est  à  toi  ;  si  tu  ne  le  fais  pas,  tu  perces  le  tien. 

CAMILLO. — Je  le  ferai,  seigneur. 

LÉONTES.— J'aurai  l'air  amical,  comme  tu  me  le  con- 
seilles. 

(Il  sort.) 

CAMILLO,  seul,  — 0  malheureuse  reine  !  — Mais  moi,  à 
quelle  position  suis-je  réduit?  —  Il  faut  que  je  sois  l'em- 
poisonneur du  vertueux  Polixène;  et  mon  motif  pour* 
cette  action,  c'est  l'obéissance  à  un  maître,  à  un  homme 
qui,  en  guerre  contre  lui-même,  voudrait  que  tous  ceux 
qui  lui  appartiennent  fussent  de  même.  —  En  faisant 
cette  action,  j'avance  ma  fortune.  — Quand  je  pourrais 
trouver-  l'exemple  de  mille  sujets  qui  auraient  frappé 
des  rois  consacrés  et  prospéré  ensuite,  je  ne  le  ferais  pas 
encore  ;  mais  puisque  ni  l'airain,  ni  le  marbre,  ni  le  par- 
chemin ne  m'en  offrent  un  seul,  que  la  scélératesse  elle- 
même  se  refuse  à  un  tel  forfait. . . ,  il  faut  que  j'abandonne 
la  cour;  que  je  le  fasse  ou  que  je  ne  le  fasse  pas,  ma 


ACTE  I,    SCÈNE    IL  329 

ruine  est  inévitable.  Etoiles  bienfaisantes,  luisez  à  pré- 
sent sur  moi!  Voici  le  roi  de  Bohême. 

(Entre  Polixène.) 

poLixÈNE.  —  Cela  est  étrange  !  Il  me  semble  que  ma 
faveur  commence  à  baisser  ici!  Ne  pas  me  parler  !  -^ 
Bonjour,  Camillo. 

CAMiLLO. —  Salut,  noble  roi. 

POLIXÈNE. —  Quelles  nouvelles  à  la  cour? 

CAMILLO. — Rien  d'extraordinaire,  seigneur. 

POLIXÈNE. — A  Fair  qu'a  le  roi,  on  dirait  qu'il  a  perdu 
une  province,  quelque  pays  qu'il  chérissait  comme  lui- 
même.  Je  viens  dans  le  moment  même  de  l'aborder  avec 
les  compliments  accoutumés  ;  lui,  détournant  ses  yeux 
du  côté  opposé,  et  donnant  à  sa  lèvre  abaissée  le  mou- 
vement du  mépris,  s'éloigne  rapidement  de  moi,  me 
laissant  à  mes  réflexions  sur  ce  qui  a  pu  changer  ainsi 
ses  manières. 

CAMILLO. — Je  n'ose  pas  le  savoir,  seigneur... 

POLIXÈNE. — Gomment,  vous  n'osez  pas  le  savoir!  vous 
n'osez  pas?  Vous  le  savez,  et  vous  n'osez  pas  le  savoir 
pour  moi?  C'est  là  ce  que  vous  voulez  dire;  car  pour 
vous,  ce  que  vous  savez,  il  faut  bien  que  vous  le  sachiez, 
et  vous  ne  pouvez  pasjjLire  que  vous  n'osez  pas  le  savoir. 
Cher  Camillo,  votre  visage  altéré  est  pour  moi  un  miroir 
où  je  lis  aussi  le  changement  du  mien  ;  car  il  faut  bien 
que  j'aie  quelque  part  à  cette  altération  en  trouvant  ma 
position  changée  en  même  temps. 

CAMILLO.— Il  y  a  un  mal  qui  met  le  désordre  chez  quel- 
ques-uns de  nous,  mais  je  ne  puis  nommer  ce  mal,  et 
c'est  de  vous  qu'il  a  été  gagné,  de  vous  qui  pourtant 
vous  portez  fort  bien. 

POLIXÈNE. —  Comment!  gagné  de  moi?  N'allez  pas  me 
prêter  le  regard  du  basilic  :  j'ai  envisagé  des  milliers 
d'hommes  qui  n'ont  fait  que  prospérer  par  mon  coup 
d'oeil,  mais  je  n'ai  donné  la  mort  à  aucun.  Camillo... 
comme  il  est  certain  que  vous  êtes  un  gentilhomme 
plein  de  science  et  d'expérience,  ce  qui  orne  autant  notre 
noblesse  que  peuvent  le  faire  les  noms  illustres  de  nos 
aïeux,  qui  nous  ont  transmis  la  noblesse  par  héritage, 


330  LE  CONTE   d'hiver. 

je  vous  conjure,  si  vous  savez  quelque  chose  qu'il  soit 
de  mon  intérêt  de  connaître,  de  m'en  instmire  ;  ne  me 
le  laissez  pas  ignorer  en  Teraprisonnant  dans  le  secret, 

CAMiLLO.—Je  ne  puis  répondre. 

poLixÈNE. — Une  maladie  gagnée  de  moi,  et  cependant 
je  me  porte  bien  I  II  faut  que  vous  me  répondiez,  enten- 
dez-vous, Gamillo?  Je  vous  en  conjure,  au  nom  de  tout 
ce  que  Thonneur  permet  (et  cette  prière  que  je  vous  fais 
n'est  pas  des  dernières  qu'il  autorise),  je  vous  conjure  de 
me  déclarer  quel  malheur  imprévu  tu  devines  être  prêt 
de  se  glisser  sur  moi,  à  quelle  dislance  il  est  encore, 
comment  il  s'approche,  quel  est  le  moyen  de  le  préve- 
nir, s'il  y  en  a;  sinon,  quel  est  celui  de  le  mieux  sup- 
porter. 

GAMILLO.— Seigneur,  je  vais  vous  le  dire,  puisque  j'en 
suis  sommé  au  nom  de  Thonneur  et  par  un  homme  que 
je  crois  plein  d'honneur.  Faites  donc  attention  à  mon 
conseil,  qui  doit  être  aussi  promptement  suivi  que  je 
veux  être  prompt  à  vous  le  donner,  ou  nous  n'avons 
qu'à  nous  écrier,  vous  et  moi  :  Noits  sommes  perdus/  Et 
adieu. 

POLIXÈNE.— Poursuivez,  cher  Gamillo. 

CAMiLLo. — Je  suis  l'homme  chargé  de  vous  tuer. 

POLIXÈNE . —Par  qui ,  Camille  ?    • 

CAMILLO. — Par  le  roi. 

POLIXÈNE. — Pourquoi? 

CAMILLO.  —  Il  croit,  ou  plutôt  il  jure  avec  conviction, 
comme  s'il  l'avait  vu  de  ses  yeux  ou  qu'il  eût  été  l'agent 
employé  pour  vous  y  engager,  que  vous  avez  eu  un 
commerce  illicite  avec  la  reine. 

POLIXÈNE. — Ah!  si  cela  est  vrai,  que  mon  sang  se  I 

tourne  en  liqueur  venimeuse  et  que  mon  nom  soit  ac-  ' 

couplé  au  nom  de  celui  qui  a  trahi  le  meilleur  de  tous  ; 
que  ma  réputation  la  plus  pure  se  change  en  une  odeur 
infecte  qui  offense  les  sens  les  plus  obtus,  en  quelque 
heu  que  je  me  présente,  et  que  mon  approche  soit  évi- 
tée et  plus  abhorrée  que  la  plus  contagieuse  peste  dont 
rhistoire  ou  la  tradition  aient  jamais  parlé  ! 

CAMILLO. —  Jurez,  pour  le  dissuader,  par  toutes  les 


ACTE  1,   SCÈNE   II.  331 

étoiles  du  ciel  et  par  toutes  leurs  influences;  vous  pour- 
riez aussi  bien  empêcher  la  mer  d'obéir  à  la  lune  que 
réussir  à  écarter  par  vos  serments  ou  ébranler  par  vos 
avis  le  fondement  de  sa  folie  :  elle  est  appuyée  sur  sa 
folie,  et  elle  durera  autant  que  son  corps. 

poLixÈNE. —  Comment  cette  idée  a-t-elle  pu  se  former? 

CAMiLLo.  —  Je  l'ignore,  mais  je  suis  certain  qu'il  est 
plus  sûr  d'éviter  ce  qui  est  formé  que  de  s'arrêter  à 
chercher  comment  cela  est  né.  Si  donc  vous  osez  vous 
fier  à  mon  honnêteté,  qui  réside  enfermée  dans  ce  corps, 
que  vous  emmènerez  avec  vous  en  otage,  partons  cette 
nuit:  j'informerai  secrètement  de  l'affaire  vos  servi- 
teurs, et  je  saurai  les  faire  sortir  de  la  ville  par  deux  ou 
par  trois  à  différentes  poternes.  Quant  à  moi,  je  dé- 
voue mon  sort  à  votre  service,  perdant  ici  ma  fortune 
par  cette  confidence.  Ne  balancez  pas;  car,  par  l'hon- 
neur de  mes  parents,  je  vous  ai  dit  la  vérité  :  si  vous  en 
cherchez  d'autres  preuves,  je  n'ose  pas  rester  à  les 
attendre;  et  vous  ne  serez  pas  plus* en  sûreté  qu'un 
homme  condamné  par  la  propre  bouche  du  roi,  et  dont 
il  a  juré  la  mort.  ^ 

POLIXÈNE. — Je  te  crois.  J'ai  vu  son  cœur  sur  son  visage. 
Donne-moi  ta  main,  sois  mon  guide,  et  ta  place  sera  tou- 
jours à  côté  de  la  mienne.  Mes  vaisseaux  sont  prêts,  et  il 
y  a  deux  jours  que  mes  gens  attendaient  mon  départ  de 
cette  cour.  —  Cette  jalousie  a  pour  objet  une  créature 
bien  précieuse  ;  plus  elle  est  une  personne  rare,  plus 
cette  jalousie  doit  être  extrême  :  et  plus  il  est  puissant, 
plus  elle  doit  être  violente;  il  s'imagine  qu'il  est  désho- 
noré par  un  homme  qui  a  toujours  professé  d'être  son 
ami;  sa  vengeance  doit  donc,  par  cette  raison,  en  être 
plus  cruelle.  La  crainte  m'environne  de  ses  ombres; 
qu'une  prompte  fuite  soit  mon  salut  et  sauve  la  gra- 
cieuse reine,  le  sujet  des  pensées  de  Léontes,  mais  qui 
est  sans  raison  l'objet  de  ses  injustes  soupçons.  Viens, 
Camillo  ;  je  te  respecterai  comme  mon  père,  si  tu  par- 
viens à  sauver  ma  vie  de  ces  lieux.  Fuyons. 

CAMILLO. —  J'ai  l'autorité  de  demander  les  clefs  de 
toutes  les  poternes  :  que  Votre  Majesté  profite  des  mo- 
ments :  le  temps  presse;  allons,  seigneur,  partons. 

(Ils  sortent.) 
FIN    DU    PREMIER    ACTE, 


ACTE  DEUXIÈME 


SCÈNE  I 

Sicile.— Môme  lieu  que  l'acte  précédent. 
Entrent   HERMIONE,   MAMILIUS,    dames. 

HERMiONE.  —  Prenez-moi  cet  enfant  avec  vous;  il  me 
fatigue  au  point  que  je  n'y  peux  plus  tenir. 

PREMIÈRE  DAME.  —  Allons,  vouez,  mou  gracieux  sei- 
gneur. Sera-ce  moi  qui  serai  votre  camarade  de  jeu? 

MAMILIUS. — Non,  je  ne  veux  point.de  vous. 

PREivftÈRE  DAME.  —  Pourquol  Cela,  mon  cher  petit 
prince? 

MAMILIUS.  — Vous  m'embrassez  trop  fort,  et  puis  vous 
me  parlez  comme  si  j'étais  un  petit  enfant.  {A  la  seconde 
dame.)  Je  vous  aime  mieux,  vous. 

SECONDE  DAME. —  Et  pourquoi  cela,  mon  prince? 

MAMILIUS*— Ce  n'est  pas  parce  que  vos  sourcils  sont 
plus  noirs  ;  cependant  des  sourcils  noirs,  à  ce  qu'on  dit, 
siéent  le  mieux  à  certaines  femmes,  pourvu  qu'ils  ne 
soient  pas  trop  épais,  mais  qu'ils  fassent  un  demi-cercle 
ou  un  croissant  tracé  avec  une  plume. 

SECONDE  DAME.— Qui  VOUS  a  appris  cela? 

MAMILIUS.  — Je  Tai  appris  sur  le  visage  des  femmes. 
—  Dites-moi,  je  vous  prie,  de  quelle  couleur  sont  vos 
sourcils? 

PREMIÈRE  DAME.— Bleus,  scigueur. 

MAMILIUS. — Oh  !  c'est  une  plaisanterie  que  vous  faites  : 
j'ai  bien  vu  le  nez  d'une  femme  qui  était  bleu,  mais  non 
pas  ses  sourcils. 

SECONDE  DAME. —  Ecoutcz-moi.  La  reine  votre  mère  va 
fort  s'arrondissant  :  nous  offrirons  un  de  ces  jours  nos 


ACTE  II,    SCÈNE    I.  333 

services  à  un  beau  prince  nouveau-né  ;  vous  seriez  bien 
content  alors  de  jouer  avec  nous,  si  nous  voulions  de 
vous. 

PREMIÈRE  DAME. — Il  cst  vrai  qu'elle  prend  depuis  peu 
une  assez  belle  rondeur:  puisse-t-elle  rencontrer  une 
heure  favorable  ! 

HERMiONE.— De  quels  sages  propos  est-il  question  entre 
vous?  Venez,  mon  ami;  je  veux  bien  d'e  vous  à  présent; 
je  vous  prie,  venez  vous  asseoir  auprès  de  nous,  et  dites- 
nous  un  conte. 

MAMiLius.—  Faut-il  qu'il  soit  triste  ou  gai? 

HERMioNE. — Aussi  gai  que  vous  voudrez. 

MAMILIUS. —  Un  conte  triste  va  mieux  en  hiver;  j'en 
sais  un  d'esprits  et  de  lutins. 

HERMIONE.  —  Contez-nous  celui-là,  mon  fils:  allons, 
venez  vous  asseoir. — Allons,  commencez  et  faites  de 
votre  mieux  pour  m'effrayer  avec  vos  esprits  ;  vous  êtes 
fort  là-dessus. 

MAMILIUS. — Il  y  avait  une  fois  un  homme... 

HERMIONE. — Asseyez- vous  donc  là...  Allons,  continuez. 

MAMILIUS. — Qui  demeurait  près  du  cimetière. — Je  veux 
le  conter  tout  bas  :  les  grillons  qui  sont  ici  ne  l'enten- 
dront pas. 

HERMIONE.  —  Approchez-vous  donc;  et  contez-le-moi  à 
l'oreille. 

(Entrent  Léontes^  Antigone,  seigneurs  et  suite.) 

LÉONTEs. — Vous  Tavcz  rencontré  là?  et  sa  suite?  et  Ca- 
millo  avec  lui? 

UN  DES  COURTISANS. —  Derrière  le  bosquet  de  sapins  : 
c'est  là  que  je  les  ai  trouvés;  jamais  je  n'ai  vu  hommes 
courir  si  vite.  Je  les  ai  suivis  des  yeux  jusqu'à  leurs 
vaisseaux. 

LÉONTEs.—Combien  je  suis  heureux  dans  mes  conjec- 
tures et  juste  dans  mes  soupçons  !  —  Hélas  !  plût  au  ciel 
que  j'eusse  moins  de  pénétration!  Que  je  suis  à  plaindre 
de  posséder  ce  don  !  —  Il  peut  se  trouver  une  araignée 
noyée  au  fond  d'une  coupe,  un  homme  peut  boire  la 
coupe,  partir  et  n'avoir  pris  aucun  venin,  car  son  ima- 
gination n'en  est  point  infectée  ;  mais  si  l'on  offre  à  ses 


334  LE   CONTE  d'hiver. 

yeux  rinsecte  abhorré,  et  si  on  lui  fait  connaître  ce  qu'il 
a  bu,  il  s'agite  alors,  il  tourmente  et  son  gosier  et  ses 
flancs  de  secousses  et  d'efforts. —  Moi  j'ai  bu  et  j'ai  vu 
Taraignée. — Camillo  le  secondait  dans  cette  affaire;  c'est 
lui  qui  est  son  entremetteur.  — Il  y  a  un  complot  tramé 
contre  ma  vie  et  ma  couronne. — Tout  ce  que  soupçon- 
nait ma  défiance  est  vrai. — Ce  perfide  scélérat  que  j'em- 
ployais était  engagé  d'avance  par  l'autre  :  il  lui  a  décou- 
vert mon  dessein;  et  moi,  je  reste  un  simple  mannequin 
dont  ils  s'amusent  à  leur  gré.  —  Comment  les  poternes 
se  sont-elles  si  facilement  ouvertes? 

LE  COURTISAN. — Par  la  force  de  sa  grande  autorité,  qui 
s'est  fait  obéir  ainsi  plus  d'ime  fois  d'après  vos  ordres. 

LÉONTES.  —  Je  ne  le  sais  que  trop.  —  Donnez-moi  cet 
enfant.  {A  Hermione,)  Je  suis  bien  aise  que  vous  ne  l'ayez 
pas  nourri  ;  quoiqu'il  ait  quelques  traits  de  moi,  cepen- 
dant il  y  a  en  lui  trop  de  votre  sang. 

HERMIONE. — Que  voulez-vous  dire?  Est-ce  un  badinage? 

LÉONTES.  —  Qu'on  emmène  l'enfant  d'ici  :  je  ne  veux 
pas  qu'il  approche  d'elle;  emmenez-le.  — Et  qu'elle  s'a- 
muse avec  celui  dont  elle  est  enceinte  ;  car  c'est  Polixène 
qui  vous  a  ainsi  arrondie. 

HERMIONE. — Je  dirais  seulement  que  ce  n'est  pas  lui, 
que  je  serais  bien  sûre  d'être  crue  de  vous  sur  ma  pa- 
role, quand  vous  affecteriez  de  prétendre  le  contraire. 

LÉONTES. — Vous,  mcs  seigucurs,  considérez-la,  obser- 
vez-la bien  ;  dites  si  vous  voulez  :  C^est  um  belle  dame^ 
mais  la  justice  qui  est  dans  vos  cœurs  vous  fera  ajouter 
aussitôt  :  C'est  bien  dommage  qu'elle  -ne  soit  pas  honnête  ni 
vertueuse!  Ne  louez  en  elle  que  la  beauté  de  ses  formes 
extérieures,  qui,  sur  ma  parole,  méritent  de  grands 
éloges;  mais  ajoutez  de  suite  un  haussement  d'épaules, 
un  murmure  entre  vos  dents,  une  exclamation,  et  toutes 
ces  petites  flétrissures  que  la  calomnie  emploie  ;  oh  !  je 
me  trompe,  c'est  la.  pitié  qui  s'exprime  ainsi,  car  la  ca- 
lomnie flétrit  la  vertu  même. — Que  ces  haussements  d'é- 
paules, ces  murmures,  ces  exclamations  surviennent 
et  se  placent  immédiatement  après  que  vous  aurez  dit  : 
Quelle  est  belle/  et  avant  que  vous  puissiez  ajouter  .♦ 


ACTE   II,    SCÈ^E   L  335 

Qu'elle  est  honnête/  Qu'on  apprenne •  seulement  ceci  de 
moi,  gui  ai  le  plus  sujet  de  gémir  que  cela  soit  :  c'est 
une  adultère. 

HERMioNE. — Si  un  scélérat  parlait  ainsi,  le  scélérat  le 
plus  accompli  du  monde  entier ,  il  en  serait  plus  scélérat 
encore  :  vous,  seigneur,  vous  ne  faites  que  vous  tromper. 

LÉONTEs. — Vous  VOUS  étcs  trompéc,  madame,  en  pre- 
nant Polixène  pour  Léon  tes.  0  toi,  créature...,  je  neveux 
pas  t'appeler  du  nom  qui  te  convient,  de  crainte  que  la 
grossièreté  barbare,  s'autorisant  de  mon  exemple,  ne  se 
permette  un  pareil  langage,  sans  égard  pour  le  rang,  et 
n'oublie  la  distinction  que  la  politesse  doit  mettre  entre 
le  prince  et  le  mendiant.— J'ai  dit  qu'elle  est  adultère, 
j'ai  dit  av^c  qui  :  elle  est  plus  encore,  elle  est  traître  à 
son  roi,  et  Camillo  est  son  complice,  un  homme  qui  sait 
ce  qu'elle  devrait  rougir  de  savoir,  quand  le  secret  en 
serait  réservé  à  elle  seule  et  à  son  vil  amant,  Camillo  sait 
qu'elle  est  une  profanatrice  du  lit  nuptial,  et  aussi  cor- 
rompue que  ces  femmes  à  qui  le  vulgaire  prodigue  des 
noms  énergiques;  oui,  de  plus  elle  est  complice  de  leur 
récente  évasion. 

HERMIONE. — Non,  sur  ma  vie,  je  n'ai  aucune  part  à 
tout  cela.  Combien  vous  aurez  de  regret,  quand  vous 
viendrez  à  être  mieux  instruit,  de  m'avoir  ainsi  diffamée 
publiquement!  Mon  cher  seigneur,  vous  aurez  bien  delà 
peine  à  me  faire  une  réputation  suffisante  en  disant  que 
vous  vous  êtes  trompé. 

LÉONTES. — Non,  non,  si  je  me  trompe,  d'après  les 
preuves  sur  lesquelles  je  me  fonde,  le  centre  de  la  terre 
n'est  pas  assez  fort  pour  porter  la  toupie  d'un  écolier. — 
Émmeiiez-la  en  prison;  celui  qui  parlera  pour  elle  se 
i*eiid  coupable  feeulement  pour  avoir  parlé. 

HEiiMiONE. — îl  y  a  quelque  planète  malfaisante  qtii 
domine  dans  le  ciel.  Je  dois  attendre  avec  patience  que  le 
ciel  présente  un  aspect  plus  favorable. — Chers  seigneurs, 
je  ne  suis  point  sujette  aux  pleurs,  comme  l'est  ordinai- 
rement notre  sexe  ;  peut-être  que  le  défaut  de  ces  vaines 
larmes  tarira  votre  pitié  ;  mais  je  porte  logé  là  (elle  montre 
son  cœur)  cette  douleur  de  l'honneur  blessé  qui  brûle 


336  LE   CONTE  d'hiver. 

trop  fort  pour  qu'elle  puisse  être  éteinte  par  les  larmes. 
Je  vous  conjure  tous,  seigneurs,  de  me  juger  sur  les  pen- 
sées les  plus  honorables  que  votre  charité  pourra  vous 
inspirer  :  et  que  la  volonté  du  roi  s'accomplisse. 

LÉONTES,  aux  gardes. — Serai-je  obéi  ? 

HERMioNE. — Quel  est  celui  de  vous  qui  vient  avec  moi? 
— Je  demande  en  grâce  à  Votre  Majesté  que  mes  femmes 
m'accompagnent;  car  vous  voyez  que  mon  état  le 
réclamé.  (A  ses  femmes.)  Ne  pleurez  point,  pauvres  amies, 
il  n'y  a  point  de  sujet  :  quand  vous  apprendrez  que 
votre  maîtresse  a  mérité  la  prison,  fondez  en  larmes 
quand  j'y  serai  conduite  ;  mais  cette  accusation-ci  ne 
peut  tourner  qu'à  mon  plus  grand  honneur. — Adieu,  sei- 
gneur :  jamais  je  n'avais  souhaité  de  vous  voir  afiligé; 
mais  aujouM'hui,  j'ai  confiance  que  cela  m'arrivera. — 
Venez,  mes  femmes;  vous  en  avez  la  permission. 

LÉONTES. — Allez,  exécutez  nos  ordres. — Allez-vous-en. 

(Les  gardes  conduisent  la  reine  accompagnée  de  ses  femmes.) 

UN  SEIGNEUR. — J'en  conjure  Votre  Majesté,  rappelez  la 
reine. 

ANTiGONE. — Soyez  bien  sûr  de  ce  que  vous  faites,  sei- 
gneur, de  crainte  que  votre  justice  ne  se  trouve  être  de 
la  violence.  Trois  grands  personnages  sont  ici  compro- 
mis, vous-même,  votre  reine  et  votre  fils. 

LE  SEIGNEUR. — Pour  elle,  seigneur,  j'ose  engager  ma 
vie,  et  je  le  ferai  si  vous  voulez  l'accepter,  que  la  reine 
est  sans  tache  aux  yeux  du  ciel  et  envers  vous  ;  je  veux 
dire  innocente  de  ce  dont  vous  l'accusez. 

ANTiGONE.— S'il  est  prouvé  qu'elle  ne  le  soit  pas,  j'éta- 
blirai mon  domicile  à  côté  de  ma  femme,  j'irai  toujours 
accouplé  avec  elle  ;  je  ne  me  fierai  à  elle  que  lorsque  je 
la  sentirai  et  la  verrai  :  si  la  reine  est  infidèle,  il  n'y  a 
plus  un  pouce  de  la  femme, — que  dis-je  ?  une  drachme  de 
sa  chair  qui  ne  soit  perfide. 

LÉONTES. — Taisez-vous. 

LE  SEIGNEUR. — Mou  cher  souverain... 

ANTIGONE. — C'est  pour  vous  que  nous  parlons,  et  non 
pas  pour  nous.  Vous  êtes  trompé  par  quelque  instiga-  - 
teur  qui  sera  damné  pour  sa  peine  :  si  je  connaissais  ce 


ACTE  II,    SCÈNE  l.  337 

lâche,  je  le  damnerais  déjà  dans  ce  monde.— Si  son  hon- 
neur est  souillé...  j'ai  trois  filles;  Paînée  a  onze  ans,  la 
seconde  neuf,  et  la  cadette  environ  cinq  :  si  cette  accusa- 
tion se  trouve  fondée,  elles  me  le  payeront,  sur  mon 
honneur  ;  je  les  mutile  toutes  trois  :  elles  ne  verront  pas 
rage  de  quatorze  ans  pour  enfanter  des  générations 
bâtardes  :  elles  sont  mes  cohéritières,  et  je  me  mutile- 
rais plutôt  moi-même  que  de  souffrir  qu'elles  ne  produi- 
sent pas  des  enfants  légitimes. 

LÉONTKs.T-Cessez  ',  plus  de  vaines  paroles  ;  vous  ne 
sentez  mon  affront  qu'avec  des  sens  aussi  froids  que  le 
nez  d'un  mort  :  mais  moi,  je  le  vois,  je  le  sens  ;  sentez 
ce  que  je  vous  fais,  et  voyez  en  même  temps  la  main  qui 
vous  touche*. 

ANTiGONE. — Si  cela  est  vrai,  nous  n'avons  pas  besoin 
de  tombeau  pour  ensevelir  la  vertu  :  il  n'y  en  a  pas  un 
seul  grain  pour  adoucir  l'aspect  de  cette  terre  fangeuse. 

LÉONTES. — Quoil  ne  m'en  croit-on  pas  sur  parole? 

LE  SEIGNEUR. — J'aîmerais  bien  mieux  que  ce  fut  vous 
qu'on  refusât  de  croire  sur  ce  point,  seigneur,  plutôt  que 
moi,  et  je  serais  bien  plus  satisfait  de  voir  son  honneur 
justifié  que  votre  soupçon,  quelque  blâmé  que  vous  en 
pussiez  être. 

LÉONTES. — Eh!  qu'avons-nous  besoin  aussi  de  vous 
consulter  là-dessus?  Que  ne  suivons-nous  plutôt  l'in- 
stinct* qui  nous  force  à  le  croire?  Notre  prérogative 
n'exige  point  vos  conseils  :  c'est  notre  bonté  naturelle 
qui  vous  fait  cette  confidence;  et  si  (soit  par  stupidité, 
ou  par  une  adroite  affectation)  vous  ne  voulez  pas  ou  ne 
pouvez  pas  goûter  et  sentir  la  vérité  comme  nous, 
apprenez  que  nous  n'avons  plus  besoin  de  vos  avis. 
L'affaire,  la  conduite  à  suivre,  la  perte  ou  le  gain,  tout 
nous  est  personnel. 

ANTIGONE. — ^Et  je  souhaiterais ,  mon  souverain  ,  que 
vous  eussiez  jugé  cette  affaire  dans  le  silence  de  votre 
jugement,  sans  en  rien  communiquer  à  personne. 

*  Il  7  avait  ici  quelque  geste  indiqué  pour  l'acteur,  peut-êtfe 
celui  de  mettre  deux  doigts  sur  la  tête  d'Antigone  en  forme  de 
cornes. 

X.  lY.  22 


338  LE  CONTE   d'hiver. 

LÉONTES. — Comment  cela  se  pouvait-il?  Ou  l'âge  a  ren- 
forcé votre  ignorance,  ou  vous  êtes  né  stupide.  Ne 
sommes-nous  pas  autorisés  dans  notre  conduite  par  la 
fuite  de  Gamillo,  jointe  à  leur  familiarité,  qui  était  pal- 
pable autant  que  peut  être  une  chose  qui  n'a  plus  besoin 
que  d'être  vue  pour  être  prouvée,  tant  les  circonstances 
étaient  évidentes?  Rien  ne  manquait  à  l'évidence,  que 
d'avoir  vu  la  chose.  Cependant,  pour  une  plus  forte  con- 
firmation (car,  dans  une  affaire  de  cette  importance,  la 
précipitation  serait  lamentable),  j'ai  envoyé  en  hâte  à  la 
ville  sacrée  de  Delphes,  au  temple  d'Apollon,  Dion  et 
Cléomène,  dont  vous  connaissez  le  mérite  plus  que  suf- 
fisant. Ainsi  c'est  l'oracle  qui  me  dictera  la  marche  à 
suivre,.et  ce  conseil  spirituel,  une  fois  obtenu,  m'arrêtera 
ou  me  poussera  en  avant.  Ai-je  bien  fait? 

LE  SEIGNEUR. — Très-bion,  seigneur* 

LÉONTES. — Quoique  je  sois  convaincu  et  que  je  n'aie 
pas  besoin  d'en  savoir  plus  que  je  n'en  sais,  cependant 
l'oracle  servira  à  tranquilliser  les  esprits  des  autres,  et 
ceux  dont  l'ignorante  créduhté  se  refuse  à  voir  la  vérité. 
Ainsi  nous  avons  trouvé  convenable  qu'elle  fût  séparée 
de  notre  personne  et  emprisonnée,  de  peur  qu'elle  ne 
soit  chargée  d'accomplir  la  trahison  tramée  par  les  deux 
complices  qui  ont  pris  la  fuite.  Allons,  suivez-nous; 
nous  devons  parler  au  peuple  ;  car  cette  affaire  va  nous 
mettre  tous  en  mouvement. 

ANTiGONE,  à  part. — Pour  finir  par  en  rire,  à  ce  que  je 
présume,  si  la  bonne  vérité  était  connue. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  II 

L'extérieur  d'une  prison. 
Entre  PAULINE  et  sa  suite. 

PAULINE.— Le  geôlier  I  Qu'on  rappelle.  (Un  serviteur 
sort.)  Faites-lui  savoir  qui  je  suis. — Vertueuse  reine  I  II 
n'est  point  en  Europe  de  cour  assez  brillante  pour  toi  ; 
que  fais-tn  dans  cette  prison?  (Le  serviteur  revient  avec  le 


ACTE  II,    SCÈNE    II.  339 

geôlier.)  (Au  geôlier.)  Vous  me  connaissez,  n^est-ce  pas 
mon  ami? 

LE  GEÔLIER. — ^Pour  Une  vertueuse  dame,  et  que  j'ho- 
nore beaucoup. 

PAULINE. — Alors  je  vous  prie ,  conduisez-moi  vers  la 
reine. 

LE  GEÔLIER. — Jo  uc  le  puis,  madame  ;  j'ai  reçu  expres- 
sément des  ordres  contraires. 

PAULINE. — On  se  donne  ici  bien  de  la  peine  pour  empri- 
sonner rhonnêteté  et  la  vertu,  et  leur  défendre  Taccès 
des  amis  sensibles  qui  viennent  les  visiter  ! — Est-il  per- 
mis, je  vous  prie,  de  voir  ses  femmes?  quelqu'une 
d'elles,  Emilie,  par  exemple? 

LE  GEÔLIER. — S'il  VOUS  plaît,  madame,  d'écarter  de 
vous  votre  suite,  je  vous  amènerai  Emilie. 

PAULINE.— Eh  bien!  je  vous  prie  de  la  faire  venir.— 
.Vous,  éloignez-vous. 

(Les  gens  de  la  suite  sortent.) 

LE  GEÔLIER. — Et  il  faut  oncoro,  madame,  que  je  sois 
présent  à  votre  entretien. 

PAULINE. — Eh  bieni  à  la  bonne  heure  ;  je  vous  prie... 
{Le  geôlier  sort.)  On  se  donne  ici  tant  de  peine  pour  ternir 
ce  qui  est  sans  tache,  que  cela  dépasse  toute  idée.  (Le 
geôlier  reparaît  avec  Emilie.)  (A  Emilie.)  Chère  demoiselle, 
comment  se  porte  notre  gracieuse  reine? 

EMILIE. — Aussi  bien  que  peuvent  le  permettre  tant  de 
grandeur  et  d'infortunes  réunies.  Dans  les  secousses  de 
ses  frayeurs  et  de  ses  douleurs,  les  plus  extrêmes  qu'ait 
souffertes  une  femme  déhcate,  elle  est  accouchée  im  peu 
avant  son  terme. 

PAULINE. — D'un  garçon? 

EMILIE. — D'une  fille.  Un  bel  enfant,  vigoureux,  et  qui 
semble  devoir  vivre.  La  reine  en  reçoit  beaucoup  de 
consolation;  elle  lui  dit  :  Ma  pauvre  petite  prisonnière,  je 
suis  aussi  innocente  que  toi. 

PAULINE. — J'en  ferais  serment. — Maudites  soient  ces 
dangereuses  et  funestes  lunes  *  du  roi  I  II  faut  qu'il  en 

>  Expression  empruntée  du  français. 


340  LE  CONTE  d'hiver. 

soit  instruit,  et  il  le  sera  ;  c'est  à  une  femme  que  cet 
office  sied  le  mieux,  et  je  le  prends  sur  moi.  Si  mes  pa- 
roles sont  emmiellées,  que  ma  langue  s'enfle  et  ne  puisse 
jamais  servir  d'organe  à  ma  colère  enflammée.—Je  vous 
prie,  Emilie,  présentez  Thommage  de  mon  respect  à  la 
reine  :  si  elle  a  le  courage  de  me  confier  son  petit  enfant, 
j'irai  le  montrer  au  roi,  et  je  me  charge  de  lui  servir 
d'avocat  ^vec  la  dernière  chaleur.  Nous  ne  savons  pas  à 
quel  point  la  vue  de  cet  enfant  peut  l'adoucir  :  souvent 
le  silence  de  la  pure  innocence  persuade  où  la  parole 
échouerait. 

EMILIE.  —  Très-noble  dame,  votre  honneur  et  votre 
bonté  sont  si  manifestes  que  cette  entreprise  volontaire 
de  votre  part  ne  peut  manquer  d'avoir  un  succès  heu- 
reux :  il  n'est  point  de  dame  au  monde  aussi  propre  à 
remplir  cette  importante  commission.  Daignez  entrer 
dans  la  chambre  voisine  :  je  vais  sur-le-champ  instruire 
la  reine  de  votre  offre  généreuse.  Elle-même  aujour- 
d'hui méditait  cette  idée  :  mais  elle  n'a  pas  osé  proposer 
à  personne  ce  ministère  d'honneur,  dans  la  crainte  de  se 
voir  refusée. 

PAULINE. — Dites-lui,  Emilie,  que  je  me  servirai  de  cette 
langue  que  j'ai  :  et  s'il  en  sort  autant  d'éloquence  qu'il 
y  a  de  hardiesse  dans  mon  sein,  il  ne  faut  pas  douter 
que  ja  ne  fasse  du  bien. 

EMILIE. — Que  le  ciel  vous  bénisse  !  Je  vais  trouver  la 
reine.  Je  vous  prie,  avancez  un  peu  plus  près. 

LE  GEÔLIER. — Madame,  s'il  plaît  à  la  reine  d'envoyer 
l'enfant,  je  ne  sais  pas  à  quel  danger  je  m'exposerai  en 
le  permettant,  n'ayant  aucun  ordre  qui  m'y  autorise. 

PAULINE. — Vous  n'avez  rien  à  craindre,  mon  ami  : 
l'enfant  était  prisonnier  dans  le  sein  de  sa  mère;  et  il  en 
a  été  délivré  et  affranchi  par  les  lois  et  la  marche  de  la 
nature.  Il  n'a  point  part  au  courroux  du  roi  :  et  il  n'est 
pas  coupable  des  fautes  de  sa  mère,  si  elle  en  a  commis 
quelqu'une. 

LE  GEÔLIER. — ^Jc  le  crois  comme  vous. 

PAULINE. — N'ayez  aucune  crainte  :  sur  mon  honneur, 
je  me  placerai  entre  vous  et  le  danger.       (Hs  sortent.) 


ACTE  II,  SCÈNE  III.  341 

SCÈNE  III 

Salle  dans  le  palais. 
Entrent  LÉONTES,  ANTIGONE,  SEIGNEURS  et  suite. 

LÉONTES. — Ni  le  jour,  ni  la  nuit,  point  de  repos  :  c'est 
une  vraie  faiblesse  de  supporter  ainsi  ce  malheur...  Oui, 
ce  serait  pure  faiblesse,  si  la  cause  de  mon  trouble  n'était 
pas  encore  en  vie.  Elle  fait  partie  de  cette  cause,  elle, 
cette  adultère. — Car  le  roi  suborneur  est  tout  à  fait  hors 
de  la  portée  de  mon  bras,  au  delà  de  l'atteinte  de  mes 
projets  de  vengeance.  Mais  elle,  je  la  tiens  sous  ma 
main.  Supposé  qu'elle  soit  morte,  livrée  aux  flammes,  je 
pourrais  alors  retrouver  la  moitié  de  mon  repos. — ^Holà  ! 
quelqu'un! 

(Un  de  ses  officiers  s'arance.) 

l'officier. — Seigneur  ? 

LÉONTES. —Comment  se  porte  l'enfant  ? 

l'officier. — Il  a  bien  reposé  cette  nuit  :  on  espère  que 
sa  maladie  est  terminée. 

LÉONTES. — Ce  que  c'est  que  le  noble  instinct  de  cet 
enfant!  Sentant  le  déshonneur  de  sa  mère,  on  l'a  vu 
aussitôt  décliner,  languir,  et  en  être  profondément 
affecté  :  il  s'en  est  comme  approprié,  incorporé  la  honte; 
il  en  a  perdu  la  gaieté,  Tappétit,  le  sommeil,  et  il  est 
tombé  en  langueur.  (A  Vofficier,)  Laissez-moi  seul  ;  allez 
voir  comment  il  se  porte.  {U officier  sort,) — Fi  donc!  fi 
donc! — Ne  pensons  point  à  Polixène.  Quand  je  regarde 
de  ce  côté,  mes  pensées  de  vengeance  reviennent  sur 
moi-même.  Il  est  trop  puissant  par  lui-même,  par  ses 
partisans,  ses  alliances  :  qu'il  vive,  jusqu'à  ce  qu'il 
vienne  une  occasion  favorable.  Qrant  à  la  vengeance 
présente,  accomplissons-la  sur  elle.  Camillo  et  Polixène 
rient  de  moi;  ils  se  font  un  passe-temps  de  mes  cha- 
grins ;  ils  ne  riraient  pas,  si  je  pouvais  les  atteindre  ;  elle 
ne  rira  pas  non  plus,  celle  que  je  tiens  sous  ma  puis- 
sance. 

(Entre  Pauline  tenant  l'enfant.) 


342  LE   CONTE  d'hiver.  | 

UN  SEIGNEUR. — Vous  ne  pouvez  pas  entrer.  | 

PAULINE. — Ah!  secondez-moi  tous  plutôt,  mes  bons  ^ 

seigneurs  :  guoi  I  craignez-vous  plus  sa  colère  tyran- 
nique  que  vous  ne  tremblez  pour  la  vie  de  la  reine?  une 
âme  pure  et  vertueuse,  plus  innocente  qu'il  n'est  jaloux  I 

ANTiGONE. — C'en  est  assez. 

l'officier. — Madame,  le  roi  n'a  pas  dormi  cette  nuit  ; 
et  il  a  donné  ordre  de  ne  laisser  approcher  personne. 

PAULINE. — Point  tant  de  chaleur,  monsieur  ;  je  viens 
lui  apporter  le  sommeil.  C'est  vous  et  vos  pareils  qui 
rampez  près  de  lui  comme  des  ombres,  et  gémissez  à 
chaque  inutile  soupir  qu'il  pousse  ;  c'est  vous  qui  nour- 
rissez la  cause  de  son  insomnie  :  moi,  je  viens  avec  des 
paroles  aussi  salutaires  que  franches  et  vertueuses  pour 
le  purger  de  cette  humeur  qui  l'empêche  de  dormir. 

LÉONTES. — Quel  est  donc  ce  bruit  que  j'entends? 

PAULINE. — Ce  n'est  pas  du  bruit,  seigneur  ;  mais  je  sol- 
licite une  audience  nécessaire  pour  les  affaires  de  Votre 
Majesté. 

LÉONTES. — Gomment? — Qu'on  fasse  sortir  cette  dame 
audacieuse.  Antigène,  je  vous  ai  chargé  de  l'empêcher 
de  m' approcher;  je  savais  qu'elle  viendrait. 

ANTIGONE. — Je  lui  avais  défendu,  seigneur,  sous  peine 
d'encourir  votre  disgrâce  et  la  mienne,  de  venir  vous 
voir. 

LÉONTES.— Quoi!  ne  pouvez-vous  la  gouverner? 

PAULINE.— Oui,  seigneur,  pour  me  défendre  tout  ce  qui 
n'est  pas  honnête,  il  le  peut  :  mais  dans  cette  affaire  (à 
moins  qu'il  n'use  du  moyen  dont  vous  avez  usé,  et  qu'il 
ne  m'emprisonne,  pour  mes  bonnes  actions),  soyez  sûr 
qu'il  ne  me  gouvernera  pas. 

ANTIGONE. — Voyez  maintenant,  vous  Tentendez  vous- 
même,  lorsqu'elle  veut  prendre  les  rênes,  je  la  laisse 
conduire  :  mais  elle  ne  fera  pas  de  faux  pas. 

PAULINE. — Mon  cher  souverain,  je  viens,  et  je  vous 
conjure  de  m'écouter;  moi,  qui  fais  profession  d'être 
votre  loyale  sujette,  votre  médecin,  et  votre  conseiller 
très-soumis;  mais  qui  pourtant  ose  le  paraître  moins,  et 
flatter  moins  vos  maux  que  certaines  gens  qui  parais- 


ACTE  II,    SCENE   III.  343 

sent  plus  dévoués  à  vos  intérêts; — je  viens,  vous  dis-je, 
de  la  part  de  votre  vertueuse  reine. 

LÉONTES. — Vertueuse  reine  I 

PAULINE.— Vertueuse  reine,  seigneur  ;  vertueuse  reine; 
je  dis  vertueuse  reine  ;  et  je  soutiendrais  sa  vertu  dans 
un  combat  singulier,  si  j'étais  un  homme,  fussé-je  le 
dernier  de  ceux  qui  vous  entourent. 

LÉONTES. — Forcez-la  de  sortir  de  ma  présence. 

PAULINE. — Que  celui  qui  n'attache  aucun  prix  à  ses 
yeux  mette  le  premier  la  main  sur  moi  :  je  sortirai  de 
ma  propre  volonté  ;  mais  auparavant  je  remplirai  mon 
message. — La  vertueuse  reine,  car  elle  est  vertueuse, 
vous  a  mis  au  monde  une  fille  ;  la  voilà  :  elle  la  recom- 
mande à  votre  bénédiction. 

LÉONTES. —  Loin  de  moi,  méchante  sorcière*  !  Emme- 
nez-la d'ici,  hors  des  portes.  —  Une  infâme  entremet- 
teuse I 

PAULINE. — Non,  seigneur;  je  suis  aussi  ignorante  dans 
ce  métier  que  vous  me  connaissez  mal,  seigneur,  en 
me  donnant  ce  nom.  Je  suis  aussi  honnête  que  vous  êtes 
fou  ;  et  c'est  Têtre  assez,  je  le  garantis,  pour  passer  pour 
honnête  femme,  comme  va  le  monde. 

LÉONTES. —  Traîtres I  ne  la  chasserez-vous  pas?  Don- 
nez-lui cette  bâtarde.  (A  Antigone.)  Toi,  radoteur,  qui  te 
laisses  conduire  par  le  nez,  coq  battu  par  ta  poule  *,  ra- 
masse cette  bâtarde,  prends-la,  te  dis-je,  et  rends-la  à  ta 
commère. 

PAULINE. — Quêtes  mains  soient  à  jamais  déshonorées, 
si  tu  relèves  la  princesse  sur  cette  outrageante  et  fausse 
dénomination  qu'il  lui  a  donnée. 

LÉONTES,  à  Antigone. — Il  a  peur  de  sa  femme! 

PAULINE. — Je  voudrais  que  vous  en  fissiez  autant  :  alors 
il  n'y  aurait  pas  de  doute  que  vous  n'appelassiez  vos 
enfants  vos  enfants. 

LÉONTES. — Un  nid  de  traîtres  ! 

ANTIGONE. — Je  ne  suis  point  un  traître,  par  le  jour  qui 
nous  éclaire. 

1  Mankind  witch, 
■  Woman-tried. 


344  LE  CONTE  d'hiver. 

PAULINE. —  Ni  moi,  ni  personne,  hors  un  seul  ici,  et 
c'est  lui-même  ;  {montrant  le  roi)  lui  qui  livre  et  son 
propre  honneur,  et  celui  de  sa  reine,  et  celui  de  son 
fils,  d'une  si  heureuse  espérance,  et  celui  de  son  petit 
enfant,  à  la  calomnie,  dont  la  plaie  est  plus  cuisante 
que  celle  du  glaive  :  lui  qui  ne  veut  pas  (et,  dans  la  cir- 
constance, c'est  une  malédiction  qu'il  ne  puisse  y  être 
contraint)  arracher  de  son  cœur  la  racine  de  son  opinion, 
qui  est  pourrie,  si  jamais  un  chêne  ou  une  pierre  fut 
solide. 

LÉONTES. —  Une  créature  d'une  langue  effrénée,  qui 
tout  à  rheure  maltraitait  son  mari,  et  qui  maintenant 
aboie  contre  moi  !  Cet  enfant  n'est  point  à  moi  :  c'est  la 
postérité  de  Polixène.  Otez-le  de  ma  vue,  et  livrez-le  aux 
flammes  avec  sa  mère. 

PAULINE.— Il  est  à  vous,  et  nous  pourrions  vous  appli- 
quer en  reproche  le  vieux  proverbe  :  Il  vous  ressemble 
tant  que  c'est  tant  pis.  —  Regardez,  seigneurs,  quoique 
l'image  soit  petite,  si  ce  n'est  pas  la  copie  et  le  portrait 
du  père  :  ses  yeux,  son  nez,  ses  lèvres,  le  froncement  de 
son  sourcil,  son  front  et  jusqu'aux  jolies  fossettes  de  son 
menton  et  de  ses  joues,  et  son  sourire;  la  forme  même 
de  sa  main,  de  ses  ongles,  de  ses  doigts. — Et  toi,  nature, 
bonne  déesse,  qui  Tas  formée  si  ressemblante  à  celui 
qui  Ta  engendrée,  si  c'est  toi  qui  disposes  aussi  de  l'âme, 
parmi  toutes  ses  couleurs,  qu'il  n'y  ait  pas  de  jaune  *  ; 
de  peur  qu'elle  ne  soupçonne  un  jour,  comme  lui,  que 
ses  enfants  ne  sont  pas  les  enfants  de  son  mari  ! 

LÉONTES. —  Méchante  sorcière!  —  Et  toi,  imbécile, 
digne  d'être  pendu,  tu  n'arrêteras  pas  sa  langue? 

ANTiGONE. — Si  vous  faitcs  pendre  tous  les  maris  qui  ne 
peuvent  accomplir  cet  exploit,  à  peine  vous  laisserez- 
vous  im  seul  sujet. 

LÉONTES. — Encore  une  fois,  emmène-la  d'ici. 

PAULINE.  —  Le  plus  méchant  et  le  plu^  dénaturé  des 
époux  ne  peut  faire  pis. 

LÉONTES. — Je  te  ferai  brûler  vive. 

1  Couleur  de  la  jalousie. 


ACTE   II,   SCÈNE  III.  345 

PAULINE. — Je  ne  m'en  embarrasse  point  :  c'est  celui 
qui  alliune  le  bûcher  qui  est  l'hérétique,  et  non  point 
celle  qui  y  est  brûlée.  Je  ne  vous  appelle  point  tyran  : 
mais  ce  traitement  cruel  que  vous  faites  subir  à  votre 
reine,  sans  pouvoir  donner  d'autres  preuves  de  votre 
accusation  que  votre  imagination  déréglée,  sent  un  peu 
la  tyrannie  et  vous  rendra  ignoble  ;  oui,  et  un  objet 
d'ignominie  aux  yeux  du  monde. 

LÉONTES.  —  Sur  voire  serment  de  fidélité,  je  vous 
somme  de  la  chasser  de  ma  chambre.  Si  j'étais  un  tyran, 
où  serait  sa  vie  ?  Elle  n'aurait  pas  osé  m'âppeler  ainsi, 
si  elle  me  connaissait  pour  en  être  un.  Entraînez-la. 

PAULINE.  —  Je  vous  prie,  ne  me  poussez  pas,  je  m'en 
vais.  Veillez  sur  votre  enfant,  seigneur  ;  il  est  à  vous. 
Que  Jupiter  daigne  lui  envoyer  un  meilleur  génie  tuté- 
laire!  (Aux  courtisans,)  A  quoi  bon  vos  mains?  Vous  qui 
prenez  un  si  tendre  intérêt  à  ses  extravagances,  vous  ne 
lui  ferez  jamais  aucun  bien,  non,  aucun  de  vous;  allez, 
allez  ;  adieu,  je  m'en  vais. 

(Elle  sort.) . 

LÉONTES,  ài4n%one.  — C'est  toi,  traître,  qui  as  poussé 
ta  femme  à  ceci  1  Mon  enfant  ! . . . ,  qu'on  l'emporte  ! — Toi- 
même,  qui  montres  un  cœur  si  tendre  pour  lui,  emporte- 
le  d'ici  et  fais-le  consumer  sur-le-champ  par  les  flammes  ; 
oui,  je  veux  que  ce  soit  toi,  et  nul  autre  que  toi.  Prends- 
le  à  l'instant,  et  avant  une  heure  songe  à  venir  m'an- 
noncer  l'exécution  de  mes  ordres,  et  sur  de  bonnes 
preuves,  ou  je  confisque  ta  vie  avec  tout  ce  que  tu  peux 
posséder  ;  si  tu  refuses  de  m' obéir  et  que  tu  veuilles  lut- 
ter avec  ma  colère,  dis-le,  et  de  mes  propres  mains  je 
vais  briser  la  cervelle  de  ce  bâtard.  Va,  jette-le  au  feu, 
car  c'est  toi  qui  animes  ta  femme. 

ANTiGONE. —  Non,  sirc;  tous  ces  seigneurs,  mes  nobles 
amis,  peuvent,  s'ils  le  veulent,  me  justifier  pleinement. 

UN  SEIGNEUR. — Oui,  uous  le  pouvous,  mon  royal  maître; 
il  n'est  point  coupable  de  ce  que  sa  femme  est  venue  ici. 

LÉONTES. — ^Vous  êtes  tous  des  menteurs. 

UN  SEIGNEUR. —  J'ou  coujuTC  Votre  Majesté,  accordez- 
nous  plus  de  confiance;  nous  vous  avons  fidèlement 


346  LE  CONTE  d'hiver. 

servi,  et  nous  vous  conjurons  de  nous  rendre  cette  jus- 
tice; tombant  à  vos  genoux,  nous  vous  demandons  en 
grâce,  comme  une  récompense  de  nos  services  passés  et 
futurs,  de  changer  cette  résolution  ;  elle  est  trop  atroce, 
trop  sanguinaire,  pour  ne  pas  conduire  à  quelque  issue 
sinistre  ;  nous  voilà  tous  à  vos  genoux. 

LÉONTES. — Je  suis  comme  une  plume,  pour  tous  les 
vents  qui  soufflent.  — Vivrai-je  donc  pour  voir  cet  enfant 
odieux  à  mes  genoux  m'appeler  son  père?  Il  vaut  mieux 
le  brûler  à  présent  que  de  le  maudire  alors.  Mais  soit, 
qu'il  vive...  Non,  il  ne  vivra  pas.  —  {A  Antigone.)  Vous, 
approchez  ici,  monsieur,  qui  vous  êtes  montré  si  tendre- 
ment officieux,  de  concert  avec  votre  dame  Marguerite, 
votre  sage-femme,  pour  sauver  la  vie  de  cette  bâtarde 
(car  c'est  une  bâtarde,  aussi  sûr  que  cette  barbe  est 
grise)  :  quels  hasards  voulez-vous  courir  pour  sauver  la 
vie  de  ce  marmot? 

ANTiGONE. — Tous  coux,  soigueur,  que  mes  forces  peu- 
vent supporter  et  que  Thonneur  peut  m'imposer,  j'irai 
jusque-là,  et  j'offre  le  peu  de  sang  qui  me  reste  pour 
sauver  l'innocence;  tout  ce  que  je  pourrai  faire. 

LÉONTES. — Tu  pourras  le  faire.  Jure  sur  cette  épée  que 
tu  exécuteras  mes  ordres  \ 

ANTIGONE. — Je  le  jure,  seigneur. 

LÉONTES.  —  Écoute  et  obéis;  songes-y  bien,  car  la 
moindre  omission  sera  l'arrêt ,  non-seulement  de  ta 
mort,  mais  de  la  mort  de  ta  femme  à  mauvaise  langue  ; 
quant  à  présent,  nous  voulons  bien  lui  pardonner.  Nous 
t'enjoignons,  par  ton  devoir  d'homme  lige,  de  transpor- 
ter cette  tille  bâtarde  dans  quelque  désert  éloigné,  hors 
de  l'enceinte  de  nos  domaines,  et  là  de  l'abandonner 
sans  plus  de  pitié  à  sa  propre  protection,  aux  risques  du 
climat.  Gomme  cet  enfant  nous  est  survenu  par  un  ha- 
sard étrange,  je  te  charge  au  nom  de  la  justice,  au  péril 
de  ton  âme  et  des  tortures  de  ton  corps,  de  l'abandonner 
comme  une  étrangère  à  la  merci  du  sort,  à  qui  tu  lais- 
seras le  soin  de  l'élever  ou  de  la  détruire  ;  emporte-la. 
« 

>  Forme  de  serment  jadis  usitée. 


ACTE   II,    SCÈNE   III.  347 

ANTiGONE. — Je  jure  de  le  faire,  quoiqu'une  mort  pré- 
sente eût  été  plus  miséricordieuse.  Allons,  viens,  pauvre 
enfant;  que  quelque  puissant  esprit  inspire  aux  vautours 
et  aux  corbeaux  de  te  servir  de  nourrices  I  On  dit  que 
les  loups  et  les  ours  ont  quelquefois  dépouillé  leur  féro- 
cité pour  remplir  de  semblables  offices  de  pitié.  Seigneur, 
puissiez-vous  être  plus  heureux  que  cette  action  ne  le 
mérite!  Et  toi,  pauvre  petite,  condamnée  à  périr,  que  la 
bénédiction  du  ciel,  se  déclarant  contre  cette  cruauté, 
combatte  pour  toi  ! 

(Il  sort,  emportant  l'enfant.) 

LÉONTES. — ^Non,  je  ne  veux  point  élever  la  progéniture 
d'un  autre. 

(Entre  un  serviteur.) 

LE  SERVITEUR.  —  Sous  le  bou  plaisir  de  Votre  Majesté, 
les  députés  que  vous  avez  envoyés  consulter  Toracle 
sont  revenus  depuis  une  heure.  Cléomène  et  Dion  sont 
arrivés  heureusement  de  Delphes  ;  ils  sont  tous  les  deux 
débarqués,  et  ils  se  hâtent  pour  arriver  à  la  cour. 

UN  SEIGNEUR. — Vous  couvieudrez,  seigneur,  qu'ils  ont 
fait  une  incroyable  diligence. 

LÉONTES. — U  y  a  vingt-trois  jours  qu'ils  sont  absents; 
c'est  une  grande  célérité  ;  elle  nous  présage  que  le  grand 
Apollon  aura  voulu  manifester  sur-le-champ  la  vérité. 
Préparez-vous,  seigneurs  ;  convoquez  un  conseil  où  nous 
puissions  faire  paraître  notre  déloyale  épouse  ;  car, 
comme  elle  a  été  accusée  pubhquement,  son  procès  se 
fera  publiquement  et  avec  justice.  Tant  qu'elle  respirera, 
mon  cœur  sera  pour  moi  un  fardeau.  Laissez-moi,  et 
songez  à  exécuter  mes  ordres. 

(Tous  sortent.) 


FIN  DU  DEUXIÈME    ACTE. 


ACTE    TROISIÈME 

SCÈNE    I 

Une  rue  d'une  ville  de  Sicile. 
Entrent  CLÉOMÈNE  et  DION. 

CLÉOMÈNE. — ^Le  climat  est  pur,  l'air  est  très-doux;  l'île 
est  fertile,  et  le  temple  surpasse  de  beaucoup  les  récits 
qu'on  en  fait  commimément. 

DION. — Moi,  je  citerai,  car  c'est  ce  qui  m'a  ravi  sur- 
tout, les  célestes  vêtements  (c'est  le  nom  que  je  crois 
devoir  leur  donner)  et  la  vénérable  majesté  des  prêtres 
qui  les  portent.—  Et  le  sacrifice  I  quelle  pompe,  quelle 
solennité  dans  l'offrande  1  II  n'y  avait  rien  de  terrestre. 

CLÉOMÈNE.  —  Mais,  par-dessus  tout,  le  soudain  éclat  et 
la  voix  assourdissante  de  l'oracle,  qui  ressemblait  au 
tonnerre  de  Jupiter  ;  mes  sens  en  ont  été  si  étonnés  que 
j'étais  anéanti. 

DION.  —  Si  l'issue  de  notre  voyage  se  termine  aussi 
heureusement  pour  la  reine  (et  que  les  dieux  le  veuillent!) 
qu'il  a  été  favorable,  agréable  et  rapide  pour  nous,  le 
temps  que  nous  y  avons  mis  nous  est  bien  payé  par  son 
emploi. 

CLÉOMÈNE. — Grand  Apollon,  dirige  tout  pour  le  bien! 
Je  n'aime  point  ces  proclamations  qui  cherchent  des 
torts  à  Hermione. 

DION, —  La  rigueur  même  de  cette  procédure  manifes- 
tera l'innocence  ou  terminera  l'affaire.  Quand  une  fois 
l'oracle,  ainsi  muni  du  sceau  du  grand-prêtre  d'Apollon, 
découvrira  ce  qu'il  renferme,  il  se  révélera  quelque  se- 
cret extraordinaire  à  la  connaissance  publique.— Allons, 
•des  chevaux  frais,  et  que  la  fin  soit  favorable  ! 


ACTE  III,   SCÈNE  II.  349 

SCÈNE  II 

Une  cour  de  justice. 

LÉONTES,  des  SEIGNEURS  et  des  OFFICIERS  siégeant 
selon  leur  rang. 

LÉONTES. —  Cette  cour  assemblée,  nous  le  déclarons  à 
notre  grand  regret,  porte  un  coup  cruel  à  notre  cœur. 
L'accusée  est  la  fille  d'un  roi,  notre  femme,  et  une 
femme  trop  chérie  de  nous. — Soyons  enfin  justifiés  du 
reproche  de  tyrannie  par  la  publicité  que  nous  donnons 
à  cette  procédure:  la  justice  aura  son  cours  régulier, 
soit  pour  la  conviction  du  crime,  soit  pour  son  acquitte- 
ment.—  Faites  avancer  la  prisonnière. 

UN  OFFICIER  DE  JUSTICE. — C'ost  la  volouté  do  Sa  Majesté 
que  la  reine  comparaisse  en  personne  devant  cette  cour. 
— Silence  I 

(Hermione  est  amenée  dans  la  salle  du  tribunal  par  des  gar- 
des ;  Pauline  et  ses  femmes  l'accompagnent.) 

LÉONTES. — lisez  les  chefs  d'accusation. 

UN  OFFICIER  lit  à  haute  voix. — Hermione,  épouse  de  Vil- 
lustre  Léontes,  roi  de  Sicile,  tu  es  ici  citée  et  accusée  de  haute 
trahison  comme  ayant  commis  adultère  avec  Polixène,  roi  de 
Bohême,  et  conspiré  avec  Camillo  pour  ôter  la  vie  à  notre  sou- 
verain seigneur,  ton  royal  époux  :  et  ce  complot  étant  en  par- 
tie découvert  par  les  circonstances,  toi,  Hermione,  au  mépris 
de  la  foi  et  de  l'obéissance  d'un  fidèle  sujet,  tu  leur  as  cortr 
seillé,  pour  leur  sûreté,  de  s'évader  pendant  la  nuit,  et  tu  as 
favorisé  leur  évasion. 

msRMiONE. — Tout  ce  que  j'ai  à  dire  tendant  nécessaire- 
ment à  nier  les  faits  dont  je  suis  accusée,  et  n'ayant 
d'autre  témoignage  à  produire  en  ma  faveur  que  celui 
qui  sort  dema  bouche,  il  ne  me  servira  guère  de  répondre 
non  coupable;  ma  vertu  n'étant  réputée  que  fausseté,  l'af- 
firmation que  j'en  ferais  serait  reçue  de  même.  Mais  si 
les  puissances  du  ciel  voient  les  actions  humaines 
(comme  elles  le  font),  je  ne  doute  pas  alors  que  l'inno- 
cence ne  fasse  rougir  ces  fausses  accusations  et  que  la 


350  LE   CONTE  D'HIVEE. 

tyrannie  ne  tremble  devant  la  patience. — (Au  roi.)  Vous, 
seigneur,  vous  savez  mieux  que  personne  (vous  qui  vou- 
lez feindre  de  l'ignorer)  que  toute  ma  vie  passée  a  été 
aussi  réservée,  aussi  chaste,  aussi  fidèle  que  je  suis  mal- 
heureuse maintenant,  et  je  le  suis  plus  que  l'histoire 
n'en  donne  d'exemple,  quand  même  on  inventerait  et 
qu'on  jouerait  cette  tragédie  pour  attirer  des  spectateurs. 
Car,  considérez-moi, — compagne  de  la  couche  d'un  roi, 
possédant  la  moitié  d'un  trône,  fille  d'un  grand  mo- 
narque, mère  d'un  prince  de  la  plus  grande  espérance, 
amenée  ici  pour  parler  et  discourir  pour  sauver  ma  vie 
et  mon  honneur  devant  tous  ceux  à  qui  il  plaît  de  venir 
me  voir  et  m'en  tendre.  Quant  à  la  vie,  je  la  tiens  pour 
être  une  douleur  que  je  voudrais  abréger  ;  mais  Thon- 
neur,  il  doit  se  transmettre  de  moi  à  mes  enfants,  et  c'est 
lui  seul  que  je  veux  défendre.  J'en  appelle  à  votre  pro- 
pre conscience,  seigneur,  pour  dire  combien  j'étais  dans 
vos  bonnes  grâces  avantque  Polixène  vînt  à  votre  cour,  et 
combien  je  le  méritais.  Et  depuis  qu'il  y  est  venu,  par 
quel  commerce  illicite  me  suis-je  écartée  de  mon  devoir 
pour  mériter  de  paraître  ici?  Si  jamais  j'ai  franchi  d'un 
seul  pas  les  bornes  de  l'honneur,  si  j'ai  penché  de  ce 
côté  en  action  ou  en  volonté,  que  les  cœurs  de  tous  ceux 
qui  m'entendent  s'endurcissent,  et  que  mon  plus  proche 
parent  s'écrie  :  Opprobre  sur  son  tombeau  ! 

LÉONTES, — ^Je  n'ai  jamais  ouï  dire  encore  qu'aucun  de 
ces  vices  effrontés  eût  moins  d'impudence  pour  nier  ce 
qu'il  avait  fait  que  pour  le  commettre  d'abord. 

HERMiONE. — Gela  est  assez  vrai,  mais  c'est  une  maxime 
dont  je  ne  mérite  pas  l'application,  seigneur. 

LÉONTES. — ^Vous  uc  l'avouercz  pas. 

HERMIONE.— Je  ne  dois  rien  avouer  de  plus  que  ce  qui 
peut  m'être  personnel  dans  ce  qu'on  m'impute  à  crime. 
Quant  à  PoUxène  (qui  est  le  complice  qu'on  me  donne), 
je  confesse  que  je  l'ai  aimé  en  tout  honneur,  autant  qu'il 
le  désirait  lui-niême,  de  l'espèce  d'affection  qui  pouvait 
convenir  à  une  dame  comme  moi,  de  cette  affection  et 
non  point  d'une  autre,  que  vous  m'aviez  commandée 
vous-même.  Et  si  je  ne  l'eusse  pas  fait,  je  croirais  m'étre 


ACTE   III,    SCÈNE  II.  231 

rendue  coupable  à  la  fois  de  désobéissance  et  d'ingrati- 
tude envers  vous  et  envers  votre  ami,  dont  Tamitié  avait, 
du  moment  où  elle  avait  pu  s'exprimer  par  la  parole, 
dès  l'enfance,  déclaré  qu  elle  vous  était  dévouée.  Quant 
à  la  conspiration,  je  ne  sais  point  iquel  goût  elle  a,  bien 
qu'on  me  la  présente  comme  un  plat  dont  je  dois  goûter  ; 
tout  ce  que  j'en  sais,  c'est  que  Camillo  était  un  honnête 
homme;  quant  au  motif  qui  lui  a  fait  quitter  votre  cour, 
si  les  dieux  n'en  savent  pas  plus  que  moi,  ils  l'ignorent. 

LÉONTEs. — Vous  avcz  SU  son  départ,  comme  vous  savez 
ce  que  vous  étiez  chargée  de  faire  en  son  absence. 

HERMiONE.— Seigneur,  vous  parlez  un  langage  que  je 
n'entends  point;  ma  vie  dépend  de  vos  rêves,  et  je  vous 
l'abandonne. 

LÉONTES. — Mes  rêves  sont  vos  actions  :  vous  avez  eu 
un  enfant  bâtard  de  Prolixène,  et  je  n'ai  fait  que  le  rêver? 
Comme  vous  avez  passé  toute  honte, (et  c'est  l'ordinaire 
de  celles  de  votre  espèce),  vous  avez  aussi  passé  toute 
vérité.  Il  vous  importe  davantage  de  le  nier,  mais  cela  ne 
vous  sert  de  rien  ;  car  de  même  que  votre  enfant  a  été  pro- 
scrit, comme  il  le  devait  être,  n'ayant  point  de  père  qui 
le  reconnût  (ce  qui  est  plus  votre  crime  que  le  sien),  de 
même  vous  sentirez  notre  justice,  et  n'attendez  de  sa 
plus  grande  douceur  rien  moins  que  la  mort. 

HERMIONE.— Seigneur,  épargnez  vos  menaces.  Ce  fan- 
tôme dont  vous  voulez  m'épouvanter,  je  le  cherche.  La 
vie  ne  peut  m'être  d'aucun  avantage  :  la  couronne  et  la 
joie  de  ma  vie,  votre  affection,  je  la  regarde  comme  per- 
due :  car  je  sens  qu'elle  est  partie,  quoique  je  ne  sache 
pas  comment  elle,  a  pu  me  quitter.  Ma  seconde  consola- 
tion était  mon  fils,  le  premier  fruit  de  mon  sein  :  je  suis 
bannie  de  sa  présence,  comme  si  j'étais  attaquée  d'un 
mal  contagieux.  Ma  troisième  consolation,  née  sous  une 
malheureuse  étoile ,  elle  a  été  arrachée  de  mon  sein 
dont  le  lait  innocent  coulait  dans  sa  bouche  innocente, 
pour  être  traînée  à  la  mort.  Moi-même,  j'ai  été  affichée 
sous  le  nom  de  prostituée  sur  tous  les  poteaux  :  par  une 
haine  indécente,  on  m'a  refusé  jusqu'au  privilège  des 
couches,  qui  appartient  aux  femmes  de  toute  classe. 


362  LE  CONTE  D'HIYER. 

Enfin,  je  me  suis  vue  traînée  dans  ce  lieu  en  plein  air, 
avant  d'avoir  recouvré  les  forces  nécessaires.  A  présent, 
seigneur,  dites-moi  de  quels  biens  je  jouis  dans  la  vie, 
pour  craindre  de  mourir?  Ainsi,  poursuivez  ;  mais  écou- 
tez encore  ces  mots  :  ne  vous  méprenez  pas  à  mes 
paroles. — Non  ;  pour  la  vie,  je  n'en  fais  pas  plus  de  cas 
que  d'un  fétu. — Mais  pour  mon  honneur  (que  je  voudrais 
justifier),  si  je  suis  condamnée  sur  des  soupçons,  sans  le 
secours  d'autres  preuves  que  celles  qu'éveille  votre  jalou- 
sie, je  vous  déclare  que  c'est  de  la  rigueur,  et  non  de  la 
justice.  Seigneur,  je  m'en  rapporte  à  l'oracle  :  qu'Apol- 
lon soit  mon  juge. 

UN  DES  SEIGNEURS,  à  la  reine. — Cette  requête,  de  votre  . 
part,  madame,  est  tout  à  fait  juste  ;  ainsi  qu'on  produise, 
au  nom  d'Apollon,  l'oracle  qu'il  a  prononcé. 

(Quelques-iiDS  des  officiers  sortent.) 

HERMiONE. — L'empereur  de  Russie  était  mon  père;  ah! 
s'il  vivait  encore,  et  qu'il  vît  ici  sa  fille  accusée  !  Je  vou- 
drais qu'il  pût  voir  seulement  la  profondeur  de  ma 
misère  ;  mais  pourtant  avec  des  yeux  de  pitié  et  non  de  j 

vengeance  !  I 

(Quelques  officiers  rentrent  avec  Dion  et  Cléomène.) 

UN  OFFICIER. — Cléomène,  et  vous,  Dion,  vous  allez  jurer, 
sur  l'épée  de  la  justice,  que  vous  avez  été  tous  deux  à 
Delphes  ;  que  vous  en  avez  rapporté  cet  oracle,  scellé  et 
à  vous  remis  par  la  main  du  grand- prêtre  d'Apollon  ;  et 
que,  depuis  ce  moment,  vous  n'avez  pas  eu  l'audace  de 
briser  le  sceau  sacré,  ni  de  lire  les  secrets  qu'il  couvre. 

CLÉOMÈNE  ET  DION. — Nous  jurous  tout  Cela. 

LÉoNTEs. — Brisez  le  sceau  et  lisez.  j 

l'officier  rompt  le  sceau  et  lit. — «  Hermione  est  chaste,  , 

Polixène  est  sans  reproche,  Camillo  est  un  sujet  fidèle,  i 

Léontes  un  tyran  jaloux,  son  innocente  enfant  un  fruit  I 

légitime  ;  et  le  roi  vivra  sans  héritier,  si  ce  qui  est  perdu  I 

ne  se  retrouve  pas.  »  I 

TOUS  LES  SEIGNEURS  s'écrient,  —  Loué  soit  le  grand  j 

Apollon  !  j 

HERMIONE. — Qu'il  soit  loué  ! 

LÉONTES,  à  Vofficier. — As-tu  lu  la  vérité  ? 


ACTE  III,    SCÈNE   IL  3S3 

l'officier. — ^Oui,  seigneur,  telle  qu'elle  est  ici  couchée 
par  écrit. 

LÉONTES. — Il  n'y  a  pas  un  mot  de  vérité  dans  tout  cet 
oracle  :  le  procès  continuera  ;  tout  cela  est  pure  fausseté. 

(Un  page  entre  avec  précipitation.) 

LE  PAGE. — Mon  seigneur  e  roi,  le  roi  ! 

LÉONTES. — De  quoi  s'agit-il? 

LE  PAGE. — Ah  I  seigneur,  vous  allez  me  haïr  pour  la 
nouvelle  que  j'apporte.  Le  prince,  votre  fils,  par  Tidée 
seule  et  par  la  crainte  du  jugement  de  la  reine ,  est 
parti  *. 

LÉONTES. — Comment,  parti  ? 

LE  PAGE.— Est  mort. 

LÉONTES. — Apollon  est  courroucé,  et  le  ciel  même  se 
déchaîne  contre  mon  injustice. — Eh  !  qu'a-t-elle  |donc? 

(La  reine  s'évanouit.) 

PAULINE. — Cette  nouvelle  est  mortelle  pour  la  reine.— 
Abaissez  vos  regards,  et  voyez  ce  que  fait  la  mort. 

LÉONTES. — Emmenez-la  d'ici  ;  son  cœur  n'est  qu'acca- 
blé, elle  reviendra  à  elle. — J'en  ai  trop  cru  mes  propres 
soupçons.  Je  vous  en  conjure,  administrez-lui  avec  ten- 
dresse quelques  remèdes  qui  la  ramènent  à  la  vie. —Apol- 
lon, pardonne  à  ma  sacrilège  profanation  de  ton  oracle  ! 
{Pauline  et  les  dames  emportent  Hermione,)  Je  veux  me 
réconcilier  avec  Polixène  ;  je  veux  faire  de  nouveau  ma 
cour  à  ma  reine;  rappeler  l'honnête  Camillo,  que  je 
déclare  être  un  homme  d'honneur,  et  d'une  âme  géné- 
reuse ;  car,  poussé  par  ma  jalousie  à  des  idées  de  ven- 
geance et  de  meurtre,  j'ai  choisi  Camillo  pour  en  être 
l'instrument,  et  pour  empoisonner  mon  ami  Polixène  ; 
ce  qui  aurait  été  fait,  si  l'âme  vertueuse  de  Camillo 
n'avait  mis  des  retards  à  l'exécution  de  ma  rapide  volonté. 
Quoique  je  l'eusse  menacé  de  la  mort  s'il  ne  le  faisait  pas, 
et  encouragé  par  l'appât  de  la  récompense  s'il  le  faisait, 
lui,  plein  d'humanité  et  d'honneur,  est  allé  dévoiler  mon 
projet  à  mon  royal  hôte  ;  il  a  abandonné  tous  les  biens 
qu'il  possède  ici,  que  vous  savez  être  considérables,  et  il 

^  C'est  le  viont  des  Latins. 

T.  IV.  ^3 


3S4  LE   CONTE  d'hiver. 

s'est  livré  aux  malheurs  certains  de  toutes  les  incerti- 
tudes, sans  autres  richesses  que  son  honneur, — Oh  ! 
comme  il  brille  à  travers  ma  rouille  I  combien  sa  piété 
fait  ressortir  la  noirceur  de  mes  actions  ! 

(Pauline  revient.) 

PAULINE. — Ah  !  coupez  mon  lacet,  ou  mon  cœur  va  le 
rompre  en  se  brisant  I 

UN  DES  SEIGNEURS. — D'où  vicut  cc  transport,  bonne 
dame? 

PAULINE,  au  roi. — Tyran,  quels  tourments  étudiés  as-tu 
en  réserve  pour  moi?  Quelles  roues,  quelles  tortures, 
quels  bûchers?  M'écorcheras-tu  vive,  me  brûleras-tu 
par  le  plomb  fondu  ouThuile  bouillante?...  Parle,  quel 
supplice  ancien  ou  nouveau  me  faut-il  subir,  moi,  dont 
chaque  mot  mérite  tout  ce  que  ta  fureur  peut  te  suggé- 
rer déplus  cruel?  Ta  tyrannie  travaillant  de  concert  avec 
la  jalousie...  Des  chimères,  trop  vaines  pour  des  petits 
garçons,  trop  absurdes  et  trop  oiseuses  pour  des  petites 
filles  de  neuf  ans  !  Ahî  réfléchis  à  ce  qu'elles  ont  pro- 
duit, et  alors  deviens  fou  en  effet  ;  oui,  frénétique  ; 
car  toutes  tes  folies  passées  n'étaient  rien  auprès  de  la 
dernière.  C'est  peu  que  lu  aies  trahi  PoUxène,  et  mon- 
tré une  âme  inconstante,  d'une  ingratitude  damnable  ; 
c'est  peu  encore  que  tu  aies  voulu  empoisonner  l'hon- 
neur du  vertueux  Camille,  en  voulant  le  déterminer  au 
meurtre  d'un  roi  :  ce  ne  sont  là  que  des  fautes  légères 
auprès  des  forfaits  monstrueux  qui  les  suivent,  et  encore 
je  ne  compte  pour  rien,  ou  pour  peu,  d'avoir  jeté  aux 
corbeaux  ta  petite  fille,  quoiqu'un  démon  eût  versé  des 
larmes  au  milieu  du  feu  avant  d'en  faire  autant  \  et  je 
ne  tlmpute  pas  non  plus  directement  la  mort  du  jeune 
prince,  dont  les  sentiments  d'honneur,  sentiments  élevés 
pour  un  âge  si  tendre,  ont  brisé  le  cœur  qui  comprenait 
qu'un  père  grossier  et  imbécile  diffamait  sa  gracieuse 
mère  ;  non,  ce  n'est  pas  tout  cela  dont  tu  as  à  répondre, 
mais  la  dernière  horreur, — ô  seigneurs,  quand  je  l'aurai 
annoncée,  criez  tous  :  malheur  I  —  La  reine,  la  reine,  la 
plus  tendre,  la  plus  aimable  des  femmes,  est  morte  ;  et 
la  vengeance  du  ciel  ne  tombe  pas  encore  I 


ACTE  m,    SCÈNE  II.  355 

UN  SEIGNEUR. — Que  les  puissances  suprêmes  nous  en 
préservent  ! 

PAULINE.— Je  vous  dis  qu'elle  est  morte,  j'en  ferai  ser- 
ment, et  si  mes  paroles  et  mes  serments  ne  vous  per- 
suadent pas,  allez  et  voyez,  si  vous  parvenez  à  ramener 
la  plus  légère  couleur  sur  ses  lèvres,  le  moindre  éclat 
dans  ses  yeux,  la  moindre  chaleur  à  Textérieur,  ou  la 
respiration  à  l'intérieur,  je  vous  servirai  comme  je  ser- 
virais les  dieux.  Mais  toi,  tyran,  ne  te  repens  point  de  ces 
forfaits  ;  ils  sont  trop  au-dessus  de  tous  tes  remords  ; 
abandonne-toi  au  seul  désespoir.  Quand  tu  ferais  mille 
prières  à  genoux,  pendant  dix  mille  années,  nu,  jeûnant 
sur  une  montagne  stérile,  où  un  éternel  hiver  enfanterait 
d'éternels  orages,  tu  ne  pourrais  pas  amener  les  dieux  à 
jeter  \m  seul  regard  sur  toi. 

LÉoNTES.— -.Poursuis,  poursuis;  tu  ne  peux  en  trop 
dire,  j'ai  mérité  que  toutes  les  langues  m'accablent  des 
plus  amers  reproches. 

UN  SEIGNEUR,  à  Paw^/w6.-— N'ajoutcz  rien  de  plus  ;  quel 
que  soit  l'événement,  vous  avez  fait  une  faute,  en  vous 
permettant  la  hardiesse  de  ces  discours. 

PAULINE.  — J'en  suis  fâchée;  je  sais  me  repentir  des 
fautes  que  j'ai  faites,  quand  on  vient  à  me  les  faire  con- 
naître. Hélas  I  j'ai  trop  montré  la  témérité  d'une  femme; 
il  est  blessé  dans  son  noble  cœur.  {Au  roi.)  Ce  qui  est 
passé,  et  sans  remède,  ne  doit  plus  être  une  cause  de 
chagrin  ;  ne  vous  afiligez  point  de  mes  reproches.  Punis- 
sez-moi plutôt  de  vous  avoir  rappelé  ce  que  vous  deviez 
oublier. — Mon  cher  souverain,  sire,  mon  royal  seigneur, 
pardonnez  à  une  femme  insensée  ;  c'est  l'amour  que  je 
portais  à  votre  reine. — Allons,  me  voilà  folle  encore! — 
Je  ne  veux  plus  vous  parler  d'elle,  ni  de  vos  enfants  ;  je 
ne  vous  rappellerai  point  le  souvenir  de  mon  seigneur, 
qui  est  perdu  aussi.  Recueillez  toute  votre  patience,  je  ne 
dirai  plus  rien. 

LÉONTES. — Tu  as  bien  parlé,  puisque  tu  ne  m'as  dit  que 
la  vérité  ;  je  la  reçois  mieux  que  je  ne  recevrais  ta  pitié. 
Je  t'en  prie,  conduis-moi  vers  les  cadavres  de  ma  reine 
et  de  mon  fils  ;  un  seul  tombeau  les  enfermera  tous  deux, 


356  LE  CONTE  D'hIYER. 

et  les  causesdeleur  mort  y  seront  inscrites,  à  ma  honte 
éternelle.  Une  fois  le  jour,  j'irai  \isiter  la  chapelle  où  ils 
reposeront,  et  mon  plaisir  sera  d'y  verser  des  larmes.  Je 
fais  vœu  de  consacrer  mes  jours  à  ce  devoir,  aussi  long- 
temps que  la  nature  voudra  *m'en  donner  la  force.— 
Venez,  conduisez-moi  vers  les  objets  de  ma  douleur. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  III 

Un  désert  de  la  Bohême  voisin  de  la  mer. 
ANTIGONE  portant  Venfant,  et  un  MATELOT. 

ANTiGONE. — Tu  es  douc  bien  sûr  que  notre  vaisseau  a 
touché  les  côtes  désertes  de  la  Bohême  ? 

LE  MARINIER. — Oui,  seigucur,  et  j'ai  bien  peur  que  nous 
n'y  ayons  débarqué  dans  un  mauvais  moment  ;  le  ciel  a 
l'air  courroucé  et  nous  menace  de  violentes  rafales.  Sur 
ma  conscience,  les  dieux  sont  irrités  de  notre  entreprise 
et  nous  témoignent  leur  colère. 

ANTIGONE.— Que  Icurs  saintes  volontés  s'accomplissent  ! 
Va,  retourne  à  bord,  veille  sur  ta  barque,  je  ne  serai  pas 
longtemps  à  t'aller  rejoindre. 

LE  MARINIER. — ^Hâtoz-vous  lo  plus  possible,  et  ne  vous 
avancez  pas  trop  loin  dans  les  terres  ;  nous  aurons  pro- 
bablement du  mauvais  temps  :  d'ailleurs,  le  désert  est 
fameux  par  les  animaux  féroces  dont  il  est  infesté. 

ANTIGONE. — Va  toujours  :  je  vais  te  suivre  dans  un 
moment. 

LE  MARINIER. — Je  suis  biou  joyeux  d'être  ainsi  débar- 
rassé de  cette  affaire. 

(Il  sort.) 

ANTIGONE.— -Viens,  pauvre  enfant.— J'ai  ouï  dire  (mais 
sans  y  croire)  que  les  âmes  des  morts  revenaient  quel- 
quefois ;  si  cela  est  possible,  ta  mère  m'a  apparu  la  nuit 
dernière;  car  jamais  rêve  ne  ressembla  autant  à  la  veille. 
Je  vois  s'avancer  à  moi  ime  feûime,  la  tête  penchée  tan- 
tôt d'un  côté,  tantôt  de  l'autre.  Jamais  je  n'ai  vu  objet  si 
rempli  de  douleur  et  conservant  tant  de  noblesse  :  vêtue 


ACTE  III,    SCÈNE  III.  357 

d'une  robe  d'une  blancheur  éclatante  comme  la  sainteté 
même,  elle  s'est  approchée  de  la  cabine  où  j'étais  cou- 
ché :  trois  fois  elle  s'est  inclinée  devant  moi,  et  sa  bouche 
s'ouvrant  pour  parler,  ses  yeux  sont  devenus  deux  ruis- 
seaux de  larmes  :  après  ce  torrent  de  pleurs,  elle  a  rompu 
le  silence  par  ces  mots  :  «  Vertueux  Antigone,  puisque 
la  destinée,  faisant  violence  à  tes  bons  sentiments,  t'a 
choisi  pour  être  chargé  d'exposer  mon  pauvre  enfant, 
d'après  ton  serment,  la  Bohême  t'offre  des  déserts  assez 
éloignés  :  pleures-y  et  abandonne  mon  enfant  au  milieu 
de  ses  cris  ;  et  comme  cet  enfant  est  réputé  perdu  pour 
toujours,  appelle-la,  je  t'en  conjure,  du  nom  de  Perdita. 
Et  toi,  pour  ce  barbare  ministère  qui  t'a  été  imposé  par 
mon  époux,  tu  ne  reverras  jamais  ta  femme  Pauline.  » 
— Et  à  ces  mots,  poussant  un  cri  aigu,  elle  s'est  évanouie 
dans  l'air.  Très-effrayé,  je  me  suis  remis  avec  le  temps, 
et  je  suis  resté  persuadé  que  c'était  une  réalité  et  non 
un  songe.  Les  rêves  sont  des  illusions  ;  et  cependant  pour 
cette  fois  je  cède  à  la  superstition  et  j'y  crois.  Je  pense 
qu'Hermione  a  subi  la  mort  ;  et  qu'Apollon  a  voulu  que 
cet  enfant,  étant  en  vérité  la  progéniture  de  Pohxène, 
fût  déposé  ici,  pour  y  vivre,  ou  pour  y  périr,  sur  les 
terres  de  son  véritable  père. — Allons,  jeune  fleur,  puisses- 
tu  prospérer  ici  !  Repose  là,  voici  ta  description  et  de 
plus  ceci  (//  dépose  auprès  d'elle  un  coffre  rempli  de  bijoux 
et  d'or)  qui  pourra,  s'il  plaît  à  la  fortune,  servir  à  t'élever, 
ma  jolie  enfant,  et  cependant  rester  en  ta  possession.  — 
La  tempête  conmience  :  pauvre  petite  infortunée,  qui, 
pour  la  faute  de  ta  mère,  est  ainsi  exposée  à  l'abandon, 
et  à  tout  ce  qui  peut  s'ensuivre. —  Je  ne  puis  pleurer, 
mais  mon  cœur  saigne.  Je  suis  maudit  d'être  forcé  à 
cela  par  mon  serment. — Adieu  ! — Le  jour  s'obscurcit  de 
plus  en  plus  :  tu  as  bien  l'air  d'avoir  une  affreuse  tem- 
pête pour  te  bercer  ;  jamais  je  n'ai  vu  le  ciel  si  sombre 
en  plein  jour.  Quels  sont  ces  cris  sauvages  ?  Pourvu  que 
je  puisse  regagner  la  barque.  Voilà  la  chasse. — Allons, 
je  te  quitte  pour  jamais. 

(Il  fuit,  poursuivi  par  un  ours.J 
(Un  vieux  berger  s'avance  près  des  lieux  où  est  l'enfant.) 


358  LE  CONTE  d'hiver. 

LE  BERGER. — Je  voudrais  qu'il  n'y  eût  point  d'âge  entre 
dix  et  vingt- trois  ans,  ou  que  la  jeunesse  dormit  tout 
le  reste  du  temps  dans  l'intervalle  :  car  on  ne  fait 
autre  chose  dans  l'intervalle  que  donner  des  enfants  aux 
filles,  insulter  des  vieillards,  piller  et  se  battre.  Écoutez 
donc  !  Qui  pourrait,  sinon  des  cerveaux  brûlés  de  dix- 
neuf  et  de  vingt-deux  ans  chasser  par  le  temps  qu'il  fait? 
Ils  m'ont  fait  égarer  deux  de  mes  meilleures  brebis,  et  je 
crains  bien  que  le  loup  ne  les  trouve  avant  leur  maître; 
si  elles  sont  quelque  part,  ce  doit  être  sur  le  bord  de  la 
mer,  où  elles  broutent  du  lierre.  Bonne  Fortune,  si  tu 
voulais...  Ou' avons-nous  ici?  (Ramassant  V enfant.)  Merci 
de  nous,  un  enfant,  un  joli  petit  enfant  !  Je  m'étonne  si 
c'est  un  garçon  ou  une  fille  ?...  Une  jolie  petite  fille,  une 
très-jolie  petite  fille  ;  oh  !  sûrement  c'est  quelque  esca- 
pade ;  quoique  je  n'aie  pas  étudié  dans  les  livres,  cepen- 
dant je  sais  lire  les  traces  d'une  femme  de  chambre  en 
aventure.  C'est  quelque  œuvre  consommée  sur  l'escalier, 
ou  sur  un  coffre,  ou  derrière  la  porte.  Ceux  qui  l'ont  fait 
avaient  plus  chaud  que  cette  pauvre  petite  malheureuse 
n'a  ici  ;  je  veux  la  recueillir  par  pitié  ;  cependant  j'atten- 
drai que  mon  fils  vienne  ;  il  criait  il  n'y  a  qu'un  moment  : 
holà,  ho  I  holà  1 

(Entre  le  fils  du  berger.) 

LE  FILS. — Ho  I  ho  ! 

LE  BERGER. — Quoi,  tu  étais  si  près  ?  Si  tu  veux  voir  une 
chose  dont  on  parlera  encore  quand  tu  seras  mort  et 
réduit  en  poussière,  viens  ici.  Qu'est-ce  donc  qui  te 
trouble,  mon  garçon  ? 

LE  FILS.— Ah  I  j'ai  vu  deux  choses,  sur  la  mer  et  sur 
terre,  mais  je  ne  puis  dire  que  ce  soit  une  mer  ;  car  c'est 
le  ciel  à  l'heure  qu'il  est,  et  entre  la  mer  et  le  firmament, 
vous  ne  pourriez  pas  passer  la  pointe  d'une  aiguille. 

LE  BERGER. — Quoi  !  mon  garçon,  qu'est-ce  que  c'est  ? 

LE  FILS. — Je  voudrais  que  vous  eussiez  vu  seulement 
comme  elle  écume,  comme  elle  fait  rage,  comme  elle 
creuse  ses  rivages  ;  mais  ce  n'est  pas  là  ce  que  je  veux 
dire.  Oh  !  quel  pitoyable  cri  de  ces  pauvres  malheureux  ! 
qu'il  était  affreux  de  les  voir,  et  puis  de  ne  plus  les  voir  ; 


ACTE  III,    SCÈNE  III.  389 

tantôt  le  vaisseau  allait  percer  la  Itine  avec  son  grand 
mât,  et  retombait  aussitôt  englouti  dans  les  flots  d'éciune, 
comme  si  vous  jetiez  un  morceau  de  liège  dans  un  ton- 
neau... Et  puis  ce  que  j'ai  vu  sur  la  terre  !  comme  Tours 
a  dépouillé  Tos  de  son  épaule,  comme  il  me  criait  au 
secours  I  en  disant  que  son  nom  était  Antigone,  un  grand 
seigneur. — Mais  pour  finir  du  navire,  il  fallait  voir 
comme  la  mer  Ta  avalé  ;  mais  surtout  comme  les  pauvres 
gens  hurlaient  et  comme  la  mer  se  moquait  d'eux.  —  Et 
comme  le  pauvre  gentilhomme  hurlait,  et  Tours  se 
moquait  de  lui,  et  tous  deux  hurlaient  plus  haut  que  la 
mer  ou  la  tempête. 

LE  BERGER. — Miséricorde  !  quand  donc  as-tu  vu  cela, 
mon  fils  ? 

LE  Fms. — Tout  à  Theure,  tout  àTheure  :  il  n'y  a  pas  un 
clin  d'œil  que  j'ai  vu  ces  choses.  Les  malheureux  ne  sont 
pas  encore  froids  sous  Teau,  et  Tours  n'a  pas  encore  à 
moitié  dîné  de  la  chair  du  gentilhomme  :  il  Tachève  à 
présent. 

LE  BERGER. — Jc  voudrais  bien  avoir  été  là,  pour  secou- 
rir le  pauvre  vieillard. 

LE  FILS,  à  par L — Et  moi,  je  voudrais  que  vous  eussiez 
été  près  du  navire  pour  le  secourir.  Votre  charité  n'au- 
rait pas  tenu  pied. 

LE  BERGER. — C'cst  terrible! — Mais  regarde  ici,  mon 
garçon,  maintenant,  bénis  ta  bonne  fortune  ;  toi,  tu  as 
rencontré  des  mourants,  et  moi  des  nouveau-nés.  Vt)ilà 
qui  vaut  la  peine  d'être  vu  :  vois-tu,  c'est  le  manteau 
d'un  enfant  de  gentilhomme  I  Regarde  ici ,  ramasse , 
mon  fils,  ramasse,  ouvre-le.  Ah  !  voyons. — On  m'a  pré- 
dit que  je  serais  enrichi  parles  fées;  c'est  quelque  enfant 
changé  par  elles.— Ouvre  ce  paquet  :  qu'y  a-t-il  dedans, 
garçon  ? 

LE  FILS. — Vous  êtes  un  vieox  tiré  d'affaire  ;  si  les  péchés 
de  votre  jeunesse  vous  sont  pardonnes,  vous  êtes  sûr  de 
bien  vivre.  De  Tor,  tout  orl 

LE  BERGER. — C'est  de  Tor  des  fées  ;  et  cela  se  verra  bien  ; 
ramasse-le  vite,  cache-le  ;  et  cours,  cours  chez  nous  par 
le  plus  court  chemin.  Nous  avons  du  bonheur,  mon  gar- 


360  LE   CONTE  d'hiver. 

çon,  et  pour  l'être  toujours  il  ne  nous  faut  que  du  secret. 
— Que  mes  brebis  aillent  où  elles  voudront. — ^Viens,  mon 
cher  enfant,  viens  chez  nous  par  le  plus  court. 

LE  FILS. — Prenez,  vous ,  le  chemin  le  plus  court  avec 
ce  que  vous  avez  trouvé  ;  moi,  je  vais  voir  si  l'ours  a 
laissé  là  le  gentilhomme,  et  combien  il  en  a  dévoré.  Les 
ours  ne  sont  jamais  féroces  que  quand  ils  ont  faim  ;  s'il 
en  a  laissé  quelque  chose,  je  Tensevelirai. 

LE  BERGER. — C'estune  bonne  action  :  si  tu  peux  recon- 
naître par  ce  qui  restera  de  lui  quel  homme  c'était,  viens 
me  chercher  pour  me  le  faire  voir. 

LE  FILS. — Oui,  je  le  ferai,  et  vous  m'aiderez  à  l'en- 
terrer. 

LE  BERGER. — Voilà  uu  heuTCux  jour,  mon  garçon,  et 
nous  ferons  de  bonnes  actions  avec  ceci.  ' 

(Ils  sortent.) 


FIN    DU    TROISIÈME    ACTE. 


ACTE    QUATRIÈME 


LE  TEMPS,  faisant  le  râle  d'im  chœur. 

LE  TEMPS. — Moi  qui  plais  à  quelques-uns,  et  qui  éprouve 
tous  les  hommes,  la  joie  des  bons  et  la  terreur  des  mé- 
chants ;  moi  qui  fais  et  détruis  Terreur,  en  vertu  de  mon 
nom,  je  prends  sur  moi  de  faire  usage  de  mes  ailes.  Ne  me 
fiaites  pas  un  crime  à  moi,  ni  à  la  rapidité  de  mon  vol,  si  je 
glisse  sur  Tespace  de  seize  années,  laissant  ce  vaste  inter- 
valle dans  l'oubli  :  puisqu'il  est  en  mon  pouvoir  de  ren- 
verser les  lois,  et  de  créer  et  d'anéantir  une  coutume 
dans  l'espace  d'une  des  heures  dont  je  suis  le  père,  lais- 
sez-moi être  encore  ce  que  j'étais  avant  que  les  usages 
anciens  ou  modernes  fussent  établis.  Je  sers  de  témoin 
aux  siècles  qui  les  ont  introduits,  et  j'en  servirai  de  même 
aux  coutumes  les  plus  nouvelles  qui  régnent  de  nos  j  ours  ; 
je  mettrai  hors  de  mode  ce  qui  brille  maintenant,  comme 
mon  histoire  le  paraît  à  présent.  Si  votre  indulgence  me 
le  permet,  je  retourne  mon  horloge,  et  j'avance  mes 
scènes  comme  si  vous  eussiez  dormi  dans  l'intervalle. 
Laissant  Léontes,  les  effets  de  sa  folle  jalousie  et  le  cha- 
giin  dont  il  est  si  accablé,  qu'il  s'enferme  tout  seul  ;  ima- 
ginez, obligeants  spectateurs,  que  je  vais  me  rendre  à 
présent  dans  la  belle  Bohême,  et  rappelez-vous  que  j'ai 
fait  mention  d'un  fils  du  roi  que  je  vous  nomme  main- 
tenant Florizel  ;  je  me  hâte  aussi  de  vous  parler  de  Per- 
dita,  qui  a  acquis  des  grâces  merveilleuses.  Je  ne  veux 
pas  vous  prédire  ce  qui  lui  arrive  plus  tard,  mais  que 
les  nouvelles  du  Temps  se  développent  peu  à  peu  devant 
vous.  La  fille  d'un  berger,  ce  qui  la  concerne  et  ce  qui 
s'ensuit,  voilà  ce  que  le  Temps  va  présenter  à  votre 
attention.  Accordez-moi  cela,  si  vous  avez  quelquefois 


362  LE   CONTE  d'hiver. 

plus  mal  employé  votre  temps  ;  sinon,  le  Temps  lui- 
même  vous  dit  qu'il  vous  souhaite  sincèrement  de  ne 
jamais  l'employer  plus  mal. 

(Il  sort.) 

SCÈNE  I 

Appartement  dans  le  palais. 
Entrent  POLIXÈNE  et  CAMILLO. 

poLixÈNE.— Je  te  prie,  cher  Camillo,  ne  m'importune 
pas  davantage  ;  c'est  pour  moi  une  maladie  de  te  refuser* 
quelque  chose;  mais  ce  serait  une  mort  de  t'accorder 
cette  demande. 

CAMILLO.— Il  y  a  seize  années  que  je  n'ai  revu  mon 
pays.  Je  désire  y  reposer  mes  os,  quoique  j'aie  respiré 
un  air  étranger  pendant  la  plus  grande  partie  de  ma  vie. 
D'ailleurs,  le  roi  repentant,  mon  maître,  m'a  envoyé 
demander  :  je  pourrais  apporter  quelque  soulagement  à 
ses  cruels  chagrins,  ou  du  moins  j'ai  la  présomption  de 
le  croire  ;  ce  qui  est  un  second  aiguillon  qui  me  pousse 
à  partir. 

POLIXÈNE. — Si  tu  m'aimes,  Camillo,  n'efface  pas  tous 
tes  services  passés,  en  me  quittant  à  présent  :  le  besoin 
que  j'ai  de  toi,  c'est  ta  propre  vertu  qui  l'a  fait  naître  ;  il 
valait  mieux  ne  te  posséder  jamais  que  de  te  perdre  ainsi  : 
tu  m'as  commencé  fies  entreprises  que  personne  n'est  en 
état  de  bien  conduire  sans  toi  :  tu  dois  ou  rester  pour 
les  mener  toi-même  jusqu'à  leur  entière  exécution,  ou 
emporter  avec  toi  tous  les  services  que  tu  m'as  rendus. 
Si  je  ne  les  ai  pas  assez  récompensés,  et  je  ne  puis  trop 
les  récompenser,  mon  étude  désormais  sera  de  t'en 
prouver  mieux  ma  reconnaissance,  et  j'en  recueillerai 
encore  l'avantage  d'augmenter  notre  amitié.  Je  te  prie, 
ne  me  parle  plus  de  ce  fatal  pays  de  Sicile,  dont  le  nom 
seul  me  rappelle  avec  douleur  le  souvenir  de  mon  frère, 
avec  lequel  je  suis  réconcilié,  de  ce  roi  repentant,  comme 
tule  nommes,  et  pour  lequel  on  doitmême  à  présent  déplo- 
rer comme  de  nouveau  la  perte  qu'il  a  faite  de  ses  enfants 


ACTE  IV,    SCÈNE  I.  363 

et  de  la  plus  vertueuse  des  reines. — Dis-moi,  quand  as-tu 
vu  le  prince  Florizel,  mon  fils?  Les  rois  ne  sont  pas 
moins  malheureux  d'avoir  des  enfants  indignes  d'eux 
que  de  les  perdre  lorsqu'ils  ont  éprouvé  leurs  vertus. 

CAMiLLo. — Seigneur,  il  y  a  trois  jours  que  j'ai  vu  le 
prince  :  quelles  peuvent  être  ses  heureuses  occupations, 
c'est  ce  que  j'ignore  ;  mais  j'ai  remarqué  parfois  que, 
depuis  quelque  temps  il  est  fort  retiré  de  la  cour,  et 
qu'on  le  voit  moins  assidu  que  par  le  passé  aux  exercices 
de  son  rang. 

poLixÈNE.  —  J'ai  fait  la  même  remarque  que  vous, 
Camillo,  et  avec  quelque  attention  :  au  point  que  j'ai  des 
yeux  à  mon  service  qui  veillent  sur  son  éloignement  de 
la  cour;  et  j'ai  été  informé  qu'il  est  presque  toujours 
dans  la  maison  d'un  berger  des  plus  simples,  un  homme 
qui,  dit-on,  d'un  état  de  néant,  est  parvenu,  par  des 
moyens  que  ne  peuvent  concevoir  ses  voisins,  à  une  for- 
tune incalculable. 

CAMILLO.— J'ai  entendu  parler  de  cet  homme,  seigneur  ; 
il  a  ime  fille  des  plus  rares  :  sa  réputation  s'étend  au 
delà  de  ce  qu'on  peut  attendre,  en  la  voyant  sortir  d'une 
semblable  chaumière. 

POLIXÈNE. — C'est  là  aussi  une  partie  de  ce  qu'on  m'a 
rapporté.  Mais  je  crains  l'appât  qui  attire  là  notre  fils.  Il 
faut  que  tu  m'accompagnes  en  ce  lieu  :  je  veux  aller, 
sans  nous  faire  connaître,  causer  un  peu  avec  ce  berger, 
et  le  questionner:  il  ne  doit  pas  être  bien  difficile,  je 
pense, 'de  tirer  de  la  simpUcité  de  ce  paysan  le  motif 
qui  attire  ainsi  mon  fils  chez  lui.  Je  t'en  prie,  sois  de 
moitié  avec  moi  dans  cette  affaire,  et  bannis  toute  idée 
de  la  Sicile. 

CAMILLO. — J'obéis  volontiers  à  vos  ordres. 

poLixÈîsE.  —  Mon  bon  Camillo  !  —  Il  faut  aller  nous 
déguiser. 

(Us  sortent.) 


364  LE  CONTE  d'hiver. 

SCÈNE  II 

Un  chemin  piès  de  la  chaumière  du  berger. 
AUTOLYCUS  entre  en  chantant. 

Quand  les  narcisses  commencent  à  se  montrer, 

Oh!  eh!  la  jeune  fille  danse  dans  les  vallons  : 

Alors  commence  la  plus  douce  saison  de  Tannée. 

Tout  se  colore  dans  les  domaines  de  l'hiver  *. 

La  toile  blanchit  étendusi^ur  la  haie; 

Oh!  eh!  les  tendres  oiseaux!  comme  ils  chantent! 

Cela  aiguise  mes  dents  voraces; 

Un  quart  de  bière  est  un  mets  de  roi. 

L'alouette  joyeuse  qui  chante  tira  lira, 

Eh!  oh!  oh!  eh!  la  grive  et  le  geai 

Sont  des  chants  d'été  pour  moi  et  pour  mes  tantes  «, 

Lorsque  nous  nous  roulons  sur  le  foin. 

J'ai  servi  le  prince  Florîzel,  et  dans  mon  temps  j'ai  porté 
du  velours.  Aujourd'hui  je  suis  hors  de  service. 

Mais  irai-je  me  lamenter  pour  cela,  ma  chère? 

La  pâle  lune  luit  pendant  la  nuit; 

Et  lorsque  j'erre  çà  et  là, 

C'est  alors  que  je  vais  le  plus  droit. 

S'il  est  permis  aux  chaudronniers  de  vivre 

Et  de  porter  leur  malle  couverte  de  peau  de  cochon; 

Je  puis  bien  rendre  mes  comptes 

Et  les  certifier  dans  les  ceps. 

Mon  trafic,  c'est  les  draps.  Là  où  le  milan  bâtit  son  nid, 
veillez  sur  votre  menu  linge.  Mon  père  m'a  nommé 
Autolycus  ;  et  étant,  comme  je  le  suis,  entré  dans  ce 
monde  sous  la  planète  de  Mercure,  j'ai  été  destiné  à 

»  Il  y  a  sans  doute  ici  une  antithèse  entre  les  mots  red  et  paie, 
roiÂge  et  pâle;  mais  pale^  par  TarraDgement  des  mots,  n'est  pas 
adjectif  comme  l'a  cru  Letourneur,  et  veut  dire  le  giron;  winter's 
palet  le  giron  de  l'hiver,  les  domaines  de  l'hiver. 

«  Aunty  dans  le  jargon  des  mauvais  lieux,  voulait  dire  la  maî- 
tresse de  la  maison. 


ACTE   IV,    SCÈNE   II.  365 

escamoter  des  bagatelles  de  peu  de  valeur.  C'est  aux  dés 
et  aux  femmes  de  mauvaise  vie  que  je  dois  d'être  ainsi 
caparaçonné,  et  mon  revenu  est  la  menue  filouterie. 
Les  gibets  et  les  coups  sur  le  grand  chemin  sont  trop 
forts  pour  moi:  être  battu  et  pendu,  c'est  ma  terreur; 
quant  à  la  vie  future,  j'en  perds  la  pensée  en  dormant. 
(Apercevant  le  fils  du  berger,)  Une  prise  !  une  prise  1 

(Entre  le  fils  du  berger.) 

LE  BERGER. — Voyous,  OUZO  béliors  donnent  vingt-huit 
livres  de  laine  :  vingt-huit  livres  rapportent  une  livre  et 
im  schelling  en  sus  :  à  présent,  quinze  cents  toisons...  à 
combien  monte  le  tout? 

AUTOLYCus,  à  part. — Si  le  lacet  tient,  Toison  est  à  moi. 

LE  BERGER.  Jc  ne  puis  en  venir  à  bout  sans  jetons.— 
Voyons  :  que  vais-je  acheter  pour  la  fête  de  la  tonte  des 
moutons? — Trois  livres  de  sucre,  cinq  livres  de  raisins 
secs,  et  du  riz. — Qu'est-ce  que  ma  sœur  veut  faire  du 
riz? — Mais  mon  père  l'a  faite  souveraine  de  la  fête,  et 
elle  sait  à  quoi  il  est  bon.  Elle  m'a  fait  vingt-quatre 
bouquets  pour  les  tondeurs,  tous  chanteurs  à  trois  par- 
ties, et  de  fort  bons  chanteurs  :  mais  la  plupart  sont  des 
ténors  et  des  basses-tailles  ;  il  n'y  a  parmi  eux  qu'un 
puritain  qui  chante  des  psaumes  sur  des  airs  de  bour- 
rées. Il  faut  que  j'aie  du  safran  pour  colorer  des  gâteaux, 
du  macis,  des  dattes,  point...  je  ne  connais  pas  cela  ;  des 
noix  muscades,  sept;  une  ou  deux  racines  de  gingembre  ; 
mais  je  pourrais  demander  cela.  Quatre  livres  de  pru- 
neaux et  autant  de  raisins  séchés  au  soleil. 

AUTOLYCUS,  poussant  un  gémissement  et  étendu  sur  la 
terre, — Ah  !  faut-il  que  je  sois  né  ! 

LE  BERGER. — Merci  de  moi. . . 

AUTOLYCUS.— Oh  !  à  mon  secours  !  à  mon  secours  I  Otez- 
moi  ces  haillons,  et  après,  laTmort,  la  mort  ! 

LE  BERGER. — Hélas!  pauvrc  homme,  tu  aurais  besoin 
d'autres  haillons  pour  te  couvrir,  au  lieu  d'ôter  ceux  que 
tu  as. 

AUTOLYCUS. — Ah  !  monsieur,  leur  malpropreté  me  fait 
plus  souffrir  que  les  coups  de  fouet  que  j'ai  reçus;  et 
j'en  ai  pourtant  reçu  de  bien  rudes,  et  par  millions.    ' 


366  LE  CONTE  d'hiver. 

LE  BERGER. — Hélas  !  pauvre  malheureux!  un  million 
de  coups.  C'est  beaucoup  de  choses  I 

AUTOLYCus.— Je  suis  volé,  monsieur,  et  assommé.  On 
m'a  pris  mon  argent  et  mes  habits,  et  Ton  m'a  affublé 
de  ces  détestables  lambeaux. 

LE  BERGER.  —  Est-ce  uu  hommc  achevai,  ou  un 
homme  à  pied  ? 

AUTOLYcus. — Un  homme  à  pied,  mon  cher  monsieur, 
un  homme  à  pied. 

LE  BERGER. — En  effet,  ce  doit  être  un  homme  à  pied, 
d'après  les  vêtements  qu'il  t'a  laissés  :  si  c'était  là  le 
manteau  d'un  homme  à  cheval,  il  a  fait  un  rude  service. 
— Prête-moi  ta  main,  je  t'aiderai  à  te  relever;  allons, 
prête-moi  ta  main. 

(Il  lui  aide  à  se  relever.) 

AUTOLYCUS. — Ah!  mon  bon  monsieur,  doucement;  ah  ! 

LE  BERGER. — Hélas !  pauvrc  malheureux! 

AUTOLYCUS. — Ah!  monsieur!  doucement,  mon  bon 
monsieur  :  j'ai  peur,  monsieur,  d'avoir  mon  épaule 
démise. 

LE  BERGER.— -Eh  bien  !  peux-tu  te  tenir  debout? 

AUTOLYCUS.— Doucement,  mon  cher  monsieur... (//  met 
la  main  dans  la  poche  du  berger,)  Mon  cher  monsieur,  dou- 
cement ;  vous  m'avez  rendu  un  service  bien  charitable. 

LE  BERGER. — Aurais-tu  besoin  de  quelque  argent?  je 
peux  t'en  donner  un  peu. 

AUTOLYCUS. — ^Non,  mon  cher  monsieur,  non,  je  vous 
en  conjure,  monsieur.  J'ai  un  parent  à  moins  de  trois 
quarts  de  mille  d'ici  chez  qui  j'allais;  je  trouverai  là  de 
l'argent  et  tout  ce  dont  j'aurai  besoin  :  ne  m'offrez  point 
d'argent,  monsieur,  je  vous  en  prie  ;  cela  me  fend  le  cœur. 

LE  BERGER. — Quclle  espècc  d'homme  était-ce  que  celui 
qui  vous  a  dépouillé  ? 

AUTOLYCUS. — Un  homme,  monsieur,  que  j'ai  connu 
pour  donner  à  jouer  au  trou-madame  :  je  l'ai  vu  au  ser- 
vice du  prince  ;  je  ne  saurais  vous  dire,  mon  bon  mon- 
sieur, pour  laquelle  de  ses  vertus  c'était;  mais  il  a  été 
fustigé  ,et  chassé  de  la  cour. 

LE  BERGER. — PouT  SCS  viccs,  voulez-vous  dire? Il  n'y  a 


ACTE   IV,  SCÈNE  II.  367 

point  de  vertu  chassée  de  la  cour;  on  l'y  choie  assez 
pour  l'engager  à  s'y  établir,  et  cependant  elle  ne  fera 
jamais  qu'y  séjourner  en  passant. 

AUTOLYcus. — Oui,  môusieur,  j'ai  voulu  dire  ses  vices; 
je  connais  bien  cet  homme-là  ;  il  a  été  depuis  porteur  de 
singes;  ensuite,  solliciteur  de  procès,  huissier  :  ensuite, 
il  a  fabriqué  des  marionnettes  de  Tenfant  prodigue,  et  il 
a  épousé  la  femme  d'un  chaudronnier,  à  un  mille  du 
lieu  où  sont  ma  terre  et  mon  bien  ;  après  avoir  parcouru 
une  multitude  de  professions  malhonnêtes,  il  s'est  éta- 
bli dans  le  métier  de  coquin  :  quelques-uns  l'appellent 
Autolycus. 

LE  BERGER. — Malédictiou  sur  lui!  c'est  un  filou,  sur 
ma  vie,  c'est  un  filou  :  il  hante  les  fêtes  de  village,  les 
foires  et  les  combats  de  Tours. 

AUTOLYCUS. — Justement,  monsieur,  c'est  lui;  mon- 
sieur, c'est  lui  ;  c'est  ce  coquin-là  qui  m'a  accoutré 
comme  vous  me  voyez. 

LE  BERGER. — Il  n'y  a  pas  de  plus  insigne  poltron  dans 
toute  la  Bohême.  Si  vous  aviez  seulement  fait  les  gros 
yeux,  ou  que  vous  lui  eussiez  craché  au  visage,  il  se 
serait  enfui. 

AUTOLYCUS. — Il  faut  vous  avouer,  monsieur,  que  je  ne 
suis  pas  un  homme  à  me  battre;  de  ce  côté-là,  je  ne 
vaux  rien  du  tout,  et  il  le  savait  bien,  je  le  garantirais. 

LE  BERGER. — Comment  vous  trouvez-vous  à  présent? 

AUTOLYCUS. — Mon  cher  monsieur,  beaucoup  mieux  que 
je  n'étais  ;  je  puis  me  tenir  sur  mes  jambes  et  marcher  ; 
je  vais  même  prendre  congé  de  vous,  et  m'acheminer 
tout  doucement  vers  la  demeure  de  mon  parent. 

LE  BERGER. — ^\'ous  coudulrai-je  un  bout  de  chemin? 

AUTOLYCUS. — Non,  mon  bon  monsieur;  non,  mon  cher 
monsieur. 

LE  BERGER. --Alors  portcz-vous  bien  ;  il  faut  que  j'aiUe 
acheter  des  épices  pour  notre  fête  de  la  tonte. 

(II  sort:) 

AUTOLYCUS  seul. — Prospércz,  mon  cher  monsieur. — 
Votre  bourse  n'est  pas  assez  chaude  à  présent  pour  ache- 
ter vos  épices.  Je  me  trouverai  aussi  à  votre  fête  de  la 


368  LE  CONTE  d'hiver. 

tonte,  je  vous  le  promets.  Si  je  ne  fais  pas  succéder  à 
cette  filouterie  un  autre  escamotage,  et  si  des  tondeurs 
je  ne  fais  pas  de  vrais  moutons,  je  consens  à  être  effacé 
du  registre,  et  que  mon  nom  soit  enregistré  sur  le  livre 
de  la  probité. 

Trotte,  trotte  par  le  sentier, 

Un  cœur  joyeux  va  tout  le  jour  ; 

Un  cœur  triste  est  las  au  bout  d'un  mille. 

(Il  s'en  va4 

SCÈNE  III 

La  cabane  du  berger. 
Entrent  FLORIZEL  et  PERDITA. 

FLORizEL. — Cette  parure  inaccoutumée  donne  une  nou- 
velle vie  à  chacun  de  vos  charmes.  Vous  n'êtes  point 
une  bergère  :  c'est  Flore,  se  laissant  voir  à  rentrée 
d'avril  : — cette  fête  de  la  tonte  me  paraît  une  assemblée 
de  demi-dieux,  et  vous  en  êtes  la  reine. 

PERDITA. — Mon  aimable  prince,  il  ne  me  sied  pas  de 
blâmer  vos  éloges  exagérés  ;  ah  !  pardonnez,  si  j'en  parle 
ainsi  :  vous,  l'objet  illustre  des  regards  de  la  contrée, 
vous  vous  êtes  éclipsé  sous  l'humble  habit  d'un  berger  ; 
et  moi,  pauvre  et  simple  fille,  je  suis  parée  comme  une 
déesse.  Si  ce  n'est  que  nos  fêtes  sont  toujours  marquées 
par  la  folie,  et  que  les  convives  avalent  tout  par  la  cou- 
tmne,  je  rougirais  de  vous  voir  dans  cet  appareil,  et  de 
me  voir  moi,  dans  le  miroir  :  votre  rang  vous  met  à 
l'abri  de  la  crainte. 

FLORIZEL.— Je  bénis  le  jour  où  mon  bon  faucon  a  pris 
son  vol  au  travers  des  métairies  de  votre  père. 

PERDITA.— Veuille  Jupiter  vous  en  donner  sujet  :  pour 
moi,  la  différence  entre  nous  me  remplit  de  terreurs. 
Votre  Grandeur  n'a  pas  été  accoutumée  à  la  crainte.  Je 
tremble  en  ce  moment  même  à  la  seule  idée  que  votre 
père,  conduit  par  quelque  hasard,  vienne  à  passer  par 
ici,  comme  vous  avez  fait.  0  fatalité  !  De  quel  œil  verrait- 


ACTE  IV,    SCÈNE   III.  369 

il  son  noble  ouvrage  si  pauvrement  relié!  Que  dirait-il? 
ou  comment  soutiendrais-je  moi,  au  milieu  de  mes  splen- 
deurs empruntées,  le  regard  sévère  de  son  auguste 
présence? 

FLORizEL. — Ne  songez  qu'au  plaisir.  Les  dieux  eux- 
mêmes,  soumettant  leur  divinité  à  l'amour,  ont  emprunté 
la  forme  des  animaux  :  Jupiter  s'est  métamorphosé  en 
taureau,  et  a  poussé  des  gémissements;  le  verdâtre  Nep- 
tune est  devenu  bélier,  et  a  fait  entendre  ses  bêlements; 
et  le  dieu  vêtu  de  feu,  Apollon  doré,  s'est  fait  humble 
berger,  tel  que  je  parais  être  maintenant;  jamais  leurs 
métamorphoses  n'eurent  pour  objet  une  plus  rare  beauté, 
ni  des  intentions  aussi  chastes.  Mes  désirs  ne  dépassent 
pas  mon  honneur,  et  mes  sens  ne  sont  pas  plus  ardents 
que  ma  bonne  foi. 

PERDiTA. — Oui,  mais,  cher  prince,  votre  résolution  ne 
pourra  tenir,  quand  une  fois  il  lui  faudra  essuyer, 
comme  cela  est  inévitable,  toute  l'opposition  de  la  puis- 
sance du  roi  ;  et  alors  ce  sera  une  alternative  nécessaire, 
ou  que  vous  changiez  de  dessein,  ou  que  je  cesse  de 
vivre. 

FLORIZEL. — Chère  Perdita,  je  t'en  conjure,  n'assombris 
point,  par  ces  réflexions  forcées,  la  joie  de  la  fête.  Ou  je 
serai  à  toi,  ma  belle,  ou  je  ne  serai  plus  à  mon  père;  car 
je  ne  puis  être  à  moi,  ni  à  personne,  si  je  ne  suis  pas  à 
toi.  C'est  à  cela  que  je  resterai  fidèle,  quand  les  destins 
diraient  non  !  Sois  tranquille  et  joyeuse;  étouffe  ces  pen- 
sées importunes  par  tout  ce  que  tu  vas  voir  tout  à  Theure. 
Voilà  vos  hôtes  qui  viennent;  prenez  un  air  gai,  comme 
si  c'était  aujourd'hui  le  jour  de  la  célébration  de  ces 
noces,  que  nous  nous.sommes  tous  deux  juré  d'accom- 
plir un  jour. 

PERDITA.— 0  fortune,  sois-nous  favorable! 

(Entrent  le  berger,  son  fils,  Mopsa,  Dorcas,  valets,  Polixène 
et  Camillo  déguisés.) 

FLORIZEL,  à  Perdiia.— Voyez  :  vos  hôtes  s'avancent; 
préparez-vous  à  les  recevoir  gaiement,  et  que  nos  visages 
soient  colorés  par  l'allégresse. 

LE  BERGER,  à  Perdita.— ¥1  donc!  ma  fille.  Quand  ma 

T.  IV.  24 


370  LE   CONTE  d'hiver. 

vieille  femme  vivait,  elle  était,  dans  un  jomr  comme 
celui-ci,  le  pannetier,  Téchanson,  le  cuisinier,  la  maî- 
tresse et  la  servante  tout  ensemble  ;  elle  accueillait  tout 
le  monde,  chantait  sa  chanson  et  dansait  à  son  tour  .: 
tantôt  ici  au  haut  bout  de  la  table,  et  tantôt  au  milieu; 
sur  Tépaule  de  celui-ci,  sur  Fépaule  de  celui-là;  le  visage 
en  feu  de  fatigue;  et  la  liqueur  qu'elle  prenait  pour 
éteindre  ses  feux,  elle  en  buvait  un  coup  à  la  santé  de 
chacun.  Et  vous,  vous  êtes  à  l'écart  comme  si  vous  étiez 
ixn  de  ceux  qu'on  fête,  et  non  pas  l'hôtesse  de  l'assem- 
blée. Je  vous  en  prie,  souhaitez  la  bienvenue  à  ces  amis 
gui  nous  sont  inconnus  :  c'est  le  moyen  de  nous  rendre 
plus  amis  et  d'augmenter  notre  connaissance.  Allons, 
qu'on  m'efTace  ces  rougeurs,  et  présentez-vous  pour  ce 
que  vous  êtes,  pour  la  maîtresse  de  la  fête;  aUons,  et 
faites-leur  vos  remerciements  de  venir  à  votre  fête  de  la 
tonte,  si  vous  voulez  que  votre  beau  troupeau  prospère. 

PERDiTA,  à  Polixène  et  Camillo,  —  Monsieur,  soyez  le 
bienvenu  :  c'est  la  volonté  de  mon  père  que  je  me  charge 
de  faire  les  honneurs  de  cette  fête.  {A  Camillo,)  Vous  êtes 
le  bienvenu,  monsieur.  (A  Dorcas.)  Donne-moi  les  fleurs 
que  tu  as  là. — Respectable  seigneur,  voilà  du  romarin 
et  de  la  rue  pour  vous  :  ces  fleurs  conservent  leur  aspect 
et  leur  odeur  pendant  tout  l'hiver  ;  que  la  grâce  et  le 
souvenir'  soient  votre  partage;  soyez  les  bienvenus  à 
notre  fête. 

POLIXÈNE. — Bergère,  et  vous  êtes  une  charmante  ber- 
gère, vous  avez  bien  raison  de  nous  présenter,  à  nos 
âges,  des  fleurs  d'hiver. 

PERDiTA.  —  Monsieur,  Tannée  commence  à  être  an- 
cienne.— A  cette  époque,  où  l'été  n'est  pas  encore  expiré, 
où  l'hiver  transi  n'est  pas  né  non  plus,  les  plus  belles 
fleurs  de  la  saison  sont  nos  œillets  et  les  giroflées  rayées, 
que  quelques-uns  nomment  les  bâtardes  de  la  nature; 
mais,  pour  cette  dernière  espèce,  il  n'en  croit  point  dans 


J  La  rue  était  appelée  l'herbe  de  grâce,  et  le  romarin  l'herbe  du 
souvenir.  On  portait  du  romarin  aux  funérailles.  On  croyait  jadis 
que  cette  plante  fortifiait  la  mémoire. 


ACTE  IV,   SCÈNE    111.  371 

notre  jardin  rustique,  et  je  ne  me  soucie  pas  de  m'en 
procurer  des  boutures. 

poLixÈNE.  —  Pourquoi,  belle  fille,  les  méprisez-vous 
ainsi? 

PERDiTA.— C'est  que  j'ai  ouï-dire  qu'il  y  a  un  art  qui, 
pour  les  bigarrer,  en  partage  l'ouvrage  avec  la  grande 
créatrice,  la  nature. 

POLIXÈNE.— Eh  bien!  quand  cela  serait,  il  est  toujours 
vrai  qu'il  n'est  point  de  moyen  de  perfectionner  la  na- 
ture sans  que  ce  moyen  soit  encore  l'ouvrage  de  la 
nature.  Ainsi,  au-dessus  de  cet  art  que  vous  dites  ajouter 
à  la  nature,  il  est  un  art  qu'elle  crée  :  vous  voyez,  char- 
mante fille,  que  tous  les  jours  nous  marions  une  tendre 
tige  avec  le  tronc  le  plus  sauvage,  et  que  nous  savons 
féconder  Fécorce  du  plus  vil  arbuste  par  un  bouton 
d'une  race  plus  noble  ;  ceci  est  un  art  que  perfectionne 
la  nature,  qui  la  change  plutôt  :  l'art  lui-même  est  encore 
la  nature. 

PERDiTA. — Cela  est  vrai. 

POLIXÈNE. — Enrichissez  donc  votre  jardin  de  giroflées, 
et  ne  les  traitez  plus  de  bâtardes. 

PERDiTA.—  Je  n'enfoncerai  jamais  le  plantoir  dans  la 
terre  pour  y  mettre  une  seule  tige  de  leur  espèce,  pas 
plus  que  je  ne  voudrais,  si  j'étais  peinte,  que  ce  jeune 
homme  me  dit  que  c'est  bien  et  qu'il  ne  désirât  m'épou- 
ser  que  pour  cela. — Voici  des  fleurs  pour  vous  :  la  chaude 
lavande,  la  menthe,  la  sauge,  la  marjolaine  et  le  souci, 
qui  se  couche  avec  le  soleil  et  se  lève  avec  lui  en  pleu- 
rant. Ce  sont  les  fleurs  de  la  mi-été,  et  je  crois  qu'on  les 
donne  aux  hommes  d'un  certain  âge.  Vous  êtes  les 
très-bienvenus. 

CAMiLLO. — Si  j'étais  un  de  vos  moutons,  je  cesserais  de 
paître  et  je  ne  vivrais  que  du  plaisir  de  vous  contempler. 

PERorTA. — Allons  donc!  Hélas I  vous  deviendriez  bien- 
tôt si  maigre  que  le  soufQe  des  vents  de  janvier  vous  tra- 
verserait de  part  en  part.  (A  Florizel.)  Et  vous,  mon  bon 
ami,  je  voudrais  bien  avoir  quelques  fleurs  de  printemps 
qui  pussent  convenir  à  votre  jeunesse  ;  et  pour  vous 
aussi,  bergères,  qui  portez  encore  votre  virginité  sur  vos 


372  LE  CONTE  d'hiver. 

tiges  vierges,  —  0  Proserpine  !  que  n'ai-je  ici  les  fleurs 
que,  dans  ta  frayeur,  tu  laissas  tomber  du  char  de  Plu- 
ton!  Les  narcisses,  qui  viennent  avant  que  Thirondelle 
ose  se  montrer,  et  qui  captivent  les  vents  de  mars  par 
leur  beauté;  les  violettes,  sombres,  mais  plus  douces 
que  les  yeux  bleus  de  Junon  ou  que  l'haleine  de  Cy  thé- 
rée;  les  pâles  primevères,  qui  meurent  vierges  avant 
qu'elles  puissent  voir  le  brillant  Phébus  dans  sa  force, 
malheur  trop  ordinaire  aux  jeunes  filles  ;  les  superbes 
jonquilles  et  lïmpériale  ;  les  lis  de  toute  espèce,  et  la 
fleur  de  lis  en  est  une;  oh  !  je  suis  dépourvue  de  toutes 
ces  fleurs  pour  vous  faire  des  guirlandes  et  pour  vous  en 
couvrir  tout  entier,  vous,  mon  doux  ami. 

FLORizEL. — Qnoil  comme  un  cadavre? 

PERDiTA. — Non  pas,  mais  comme  un  gazon  sur  lequel 
l'amour  doit  jouer  et  s'étendre  ;  non  comme  un  cadavre, 
ou  du  moins  pour  être  enseveli  vivant  dans  mes  bras. — 
Allons,  prenez  vos  fleurs;  il  me  semble  que  je  fais  ici  le 
rôle  que  j'ai  vu  faire  dans  les  Pastorales  de  la  Pentecôte  : 
sûrement  cette  robe  que  je  porte  change  mon  humeur. 

FLORIZEL. — Ce  que  vous  faites  vaut  toujours  mieux  que 
ce  que  vous  avez  faii.  Quand  vous  parlez,  ma  chère,  je 
voudrais  vous  entendre  parler  toujours  ;  si  vous  chantez, 
je  voudrais  vous  entendre;  vous  voir  vendre  et  acheter, 
donner  l'aumône,  prier,  régler  votre  maison,  et  tout 
faire  en  chantant;  quand  vous  dansez,  je  voudrais  que 
vous  fussiez  une  vague  de  la  mer,  afin  que  vous  pussiez 
toujours  continuer,  vous  mouvoir  toujours,  toujours 
ainsi,  et  ne  jamais  faire  autre  chose  :  votre  manière  de 
faire,  toujours  plus  piquante  dans  chaque  mouvement, 
relève  tellement  tout  ce  que  vous  faites,  que  toutes  vos 
actions  réunies  sont  celles  d'une  reine. 

PERDiTA. —  0  Doriclès  î  vos  louanges  sont  trop  fortes  : 
si  votre  jeunesse  et  la  pureté  de  votre  sang,  qui  se 
montre  franchement  sur  vos  joues,  ne  vous  annonçaient 
pas  clairement  pour  un  berger  exempt  de  fraude,  j'au- 
rais raison  de  craindre,  mon  Doriclès,  que  vous  ne  me 
fissiez  la  cour  avec  des  mensonges. 

FLORIZEL. — Je  crois  que  vous  avez  aussi  peu  de  raison  ^ 


ACTE  IV,  SCÈNE  III.  373 

de  le  craindre,  que  je  songe  peu  moi-même  à  vous  en  don- 
ner des  motifs. — Mais  allons,  notre  danse,  je  vous  prie. 
Votre  main,  maPerdita;  ainsi  s'unit  un  couple  de  tourte- 
relles, résolues  de  ne  jamais  se  séparer. 

PERorrA. — Je  le  jure  pour  elles. 

poLixÈNE. — ^Voilà  la  plus  jolie  petite  paysanne  qui  ait 
foulé  le  vert  gazon  :  elle  ne  fait  pas  un  geste,  elle  n'a  pas 
un  maintien  qui  ne  respire  quelque  chose  de  plus  relevé 
que  sa  condition  :  elle  est  trop  noble  pour  ce  lieu. 

CAMiLLO. — Il  lui  dit  quelque  chose  qui  lui  fait  monter 
la  rougeur  sur  les  joues  :  en  vérité,  c'est  la  reine  du 
lait  et  de  la  crème. 

LE  FILS  DU  BERGER. — AUous,  la  musiquc,  jouez. 

DORCAS,  à  part. — Mopsa  doit  être  votre  maîtresse  :  et  un 
peu  d'ail,  pour  préservatif  contre  ses  baisers. 

MOPSA. — Allons  en  mesure. 

LE  FILS  DU  BERGER. — Pas  uu  mot,  pas  uu  mot  :  il  s'agit 
aujourd'hui  d'avoir  de  bonnes  manières.— Allons,  jouez. 

(On  exécute  ici  une  danse  de  bergers  et  de  bergères.) 

POLIXÈNE.— Bon  berger,  dites-moi,  je  vous  prie,  quel 
est  ce  jeune  paysan  qui  danse  avec  votre  fille? 

LE  BERGER.  —  On  TappeUe  Doriclès,  et  il  se  vante  de 
posséder  de  riches  pâturages  ;  je  ne  le  tiens  que  de  lui, 
mais  je  le  crois  :  il  a  Tair  de  la  vérité.  Il  dit  qu'il  aime 
ma  fille  :  je  le  crois  aussi,  car  jamais  la  lune  ne  s'est 
mirée  dans  les  eaux  aussi  longtemps  qu'on  le  voit  debout, 
et  lisant,  pour  ainsi  dire,  dans  les  yeux  de  ma  fille  ;  et  à 
parler  franchement,  je  crois  qu'à  un  demi-baiser  près 
on  ne  saurait  choisir  lequel  des  deux  aime  le  mieux 
l'autre. 

POLIXÈNE. — Elle  danse  avec  grâce. 

LE  BERGER.  —  Elle  fait  de  même  tout  ce  qu'elle  fait, 
quoique  je  le  dise,  moi,  qui  devrais  le  taire.  Si  le  jeune 
Doriclès  se  décidait  pour  elle,  elle  lui  apporterait  ce  à 
quoi  il  ne  songe  guère. 

LE  VALET,  au  fils  du  bcrgev, — Ah!  maître,  si  vous  aviez 
entendu  le  colporteur  à  la  porte,  vous  ne  voudriez  plus 
danser  au  son  du  tambourin  ni  du  chalumeau  :  non,  la 
cornemuse  ne  vous  ferait  plus  d'impression   II  chante 


874  LE   CONTE  d'hiver. 

plusieurs  airs  différents  plus  vite  que  vous  ne  compteriez 
l'argent  ;  il  les  débite  comme  s'il  avait  mangé  des  bal- 
lades et  que  toutes  les  oreilles  fussent  ouvertes  à  ses 
airs. 

LE  FILS  DU  BERGER. — Il  ne  pouvait  pas  venir  plus  à 
propos.  Il  faut  qu'il  entre;  moi,  j'aime  de  passion  les 
ballades,  quand  c'est  une  histoire  lamentable  chantée 
sur  un  air  joyeux,  ou  une  histoire  bien  plaisante  chantée 
sur  un  ton  lamentable. 

LE  VALET.  —  lia  des  chansons  pour  l'homme  ou  la 
femme  de  toutes  grandeurs.  Il  n'y  a  pas  de  marchande 
de  modes  qui  puisse  aussi  bien  accommoder  de  gants 
ses  pratiques  :  il  a  les  plus  jolies  chansons  d'amour  pour 
les  jeunes  filles,  et  sans  aucune  licence,  ce  qui  est 
étrange  ;  et  avec  de  si  charmants  refrains,  de  flon  flon  et 
ion  Ion  la^  et  Tombe  dessus,  et  puis  pousse^  ;  et  dans  le  cas 
où  quelque  vaurien  à  la  bouche  béante  voudrait,  comme 
qui  dirait,  y  entendre  malice  et  casser  grossièrement  les 
vitres,  il  fait  répondre  à  la  fille  :  Finissez,  ne  me  faites  pas 
de  mal,  cher  ami.  Elle  s'en  débarrasse  et  lui  fait  lâcher 
prise  avec  :  Finissez,  ne  me  faites  pas  de  mal ,  mon  brave 
homme^. 

poLixÈNE. — Voilà  un  honnête  garçon. 

LE  FILS  DU  BERGER. — Sur  maparolc,  tu  parles  d'un  mar- 
chand bien  ingénieux.  A-t-il  quelques  marchandises 
fraîches? 

LE  VALET. —  Il  a  des  rubans  de  toutes  les  couleurs  de 
l'arc-en-ciel,  plus  de  pointes*  que  n'en  pourraient  em- 
ployer les  avocats  de  la  Bohême  quand  ils  tomberaient 
sur  lui  à  la  grosse*,  rubans  de  fil,  cadis*,  batistes, 
linons,  etc.,  et  il  met  toute  sa  boutique  en  chansons 
comme  si  c'était  autant  de  dieux  et  de  déesses;  vous  croi- 


1  Noms  de  chansons  de  rondes  anciennes. 

*  Autres  titres  de  chansons. 
^PoinU^  pointes  et  points. 

*  By  the  grosse;  si  la  traduction  du  mot  est  un  peu  hasardée,  la 
pensée  est  juste. 

8  Espèce  de  drap  dont  les  Arlcsiennes  font  encore  des  cotillons 
un  peu  lourds  pour  le  climat. 


ACTE   IV,    SCÈNE   III.  378 

riez  qu'une  chemise  est  un  ange,  il  chante  les  poignets 
et  toute  la  broderie  du  jabot. 

LE  FILS  DU  BERGER. —  Jo  t'en  prie,  amèno-le-nous,  et 
qu'il  s'avance  en  chantant. 

PERDiTA. — Avertissez-le  d'avance  de  ne  pas  se  servir  de 
mots  inconvenants  dans  ses  airs. 

LE  FILS  DU  BERGER. — Vous  avez  de  ces  colporteurs  qui 
sont  tout  autre  chose  que  ce  que  vous  pourriez  croire, 
ma  sœur. 

PERDIT  A. — Oui,  mon  cher  frère,  ou  que  je  n'ai  envie 
de  le  savoir. 

AUTOLYCUS  s'avance  en  chantant. 

Du  linon  aussi  bJanc  que  Ja  neige, 

Du  crêpe  noir  comme  le  corbeau, 

Des  gants  parfumés  comme  lés  roses  de  Damas, 

Des  masques  pour  la  figure  et  pour  le  nez, 

Des  bracelets  de  verre,  des  colliers  d'ambre. 

Des  parfums  pour  la  chambre  des  dames. 

Des  coiffes  dorées  et  des  devants  de  corsages 

Dont  les  garçons  peuvent  faire  présent  à  leurs  belles. 

Des  épingles  et  des  agrafes  d'acier, 

Tout  ce  qu'il  faut  aux  jeunes  filles,  des  pieds  à  la  tête. 

Venez,  achetez-moi;  allons,  venez  acheter,  venez  acheter, 

Achetez,  jeunes  gens,  ou  vos  jeunes  filles  se  plair.dront. 

Venez  acheter,  etc. 

LE  FILS  DU  BERGER.  —  Si  je  n'étais  pas  amoureux  de 
Mopsa,  tu  n'aurais  pas  un  sou  de  moi  ;  mais,  étant  cap- 
tivé comme  je  le  suis,  cela  entraînera  aussi  la  captivité 
de  quelques  rubans  et  de  quelques  paires  de  gants. 

MOPSA. — On  me  les  avait  promis  pour  la  fête,  mais  ils 
ne  viendront  pas  encore  trop  tard  à  présent. 

DORCAS.— Il  vous  a  promis  plus  que  cela,  ou  bien  il  y 
a  des  menteurs. 

MOPSA. —  Il  vous  a  payé  plus  qu'il  ne  vous  a  promis^ 
peut-être  même  davantage,  et  ce  que  vous  rougiriez  de 
lui  rendre. 

LE  FILS  DU  BERGER. — Est-cc  qu'il  n'y  a  plus  de  retenue 
parmi  nos  jeunes  filles?  Porteront-elles  leurs  jupes  là 
où  on  devrait  voir  leurs  visages?  N'avez-vous  pas  l'heure 


376  LE  CONTE  d'hIVEB. 

d'aller  traire,  celle  de  vous  coucher  ou  d'aller  au  four 
pour  éventer  ces  secrets,  sans  qu'il  faille  que  vous  ve- 
niez en  jaser  devant  tous  nos  hôtes  ?  Il  est  heureux  qu'ils 
se  parlent  à  Toreille.  Faites  taire  vos  langues,  et  pas  un 
mot  de  phis. 

MOPSA. —  J'ai  fini.  Allons,  vous  m'avez  promis  im  joli 
lacet  et  une  paire  de  gants  parfumés. 

LE  FILS  DU  BERGER. —  Ne  VOUS  ai-je  pas  dit  comment  on 
m'avait  filouté  en  chemin  et  pris  tout  mon  argent? 

AUTOLYCUS. — Oh  I  oui,  sûrement,  monsieur,  il  y  a  des 
filous  par  les  chemins,  et  il  faut  bien  prendre  garde  à 
soi. 

LE  FILS  DU  BERGER.— N'aie  pas  peur,  ami,  tu  ne  perdras 
rien  ici. 

AUTOLYCUS. — Je  l'espère  bien,  monsieur,  car  j'ai  avec 
moi  bien  des  paquets  importants. 

LE  FILS  DU  BERGER. — Qu'as-tu  là?  dos  chausous? 

MOPSA. — Oh!  je  t'en  prie,  achètes-en  quelques-unes. 
J'aime  une  chanson  imprimée  à  la  fureur,  car  celles-là, 
nous  savons  qu'elles  sont  véritables. 

AUTOLYCUS. — Tenez,  en  voilà  une  sur  un  air  fort  lamen- 
table :  comment  la  femme  d'un  usurier  accoucha  tout 
d'un  coup  de  vingt  sacs  d'argent,  et  comment  elle  avait 
envie  de  manger  des  têtes  de  serpents  et  des  crapauds 
grillés. 

MOPSA. — Cela  est-il  vrai?  le  croyez-vous? 

AUTOLYCUS. — Très-vrai,  il  n'y  a  pas  un  mois  de  c^la. 

DORCAS. — Les  dieux  me  préservent  d'épouser  un  usu- 
rier ! 

AUTOLYCUS. — ^Voilà  le  nom  de  la  sage-femme  au  bas, 
une  madame  Porteconte  ;  et  il  y  avait  cinq  ou  six  hon- 
nêtes femmes  qui  étaient  présentes.  Pourquoi  irais-je 
débiter  des  mensonges  ? 

MOPSA,  au  jeune  berger. — Oh  !  je  t'en  prie,  achète-la. 

LE  FILS  DU  BERGER. — Allous,  mets-la  dc  côté,  et  voyons 
encore  d'autres  chansons;  nous  ferons  les  autres  em- 
plettes après. 

AUTOLYCUS. — Voici  une  autre  ballade  d'un  poisson  qui 
se  montra  sur  la  côte,  le  mercredi  quatre-vingts  d'avril, 


ACTE   IV,   SCÈNE   III.  377 

à  quarante  mille  brasses  au-dessus  de  l'eau,  et  qui  chanta 
cette  ballade  contre  le  cœur  inflexible  des  filles.  On  a 
cru  que  c'était  une  femme  qui  avait  été  métamorphosée 
en  poisson,  pour  ne  pas  avoii*  voulu  aimer  un  homme 
amoureux  d'elle  :  la  ballade  est  vraiment  touchante,  et 
tout  aussi  vraie. 

DORCAS. — Gela  est  vrai  aussi?  Le  croyez-vous  ? 

AUTOLYcus.— Il  y  a  le  certificat  de  cinq  juges  de  paix, 
et  de  témoins  plus  que  n'çn  contiendrait  ma  balle. 

LE  JEUNE  BERGER. — Mettcz-la  aussi  de  côté  :  une  autre. 

AUTOLYCUS. — Voici  une  chanson  gaie,  mais  bien  jolie. 

MOPSA. — Ah  !  voyons  quelques  chansons  gaies. 

AUTOLYCUS. — Oh  I  c'est  une  chanson  extrêmement  gaie, 
et  elle  va  sur  Tair  de  :  Deux  filles  aimaient  un  amant  ;  il 
n'y  a  peut-être  pas  une  fille  dans  la  province  qui  ne  la 
chante  :  on  me  la  demande  souvent,  je  puis  vous  dire. 

MOPSA. — Nous  pouvons  la  chanter  tous  deux;  si  vous 
voulez  faire  votre  partie,  vous  allez  entendre  :  elle  est  en 
trois  parties. 

DORCAS. — ^Nous  avons  eu  cet  air-là,  il  y  a  un  mois. 

AUTOLYCUS. — Je  puis  faire  ma  partie,  vous  savez  que 
c'est  mon  métier  :  songez  à  bien  faire  la  vôtre. 

CHANSON. 

AuTOL.  —     Sortez  d'ici,  car  il  faut  que  je  m'en  aille. — 

Où?  c'est  ce  qu'il  n'est  pas  bon  que  vous  sachiez. 

DORCAS. —      OÙ? 

MopsA.  —    Où? 

DORCAS.—      Où? 

MopsA.  —    Vous  devez,  d'après  votre  serment. 

Me  dire  tous  vos  secrets. 
DoRCAS. —     Et  à  moi  aussi  ;  laissez-moi  y  aller. 
MopsA.  —     Tu  vas  à  la  grange,  ou  bien  au  moulin. 
DoRCAS. —     Si  tu  vas  à  l'un  ou  à  l'autre,  tu  as  tort. 
AuTOL.  —    Ni  l'un  ni  l'autre. 
DoRCAS. —    Comment!  ni  l'un  ni  l'autre? 
AuTOL.  —    Ni  l'un  ni  l'autre. 
DoRCAS.—     Tu  as  juré  d'être  mon  amant, 
MoPSA.  —     Tu  me  l'as  juré  bien  davantage. 

Ainsi,  où  vas-tu  donc?  Dis-moi,  où? 


378  LE  CONTE  d'hiver. 

LE  FILS  DU  BERGER. — Nous  chanterons  tout  à  l'heure 
cette  chanson  à  notre  aise. — Mon  père  et  nos  hôtes  sont 
en  conversation  sérieuse,  et  il  ne  faut  pas  les  troubler  ; 
allons,  apporte  ta  balle  et  suis-moi.  Jeunes  filles,  j'achè- 
terai pour  vous  deux. — Colporteur,  ayons  d'abord  le 
premier  choix. — Suivez-moi,  mes  belles. 

AUTOLtcus,  à  part, — Et  vous  payerez  bien  pour  elles. 

(Il  chante.) 

VouJez-Tous  acheter  du  ruban, 
Ou  de  la  dentelle  pour  votre  pèlerine, 
Ma  jolie  poulette,  ma  mignonne? 
Ou  de  la  soie,  ou  du  fil. 
Quelques  jolis  colifichets  pour  votre  tête, 
Des  plus  beaux,  des  plus  nouveaux,  des  plus  élé- 
Venez  au  colporteur;  [gants? 

L'argent  est  un  touche  à  tout 
Qui  fait  sortir  les  marchandises  de  tout  le  monde. 
(Le   jeune    berger,    Dorcas    et    Mopsa  sortent  ensemble 
pour  choisir  et  acheter  ;  Autolycus  les  suit.) 

(Entre  un  valet.) 

LE  VALET.— Maître,  il  y  a  trois  charretiers,  trois  ber- 
gers, trois  chevriers,  trois  gardeurs  de  pourceaux  qui  se 
sont  tous  faits  des  hommes  à  poil  :  ils  se  nomment  eux- 
mêmes  des  saltières  \  et  ils  ont  une  danse  qui  est,  disent 
les  filles,  comme  une  galimafrée  de  gambades,  parce 
qu'elles  n'en  sont  pas  ;  mais  elles  ont  elles-mêmes  dans 
l'idée  qu'elle  plaira  infiniment,  pourvu  qu'elle  ne  soit 
pas  trop  rude  pour  ceux  qui  ne  connaissent  que  le  jeu  de 
boules. 

LE  BERGER. — Laissc-nous;  nous  ne  voulons  point  de 
leur  danse  ;  on  n'a  déjà  que  trop  folâtré  ici. — Je  sais^ 
monsieur,  que  nous  vous  fatiguons. 

poLixÈNE. — Vous 'fatiguez  ceux  qui  nous  délassent; 
je  vous  prie,  voyons  ces  quatre  trios  de  gardeurs  de 
troupeaux. 

LE  VALET. — Il  y  en  a  trois  d'entre  eux,  monsieur,  qui, 
suivant  ce  qu'ils  racontent,  ont  dansé  devant  le  roi  ;  et 

1  Saltières  pour  satyres. 


ACTE   IV,   SCÈNE   III.  379 

le  moins  souple  des  trois  ne  saute  pas  moins  de  douze 
pieds  et  demi  en  carré. 

LE  BERGER.— Cesse  tou  babil  ;  puisque  cela  plait  à  ces 
honnêtes  gens,  qu'ils  viennent  ;  mais  qu'ils  se  dépêchent. 

LE  VALET. — Hé  !  ils  sout  à  la  porte,  mon  maître. 

(Ici  les  douze  satyres  paraissent  et  exécutent  leur  danse.) 

POLixÈNE,  à  part. — Ohl  bon  père,  tu  en  sauras  davan- 
tage dans  la  suite. — Gela  n'a-t-il  pas  été  trop  loin? — Il 
est  temps  de  les  séparer. — Le  bonhomme  est  simple,  il 
en  dit  long. —  (A  Florizel.)  Eh  bien!  beau  berger,  votre 
cœur  est  plein  de  quelque  chose  qui  distrait  votre  âme 
du  plaisir  de  la  fête.— Vraiment,  quand  j'étais  jeune  et 
que  je  filais  Tamour  comme  vous  faites,  j'avais  coutume 
de  charger  ma  belle  de  présents  :  j'aurais  pillé  le  trésor 
de  soie  du  colporteur,  et  l'aurais  prodigué  dans  les  mains 
de  ma  belle. — Vous  l'avez  laissé  partir,  et  vous  n'avez 
fait  aucun  marché  avec  lui.  Si  votre  jeune  flUe  allait 
l'interpréter  mal,  et  prendre  cet  oubh  pour  un  défaut 
d'amour  ou  de  générosité,  vous  seriez  fort  embarrassé  au 
moins  pour  la  réponse,  si  vous  tenez  à  conserver  son 
attachement. 

FLORIZEL.— Mon  vieux  monsieur,  je  sais  qu'elle  ne  fait 
aucun  cas  de  pareilles  bagatelles.  Les  cadeaux  qu'elle 
attend  de  moi  sont  emballés  et  enfermés  dans  mon  cœur, 
dont  je  lui  ai  déjà  fait  don,  mais  que  je  ne  lui  ai  pas 
encore  Uvré.  (A  Perdita.)  Ah  !  écoute-moi  prononcer  le 
vœu  de  ma  vie  devant  ce  vieillard,  qui,  à  ce  qu'il  semble, 
aima  jadis  :  je  prends  ta  main,  cette  main  aussi  douce 
que  le  duvet  de  la  colombe,  et  aussi  blanche  qu'elle,  ou 
que  la  dent  d'un  Éthiopien  et  la  neige  pure  repoussée 
deux  fois  par  le  soufile  impétueux  du  nord. 

POLIXÈNE. — Que  veut  dire  ceci?  Gomme  ce  jeune  berger 
semble  laver  avec  complaisance  cette  main  qui  était  déjà 
si  blanche  auparavant! — Je  vous  ai  interrompu. — 
Mais  revenez  à  votre  protestation  :  que  j'entende  votre 
promesse. 

FLORIZEL. — Ecoutez,  et  soyez-en  témoin. 

POLIXÈNE. — Et  mon  voisin  aussi  que  voilà  ? 

FLORIZEL. — ^Et  lui  aussi,  et  d'autres  que  lui,  et  tous  les> 


380  LE  CONTE  d'hIVEE. 

hommes,  la  terre,  les  deux  et  l'univers  entier;  soyez 
tous  témoins  que,  fusse -je  couronné  le  plus  grand 
monarqne  du  monde  et  le  plus  puissant,  fussé-je  le  plus 
beau  jeune  homme  qui  ai  fait  languir  les  yeux,  eussé-je 
plus  de  force  et  de  science  que  n'en  ait  jamais  eu  un 
mortel,  je  n'en  ferais  aucun  cas  sans  son  amour,  que  je 
les  emploierais  tous  et  les  consacrerais  tous  à  son  service, 
ou  les  condamnerais  à  périr. 

pOLixÈNE. — Belle  offrande  I 

CAMiLLo. — Qui  montre  ime  affection  durable. 

LE  BERGER. — Mais  VOUS,  ma  fille,  en  dites-vous  autant 
pour  lui? 

PERDiTA. — Je  ne  puis  m'exprimer  aussi  bien,  pas  à  beau- 
coup près  aussi  bien,  non,  ni  penser  mieux  ;  je  juge  de 
la  pureté  de  ses  sentiments  sur  celle  des  miens. 

LE  BERGER. — Preuez-vous  les  mains,  c'est  un  marché 
fait.— Et  vous,  amis  inconnus,  vous  en  rendrez  témoi- 
gnage ;  je  donne  ma  fille  à  ce  jeime  homme,  et  je  veux 
que  sa  dot  égale  la  fortune  de  son  amant. 

FLORizEL. — Oh  !  la  dot  de  votre  fille  doit  être  ses  ver- 
tus. Après  une  certaine  mort,  j'aurai  plus  de  richesses^ 
que  vous  ne  pouvez  l'imaginer  encore,  assez  pour  exciter 
votre  surprise  ;  mais,  allons,  unissons-nous  en  présence 
de  ces  témoins. 

LE  BERGER,  à  Flovizel, — ^Allous,  votre  main. — Et  vous, 
ma  fille,  la  vôtre. 

POLIXÈNE. — Arrêtez,  berger;  un  moment,  je  vous  en 
conjure. — (^4  FlorizeL)  Avez-vous  im  père  ? 

FLORIZEL. — J'en  ai  un. — Mais  que  prétendez- vous  ? 

POLIXÈNE.— Sait-il  ceci? 

FLORIZEL. — Il  ne  le  sait  pas  et  ne  le  saura  jamais. 

POLIXÈNE. — Il  me  semble  pourtant  qu'un  père  est  l'hôte 
qui  sied  le  mieux  au  festin  des  noces  de  son  fils.  Je  vous 
prie,  encore  un  mot  :  votre  père  n'est-il  pas  incapable  de 
gouverner  ses  affaires?  n'est-il  pas  tombé  en  enfance  par 
les  années  et  les  catarrhes  de  l'âge?  peut-il  parler,  enten- 
dre, distinguer  un  homme  d'un  autre,  administrer  son 
bien?  n'est-il  pas  toujours  au  lit,  incapable  de  rien  faire 
que  ce  qu'il  faisait  dans  son  enfance? 


ACTE  IV,    SCÈNE   III.  381 

FLORizEL.— Non,  mon  bon  monsieur,  il  est  plein  de 
santé,  et  il  a  même  plus  de  forces  que  n'en  ont  la  plupart 
des  vieillards  de  son  âge. 

poLixÈNE. — Par  ma  barbe  blanche,  si  cela  est,  vous  lui 
faites  une  injure  qui  ne  sent  pas  trop  la  tendresse 
filiale  :  il  est  raisonnable  que  mon  fils  se  choisisse  lui- 
même  une  épouse  ;  mais  il  serait  de  bonne  justice  aussi 
que  le  père,  à  qui  il  ne  reste  plus  d'autre  joie  que  celle 
de  voir  une  belle  postérité,  fût  un  peu  consulté  dans 
pareille  affaire . 

FLORIZEL. — ^Je  vous  accofdo  tout  cela;  mais,  mon  véné- 
rable monsieur,  pour  quelques  autres  raisons  qu'il  n'est 
pas  à  propos  que  vous  sachiez,  je  ne  donne  pas  connais- 
sance de  cette  affaire  à  mon  père. 

POLIXÈNE. — 11  faut  qu'il  en  soit  instruit. 

FLORIZEL. — Il  ne  le  sera  point. 

POLIXÈNE. — Je  vous  en  prie,  qu'il  le  soit. 

FLORIZEL.— Non,  il  ne  le  faut  pas. 

LE  BERGER. — Qu'il  Ic  soit,  pon  fils  ;  il  n'aura  aucun 
sujet  d'être  fâché,  quand  il  viendra  à  connaître  ton 
choix. 

FLORIZEL. — ^Allons,  allous,  il  ne  doit  pas  en  être  ins- 
truit.—Soyez  seulement  témoins  de  notre  union. 

POLIXÈNE,  se  découvrant.— De  votre  divorce,  mon  jeune 
monsieur,  que  je  n'ose  pas  appeler  mon  fils.  Tu  es  trop 
vil  pour  être  reconnu,  toi,  Théritier  d'un  sceptre,  et  qui 
brigues  ici  une  houlette. — {Au  père.)  Toi,  vieux  traître, 
je  suis  fâché  de  ne  pouvoir,  en  te  faisant  pendre,  abré- 
ger ta  vie  que  d'ime  semaine. — (A  Perdita.)  Et  toi,  jeune 
et  belle  séductrice,  tu  dois  à  la  fin  connaître  malgré  toi 
le  royal  fou  auquel  tu  t'es  attaquée. 

LE  BERGER. — 0  mOU  CŒUr  1 

POLIXÈNE. — ^Je  ferai  déchirer  ta  beauté  avec  des  ronces, 
et  je  rendrai  ta  figure  plus  grossière  que  ton  état. — 
Quant  à  toi,  jeune  étourdi,  si  jamais  je  m'aperçois  que 
tu  oses  seulement  pousser  un  soupir  de  regret  de  ne  plus 
voir  cette  petite  créature  (comme  c'est  bien  mon  inten- 
tion que  tu  ne  la  revoies  jamais),  je  te  déclare  incapable 
de  me  succéder,  et  je  ne  te  reconnaîtrai  pas  plus  pour 


382  LE   CONTE  d'hiver. 

être  de  notre  sang  et  de  notre  famille,  que  ne  Test  tout 
autre  descendant  de  Deucalion.  Souviens-toi  de  mes 
paroles,  et  suis-nous  à  la  cour.— -Toi,  paysan,  quoique  tu 
aies  mérité  notre  colère,  nous  t'affranchissons  pour  le 
présent  de  son  coup  mortel. — Et  vous,  enchanteresse, 
assez  bonne  pour  un  pâtre,  oui,  et  pour  lui  aussi,  car 
il  se  rendrait  indigne  de  nous  s'il  ne  s'agissait  de  notre 
honneur, — si  jamais  tu  lui  ouvres  à  l'avenir  l'entrée  de 
cette  cabane,  ou  que  tu  entoures  son  corps  de  tes  em- 
brassements,  j'inventerai  une  mort  aussi  cruelle  pour 
toi  que  tu  es  délicate  pour  elle. 

(Il  sort.) 

PERDiTA.—  Perdue  sans  ressources,  en  un  instant  !  Je 
n'ai  pas  été  fort  effrayée  ;  une  ou  deux  fois  j'ai  été  sur  le 
sur  le  point  de  lui  répondre,  et  de  lui  dire  nettement  que 
le  même  soleil  qui  éclaire  son  palais  ne  cache  point  son 
visage  à  notre  chaumière,  et  qu'il  les  voit  du  même  œil. 
(A  FlorizeL)  Voulez-vous  bien,  monsieur,  vous  retirer? 
Je  vous  ai  bien  dit  ce  qu'il  adviendrait  de  tout  cela.  Je 
vous  prie,  prenez  soin  de  vous  ;  ce  songe  que  j'ai  fait, 
j'en  suis  réveillée  maintenant,  et  je  ne  veux  plus  jouer  la 
reine  en  rien. — Mais  je  trairai  mes  brebis,  et  je  pleurerai. 

CAMiLLO,ati  berger. — Eh  bien  !  bon  père,  comment  vous 
trouvez-vous  ?  Parlez  encore  une  fois  avant  de  mourir. 

LE  BERGER. — Je  ne  peux  ni  parler,  ni  penser,  et  je 
n'ose  pas  savoir  ce  que  je  sais.  {A  FlorizeL)  Ah  !  monsieur, 
vous  avez  perdu  un  homme  de  quatre-vingt-trois  ans, 
qui  croyait  descendre  en  paix  dans  sa  tombe;  oui,  qui 
espérait  mourir  sur  le  lit  où  mon  père  est  mort,  et  repo- 
ser auprès  de  ses  honnêtes  cendres;  mais  maintenant 
quelque  bourreau  doit  me  revêtir  de  mon  drap  mor- 
tuaire, et  me  mettre  dans  un  lieu  où  nul  prêtre  ne  jet- 
tera de  la  poussière  sur  mon  corps.  (A  Perdita,)  0  mau- 
dite misérable  I  qui  savais  que  c'était  le  prince,  et  qui  as 
osé  t'aventurer  à  unir  ta  foi  à  la  sienne.— Je  suis  perdu  ! 
je  suis  perdu!  Si  je  pouvais  mourir  en  ce  moment,  j'au- 
rais vécu  pour  mourir  à  l'instant  où  je  le  désire. 

(Il  sort.) 

FLORIZEL ,  à  Perdita,  —  Pourquoi  me  regardez  -  vous 


ACTE  IV,   SCÈNE  IIL  383 

ainsi?  Je  ne  suis  qu'affligé,  mais  non  pas  effrayé.  Je  suis 
retardé,  mais  non  changé.  Ce  que  j'étais,  je  le  suis 
encore.  Plus  on  me  retire  en  arrière,  et  plus  je  veux  aller 
en  avant  :  je  ne  suis  pas  mon  lien  avec  répugnance. 

CAMiLLo.— Mon  gracieux  seigneur,  voufe  connaissez  le 
caractère  de  votre  père.  En  ce  moment  il  ne  vous  per- 
mettra aucune  représentation  ;  et  je  présume  que  vous 
ne  vous  proposez  pas  de  lui  en  faire  ;  il  aurait  aussi  bien 
de  la  peine,  je  le  crains,  à  soutenir  votre  vue  ;  ainsi, 
jusqu'à  ce  que  la  fureur  de  Sa  Majesté  se  soit  calmée,  ne 
vous  présentez  pas  devant  lui. 

FLORizEL.  —  Je  n'en  ai  pas  Tinténtion.  Vous  êtes 
Camillo,  je  pense? 

CAMiLLO. — Oui,  seigneur. 

PERDiTA. — Combien  de  fois  vous  ai -je  dit  que  cela  arri- 
verait? Combien  de  fois  vous  ai-je  dit  que  mes  grandeurs 
finiraient  dès  qu'elles  seraient  connues? 

FLORIZEL. — Elles  ne  peuvent  finir  que  par  la  violation 
de  ma  foi  :  et  qu'alors  la  nature  écrase  les  flancs  de  la 
terre  Tun  contre  l'autre  ,  qu'elle  étouffe  toutes  les 
semences  qu'elle  renferme!  Lève  les  yeux. — Effacez-moi 
de  votre  succession,  mon  père  ;  mon  héritage  est  mon 
amour.  , 

CAMILLO. — Écoutez  les  conseils. 

FLORIZEL. — Je  les  écoute  ;  mais  ce  sont  ceux  de  mon 
amour;  si  ma  raison  veut  lui  obéir,  j'écoute  la  raison; 
sinon,  mes  sens,  préférant  la  folie,  lui  souhaitent  la 
bienvenue. 

CAMILLO. — C'est  là  du  désespoir,  seigneur. 

FLORIZEL. — Appelez-le  de  ce  nom,  si  vous  voulez  ;  mais 
il  rempht  mon  vœu  ;  je  suis  forcé  de  le  croire  vertu. 
€amillo,  ni  pour  la  Bohême,  ni  pour  toutes  Jes  pompes 
qu'on  y  peut  recueillir,  ni  pour  tout  ce  que  le  soleil 
éclaire,  tout  ce  que  le  sein  de  la  terre  contient,  ou  ce  que 
la  mer  profonde  cache  dans  ses  abîmes  ignorés,  je  ne 
violerai  les  serments  que  j'ai  faits  à  cette  beauté  que 
j'aime.  Ainsi,  je  vous  prie,  comme  vous  avez  toujours 
été  l'ami  honoré  de  mon  père,  lorsqu'il  aura  perdu  la 
trace  de  son  fils  (car  je  le  jure,  j'ai  l'intention  de  ne  plus 


384  LE  CONTE  d'hiver- 

le  revoir),  tempérez  sa  colère  par  vos  sages  conseils.  La 
fortune  et  moi  nous  allons  lutter  ensemble  à  l'avenir. 
Voici  ce  que  vous  pouvez  savoir  et  redire,  que  je  me  suis 
lancé  à  la  mer  avec  celle  que  je  ne  puis  conserver  ici  sur 
le  rivage  ;  et,  fort  heureusement  pour  notre  besoin,  j'ai 
un  vaisseau  prêt  à  partir,  qui  n'était  pas  préparé  pour  ce 
dessein.  Quant  à  la  route  que  je  veux  tenir,  il  n'est  d'au- 
cun avantage  pour  vous  de  le  savoir,  ni  d'aucun  intérêt 
pour  moi  que  vous  puissiez  le  redire. 

CAMiLLO. — Ah  !  seigneur,  je  voudrais  que  votre  carac- 
tère fût  plus  docile  aux  avis,  ou  plus  fort  pour  répondre 
à  votre  nécessité. 

FLORizEL. — Ecoutez,  Perdita.  (A  Camillo,)  Je  vais  vous 
entendre  tout  à  l'heure. 

CAMILLO,  à  part. — Il  est  inébranlable  :  il  est  décidé  à 
fuir.  Maintenant  je  serais  heureux  si  je  pouvais  faire  ser- 
vir son  évasion  à  mon  avantage  ;  le  sauver  du  danger, 
lui  prouver  mon  affection  et  mon  respect  ;  et  parvenir 
ainsi  à  revoir  ma  chère  Sicile,  et  cet  infortuné  roi,  mon 
maître,  que  j'ai  si  grande  soif  de  revoir. 

FLORIZEL. — Allons,  cher  Camillo,  je  suis  chargé  d'af- 
faires si  importantes  que  j'abjure  toute  cérémonie. 

CAMILLO,  se  préparant  à  sortir. — Seigneur,  je  pense  que 
vous  avez  entendu  parler  de  mes  faibles  services,  et  de 
l'affection  que  j'ai  toujours  portée  à  votre  père? 

FLORIZEL. — Vous  avez  bien  mérité  de  lui;  c'est  une 
musique  pour  mon  père  que  de  raconter  vos  services; 
et  il  n'a  pas  négligé  le  soin  de  les  récompenser  suivant 
sa  reconnaissance. 

CAMILLO. — Eh  bien  !  seigneur,  si  vous  avez  la  bonté  de 
croire  que  j'aime  le  roi,  et  en  lui  ce  qui  lui  tient  de  plus 
près,  c'est-à-dire  votre  illustre  personne,  daignez  vous 
laisser  diriger  par  moi,  si  votre  projet  plus  réfléchi  et 
médité  à  loisir  peut  encore  souffrir  quelque  change- 
ment. Sur  mon  honneur,  je  vous  indiquerai  un  lieu  où 
vous  trouverez  l'accueil  qui  convient  à  Votre  Altesse; 
où  vous  pourrez  posséder  librement  votre  amante  (dont 
je  vois  que  vous  ne  pouvez  être  séparé  que  par  votre 
ruine,  dont  voiis  préserve  le  ciel  !).  Vous  pourrez  l'épou- 


ACTE  IV,    SCÈNE    III.  385 

ser,  et  par  tous  mes  efiTorts,  en  votre  absence  je  tâchera - 
d'apaiser  le  ressentiment  de  votre  père,  et  de  l'amener  à 
approuver  votre  choix. 

FLORizEL. — Eh  !  cher  Gamillo,  comment  pourrait  s'ac- 
comphr  cette  espèce  de  miracle?  Apprenez-le-moi,  afin 
que  j'admire  en  vous  quelque  chose  de  plus  qu'un 
homme,  et  qu'ensuite  je  puisse  me  fier  à  vous. 

CAMiLLo. — Avez-vous  pensé  à  quelque  lieu  où  vous 
vouliez  aller? 

FLORIZEL. — Pas  encore.  Comme  c'est  un  accident  ino- 
piné qui  est  coupable  du  parti  violent  que  nous  prenons, 
nous  faisons  de  même  profession  d'être  les  esclaves  du 
hasard  et  de  l'impulsion  de  chaque  vent  qui  souffle. 

CAMILLO. — Ecoutez-moi  donc  :  voici  ce  que  j'ai  à  vous 
dire.  — Si  vous  ne  voulez  pas  absohiment  changer  de 
résolution,  et  que  vous  soyez  résolu  à  cette  fuite,  faites 
voile  vers  la  Sicile,  et  présentez-vous  avec  votre  belle 
princesse  (car  je  vois  qu'elle  doit  l'être)  devant  Léontes. 
Elle  sera  vêtue  comme  il  convient  à  la  compagne  de 
votre  lit.  Il  me  semble  voir  Léontes  vous  ouvrant  affec- 
tueusement ses  bras,  vous  accueillant  par  ses  larmes, 
vous  demandant  pardon  à  vous,  qui  êtes  le  fils,  comme 
à  la  personne  même  du  père,  baisant  les  mains  de  votre 
belle  princesse,  et  son  cœur  partagé  entre  sa  cruauté  et 
sa  tendresse,  se  reprochant  l'une  avec  des  malédictions 
et  disant  à  l'autre  de  croître  plus  vite  que  le  temps  ou  la 
pensée.^ 

FLORIZEL. — Digne  Gamillo,  quel  prétexte  donnerai-je  à 
ma  visite? 

GAMILLO. — Vous  diroz  que  vous  êtes  envoyé  par  le  roi 
votre  père,  pour  le  saluer  et  lui  donner  des  consolations. 
Je  veux  vous  mettre  par  écrit,  seigneur,  la  manière  dont 
vous  devez  vous  conduire  avec  lui,  et  ce  que  vous  devez 
lui  commimiquer,  comme  de  la  part  de  votre  père,  des 
choses  qui  ne  sont  connues  que  de  nous  trois;  et  ces 
instructions  vous  guideront  dans  ce  que  vous  devrez 
dire  à  chaque  audience,  de  sorte  qu'il  ne  s'apercevra  de 
rien,  et  qu'il  croira  que  vous  avez  toute  la  confiance  de 
votre  père,  et  que  vous  lui  révélez  son  cœur  tout  entier. 

T.   IV.  25 


386  LE   CONTE  d'hiver. 

FLORizEL.— Je  VOUS  suis  obligé,  cette  idée  a  de  la  sève. 

CAMiLLO. — C'est  une  marche  qui  promet  mieux  que  de 
vous  dévouer  inconsidérément  à  des  mers  infréquentées, 
à  des  rivages  inconnus,  avec  la  certitude  de  rencontrer 
ime  foule  de  misères,  sans  aucun  espoir  de  secours;  pour 
sortir  d'une  infortune,  afin  d'être  assailli  par  ime  autre  ; 
n'ayant  rien  de  certain  que  vos  ancres,  qui  ne  peuvent 
vous  rendre  de  meilleur  service  que  celui  de  vous  fixer 
dans  des  lieux  où  vous  serez  fâché  d'être.  D'ailleurs, 
vous  le  savez,  la  prospérité  est  le  plus  sûr  lien  de 
l'amour-,  Tafîliction  altère  à  la  fois  la  fraîcheur  et  le 
cœur. 

PERDiTA. — L'un  des  deux  est  vrai;  je  pense  que  l'ad- 
versité peut  flétrir  les  joues,  mais  elle  ne  peut  atteindre 
le  cœur. 

CAMILLO. — Oui-da!  dites- vous  cela?  il  ne  sera  point  né 
dans  la  maison  de  votre  père,  depuis  sept  années,  une 
autre  fille  comparable  à  vous. 

FLORIZEL.— Mon  cher  Camillo,  elle  est  autant  en  avant 
de  son  éducation,  qu'elle  est  en  arrière  par  la  naissance. 

CAMILLO. — Je  ne  puis  dire  qu'il  soit  dommage  qu'elle 
manque  d'instruction  ;  car  elle  me  paraît  être  la  maî- 
tresse de  la  plupart  de  ceux  qui  instruisent  les  autres. 

PERDiTA. — Pardonnez,  monsieur,  ma  rougeur  vous* 
exprimera  mes  remerciements. 

FLORIZEL. — Charmante  Perdita  !  —  Mais ,  sur  quelles 
épines  nous  sommes  placés!  Camillo,  vous,  le  sauveur 
de  mon  père,  et  maintenant  le  mien,  le  médecin  de  notre 
maison,  comment  ferons-nous?  Nous  ne  sommes  pas 
équipés  comme  doit  l'être  le  fils  du  roi  de  Bohême,  et 
nous  ne  pourrons  pas  paraître  en  Sicile... 

CAMILLO.— Seigneur,  n'ayez  point  d'inquiétude  là-des- 
sus. Vous  savez,  je  crois,  que  toute  ma  fortune  est  située 
dans  cette  île  ;  ce  sera  mon  soin  que  vous  soyez  entre- 
tenu en  prince,  comme  si  le  rôle  que  vous  devez  jouer 
était  le  mien.'  Et,  seigneur,  comme  preuve  que  vous  ne 
pourrez  manquer  de  rien...  un  mot  ensemble. 

(Ils  se  parlent  à  l'écart.) 
(Entre  Autolycus.) 


ACTE  IV,    SCÈNE   Ilf.  387 

AUTOLYCus- — Ah  I  quelle  dupe  que  rhounêtelé  !  et  que  la 
confiance,  sa  sœur  mséparable,  est  .une  sotte  fiUe!  J'ai 
vendu  toute  ma  drogue  :  il  ne  me  reste  pas  une  pierre 
fausse,  pas  un  ruban,  pas  un  miroir,  pas  ime  boule  de 
parfums,  ni  bijou,  ni  tablettes,  ni  ballade,  ni  couteau,  ni 
lacet,  ni  gants,  ni  ruban  de  soulier,  ni  bracelet,  ni 
anneau  de  corne  ;  pour  empêcher  ma  baUe  de  jeûner^ 
ils  sont  accourus,  à  qui  achèterait  le  premier,  comme  si 
mes  bagatelles  avaient  été  bénies  et  pouvaient  procurer 
la  bénédiction  du  ciel  à-  l'acheteur  :  par  ce  moyen,  j'ai 
observé  ceux  dont  la  bourse  avait  la  meilleure  mine,  et 
ce  que  j'ai  vu,  je  m'en  suis  souvenu  pour  mon  profit 
Mon  paysan^  à  qui  il  oe  manque  que  bien  peu  de  chose 
pour  être  un  homme  raisonnable,  est  devenu  si  amou- 
reux des  chansons  des  filles,  qu'il  n'a  pas  voulu  bougei 
im  pied  qu'il  n'ait  eu  l'air  et  les  paroles  ;  ce  qui  m'a  si 
bien  attiré  le  reste  du  troupeau,  que  tous  leurs  autres 
sens  s'étaient  fixés  dans  leurs  oreilles  :  vous  auriez  pu 
pincer  un  jupon,  sans  qu'il  l'eût  senti  :  ce  n'était  rien 
que  de  dépouiller  un  gousset  de  sa  bourse  :  j'aurais 
enfilé  toutes  les  clefs  qui  pendaient  aux  chaînes  ;  on 
n'entendait,  on  ne  sentait  que  la  chanson  de  mon  mon- 
sieur, et  on  n'admirait  que  cette  niaiserie.  En  sorte  que, 
pendant  cette  léthargie,  j'ai  escamoté  et  coupé  la  plu- 
part de  leurs  bourses  de  fête  ;  si  le  vieux  berger  n'était 
pas  venu  avec  ses  cris  contre  sa  fille  et  le  fils  du  roi,  s'il 
n'eût  pas  chassé  nos  corneilles  loin  de  la  balle  de  blé,  je 
n'eusse  pas  laissé  une  bourse  en  vie  dans  toute  l'as- 
semblée. 

(Camillo,  Florizel  et  Perdita  s'avancent.) 

CAMiLix). — Oui,  mais  mes  lettres  qui,  par  ce  moyen, 
seront  rendues  en  Sicile  aussitôt  que  vous  y  arriverez, 
éclairciront  ce  doute. 

FLORIZEL. — Et  celles  que  vous  vous  procurerez  de  la 
part  du  roi  Léon  tes... 

CAMiLLO. — Satisferont  votre  père. 

PERDITA. —  Soyez  à  jamais  heureux!  Tout  oe  que  voua 
dites  a  belle  apparence. 

CAMILLO,  apercevant  Autoly eus, — Quel  est  cet  homme  qui 


388  LE  CONTE  d'hiver. 

se  trouve  là?— Nous  en  ferons  notre  instrument  ;  ne  né- 
gligeons rien  de  ce  qui  peut  nous  aider. 

AiiTOLYCUs ,  à  part.  —  S'ils  m'ont  entendu  tout  à 
l'heure  !...  —  Allons,  la  potence. 

CAMiLLO.  —  Hél  vous  voilà,  mon  ami?  Pourquoi  trem- 
bles-tu ainsi  ?  Ne  craignez  personne  :  on  ne  veut  pas 
vous  faire  du  mal. 

AUTOLYCus.  —  Je  suis  un  pauvre  malheureux,  mon- 
sieur. 

CAMILLO. —  Eh  bien!  continue  de  l'être  à  ton  aise;  il 
n'y  a  personne  ici  qui  veuille  te  voler  cela;  cependant, 
nous  pouvons  te  proposer  un  échange  avec  Textérieur  de 
ta  pauvreté;  en  conséquence,  déshabille-toi  à  l'instant  : 
tu  dois  penser  qu'il  y  a  quelque  nécessité  pour  cela  ; 
change  d'habit  avec  cet  honnête  homme.  Quoique  le 
marché  soit  à  son  désavantage,  cependant  sois  sûr  qu'il 
y  a  encore  quelque  chose  par-dessus  le  marché. 

AUTOLYCUS. — Je  suis  un  pauvre  malheureux,  monsieur. 
(A  part.)  Je  vous  connais  de  reste. 

CAMILLO.  — Allons,  je  t'en  prie,  dépêche:  ce  monsieur 
est  déjà  à  demi-déshabillé. 

AUTOLYLus. —  Parlcz-vous  sérieusement,  monsieur?  — 
{A  part.)  Je  soupçonne  le  jeu  de  tout  ceci. 

FLORizEL.— Dépêche-toi  donc,  je  t'en  prie. 

AUTOLYCUS.  —  En  vérité,  j'ai  déjà  des  gages,  mais  en 
conscience  je  ne  puis  prendre  cet  habit. 

CAMILLO. — Allons,  dénoue,  dénoue.  {A  Perdita.)  Heu- 
reuse amante ,  que  ma  prophétie  s'accomplisse  pour 
vous  !  —  Il  faut  vous  retirer  sous  quelque  abri;  prenez 
le  chapeau  de  votre  amant  et  enfoncez-le  sur  vos  sour- 
cils :  cachez  votre  figure.  Déshabillez- vous  et  déguisez 
autant  que  vous  le  pourrez  tout  ce  qui  pourrait  vous 
faire  reconnaître,  afin  que  vous  puissiez  (car  je  crains 
pour  vous  les  regards)  gagner  le  vaisseau  sans  être  dé- 
couverte. 

PERDITA. —  Je  vois  que  la  pièce  est  arrangée  de  façon 
qu'il  faut  que  j'y  fasse  un  rôle. 

CAMILLO.  —  Il  n'y  a  point  de  remède.  {A  Fhrizel.)  Eh 
bien!  avez-vous  fini? 


ACTE  IV,    SCÈNE   III.  389 

FLORiZEL.— Si  je  rencontrais  mon  père  à  présent,  il  ne 
m'appellerait  pas  son  fils. 

CAMiLLO. — Allons,  vous  ne  garderez  point  de  chapeau. 
— Venez,  madame,  venez.  —  (A  Autolycus,)  Adieu,  mon 
ami. 

AUTOLYCUS. — Adieu,  monsieur. 

FLORIZEL.— 0  Perdita!  ce  que  nous  avons  oublié  tous 
deux  1— Je  vous  prie,  un  mot. 

CAMILLO,  à  part. — Ce  que  je  vais  faire  d'abord,  ce  sera 
d'informer  le  roi  de  cette  évasion  et  du  lieu  où  ils  se 
rendent,  où  j'ai  l'espérance  que  je  viendrai  à  bout  de  le 
déterminera  les  suivre;  et  je  raccompagnerai  et  rever- 
rai la  Sicile,  que  j'ai  un  désir  de  femme  de  revoir. 

FLORIZEL. —  Que  la  fortune  nous  accompagne  I  Ainsi 
donc,  nous  allons  gagner  le  rivage,  Gamillo? 

CAMILLO. — Le  plus  tôt  sera  le  mieux. 

(Florizel,  Perdita  et  Gamillo  sortent.) 

AUTOLYCUS  seul  —  Je  conçois  l'affaire,  je  l'entends; 
avoir  l'oreille  fine,  l'œil  vif  et  la  main  légère  sont  des 
qualités  nécessaires  pour  un  coupeur  de  bourses.  Il  est 
besoin  aussi  d'un  bon  nez,  afin  de  flairer  de  l'ouvrage 
pour  les  autres  sens.  Je  vois  que  voici  le  moment  où  un 
malhonnête  homme  peut  faire  son  chemin.  Quel  échange 
aurais-je  fait  s'il  n'y  avait  pas  eu  de  l'or  par-dessus  le 
marché?  Mais  aussi  combien  ai-je  gagné  ici  avec  cet 
échange?  Sûrement  les  dieux  sont  d'intelligence  avec 
nous  cette  année,  et  nous  pouvons  faire  toutce  que  nous 
voulons  ex  tempore.  Le  prince  lui-même  est  à  l'œuvre 
pour  une  mauvaise  action  en  s'évadant  de  chez  son  père 
et  traînant  son  entrave  à  ses  talons.  Si  je  savais  que  ce 
ne  fût  pas  un  tour  honnête  que  d'en  informer  le  roi,  je 
le  ferais  :  mais  je  tiens  qu'il  y  a  plus  de  coquinerie  à 
tenir  la  chose  secrète,  et  je  reste  fidèle  à  ma  profession. 
{Entrent  le  berger  et  son  fils.)  Tenons-nous  à  l'écart,  à  Té- 
cart.  Voici  encore  matière  pour  une  cervelle  chaude. 
Chaque  coin  de  rue,  chaque  église,  chaque  boutique, 
chaque  cour  de  justice,  chaque  pendaison  procure  de 
l'occupation  à  un  homme  vigilant. 

LE  FILS  DU  BERGER.  — Voycz,  voycz,  quol  homme  vous 


390  LE  CONTE   d'hiver. 

êtes  à  présent  r  II  n'y  a  pas  d'antre  parti  que  d'aller  dé- 
clarer au  roi  qu'elle  est  un  enfant  changé  au  berceau,  et 
point  du  tout  de  votre  chair  et  de  votre  sang. 

LE  BERGER. — Mais,  écoute-moi. 

LE  FILS. — Mais,  écoutez-moi. 

LE  BERGER. — A.llons,  continue  donc. 

LE  FILS. — Dès  qu'elle  n'est  point  de  votre  chair  et  de 
votre  sang,  votre  chair  et  votre  sang  n'ont  point  offensé 
le  roi  ;  et  alors  votre  chair  et  votre  sang  ne  doivent  pas 
être  punis  par  lui.  Montrez  ces  effets  que  vous  avez  trou- 
vés autour  d'elle,  ces  choses  secrètes,  tout,  excepté  ce 
qu'elle  a  sur  elle;  et  cela  une  fois  fait,  laissez  siffler  la 
loi,  je  vous  le  garantis. 

LE  BERGER. — Je  dirai  tout  au  roi;  oui,  chaque  mot,  et 
les  folies  de  son  fils  aussi,  qui,  je  puis  bien  le  dire,  n'est 
point  un  honnête  homme,  ni  envers  son  père,  ni  envers 
moi,  d'aller  se  jouer  à  me  faire  le  beau-frère  du  roi. 

LE  FILS. —En  effet,  beau-frère  était  le  degré  le  plus  éloi- 
gné auquel  vous  pussiez  parvenir,  et  alors  votre  sang 
serait  devenu  plus  cher  je  ne  sais  pas  de  combien  Tonce. 

AUTOLYCus,  toujours  à  Vécart,— Bien  dit...  Idiot! 

LE  BERGER. — Allous,  allous  trouvor  le  roi  :  il  y  a  dans  le 
petit  paquet  de  quoi  lui  faire  se  gratter  la  barbe. 

AUTOLYCUS.  — Je  ne  vois  pas  trop  quel  obstacle  cette 
plainte  peut  mettre  à  Tévasion  de  mon  maître. 

LE  FILS. — Priez  le  ciel  qu'il  soit  au  palais. 

AUTOLYCUS.  —  Quoique  je  nQ  sois  pas  honnête  de  mon 
naturel,  je  le  suis  cependant  quelquefois  par  hasard. — 
Mettons  dans  ma  poche  cette  barbe  de  colporteur.  {Il  s'a- 
vance auprès  des  deux  bergers.)  Eh  bien  !  villageois,  où 
allez-vous  ainsi  ? 

LE  BERGER. — Au  palais,  si  Votre  Seigneurie  le  permet. 

AUTOLYCUS. — Vos  affaires,  là,  quelles  sont-elles?  Avec 
qui?  Déclai*ez-moi  ce  que  c'est  que  ce  paquet,  le  lieu  de 
votre  demeure,  vos  noms,  vos  âges,  votre  avoir,  votre 
éducation ,  en  un  mot  tout  ce  qu'il  importe  qui  soit 
connu? 

LE  FILS. — ^Nous  ne  sommes  que  des  gens  tout  unis, 
monsieur. 


ACT£  IV,   SCÈNE  III.  391 

AUTOLYcus.  —  Mensonge  I  Vous  êtes  rudes  et  couverts 
de  poil.  Ne  vous  avisez  pas  de  mentir  :  cela  ne  convient 
à  personne  qu'à  des  marchands,  et  ils  nous  donnent 
souvent  un  démenti  à  nous  autres  soldats;  mais  nous 
les  en  payons  en  monnaie  de  bonne  empreinte  et  nul- 
lement en  fer  homicide.  Ainsi,  ils  ne  nous  donnent  pas 
un  démenti. 

LE  FILS. — Votre  Seigneurie  avait  tout  Tair  de  nous  en 
donner  si  elle  ne^  s'était  pas  prise  sur  le  fait. 

LE  BERGER. — Êtes-vous  uu  courtisau,  monsieur,  s'il 
vous  plaît  ? 

AUTOLYCUS.  —  Que  cela  me  plaise  ou  non,  je  suis  un 
courtisan  ;  est-ce  que  tu  ne  vois  pas  un  air  de  cour  dans 
cette  tournurç  de  bras?  Est-ce  que  ma  démarche  n'a  pas 
en  elle  la  cadence  de  cour?  Ton  nez  ne  reçoit-il  pas  de 
mon  individu  ime  odeur  de  cour?  Est-ce  que  je  ne  réflé- 
chis pas  sur  ta  bassesse  un  mépris  de  cour  ?  Crois-tu 
que,  parce  que  je  veux  développer,  démêler  ton  affaire, 
pour  cela  je  ne  suis  pas  un  courtisan?  Je  suis  un  cour- 
tisan de  pied  en  cap  et  un  homme  qui  fera  avancer  ou 
reculer  ton  affaire;  en  conséquence  de  quoi  je  te  com- 
mande de  me  déclarer  ton  affaire. 

LE  BERGER.— Mon  affaire,  monsieur,  s'adresse  au  roi. 

AUTOLYCUS. — Quel  avocat  as-tu  auprès  de  lui? 

LE  BERGER.  —  Jo  u'cu  counais  point,  monsieur,  sous 
votre  bon  plaisir. 

LE  FILS. — Avocat  est  un  terme  de  cour  pour  signifier 
un  faisan.  Dites  que  vous  n'en  avez  pas. 

LE  BERGER.— Aucun,  mousicur.  Je  n'ai  point  de  faisan, 
ni  coq,  ni  poule. 

AUTOLYCUS,  à  haute  voio;.— Que  nous  sommes  heureux, 
pourtant,  de  n'être  pas  de  simples  gens  !  Et  pourtant  la 
nature  aurait  pu  me  faire  ce  qu'ils  sont;  ainsi  je  ne  veux 
pas  les  dédaigner. 

LE  FILS.— Ce  ne  peut  être  qu'un  grand  courtisan. 

La  BERGER.  —  Scs  habits  sont  riches,  mais  il  ne  les 
porte  pas  avec  grâce. 

LE  FILS. — Il  me  paraît  à  moi  d'autant  plus  noble  qu'il 
est  plus  bizarre  :  c'est  un  homme  important,  je  le  ga- 


392  LE  CONTE  d'hiver. 

rantis,  je  le  reconnais  à  ce  qu'il  se  cure  les  dents*. 

AiiTOLYCus.--Et  ce  paquet,  qu'y  a-t-il  dans  ce  paquet? 
Pourquoi  ce  coffre? 

LE  BERGER.  — Mousicur,  il  y  a  dans  ce  paquet  et  cette 
boîte  des  secrets  qui  ne  doivent  être  connus  que  du  roi, 
et  qu'il  va  apprendre  avant  une  heure,  si  je  peux  parve- 
nir à  lui  parler. 

AUTOLYcus. — Vieillard,  tu  as  perdu  te§  peines. 

LE  BERGER. — Pourquoi,  mousicur? 

AUTOLYCUS.  —  Le  roi  n'est  point  au  palais;  il  est  allé  à 
bord  d'un  vaisseau  neuf  pour  purger  sa  mélancolie  et 
prendre  Tair:  car,  si  tii  peux  comprendre  les  choses 
sérieuses,  il  faut  que  tu  saches  que  le  roi  est  dans  le 
chagrin. 

LE  BERGER. —  Ou  le  dit,  moDsicur,  à  l'occasion  de  son 
fils,  qui  voulait  se  marier  à  la  fille  d'un  berger. 

AUTOLYCUS. —  Si  ce  berger  n'est  pas  dans  les  fers,  qu'il 
fuiepromplement;  les  malédictions  qu'il  aura,  les  tor- 
tures qu'on  lui  fera  souffrir,  briseront  le  dos  d'un  homme 
et  le  cœur  d'un  monstre. 

LE  FILS. — Le  croyez-vous,  monsieur? 

AUTOLYCUS. — Et  ce  ne  sera  pas  seulement  lui  qui  souf- 
frira tout  ce  que  l'imagination  peut  inventer  de  fâcheux 
et  la  vengeance  d'amer,  mais  aussi  ses  parents,  quand 
ils  seraient  éloignés  jusqu'au  cinquantième  degré,  tous 
tomberont  sous  la  main  du  bourreau.  Et  quoique  ce  soit 
une  grande  pitié,  cependant  c'est  nécessaire.  Un  vieux 
maraud  de  gardien  de  brebis,  un  entremetteur  de  bé- 
liers, consentir  que  sa  fille  s'élève  jusqu'à  la  majesté 
royale!  Quelques-uns  disent  qu'il  sera  lapidé,  mais  moi 
je  dis  que  c'est  une  mort  trop  douce  pour  lui  :  porter 
notre  tr6nedans  un  parc  à  moutons  !  11  n'y  pas  assez  de 
morts,  la  plus  cruelle  est  trop  aisée. 

LE  FILS. — Ce  vieux  berger  a-t-il  un  fils,  monsieur?  Ta- 
vez-vous  entendu  dire,  s'il  vous  plaît,  monsieur? 

AUTOLYCUS. — 11  a  un  fils  qui  sera  écorché  vif;  ensuite, 
enduit  partout  de  miel  et  placé  à  l'entrée  d'im  nid  de 

4  Manière  de  petit-maître,  du  temps  de  Shakspeare. 


ACTE   IV,    SCÈNE  III.  393 

guêpes,  pour  rester  là  jusqu'à  ce  qu'il  soit  aux  trois 
quarts  et  demi  mort  ;  ensuite  on  le  fera  revenir  avec  de 
Teau-de-vie  ou  quelque  autre  liqueur  forte  ;  alors  tout 
au  vif  qu'il  sera,  et  dans  le  jour  prédit  par  Talmanach, 
il  sera  placé  contre  un  mur  de  briques  aux  regards  brû- 
lants du  soleil  du  midi,  qui  le  regardera  jusqu*à  ce  qu'il 
périsse  sous  la  piqûre  des  mouches.  Mais  pourquoi  nous 
amuser  à  parler  de  misérables  traîtres?  Il  ne  faut  que 
rire  de  leurs  maux,  leurs  crimes  étant  si  grands.  Dites- 
moi,  car  vous  me  paraissez  de  bonnes  gens  bien  simples, 
ce  que  vous  voulez  au  roi.  Si  vous  me  marquez  comme 
il  faut  votre  considération  pour  moi,  je  vous  conduirai 
au  vaisseau  où  il  est,  je  vous  présenterai  à  Sa  Majesté, 
je  lui  parlerai  à  Toreille  en  votre  faveur;  et  s'il  est  quel- 
qu'un auprès  du  roi  qui  puisse  vous  faire  accorder  votre 
demande,  vous  voyez  un  homme  qui  le  fera. 

LE  FILS. — Il  paraît  un  homme  d'un  grand  crédit;  ac- 
cordez-vous avec  lui,  donnez-lui  de  l'or;  et  quoique  l'au- 
torité soit  un  ours  féroce,  cependant,  avec  de  l'or,  on  la 
mène  souvent  par  le  nez.  Montrez  le  dedans  de  votre 
bourse  au  dehors  de  votre  main,  et  sans  plus  tarder. 
Souvenez- vous,  lapidé  et  écorché  vif. 

LE  BERGER.— S'il  VOUS  plaisait,  monsieur,  de  vous  char- 
ger de  l'affaire  pour  nous,  voici  de  l'or  que  j'ai  sur  moi  ; 
je  vous  promets  encore  autant,  et  je  vous  laisserai  ce 
jeune  homme  en  gage  jusqu'à  ce  que  je  vous  le  rapporte. 

AUTOLYCus. — Après  que  j'aurai  fait  ce  que  j'ai  promis  ? 

LE  BERGER. — Oui,  mousiour. 

AUTOLYCUS.  — Allons,  donnez-m'en  la  moitié.  —  Etes- 
vous  personnellement  intéressé  dans  cette  aifaire  ? 

LE  FILS. — En  quelque  façon,  monsieur  ;  .mais,  quoique 
ma  situation  soit  assez  triste,  j'espère  que  je  ne  serai  pas 
écorché  vif  pour  cela. 

AUTOLYCUS. — Oh!  c'est  le  cas  du  fils  du  berger.  Au 
diable  si  on  n'en  fait  pas  un  exemple. 

LE  FILS,  à  son  père, — Du  courage,  prenez  courage  ;  il 
faut  que  nous  allions  trouver  le  roi,  et  lui  montrer  les 
choses  étranges  que  nous  avons  à  faire  voir;  il  faut  qu'il 
sache  qu'elle  n'est  point  du  tout  votre  fille,  ni  ma  sœur, 


394  LE  CONTE  d'hiver. 

autrement  nous  sommes  perdus.  (A  Autolycus,)  Mon 
sieur,  je  vous  donnerai  autant  que  ce  vieillard  quand 
Taffaire  sera  terminée  ;  et  je  resterai,  comme  il  vous  le 
dit,  votre  otage,  jusqu'à  ce  que  Tor  vous  ait  été  apporté. 

AUTOLYcus. — Jfe  m'en  rapporte  à  vous  ;  marchez  devant 
vers  le  rivage  ;  prenez  sur  la  droite.  Je  ne  ferai  que  regar- 
der par-dessus  la  haie,  et  je  vous  suis. 

LE  FILS. — Nous  sommes  bien  heureux  d'avoir  trouvé 
cet  homme,  je  puis  le  dire,  bien  heureux. 

LE  BERGER.  — Marchons  devant,  comme  il  nous  l'or- 
donne ;  la  Providence  nous  Ta  envoyé  pour  nous  faire  du 
bien. 

(Le  berger  et  son  fils  s'en  vont.) 

AUTOLYCUS,  seid. — Quand  j'aurais  envie  d'être  honnête 
homme,  la  fortune  ne  le  souffrirait  pas;  elle  me  fait 
tomber  le  butin  dans  la  bouche  ;  elle  me  gratifie  en  ce 
moment  d'une  double  occasion  :  de  l'or,  et  le  moyen  de 
rendre  service  au  prince  mon  maître;  et  qui  sait  com- 
bien cela  peut  servir  à  mon  avancement  ?  Je  vais  lui  con- 
duire à  bord  ces  deux  taupes,  ces  deux  aveugles  ;  s'il  juge 
â  propos  de  les  remettre  sur  le  rivage,  et  que  la  plainte 
qu'ils  veulent  présenter  au  roi  ne  l'intéresse  en  rien, 
qu'il  me  traite  s'il  le  veut  de  coquin,  pour  être  si  offi- 
cieux; je  suis  à  toute  épreuve  contre  ce  titre,  et  contre  la 
honte  qui  peut  y  être  attachée.  Je  vais  les  lui  présenter  ; 
cela  peut  être  important. 

(Il  sort.) 


FIN    DU     QUATRIÈME     ACTE. 


ACTE    CINQUIÈME 

SCÈNE  1 

Sicile, —  Appartement  dans  le  palais  de  Léontes. 
LÉONTES,  CLÉOMÈNE,  DION,  PAULINE,  mï<?. 

GLÉOMÈNE. —  Seigneur,  vous  en  avez  assez  fait;  vous 
avez  témoigné  le  repentir  d'un  saint  ;  si  vous  avez  com- 
mis des  fautes,  vous  les  avez  bien  expiées,  et  même  votre 
pénitence  a  surpassé  vos  fautes  :  finissez  enfin  par  faire 
ce  que  le  ciel  a  déjà  fait,  oublier  vos  offenses,  et  vous  les 
pardonnez  comme  il  vous  les  pardonne. 

LÉONTES. — Tant  que  je  me  souviendrai  d'elle  et  de  ses 
vertus,  je  ne  puis  oublier  mon  injustice  envers  elle  ;  je 
songe  toujours  au  tort  que  je  me  suis  fait  à  moi-même  ; 
tort  si  grand  qu'il  laisse  mon  royaume  sans  héritier,  et 
«qui  a  détruit  la  plus  douce  compagne  sur  laquelle  un 
époux  ait  fondé  ses.  espérances. 

PAULINE. — Cela  est  vrai,  trop  vrai,  seigneur  ;  quand 
vous  épouseriez  Tune  après  l'autre  toutes  les  femmes  du 
monde,  ou  quand  vous  prendriez  quelque  bonne  qualité 
â  toute»  pour  en  former  une  femme  parfaite,  celle  que 
vous  avez  tuée  serait  encore  sans  égale. 

LÉONTES.— Je  le  crois  ainsi.  Tuée^Moi,  je  l'ai  tuée?— 
Oui,  je  Tai  fait;  mais  vous  me  donnez  un  coup  bien  cruel, 
en  me  disant  que  je  l'ai  tuée.  Ce  mot  est  aussi  amer  pour 
moâ  dans  votre  bouche  que  dans  mes  pensée»  :  à  l'ave- 
nir, ne  me  le  dites  que  bien  rarement. 

CLÉOMÈNï.  —Ne  le  prononcez  jamais,  bonne  dame  ; 
vous  auriez  pu  dire  mille  choses  qui  eussent  été  plus 
convenables  aux  circonstances,  et  plus  conforme»  à  la 
bonté  de  votre  cœur. 


396  LE   CONTE  d'hiver. 

PAULINE,  à  Cléomène. — Vous  êtes  un  de  ceux  qui  vou- 
draient le  voir  se  remarier. 

DION. — Si  vous  ne  le  désirez  pas^  vous  n'avez  donc 
aucune  pitié  de  TEtat  ;  et  vous  ne  vous  souvenez  pas  de 
son  auguste  nom  ?  Considérez  un  peu  quels  dangers,  si 
Sa  Majesté  ne  laisse  point  de  postérité,  peuvent  tomber 
sur  ce  royaume  et  dévorer  tous  les  témoins  indécis  de  sa 
ruine.  Quoi  de  plus  saint  que  de  se  réjouir  de  ce  que  la 
feue  reine  est  en  paix  ?  quoi  de  plus  saint  que  de  faire 
rentrer  le  bonheur  dans  la  couche  de  Sa  Majesté,  avec 
une  douce  compagne,  pour  soutenir  la  royauté,  nous 
consoler  du  présent  et  préparer  le  bien  à  venir  ? 

PAULINE.— Il  n'en  est  aucune  qui  soit  digne,  auprès  de 
celle  qui  n'est  plus.  D'ailleurs,  les  dieux  voudront  que 
leurs  desseins  secrets  s'accomplissent.  Le  divin  Apollon 
n'a-t-il  pas  répondu,  et  n'est-ce  pas  là  le  sens  de  son 
oracle,  que  le  roi  Léontçs  n'aura  point  d'héritier  qu'on 
n'ait  retrouvé  son  enfant  perdu?  Et  l'espoir  qu'il  soit 
jamais  retrouvé  est  aussi  contraire  à  la  raison  humaine, 
qu'il  l'est  que  mon  Antigone  brise  son  tombeau,  et 
revienne  à  moi,  car,  sur  ma  vie,  il  a  péri  avec  l'enfant. 
Votre  avis  est  donc  que  notre  souverain  contrarie  le  ciel 
et  s'oppose  à  ses  volontés?  {Au  roi,)  Ne  vous  inquiétez 
point  de  postérité  :  la  couronne  trouvera  toujours  un 
héritier.  Le  grand  Alexandre  laissa  la  sienne  au  plus 
digne,  et  par  là  son  successeur  avait  chance  d'être  le 
meilleur  possible. 

LÉONTES. — Chère  Pauline,  vous  qui  avez  en  honneur, 
je  le  sais,  la  mémoire  d'Hermione,  ah  !  que  ne  me  suis-je 
toujours  dirigé  d'après  vos  conseils  !  Je  pourrais  encore 
à  présent  contempler  les  beaux  yeux  de  ma  reine  ché- 
rie, je  pourrais  encore  recueillir  des  trésors  sur  ses 
lèvres. 

PAULINE. — En  les  laissant  plus  riches  encore,  après  le 
don  qu'elles  vous  auraient  fait. 

LÉONTES. — Vous  dites  la  vérité  :  il  n'est  plus  de  pareilles 
femmes  :  ainsi  plus  de  femme.  Une  épouse  qui  ne  la  vau- 
drait pas,  et  qui  serait  mieux  traitée  qu'elle,  forcerait  son 
âme  sanctifiée  à  revêtir  de  nouveau  son  corps  et  à  nous 


ACTE   V,    SCENE    I.  397 

apparaître  sur  ce  IhétUre  où  nous  Toutrageons  en  ce 
moment  ;  et  à  me  dire,  dans  les  tourments  de  son  cœur  : 
Pourquoi  plutôt  moi? 

PAULINE.— Si  elle  avait  le  pouvoir  de  le  faire,  elle  en 
aurait  une  juste  raison. 

LÉONTES. — Oui,  bien  juste  :  et  elle  m'exciterait  à  poi- 
gnarder celle  que  j'aurais  épousée. 

PAULINE. — Je  le  ferais  comme  elle  :  si  j'étais  le  fantôme 
qui  revînt,  je  vous  dirais  de  considérer  les  yeux  dé  votre 
nouvelle  épouse,  et  de  me  dire  pour  quels  attraits  vous 
Fauriez  choisie  ;  et  ensuite  je  pousserais  un  cri  en  vous 
adressant  ces  mots  :  Souviens-toi  de  moi. 

LÉONTES.— Les  étoiles,  les  étoiles  mêmes,  et  tous  les 
yeux  du  monde  ne  sont  auprès  des  siens  que  des  char- 
bons éteints  !  Ne  craignez  point  une  autre  épouse  ;  je 
ne  veux  plus  de  femme,  Pauline. 

PAULINE. — Voulez- vous  jurer  de  ne  jamais  vous  marier 
que  de  mon  libre  consentement? 

LÉONTES. — ^Jamais,  Pauline  ;  je  le  jure  sur  le  salut  de 
mon  âme. 

PAULINE. — Vous  Tentendez,  seigneurs,  soyez  tous 
témoins  de  son  serment. 

CLÉOMÈNE. — Vous  le  teutcz  au  delà  de  toute  mesure. 

PAULINE. — A  moins  qu'une  autre  femme,  ressemblant 
autant  à  Hermione  que  son  portrait,  ne  se  présente  à  ses 
yeux. 

CLÉOMÈNE. — Chère  dame, . . 

PAULINE. — J'ai  dit.— Cependant,  si  mon  roi  veut  se 
marier... — Oui,  si  vous  le  voulez  seigneur,  et  qu'il  n'y 
ait  pas  de  moyen  de  vous  en  ôter  la  volonté,  donnez-moi 
Tofiice  de  vous  choisir  une  reine  ;  elle  ne  sera  pas  aussi 
jeune  que  Tétait  la  première-,  mais  elle  sera  telle  que,  si 
l'ombre  de  votre  première  reine  revenait,  elle  se  réjoui- 
rait de  vous  voir  dans  ses  bras. 

LÉONTES. — Ma  fidèle  Pauline,  nous  ne  nous  marierons 
point  que  sur  votre  avis. 

PAULINE.— Et  je  vous  le  conseillerai,  quand  votre  pre- 
mière reine  reviendra  à  la  vie  ;  jamais  auparavant. 

(Entre  un  gentilhomme. 


398  LE   CONTE  d'hiver. 

LE  gentilhomme. — Quelqu'un  qui  se  doniie  pour  le 
prince  Florizel,  fils  de  Polixène,  vient  avec  sa  princesse^ 
la  plus  belle  personne  que  j'aie  jamais  vue,  demander  à 
être  introduit  auprès  de  Votre  Majesté, 

LÉONTES. — Ocelle  affaire  avons-nous  avec  lui?  Il  ne 
vient  point  dans  un  appareil  digne  de  la  grandeur  de  son 
père  ;  son  arrivée,  si  soudaine  et  si  imprévue^  nous  dit 
assez  que  ce  n'est  point  une  visite  volontaire,  mais  une 
entrevue  forcée  par  quelque  besoin  ou  quelque  accident. 
Quelle  suite  a-t-il? 

LE  GENTUiHOMME. — Pcu  dc  suite,  etceux  qui  la  compo- 
sent ont  pauvre  mine. 

LÉONTES. — Sa  princesse,  dites-vous,  est  avec  lui? 

LE  GENTILHOMME. — Oui,  la  plus  incomparable  beauté 
terrestre,  je  crois,  que  jamais  le  soleil  ait  éclairée  de  sa 
lumière. 

PAULINE, — 0  Hermione  !  comme  le  siècle  présent  se 
vante  toujours  au-dessus  du  siècle  passé,  qui  valait 
mieux,  de  même,  la  tombe  cède  le  pas  aux  objets  que 
Ton  voit  à  présent.  Vous-même,  monsieur,  vous  avez 
dit,  et  vous  l'avez  écrit  aussi  (mais  maintenant  vos  écrits 
sont  plus  glacés  que  celle  qui  en  était  le  sujet),  qu'elle 
n'avait  jamais  été,  et  que  jamais  elle  ne  serait  égalée. 
Vos  vers,  qui  suivaient  autrefois  sa  beauté,  ont  étrange- 
ment reculé,  pour  que  vous  disiez  à  présent  que  vous  en 
avez  vu  une  plus  accomplie. 

LE  GENTILHOMME.  —  Pardou,  madame;  j'ai  presque 
oublié  l'une  :  daignez  me  pardonner  ;  et  l'autre,  quand 
une  fois  elle  aura  obtenu  vos  regards,  obtiendra  aussi 
votre  voix.  C'est  une  si  belle  créature  que,  si  elle  vou- 
lait fonder  une  secte,  elle  pourrait  éteindre  le  zèle  de 
toutes  les  autres  sectes,  et  faire  des  prosélytes  de  tous 
ceux  à  qui  elle  dirait  de  la  suivre. 

PAULINE. — Comment  I  pas  des  femmes  ? 

LE  GENTILHOMME. — Les  femmes  Taimeront,  parce  qu'elle 
est  ime  femme  qui  vaut  plus  qu'aucun  homme;  les 
hommes  rauneront,  parce  qu'elle  est  la  plus  rare  de 
toutes  les  femmes  ! 

LÉONTES.— Allez,  Cléomène;  et  vous-même,  accompa- 


ACTE   V,    SCÈNE    I.  399 

gné  de  vos  illustres  amis ,  amenez-les  recevoir  nos 
embrassements.  (Cléomène  sort  avec  les  seigneurs  et  le  gen- 
tilhomme,) Toujours  est-il  étrange  qu'il  vienne  ainsi  se 
glisser  dans  notre  cour. 

PAULINE. — Si  notre  jeune  prince  (la  perle  |des  enfants) 
avait  vécu  jusqu'à  cette  heure,  il  aurait  bien  figuré  à  côté 
de  ce  seigneur  :  il  n'y  avait  pas  un  mois  d'intervalle 
entre  leurs  naissances. 

LÉONTES. — Je  vous  prie,  taisez-vous  :  vous  savez  qu'il 
meurt  pour  moi  de  nouveau  quand  on  m'en  parle.  Lors- 
que je  verrai  ce  jeune  homme,  vos  discours,  Pauline, 
pourraient  me  conduire  à  des  réflexions  capables  de  me 
priver  de  ma  raison.— :Je  les  vois  qui  s'avancent. 

(Entrent  Florizel,  Perdita,  Cléomène  et  autres  seigneurs.) 

LÉONTES,  à  Florizel. — Prince,  votre  mère  fut  bien  fidèle 
au  mariage,  car,  au  moment  où  elle  vous  conçut,  elle 
reçut  l'empreinte  de  votre  illustre  père.  Si  je  n'avais  que 
vingt  et  un  ans,  les  traits  de  votre  père  sont  si  bien  gra- 
vés en  vous,  vous  avez  si  bien  son  air,  que  je  vous  appel- 
lerais mon  frère,  comme  lui,  et  je  vous  parlerais  de 
quelques  étourderies  de  jeunesse  que  nous  fîmes 
ensemble.  Vous  êtes  le  bienvenu,  ainsi  que  votre  belle 
princesse,  une  déesse.  Hélas  l  j'ai  perdu  un  couple  d'en- 
fants qui  auraient  pu  se  tenir  ainsi  entre  le  ciel  et  la 
terre,  et  exciter  l'admiration  comme  vous  le  faites,  couple 
gracieux.  Et  ce  fut  alors  que  je  perdis  (le  tout  par  ma 
folie)  la  société  et  l'amitié  de  votre  vertueux  père,  que  je 
désire  voir  encore  une  fois  dans  ma  vie,  quoiqu'elle  soit 
maintenant  accablée  de  malheurs. 

FLORIZEL.— Seigneur,  c'est  par  son  ordre  que  j'ai  abordé 
ici  en  .Sicile,  et  je  suis  chargé  de  sa  part  de  vous  présen- 
ter tous  les  vœux  qu'un  roi  et  un  ami  peut  envoyer  à  son 
frère,  et  si  une  infirmité,  qui  attaque  lesjorces  usées 
n'avait  fait  tort  à  la  vigueur  qu'il  désirait,  il  aurait  lui- 
même  traversé  l'étendue  de  terres  et  de  mers  qui  sépare 
votre  trône  et  le  sien,  pour  vous  revoir,  vous  qu'il  aime 
(il  m'a  ordonné  de  vous  le  dire)  plus  que  tous  les  scep- 
tres et  plus  que  tous  ceux  qui  les  portent  en  ce  moment. 

LÉONTES. — Ah!  mon  frère,  digne  prince,  les  outrages 


400  LE   CONTE  d'hiver. 

que  je  t'ai  faits  se  réveillent  en  moi,  et  tes  soins,  d'une 
générosité  si  rare,  accusent  ma  négligence  tardive  ! — 
Soyez  le  bienvenu  ici,  comme  le  printemps  Tesl;  sur  la 
terre.  Et  a-t-il  donc  aussi  exposé  cette  merveille  de  la 
beauté  aux  cruels  ou  tout  au  moins  aux  rudes  traite- 
ments du  terrible  Neptune,  pour  venir  saluer  un  homme 
qui  ne  vaut  pas  ses  fatigues,  bien  moins  encore  les 
hasards  auxquels  elle  expose  sa  personne  ? 

FLORizEL. — Mon  cher  prince,  elle  vient  de  la  Libye. 

LÉONTEs. — Où  le  belliqueux  Smalus,  ce  prince  si  noble 
et  si  illustre,  est  craint  et  chéri? 

FLORIZEL. — Oui,  seigneur,  de  là;  et  c'est  la  fille  de  ce 
prince  dont  les  larmes  ont  bien  prouvé  qu'il  était  son 
père  au  moment  où  il  s'est  séparé  d'elle  ;  c'est  de  là  que, 
secondés  par  un  officieux  vent  du  midi,  nous  avons  fait 
ce  trajet  pour  exécuter  la  commission  que  m'avait  don- 
née mon  père,  de  visiter  Votre  Majesté.  J'ai  congédié  sur 
vos  rivages  de  Sicile  la  plus  brillante  portion  de  ma  suite  : 
ils  vont  en  Bohême,  pour  annoncer  mon  succès  dans 
la  Libye,  et  mon  arrivée  et  celle  de  ma  femme  dans  cette 
cour  où  nous  sommes. 

LÉONTES. — Que  les  dieux  propices  purifient  de  toute 
contagion  notre  atmosphère,  tandis  que  vous  séjournerez 
dans  notre  climat  !  Vous  avez  un  respectable  père,  un 
prince  aimable  ;  et  moi,  toute  sacrée  qu'est  son  auguste 
personne,  j'ai  commis  un  péché  dont  le  ciel  irrité  m'a 
puni,  en  me  laissant  sans  postérité  :  votre  père  jouit  du 
bonheur  qu'il  a  mérité  du  ciel,  possédant  en  vous  un  fils 
digne  de  ses  vertus.  Qu'aurais-je  pu  être,  moi  qui  aurais 
pu  voir  maintenant  mon  fils  et  ma  fille  aussi  beaux  que 
vous? 

(Entre  un  seigneur.) 

LE  SEIGNEUR. — Noblo  scigueur,  ce  que  je  vais  annoncer 
ne  mériterait  aucune  foi,  si  les  preuves  n'étaient  pas  si 
près.  Apprenez,  seigneur,  que  le  roi  de  Bohême  m'envoie 
vous  saluer  et  vous  prier  d'arrêter  son  fils,  qui,  abandon- 
nant sa  dignité  et  ses  devoirs,  a  fui  loin  de  son  père  et 
de  ses  hautes  destinées,  pour  s'évader  avec  la  fille  d'un 
berger. 


ACTE    V,    SCÈNE   1.  401 

LÉONTES. — Où  est  le  roi  de  Bohême  !  parlez. 

LE  SEIGNEUR. — Icî,  dans  votre  ville  :  je  viens  de  le  quit- 
ter; je  parle  avec  désordre,  mais  ce  désordre  convient  et 
à  mon  étonnement,  et  à  mon  message.  Tandis  qu'il  se 
hâtait  d'arriver  à  votre  cour,  poursuivant,  à  ce  qu'il 
paraît,  le  beau  couple,  il  a  rencontré  en  chemin  le  père 
de  cette  prétendue  princesse,  et  son  frère,'qui  tous  deux 
avaient  quitté  leur  pays  avec  le  jeune  prince. 

FLORizEL. — Camille  m'a  trahi,  lui,  dont  l'honneur  et  la 
fidélité  avaient  jusqu'ici  résisté  à  toutes  les  épreuves. 

LE  SEIGNEUR.— Vous  pouvcz  le  lui  roprochor  à  lui- 
même. — Il  est  avec  le  roi  votre  père. 

LÉOKTES.  —  Qui  ?  Camillo  ? 

LE  SEIGNEUR. — Oui,  GamiUo,  seigneur.  Je  lui  ai  parlé, 
et  c'est  lui  qui  est  actuellement 'chargé  de  questionner 
ces  pauvres  gens.  Jamais  je  n'ai  vu  deux  malheureux  si 
tremblants;  ils  se  prosternent  à  ses  genoux,  ils  baisent 
la  terre;  ils  se  parjurent  à  chaque  mot  qu'ils  prononcent; 
le  roi  de  Bohême  se  bouche  les  oreilles  et  les  menace  de 
plusieurs  morts  dans  la  mort. 

PERDiTA. — 0  mon  pauvre  père I— -Le  ciel  suscite  après 
nous  des  espions  qui  ne  permettront  pas  que  notre  union 
s'accomplisse. 

LÉONTES. — Êtes-vous  tuariés? 

FLORIZEL. — Nous  ne  le  sommes  point,  seigneur,  et  il 
n'est  pas  probable  que  nous  le  soyons.  Les  étoiles,  je  le 
vois,  viendront  baiser  auparavant  les  vallons  :  la  com- 
paraison n*est  que  trop  juste. 

LÉONTES. — Prince,  est-elle  la  fille  d'un  roi  ? 

FLORIZEL. — Oui,  seigneur,  quand  une  fois  elle  sera  ma 
ma  femme. 

LÉONTES.— -Et  cela,  je  le  vois,  par  la  prompte  poursuite 
de  votre  bon  père,  viendra  bien  lentement.  Je  suis  fâché, 
très-fâché,  que  vous  vous  soyez  aliéné  son  amitié,  que 
votre  devoir  vous  obligeait  de  conserver  ;  et  aussi  fâché 
que  votre  choix  ne  soit  pas  aussi  riche  en  mérite  qu'en 
beauté,  afin  que  vous  puissiez  jouir  d'elle. 

FLORIZEL.— Chérie,  relevé  la  tête  :  quoique  la  fortune, 
qui  se  déclare  ouvertement  notre  ennemie,  nous  pour- 


402  LE  CONTE  d'hiver. 

suive  avec  mon  père ,  elle  n'a  pas  le  moindre  pouvoir 
pour  changer  notre  amour.  (Au  roi,)  Je  vous  en  conjure, 
seigneur,  daignez  vous  rappeler  le  temps  où  vous  ne 
comptiez  pas  plus  d'années  que  je  n'en  ai  à  présent  ;  en 
souvenir  de  ces  affections,  présentez-vous  mon  avocat  : 
à  votre  prière,  mon  père  accordera  les  plus  grandes 
grâces  comme  des  bagatelles. 

LÉONTES.— S'il  voulait  le  faire,  je  lui  demanderais  votre 
précieuse  amante,  qu'il  regarde,  lui,  comme  une  baga- 
telle. 

PAULINE. — ^Mon  souverain,  vos  yeux  sont  trop  jeunes  : 
moins  d'un  mois  avant  que  votre  reine  mourut,  elle 
méritait  encore  mieux  ces  regards  que  ce  que  vous  regar- 
dez à  présent. 

LÉONTEs.— Je  songeai*  à  elle,  même  en  contemplant 
cette  jeune  fille. — (A  FlorizeL)  Mais  je  n'ai  pas  encore 
donné  de  réponse  à  votre  demande.  Je  vais  aller  trouver 
votre  père.  Puisque  vos  penchants  n'ont  point  triomphé 
de  votre  honneur,  je  suis  leur  ami  et  le  vôtre  :  je  vaia 
donc  le  chercher  pour  cette  affaire  ;  ainsi,  suivez-moi  et 
voyez  le  chemin  que  je  ferai. — ^Venez,  cher  prince. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE   II 

La  scène  est  devant  le  palais. 
AUTOLYCUS  BT  UN  GENTILHOMME. 

AUTOLYGUS.— Je  VOUS  prie,  monsieur,  étiez-vous  pré- 
sent à  ce  récit? 

LE  GENTILHOMME.  — J'étais  préseut  à  l'ouverture  du 
paquet  ;  j'ai  entendu  le  vieux  berger  raconter  la  manière 
dont  il  l'avait  trouvé  ;  et  là-dessus,  après  quelques 
moments  d'étonnemeut,  on  nous  a  ordonné  à  tous  de 
sortir  de  Tappartemeat;  et  j'ai  seulement  entendu,  à  ce 
que  je  crois,  que  le  berger  disait  qu'il  avait  trouvé  l'en- 
fant. 

AUTOLYCUS. — ^Je  serais  bien  aise  de  savoir  l'issue  de  tout 
cela. 


ACTE    Y,   SCÈNE  II.  403 

LE  GENTILHOMME. — ^Je  VOUS  rends  la  chose  sans  ordre. 
—Mais  les  changements  que  j'ai  aperçus  sur  les  visages 
-du  roi  et  de  Camillo  étaient  singulièrement  remarqua- 
bles :  ils  semblaient,  pour  ainsi  dire,  en  se  regardant  l'un 
l'autre,  faire  sortir  leurs  yeux  de  leurs  orbites;  il  y  avait 
un  langage  dans  leur  silence,  et  leurs  gestes  pariaient  : 
à  leurs  regards,  on  eût  dit  qu'ils  apprenaient  le  salut  ou 
la  perte  d'un  monde  ;  tous  les  symptômes  d'un  grand 
étonnement  éclataient  en  eux,  mais  l'observateur  le  plus 
pénétrant,  qui  ne  savait  que  ce  qu'il  voyait,  n'aurait  pu 
dire  si  leur  émotion  était  de  la  joie  ou  de  la  tristesse  : 
toujours  est-il  certain  que  c'était  l'une  ou  l'autre  poussée 
à  l'extrême. 

(Survient  un  autre  gentilhomme.) 

PREMIER  GENTILHOMME.  —  Voici  uu  gentilhomme  qui 
peut-être  en  sam^a  davantage.  Quelles  nouvelles,  Roger  ? 

SECOND  GENTILHOMME. — ^Rieu  que  feux  de  joie.  L'oracle 
est  accompli,  la  fille  du  roi  est  retrouvée  ;  tant  de  mer- 
veilles se  sont  révélées  dans  l'espace  d'une  heure,  que 
nos  faiseurs  de  ballades  ne  pourront  jamais  les  cé- 
lébrer. 

(Arrive  un  troisième  gentilhomme.) 

SECOND  GENTILHOMME.  —  Mais  voici  l'intendant  de 
madame  Pauline,  il  pourra  vous  en  dire  davantage. — 
{A  rintendanL)  Eh  bien!  monsieur,  comment  vont  les 
choses  à  présent?  Cette  nouvelle,  qu'on  assure  vraie, 
ressemble  si  fort  à  un  vieux  conte,  que  sa  vérité  excite 
de  violents  soupçons.  Est-il  vrai  que  le  roi  a  retrouvé  son 
héritière? 

TROISIÈME  GENTILHOMME. — Rieun'est  plus  vrai,  si  jamais 
la  vérité  fut  prouvée  par  les  circonstances.  Ce  que  vous 
entendez,  vous  jureriez  le  voir  de  vos  yeux,  tant  il  y  a 
d'accord  dans  les  preuves  :  le  mantelet  de  la  reine  Her- 
mione,  —  son  collier  autour  du  cou  de  l'enfant,  —  les 
lettres  d'Antigone,  trouvées  avec  elle,  et  dont  on  recon- 
naît l'écriture, —  les  traits  majestueux  de  cette  fille  et  sa 
ressemblance  avec  sa  mère, — un  air  de  noblesse  que  lui 
a  imprimé  la  nature,  et  qui  est  au-dessus  de  son  éduca- 
tion ,  —  et  mille  autres  preuves  évidentes  proclament 


401  LE  CONTE  DHIVER. 

avec  toute  certitude  qu'elle  est  la  fille  du  roi.  — Avez- 
vous  assisté  à  l'entrevue  des  deux  rois? 

SECOND  GENTILHOMME.—  NoU. 

TROISIÈME  GENTILHOMME. — Alors  VOUS  avez  pcrdu  un 
spectacle  qu'il  fallait  voir  et  qu'on  ne  peut  raconter. 
Alors  vous  auriez  vu  une  joie  en  commencer  une  autre  ; 
et  de  manière  qu'il  semblait  que  le  chagrin  pleurait  de 
s'éloigner  d'eux,  car  leur  joie  nageait  dans  des  flots  de 
larmes.  Il  fallait  les  voir  élever  leurs  regards  et  leurs 
mains  vers  le  ciel  avec  des  visages  si  altérés,  qu'on  ne 
pouvait  les  reconnaître  qu'à  leurs  vêtements  et  nulle- 
ment à  leurs  traits.  Notre  roi,  comme  prêt  à  s'élancer 
hors  de  lui-même,  dans  sa  joie  de  retrouver  sa  fille,  s'é- 
crie, comme  si  sa  joie  eût  été  une  perte  :  Oh  î  ta  mère  !  ta 
mère  !  Ensuite  il  demande  pardon  au  roi  de  Bohême,  et 
puis  il  embrasse  son  gendre;  et  puis  il  tourmente  sa  fille 
en  la  i)renant  dans  ses  bras,  et  puis  il  remercie  le  vieux 
berger,  qui  était  là  debout  près  de  lui,  comme  un  con- 
duit rongé  par  le  laps  de  plusieurs  règnes  successifs.  Je 
n'ai  jamais  ouï  parler  de  pareille  entrevue,  qui  ne  per- 
met pas  au  récit  boiteux  de  la  suivre  et  défie  la  descrip- 
tion de  la  représenter. 

SECOND  GENTILHOMME. —  Et  qu'cst  dcvcnu,  je  vous  prie, 
Antigène,  qui  emporta  l'enfant  d'ici? 

TROISIÈME  GENTILHOMME.  —  G'est  oncorc  commc  un 
vieux  conte,  où  il  y  a  matière  à  raconter,  lors  même 
que  toute  foi  serait  endormie  et  qu'il  n'y  aurait  pas  une 
oreille  ouverte.  Il  a  été  mis  en  pièces  par  un  ours,  et 
cela  est  garanti  par  le  fils  du  berger,  qui  a  non-seule- 
ment sa  simplicité  (qui  semble  incroyable)  pour  appuyer 
son  témoignage,  mais  qui  produit  encore  un  mouchoir 
et  des  anneaux  d' Antigène,  que  Pauline  reconnaît. 

PREMIER  GENTILHOMME.— Et  sa  barquc,  et  ceux  qui  le 
suivaient,  que  sont-ils  devenus? 

TROISIÈME  GENTILHOMME. — Naufragés  au  même  instant 
où  leur  maître  a  péri,  et  à  la  vue  du  berger,  en  sorte  que 
tous  les  instruments  qui  avaient  servi  à  exposer  l'enfant 
furent  perdus  au  moment  où  l'enfant  a  été  trouvé.  Mais 
quel  noble  combat  entre  la  joie  et  la  douleur  s'est  passé 


ACTE  V,   SCÈNE   II.  405 

dans  rame  de  Pauline  !  Elle  avait  un  œil  baissé  à  cause 
de  la  perte  de  son  époux  ;  un  autre  levé  dans  la  joie  de 
voir  Toracle  accompli.  Elle  soulève  de  terre  la  princesse 
et  elle  la  serre  dans  ses  bras,  comme  si  elle  eût  voulu 
l'attacher  à  son  cœur,  de  façon  à  ne  plus  avoir  à  craindre 
de  la  perdre. 

PREMIER  GENTILHOMME. — La  graudcur  de  cette  scène 
méritait  des  rois,  et  des  princes  pour  spectateurs,  puis- 
qu'elle avait  des  rois  pour  acteurs. 

TROISIÈME  GENTiLHOMxME. — Mais  uu  des  plus  touchauts 
incidents,  et  qui  a  péché  dans  mes  yeux  (pour  y  prendre 
de  Teau  et  non  du  poisson),  c'était  un  récit  de  la  mort  de 
la  reine,  avec  les  détails  de  la  manière  dont  elle  est  arri- 
vée (confessés  avec  courage  et  pleures  par  le  roi)  ;  c'était 
de  voir  l'attention  de  sa  fille,  et  la  douleur  qui  la  péné- 
trait, jusqu'à  ce  que  d'un  signe  de  douleur  à  l'autre, 
elle  a  poussé  un  hélas!  et,  je  pourrais  bien  le  dire,  saigné 
des  larmes  ;  car  je  suis  sûr  que  mon  cœur  a  pleuré  du 
sang.  Alors  le  spectateur  qui  était  le  plus  froid  comme 
marbre,  a  changé  de  couleur;  quelques-uns  se  sont 
évanouis,  tous  s'attristaient;  et,  si  l'univers  entier  avait 
assisté  à  cette  scène,  la  douleur  eût  été  universelle. 

PREMIER  GENTILHOMME. — Sout-ils  revcuus  à  la  cour  ? 

TROISIÈME  GENTILHOMME. — Nou.  La  princcsse  a  entendu 
parler  de  la  statue  de  sa  mère,  qui  est  entre  les  mains  de 
Pauline  ;  morceau  qui  a  coûté  plusieurs  années  de  tra- 
vail, et  récemment  achevé  par  ce  célèbre  maître  italien, 
Jules  Romain  ^  S'il  possédait  lui-même  l'éternité,  et 
qu'il  pût  de  son  souffle  la  communiquer  à  son  ouvrage, 
il  priverait  la  nature  de  son  ouvrage,  tant  il  l'imite  par- 
faitement. Il  a  fait  Hermione  si  ressemblante  à  Her- 
mione,  qu'on  dit  qu'on  lui  adresserait  la  parole,  et  qu'on 


<  Jules  Romain  vécut  précisément  le  même  nombre  d'années 
que  Shakspeare,  qui  naquit  dix-huit  ans  après  sa  mort.  Le  poëte 
commet  ici  un  anachronisme  volontaire  pour  louer  le  peintre. 
Mais  comment  songer  à  Jules  Romain,  lorsqu'il  s'agit  ici  d'une 
statue  ?  Il  faut  se  rappeler  que  les  statues  étaient  autrefois  en- 
luminées. 


406  LE   CONTE    d'hiver. 

attendrait  sa  réï)onse  :  c'est  là  qu'ils  sont  tous  allés  avec 
l'ardeur  de  Taffection ,  et  ils  se  proposent  d'y  souper. 

SECOND  GENTILHOMME. — Je  m'étais  toujours  imaginé 
qu'elle  avait  là  quelque  grande  affaire  en  main,  car, 
depuis  la  mort  d'Hermione,  elle  ne  manquait  jamais- 
d'aller  deux  ou  trois  fois  par  jour  visiter  cette  maison 
écartée.  Irons-nous  les  y  trouver  et  nous  associer  à  la 
joie  commune? 

PREMIER  GENTILHOMME. — Et  qucl  ost  colui  qui,  jouissaut 
de  la  faveur  d'y  être  admis,  voudrait  s'en  priver?  A 
chaque  clin  d'oeil,  nouvelle  découverte  et  nouveau  plai- 
sir. Notre  absence  nous  fait  perdre  des  connaissances 
précieuses.  Partons  *. 

(Us  sortent.) 

AUTOLYGUS. — G'cst  maintenant,  si  je  n'avais  pas  contre 
moi  les  torts  de  mon  ancienne  conduite,  que  les  hon- 
neurs pleuvraient  sur  ma  tête  !  C'est  moi  qui  ai  conduit 
le  vieillard  et  son  fils  à  bord  du  navire  du  prince,  qui  lui 
ai  dit  que  je  leur  avais  entendu  parler  d'un  paquet  et  de 
je  ne  savais  pas  quoi,  mais  il  était  alors  enivré  de  son 
amour  pour  la  fille  du  berger  (comme  il  la  croyait  alors), 
qui  commençait  à  avoir  cruellement  le  mal  de  mer  ;  et 
lui-même  ne  se  sentait  guère  mieux  par  la  tempête  qui 
continuait  toujours;  ce  mystère  est  ainsi  demeuré  sans 
être  découvert.  Mais  cela  m'est  égal;  car  quand  j'aurais 
trouvé  ce  secret,  il  ne  m'aurait  pas  été  d'un  grand  avan- 
tage, au  milieu  des  autres  raisons  qui  me  discréditent. 
(E7itrent  le  berger  et  son  fils.)  Voici  ceux  à  qui  j'ai  fait  du 
bien,  contre  mon  intention,  et  qui  paraissent  déjà  dans 
la  fleur  de  leur  fortune. 

LE  BERGER.  —  Vicns,  mou  garçon  :  j'ai  passé  l'âge 
d'avoir  des  enfants,  mais  tes  fils  et  tes  filles  naîtront  tous 
gentilshommes. 

LE  FILS,  à  Autolycus. — Je  suis  bien  aise  de  vous  rencon- 
trer, monsieur.  Vous  avez  refusé  de  vous  battre  avec 


1  On  voit  que  Shakspeare  était  ici  pressé  de  terminer;  la  scène 
aurait  été  complète,  si  ce  qui  se  passe  en  récit  avait  été  mis  en 
action.  Segniùs  irritant  animos  demissa  per  aurenif  etc. 


ACTE   V,  SCÈNE  II.  407 

moi  lautre  jour,  parce  que  je  n'étais  pas  né  gentil- 
homme :  voyez-vous  ces  habits?  Dites  que  vous  ne  les 
voyez  pas,  et  croyez  encore  que  je  ne  suis  pas  né  gentil- 
homme. Vous  feriez  bien  mieux  de  dire  que  ces  vête- 
ments ne  sont  pas  nés  gentilshommes.  Osez  me  donner 
un  démenti,  et  essayez  si  je  ne  suis  pas  à  présent  né 
gentilhomme. 

AUTOLYCus. — Je  sais  que  vous  êtes  actuellement,  mon- 
sieur, un  gentilhomme  né. 

LE  FILS. — Oui,  et  c'est  ce  que  je  suis  depuis  quatre 
heures. 

LE  BERGER. — Et  moi  aussi,  mon  garçon. 

LE  FILS. — Et  vous  aussi. — Mais  j'étais  né  gentilhomme 
avant  mon  père,  car  le  fils  du  roi  m'a  pris  par  la  main  et 
m'a  appelé  son  frère  ;  et  ensuite  les  deux  rois  ont  appelé 
mon  père  leur  frère  ;  et  ensuite  le  prince  mon  frère  et  la 
princesse  ma  sœur  ont  appelé  mon  père,  leur  père,  et 
nous  nous  sommes  mis  à  pleurer  ;  et  ce  sont  les  pre- 
mières larmes  de  gentilhomme  que  nous  ayons  jamais 
versées. 

LE  BERGER. — ^Nous  pouvons  vivro,  mon  fils,  assez  pour 
en  verser  bien  davantage. 

LE  FILS. — Sans  doute,  ou  il  y  aurait  bien  du  malheur, 
étant  devenus  nobles  un  peu  tard. 

AUTOLYCUS. — Je  vous  coujurc,  monsieur,  de  me  par- 
donner toutes  les  fautes  que  j'ai  commises  contre  Yotre 
Seigneurie,  et  de  vouloir  bien  m'appuyer  de  votre  favo- 
rable recommandation  auprès  du  prince  mon  maître. 

LE  BERGER. — ^Jc  t'en  prie,  fais-le,  mon  fils  ;  car  nous 
devons  être  obligeants,  à  présent  que  nous  sommes  gen- 
tilshommes. 

LE  FILS. — Tu  amenderas  ta  vie? 

AUTOLYCUS. — Oui,  si  c'est  le  bon  plaisir  de  Votre  Sei- 
gneurie. 

LE  FILS. — Donne-moi  ta  main  :  je  jurerai  au  prince  que 
tu  es  un  aussi  honnête  et  brave  homme  qu*on  en  puisse 
trouver  en  Bohême. 

LE  BERGER.-T-Tu  peux  le  dire,  mais  non  pas  le  jurer. 

LE  FILS. — Ne  pas  le  jurer,  à  présent  que  je  suis  gentil- 


i08  LE   CONTE  d'hiver. 

homme  ?  Que  les  liaysans  et  les  franklins*  le  disent,  moi, 
je  le  jurerai. 

LE  BERGER. — Et  si  Cela  est  faux,  mon  fik? 

LE  FILS. — Quelque  faux  que  cela  puisse  être,  un  gentil- 
homme peut  le  jurer  en  faveur  de  son  ami. — Oui,  et  je 
jurerai  au  prince  que  tu  es  un  robuste  garçon  pour  ta 
taille  et  que  tu  ne  t'enivreras  point  ;  mais  je  sais  que  tu 
n'es  pas  un  robuste  garçon  pour  ta  taille  et  que  tu  t'eni- 
vreras; je  le  jurerai  lout  de  même  ;  et  je  voudrais  que  tu 
fusses  un  robuste  garçon  pour  ta  taille. 

AUTOLYcus. — Je  me  montrerai  tel,  monsieur,  tant  que 
je  pourrai. 

LE  FILS. — Oui,  montre-toi  au  moins  un  garçon  robuste, 
si  je  ne  suis  pas  étonné  comment  tu  oses  t'aventurer  à 
t'enivrer,  n'étant  pas  un  garçon  robuste,  ne  fais  pas  état 
de  ma  parole.  —  Ecoule:  les  rois  et  les  princes  nos 
parents  sont  allés  voir  le  portrait  de  la  reine  ;  viens,  suis- 
nous,  nous  serons  tes  bons  maîtres. 

(Ils  sortent.) 


SCENE  III 

Appartement  dans  la  maison  de  Pauline. 

Entrent  LÉONTES,  POLIXÈNE,  FLORIZEL,  PERDITA, 
CAMILLO,  PAULINE,  COURTISANS  et  suite. 

LÉONTES.— 0  sage  et  bonne  Pauline!  quelles  grandes 
consolations  j'ai  reçues  de  vous  ! 

PAULINE. — Mon  souverain,  ce  qui  n'a  pas  bien  réussi, 
je  le  faisais  dans  de  bonnes  intentions.  Quant  à  mes  ser- 
vices, vous  me  les  avez  bien  payés;  l'honneur  que  vous 
m'avez  fait  de  daigner  visiter  mon  humble  demeure  avec 
votre  frère  couronné,  et  ce  couple  fiancé  d'héritiers  de 
vos  royaumes,  c'est  de  votre  part  un  surcroît  de  bienfaits 
que  ma  vie  ne  pourra  jamais  assez  reconnaître. 

LÉONTES. — Ah  !  Pauline,  c'est  un  honneur  plein  d'em- 

1  propriétaire  libre. 


ACTE  V,   SCENE  III.  409 

barras.  Mais  nous  sommes  venus  pour  voir  la  statue  de 
notre  reine  ;  nous  avons  traversé  votre  galerie  en  regar- 
dant avec  plaisir  toutes  les  curiosités  qu'elle  présente  ; 
mais  nous  n'avons  pas  vu  celle  que  ma  fille  est  venue  y 
chercher,  la  statue  de  sa  mère. 

PAULINE.  —  Comme  de  son  vivant  elle  n'eut  point 
d'égale,  je  suis  persuadée  aussi  que  sa  ressemblance  ina- 
nimée surpasse  tout  ce  que  vous  avez  jamais  vu,  et  tout 
ce  qu'a  fait  la  main  de  Thomme.  Voilà  pourquoi  je  la 
tiens  seule  et  à  part.  Mais  la  voici  :  préparez- vous  à  voir 
la  vie  aussi  parfaitement  imitée,  que  le  sommeil  imite  la 
mort.  Regardez,  et  avouez  que  c'est  beau.  (Pauline  tire 
un  rideau  et  découvre  une  statue.)  J'aime  votre  silence,  il 
prouve  mieux  votre  admiration.  Mais  parlez  pourtant,*  et 
vous  le  premier,  mon  souverain,  dites,  n'approche-t-elle 
pas  un  peu  de  l'original? 

LÉONTEs. — C'est  son  attitude  naturelle!  Cher  marbre, 
fais-moi  des  reproches,  afin  que  je  puisse  dire  :  oui,  tu 
es  Hermiorie  :— ou  plutôt,  c'est  bien  mieux  toi  encore  dans 
ton  silence;  car  elle  était  aussi  tendre  que  l'enfance  et 
les  grâces.— Mais  cependant,  Pauline,  Hermione  n'était 
pas  si  ridée  ;  elle  n'était  pas  aussi  âgée  que  cette  statue  la 
représente. 

poLixÈNE.— Oh  I  non,  de  beaucoup. 

PAULINE.— C'est  ce  qui  prouve  encore  plus  Texcellence 
de  l'art  du  statuaire,  qui  laisse  écouler  seize  années,  et  la 
représente  telle  qu'elle  serait  aujourd'hui  si  elle  vivait. 

LÉONTES. — Comme  elle  aurait  pu  vivre  pour  me  procu- 
rer des  consolations  aussi  vives  que  la  douleur  dont  elle 
me  perce  l'âme  aujourd'hui.  Oh  !  voilà  son  maintien  et 
son  air  majestueux  (plein'  de  vie  alors,  comme  il  est  là 
glacé)  la  première  fois  que  je  lui  parlai  d'amour  !  Je  suis 
honteux  :  ce  marbre  ne  me  reprend-il  pas  d'avoir  été 
plus  dur  que  lui? -0  noble  chef-d'œuvre!  il  y  a  dans 
ta  majesté  une  magie,  qui  évoque  dans  ma  mémoire 
tous  mes  torts,  et  qui  a  privé  de  ses  sens  la  fille,  dont 
l'admiration  fait  une  seconde  statue. 

PERDiTA. — Et  permettez-moi,  sans  dire  que  c'est  une 
superstition,  de  tomber  à  ses  genoux  et  d'implorer  sa 


410  LE   CONTE  d'hiver. 

bénédiction. — Madame,  chère  reine,  qui  finîtes  lorsque- 
je  ne  faisais  que  de  commencer,  donnez-moi  cette  main 
à  baiser. 

PAULINE. — Oh!  arrêtez!  la  statue  n'est  posée  que  tout 
nouvellement;  les  couleurs  ne  sont  pas  sèches. 

CAMiLLO. — Seigneur,  vous  n'avez  que  trop  cruellement 
ressenti  le  chagrin  que  seize  hivers  n'ont  pu  dissiper, 
qu'autant  d'étés  n'ont  pu  tarir;  à  peine^  est-il  de  bonheur 
qui  ait  duré  aussi  longtemps  ;  il  n'est  point  de  chagrin 
qui  ne  se  soit  détruit  lui-même  beaucoup  plus  tôt. 

POLixÈNE,  au  roi. — Chère  frère,  permettez  que  celui 
qui  a  été  la  cause  de  tout  ceci,  ait  le  pouvoir  de  vous  ôter 
autant  de  chagrin  qu'il  en  peut  prendre  lui-même  pour 
sa  part. 

PAULINE.— En  vérité,  seigneur,  si  j'avais  pu  prévoir 
que  la  vue  de  ma  pauvre  statue  vous  eût  fait  tant  d'im- 
pression (car  ce  marbre  est  à  moi),  je  ne  vous  l'aurais 
pas  montrée. 

(Elle  va  pour  fermer  le  rideau.) 

LÉONTES. — Ne  tirez  point  le  rideau. 

PAULINE.  —  Vous  ne  la  contemplerez  pas  plus  long- 
temps  :  peut-être  votre  imagination  en  viendrait-elle  à 
penser  qu'elle  se  remue. 

LÉONTES. — Je  voudrais  être  mort,  si  ce  n'est  qu'il  me 
semble  que  déjà...  Que)  est  cet  homme  qui  la  faite? 
Voyez,  seigneur,  ne  croiriez-vous  pas  qu'elle  respire,  et 
que  le  sang  circule  en  effet  dans  ses  veines  ? 

POLIXÈNE.— C'est  le  chef-d'œuvre  d'un  maître  :  la  vie 
même  semble  animer  ses  lèvres. 

LÉONTES. — Son  œil,  quoique  fixe,  semble  animé,  tant 
est  grande  l'illusion  de  l'art  ! 

PAULINE. — Je  vais  fermer  le  rideau  :  mon  seigneur  est 
déjà  si  transporté  qu'il  va  croire  tout  à  l'heure  qu'elle- 
est  vivante. 

LÉONTES.— 0  ma  chère  PàuUne!  faites-le  moi  croire 
pendant  vingt  années  de  suite;  il  n'est  point  de  raison 
sage  dans  ce  monde  qui  puisse  égaler  le  plaisir  de  ce 
déhre.  Laissez-moi  la  voir. 

PAULINE. — Je  suis  bien  fâchée,  seigneur,  de  vous  avoir 


ACTE  V,    SCÈNE    III.  411 

causé  tant  d'émotion;  mais  je  pourrais  vous  affliger 
encore  davantage. 

LÉONTES.  —  Faites-le,  Pauline  ;  car  cette  tristesse  a 
autant  de  douceur  que  les  plus  grandes  consolations.— 
Eh  quoi  !  il  me  semble  qu'il  sort  de  sa  bouche  un  souffle  : 
quel  habile  ciseau  a  donc  pu  sculpter  l'haleine  I  .Que 
personne  ne  rie;  mais  je  veux  l'embrasser. 

PAULINE. — Mon  cher  seigneur,  arrêtez.  Le  vermillon 
de  ses  lèvres  est  encore  humide;  vous  le  gâteriez,  si 
vous  l'embrassiez,  et  vous  souilleriez  les  vôtres  de 
l'huile  de  la  peinture.  Fermerai-je  le  rideau? 

LÉONTES. — Non,  non,  pas  de  vingt  ans. 

PERDiTA. — Je  pourrais  rester  tout  ce  temps  à  la  con- 
templer. 

PAULINE. — Ou  arrêtez-vous  là  et  quittez  cette  chapelle^ 
ou  préparez-vous  à  un  plus  grand  étonnement.  Si  vous 
pouvez  en  soutenir  la  vue,  je  vais  faire  mouvoir  vérita- 
blement la  statue,  la  faire  descendre  et  venir  vous 
prendre  la  main;  mais  alors  vous  croiriez,  et  cependant 
je  proteste  qu'il  n'en  est  rien ,  que  je  suis  aidée  des 
esprits  du  mal. 

LÉONTES. — Tout  ce  qu'il'  est  en  votre  pouvoir  de  lui 
faire  faire,  je  serai  satisfait  de  le  voir;  tout  ce  qu'il  est 
en  votre  pouvoir  de  lui  faire  dire,  je  serai  satisfait  de 
l'entendre  ;  car  il  est  aussi  aisé  de  la  faire  parler  que  de 
la  faire  mouvoir. 

PAULINE.— Il  faut  que  vous  réveilliez  toute  votre  foi. 
Allons,  demeurez  tous  immobiles,  ou  que  ceux  qui  croi- 
ront que  j'accomplis  quelque  œuvre  illicite  se  retirent. 

LÉONTES. — Commencez;  personne  ne  bougera  d'un  pas. 

PAULINE,  à  des  mw5iciem.— Musique,  éveillez-la.  Com- 
mencez,ç— il  est  temps  ;  descends,  cesse  d'être  une  pierre  ; 
approche  et  frappe  d'étonnement  tous  ceux  qui  te  regar- 
dent. Allons,  je  vais  fermer  ta  tombe  ;  remue,  descends, 
rends  à  la  mort  ce  silence  obstiné;  car  la  vie  chérie  te 
rachète  de  ses  bras. — Vous  le  voyez,  elle  se  remue.  (Her- 
mione  descend.)  Ne  tressaillez  point;  ses  actions  seront 
saintes  comme  l'enchantement  que  vous  tenez  pour  légi- 
time; ne  l'évitez  point  que  vous  ne  la  revoyiez  mourir 


412  LE  CONTE  d'hiver. 

tine  seconde  fois;  car  vous  lui  donneriez  deux  fois  la 
mort. — Allons,  présentez-lui  votre  main  :  lorsqu'elle 
était  jeune,  c'était  vous  qui  lui  faisiez  la  cour;  à  présent 
qu'elle  est  plus  âgée,  c'est  elle  qui  vous  prévient. 

LÉONTES,  en  r embrassant.— Oh.  !  sa  main  est  chaude  !  Si 
ceci  est  de  la  magie,  que  ce  soit  un  art  aussi  légitime  que 
de  manger. 

poLixÈNE.— Elle  l'embrasse! 

CAMiLLo. — Elle  se  suspend  à  son  cou  !  Si  elle  appartient 
à  la  vie,  qu'elle  parle  donc  aussi! 

POLIXÈNE. — Oui,  et  qu'elle  nous  révèle  où  elle  a  vécu, 
ou  comment  elle  s'est  échappée  du  milieu  des  morts? 

PAULINE. — Si  Ton  n'eût  fait  que  vous  dire  qu'elle  était 
vivante,  vous  auriez  bafoué  cette  idée  comme  un  vieux 
conte  :  mais  vous  voyez  qu'elle  vit,  quoiqu'elle  ne  parle 
pas  encore.  Faites  attention  un  petit  moment. — (A  Per- 
dita,)  Voudriez-vous,  belle  princesse,  vous  jeter  entre 
elle  et  le  roi  ?  tombez  à  ses  genoux,  et  demandez  la  béné- 
diction de  votre,  mère.  [A  Hermione.)  Tournez-vous  de  ce 
côté,  chère  reine,  notre  Perdita  est  retrouvée. 

(Elle  lui  présente  Perdita,  qui  s'agenouille  aux  pieds  d'Her- 
mione.) 

HERMIONE,  prenant  la  parole. — 0  vous,  dieux!  abaissez 
ici  vos  regards,  et  de  vos  urnes  sacrées  versez  toutes  vos 
grâces  sur  la  tête  de  ma  fille  !  (.4  sa  fille,)  Dis-moi,  ma 
fille,  où  tu  as  été  conservée?  Où  tu  as  vécu?  Gomment 
as-tu  retrouvé  la  cour  de  ton  père?  Car,  sachant  par 
Pauline  que  l'oracle  avait  donné  l'espérance  que  tu  étais 
en  vie,  je  me  suis  conservée  pour  en  voir  Taccomplis- 
sement. 

PAULINE.— Il  y  aura  assez  de  temps  pour  cela. — De 
crainte  que  les  spectateurs,  excités  par  cet  exemple, 
n'aient  l'envie  de  troubler  votre  joie  par  de  pareilles  rela- 
tions,— allez  ensemble,  vous  tous  qui  retrouvez  en  ce 
moment  quelque  bonheur  :  et  communiquez  à  chacun 
votre  allégresse  :  moi,  tourterelle  vieillie,  je  vais  me 
reposer  sur  quelque  rameau  flétri,  et  là  pleurer  mon 
compagnon,  que  jamais  je  ne  retrouverai  qu'en  mourant 
moi-même. 


ACTE  V,   SCÈNE  III.  413 

LÉONTES.— Ah!  calmez- VOUS,  Pauline  :  vous  devriez 
prendre  un  époux  sur  mon  consentement,  comme  je 
prends  moi  une  épouse  sur  le  vôtre  :  c'est  un  pacte  fait 
entre  nous,  et  confirmé  par  nos  serments.  Vous  avez 
trouvé  mon  épouse,  mais  comment?  C'est  là  la  question  : 
car  je  l'ai  vue  morte,  à  ce  que  j*ai  cru  :  et  j'ai  fait  en 
vain  plus  d'ime  prière  sur  son  tombeau.  Je  n'irai  pas 
chercher  bien  loin  (car  je  connais  en  partie  ses  senti- 
ments) pour  vous  trouver  un  honorable  époux. — Avan- 
cez, Caraillo,  et  preAez-la  par  la  main  -,  son  mérite  et  sa 
vertu  sont  bien  connus,  et  attestés  encore  ici  par  le 
témoignage  de  deux  rois. — Quittons  ces  lieux. — Quoi? 
(A  Hermione.)  Regardez  mon  frère  !  Ah  !  pardonnez-moi 
tous  deux,  de  ce  que  j'ai  pu  jamais  me  placer  par  mes 
soupçons  entre  vos  chastes  regards.  (A  Hermione.)  Voici 
votre  gendre,  le  fils  du  roi,  qui,  grâce  au  ciel,  a  engagé 
sa  foi  à  votre  fille.— Chère  Pauline ,  conduisez-nous 
dans  un  lieu  où  nous  puissions  à  loisir  nous  ques- 
tionner mutuellement  et  répondre  sur  le  rôle  que  chacun 
de  nous  a  joué  dans  ce  long  intervalle  de  temps  depuis 
l'instant  où  nous  avons  été  séparés  les  uns  des  autres  : 
hatez-vousde  nous  cgnduire. 

(Tous  sortent.) 


FIN   DU    CINQUIÈME   ET   DERNIER  ACTE. 


TROILUS  ET  GRESSIDA 

TRAGÉDIE 


NOTICE 


TROILUS  ET  CRESSIDA 


Si,  dans  Troilus  et  Cressida,  le  poëte  traite  un  peu  lestement  les 
héros  de  Y  Iliade,  si  ces  grands  noms  lui  ont  si  peu  imposé  qu'il  est 
douteux  que  cette  composition  dramatique  ne  soit  pas  une  parodie, 
ne  croyons  pas  que  Shakspeare  ait  blasphémé  contre  la  divinité 
d'Homère;  rappelons-nous  que  nos  anciens  romanciers  avaient  fait 
des  demi-dieux  et  des  héros  de  l'antiquité  de  véritables  chevaliers 
errants,  et  qu'Hercule,  Thésée,  Jason,  Achille,  conservaient,  pendant 
dix  gros  volumes,  les  mêmes  mœurs  que  les  Lancelot,  les  Roland, 
les  Olivier,  et  d'autres  paladins  chrétiens. 

C'est  à  Ghaucer  que  Shakspeare  nous  semble  en  grande  partie  re- 
devable de  l'idée  de  Trùilus  et  Cressida;  mais  les  grands  traits  avec 
lesquels  il  dessine  les  caractères  de  ses  autres  héros,  Hector,  Achille, 
Ajax,  Diomède,  Agamemnon,  Nestor,  le  lâche  et  satirique  Thersite, 
l'amitié  d'Achille  et  de  Patrocle,  l'éloquence  d'Ulysse,  que  la  Minerve 
d'Homère  n'eût  pas  si  bien  inspiré;  enfin,  quelques  traits  historiques 
qu'on  ne  trouve  ni  dans  Ghaucer,  ni  dans  Gaxton,  ni  dans  aucun  des 
romanciers  du  moyen  âge,  font  conjecturer  que  Shakspeare  aurait 
bien  pu  connaître  par  la  traduction  quelques  livres  de  Y  Iliade, 

Quoi  qu'il  en  soit,  jamais  Shakspeare  né  s'est  moins  occupé  de 
l'effet  thàtral  que  dans  cette  pièce.  Nous  passons  en  revue  avec  lui' 
tous  ces  héros,  que  nos  souvenirs  classiques  nous  rendent  sacrés, 
sans  pouvoir  résister  à  la  tentation  de  les  trouver  parfois  ridicules,  et 
cependant  naturels. 

Hector,  qui  paraît  d'abord  digne  de  concentrer  sur  lui  tout  l'inté- 
rêt, parce  qu'il  est  représenté  comme  le  plus  aimable,  nous  surprend 
tout  à  coup  en  refusant  de  se  battre  avec  Ajax,  parce  qu'il  est  son 
T.  IV.  27 


418  NOTICE 

cousin.  On  ne  pardonnerait  point  à  Shakspeare  cette  excuse,  s^il  ne 
faisait  en  quelque  sorte  réparation  d'honneur  à  ce  héros  en  le  faisant 
périr  d'une  mort  sublime. 

Ajax  est  un  des  caractères  les  plus  originaux  de  la  pièce,  et  s'ac- 
corde assez  bien  avec  celui  de  V Iliade.  Il  forme  avec  Achille  un 
contraste  habilement  ménagé.  On  trouverait  encore  de  nos  jours  à 
faire  l'application  de  son  portrait  tel  que  l'esquisse  Alexandre. 

Achille  est  bien  aussi  l'Achille  de  V Iliade;  mais  il  se  déshonore 
en  excitant  les  bouffonneries  de  Patrocle  et  la  méchanceté  de  Ther- 
site  ;  et  il  y  a  quelque  chose  de  révoltant  dans  la  froide  férocité  avec 
laquelle  il  égorge  Hector. 

Le  vieux  roi  de  Pylos  ne  paraît  que  pour  nous  montrer  sa  barbe 
blanche  et  recevoir  les  compliments  d'Ulysse.  Celui-ci  possède  à  lui 
seul  l'éloquence  et  la  raison  de  la  pièce  ;  mais  il  faut  bien  que  ses 
discours  soient  sublimes,  car  il  ne  fait  que  des  discours.  Les  autres 
héros  de  Troie  et  du  camp  des  Grecs  jouent  un  rôle  encore  moins 
important,  et  pour  la  prise  de  Troie,  et  pour  l'intrigue  des  deux  amants. 

Troilus  lui-même  a  pour  caractère  de  n'en  point  avoir.  Sa  patience 
nous  fait  sourire;  on  a  peine  à  croire  à  ses  emportements  qui,  du 
reste,  comme  l'observe  Schlegel,  ne  font  mal  à  personne.  Mais  les 
caractères  de  Cressida  et  de  Pandarussont  frappants  de  vérité  et  d'o- 
riginalité ;  le  nom  de  celui-ci  est  devenu  dans  la  langue  anglaise  un 
mot  honnête  pour  exprimer  un  métier  qui  ne  Test  guère,  et  qui  n'a 
point  d'équivalent  dans  la  nôtre  ;  car  le  B anneau  de  la  Pucelle  de 
Voltaire  n'est  pas  encore  proverbial  parmi  nous. 

Cressida  nous  amuse  par  son  étourderie  ;  elle  devient  amoureuse 
de  Troïlus  par  désœuvrement,  et  le  quitte  par  pure  légèreté.  Sa 
passion  pour  Diomède  n'est  pas  plus  sérieuse  que  la  première;  un 
troisième  galant  n'aurait  qu'à  s'offrir  pour  le  supplanter  aussi  facile- 
ment que  l'a  été  Troïlus. 

On  peut  lui  appliquer  le  vers  de  lord  Byron  : 

Thou  artnotfalsey  lut  thou  art  fickle. 

Tu  n'es  point  perfide,  tu  n'es  que  légère. 

Si  cette  pièce  n'est  pas  une  des  plus  morales  et  des  plus  fortement 
conçues  de  Shakspeare,  elle  n'est  pas  une  des  moins  amusantes  et  des 
moins  instructives.  Naturellement,  Shakspeare  ne  se  passionne  pour 
aucun  de  ses  personnages  ;  nulle  part,  peut-être,  il  n'est  entière- 
ment sérieux  ou  entièrement  comique;  mais  c'est  ici' surtout  qu'il 
s'est  fait  un  jeu  du  caprice  de  ses  idées,  et  qu'il  semble  avoir  voulu 
donner  un  double  sens  à  sa  composition. 


SUR  TROILUS  ET  CRESSIDA.       419 

Johnson  observe  que  le  style  de  Shakspeare,  dans  Trc^lus  et  Cres- 
sida,  est  plus  correct  que  dans  la  plupart  de  ses  pièces  ;  on  doit  y 
remarquer  aussi  une  foule  d'observations  politiques  et  morales,  ca- 
chet d'un  génie  supérieur. 

Dryden  a  refait  cette  tragédie  avec  des  changements.  Il  a  donné  au 
fond  une  nouvelle  forme  ;  il  a  omis  quelques  personnages,  et  ajouté 
Andromaque  :  en  général,  il  y  a  plus  d'ordre  et  de  liaison  dans  ses 
scènes,  et  quelques-unes  sont  neuves  et  du  plus  bel  effet. 

Selon  Malone,  Shakspeare  aurait  composé  Troïlus  et  Cressida  en 
4602  1. 

1  Troïlus  and  Cressida,  or  Truth  found  too  late  (ou  la  Vérité  connue 
trop  tard),  London,  1679. 


TROILUS  ET  CRESSIDA 


TRAGEDIE 


PERSONNAGES 


PRIAM,  roi  de  Troie. 
HECTOR.     1 
TROILUS,     f 
PARIS,  ses  fils. 

DEIPHOBE, 
HELENUS,  ) 

ANTENOR,  h**®^*'°y™- 
PANDARE,  oncle  de  Cressida. 
CALCHAS,  prêtre  troyen  du  parti  des 

Grecs.    , 
MARGARELON,  fils  naturel  de  Priam. 
AGAMEMNON,  général  des  Grecs. 
MENELAS,  son  frère 


Jchefs  des  Grecs. 


ACHILLE, 

AJAX, 

ULYSSE, 

NESTOR, 

DIOMËDE, 

PATROCLE 

THERSITe!  Grec  difforme  et  lâche. 

ALEXANDRE,  serviteur  de  Cressida. 

UN  SERVITEUR  DE  TROILUS. 

UN  SERVITEUR  DE  PARIS. 

UN  SERVITEUR  DE  DIOMEDE. 

HELENE,  femme  de  Ménélas. 

ANOROMAQUE,  femme  d'Hector. 

CASSANDRE,  fiUe  de  Priam,  proph. 


CRESSIDA,  fille  de  Calchas.— Soldats  gbkcs  et  tbotkns,  etc. 

La  scène  est  tantôt  dans  Troie,  et  tantôt  dans  le  camp  des 
Grecs. 


PROLOGUE. 


Troie  est  le  lieu  de  la  scène.  Des  îles  de  la  Grèce,  une 
foule  de  princes  enflammés  d'orgueil  et  de  courroux  ont 
envoyé  au  port  d'Athènes  leurs  vaisseaux  chargés  de  com- 
battants et  des  apprêts  d'une  guerre  cruelle.  Soixante- 
neuf  chefs,  rois  couronnés  d'autant  de  petits  empires, 
sont  sortis  de  la  baie  athénienne  et  ont  vogué  vers  la 
Phrygie,  tous  liés  par  le  vœu  solennel  de  saccager  Troie. 
Dans  ses  fortes  murailles,  Hélène,  Tépouse  du  roi  Méné- 
las, dort  en  paix  dans  les  bras  de  son  ravisseur  Paris; 
et  voilà  la  cause  de  cette  grande  querelle.  Les  Grecs 
abordent  à  Ténédos,  et  là  leurs  vaisseaux  vomissent  de 
leurs  larges  flancs  sur  le  rivage  tout  l'appareil  de  la 
guerre.  Déjà  les  Grecs,  pleins  d'ardeur  et  fiers  de  leurs 
forces  encore  entières,  plantent  leurs  tentes  guerrières 
sur  les  plaines  de  Dardanie.  Les  six  portes  de  la  cité  de 


422  TROILUS  ET   CEESSIDA. 

» 

Priam,  la  porte  Dardanienne,  la  Thymbrienne,  riKas, 
la  Chétas,  la  Troyenne  et  rAnténoride,  avec  leurs  lourds 
verroux  et  leurs  barres  de  fer,  enferment  et  défendent 
les  enfants  de  Troie.  — Maintenant  l'attente  agite  les 
esprits  inquiets  dans  Tun  et  l'autre  parti;  Grecs  et 
Troyens  sont  disposés  à  livrer  tout  aux  hasards  de  la  for- 
tune : — Et  moi  je  viens  ici  comme  un  Prologue  armé  ; — 
mais  non  pas  pour  vous  faire  un  défi  dans  la  confiance 
que  m'inspire  la  plume  de  Fauteur,  ou  le  jeu  des  ac- 
teurs, mais  simplement  pour  offrir  le  costume  assorti 
au  sujet,  et  pour  vous  dire,  spectateurs  bénévoles,  que 
notre  pièce,  franchissant  tout  l'espace  antérieur  et  les 
premiers  germes  de  cette  querelle,  court  se  placer  au 
milieu  même  des  événements,  pour  se  replier  ensuite 
sur  tout  ce  qui  peut  entrer  et  s'arranger  dans  un  plan. 
Approuvez  ou  blâmez,  faites  à  votre  gré;  maintenant, 
bonne  ou  mauvaise  fortune,  c'est  la  chance  de  la  guerre. 


ACTE   PREMIER 


SCÈNE  I 

La  scène  est  devant  le  palais  de  Priam. 

Entrent  TROILUS  armé  et  P  AND  ARE. 

TROILUS. — Appelez  mon  varlet*  ;  je  veux  me  désarmer. 
Eh  I  pourquoi  ferais-je  la  guerre  hors  des  murs  de  Troie, 
lorsque  j'ai  à  soutenir  de  si  cruels  combats  ici  dans  mon 
sein  ?  Que  le  Troyen  qui  est  maître  de  son  cœur  aille  au 
champ  de  bataille  :  le  cœur  de  Troïlus,  hélas!  n'est  plus 
à  lui. 

1  Ci-gît  Hakin  et  son  varlet 
Tout  déarmé  et  tout  défaict 
Avec  son  espée  et  sa  loche. 


ACTE    I,    SCÈNE    I.  423 

PANDARE.— N'y  a-t-il  point  de  remède  à  toutes  ces 
plaintes  ? 

TROiLus. — Les  Grecs  sont  forts,  habiles  autant  que 
'forts,  fiers  autant  qu'habiles,  et  vaillants  autant  que 
fiers.  Mais  moi,  je  suis  plus  faible  que  les  pleurs  d'une 
femme,  plus  paisible  que  le  sommeil,  plus  crédule  que 
l'ignorance.  Je  suis  moins  brave  qu'une  jeune  fille  pen- 
dant la  nuit,  et  plus  novice  que  l'enfance  sans  expérience. 

PANDARE. — Allons!  jc  VOUS  en  ai  assez  dit  là-dessus  : 
quant  à  moi,  je  ne  m'en  mêlerai  plus.  Celui  qui  veut 
faire  un  gâteau  du  froment  doit  attendre  la  mouture. 

TROILUS. — Ne  l'ai-je pas  attendu? 

PANDARE. — Oui,  la  mouture  ;  mais  il  faut  attendre  le 
blutage. 

TROILUS. — ^N'ai-je  pas  attendu? 

PANDARE. — Oui,  le  blutage  :  mais  il  vous  faut  attendre 
la  levure. 

TROILUS. — ^Je  l'ai  attendue  aussi. 

PANDARE. — Oui,  la  levure  :  mais  ce  n'est  pas  tout,  il 
faut  encore  pétrir,  faire  le  gâteau,  chauffer  le  four, 
cuire  ;  et  il  faut  bien  attendre  encore  que  le  gâteau  se 
refroidisse,  ou  vous  risquez  de  vous  brûler  les  lèvres. 

TROILUS.— La  patience  elle-même,  toute  déesse  qu'elle 
est,  supporte  la  souffrance  moins  paisiblement  que  moi. 
Je  m'assieds  à  la  table  royale  de  Priam,  et  lorsque  la 
belle  Gressida  vient  s'offrir  à  ma  pensée,— que  dis-je, 
traître,  quand  elle  vient?— Quand  en  est -elle  jamais 
absente? 

PANDARE. — Eh  bien!  elle  était  plus  belle  hier  au  soir 
que  je  ne  l'ai  jamais  vue,  ni  elle  ni  aucune  autre  femme. 

TROILUS. — J'en  étais  à  vous  dire...  — Quand  mon  cœur, 
comme .  ouvert  par  un  violent  soupir,  était  prêt  à  se 
fendre  en  deux  ;  dans  la  crainte  qu'Hector,  ou  mon  père, 
ne  me  surprissent,  j'ai  enseveli  ce  soupir  dans  le  pli 
d'un  sourire,  comme  le  soleil  lorsqu'il  éclaire  un  orage  : 
mais  le  chagrin,  que  voile  une  gaieté  apparente,  est 
comme  une  joie  que  le  destin  change  en  une  tristesse 
soudaine. 

PANDARE.— Si  ses  chevcux  n'étaient  pas  d'une  nuance 


4^ 

424  TROILUS   ET  CEESSIDA. 

plus  foncée  que  ceux  d'Hélène,  allons,  il  n'y  aurait  pas 
plus  de  comparaison  à  faire  entre  ces  deux  femmes... 
mais,  quant  à  moi,  elle  est  ma  parente  :  je  ne  voudrais 
pas,  comme  on  dit,  trop  la  vanter. — Mais  je  voudrais 
que  quelqu'un  l'eût  entendue  parler  hier,  comme  je  l'ai 
entendue,  moi...  Je  ne  veux  pas  déprécier  l'esprit  de 
votre  sœur  Gassandre. — Mais... 

TROILUS. — 0  Pandare  ,  je  vous  le  déclare...  Pandare, 
quand  je  vous  dis  que  là  sont  ensevelies  toutes  mes 
espérances,  ne  me  répliquez  pas,  pour  me  dire  à  combien 
de  brasses  de  profondeur  elles  sont  plongées.  Je  vous  dis 
que  je  suis  fou  d'amour  pour  Gressida  ;  vous  me  répon- 
dez qu'elle  est  belle,  vous  versez  dans  la  plaie  ouverte 
de  mon  cœur  tout  le  charme  de  ses  yeux,  de  sa  cheve- 
lure, de  ses  joues,  de  son  port,  de  sa  voix.  Vous  parlez  de 
sa  main  !  auprès  de  laquelle  toutes  les  blancheurs  sont 
de  Tencre  qui  trahit  elle-même  sa  noirceur  ;  auprès  de  la 
douceur  de  son  toucher,  le  duvet  du  cygne  même  est 
rude,  et  la  sensation  la  plus  exquise  est  grossière 
comme  la  main  du  laboureur. — Voilà  ce  que  vous  me 
dites.  Et  tout  ce  que  vous  me  dites  est  la  vérité,  comme 
lorsque  je  dis  que  je  l'aime. — Mais  en  me  parlant  ainsi, 
au  lieu  de  baume  et  d'huile,  vous  plongez  dans  chaque 
blessure  que  m'a  faite  l'amour  le  couteau  qui  les  a 
ouvertes. 

PANDARE. — Je  ne  dis  que  la  vérité. 

TROILUS.— Vous  n'en  dites  pas  encore  assez, 

PANDARE. — Ma  foi,  je  ne  veux  plus  m'en  mêler  :  qu'elle 
soit  ce  qu'elle  voudra;  si  elle  est  belle,  tant  mieux  pour 
elle  ;  si  elle  ne  l'est  pas,  elle  a  le  remède  dans  ses  propres 
mains. 

TROILUS. — Bon  Pandare  !  eh  bien  !  Pandare? 

PANDARE.— J'en  suis  pour  mes  peines  :  je  suis  mal  vu 
d'elle  et  mal  vu  de  vous  :  je  me  suis  mêlé  de  négocier 
entre  vous  deux,  mais  on^me  sait  fort  peu  gré  de  mes 
soins. 

TROILUS. — Quoi!  seriez-vous  fâché,  Pandare?  Le  seriez- 
vous  contre  moi? 

PANDARE. — Parce  qu'elle  est  ma  parente,  elle  n'est  pas 


ACTE  I,   SCÈNE  I.  425 

aussi  belle  qu'Hélène.  Si  elle  n'était  pas  ma  parente,  elle 
serait  aussi  belle  le  vendredi  quHélène  le  dimanche. 
Mais  qu'est-ce  que  cela  me  fait  à  moi?  Fût-elle  noire 
comme  un  nègre,  peu  importe  :  cela  m'est  bien  égal. 

TROiLus. — Est-ce  que  je  dis  qu'elle  n'est  pas  belle? 

PANDARE. — Peu  importe  que  vous  le  disiez  ou  que 
VOUS  ne  le  disiez  pas  ;  c'est  une  sotte  de  rester  ici  sans 
son  père,  qu'elle  aille  trouver  les  Grecs  ;  et  je  le  lui  dirai , 
la  première  fois  que  je  la  verrai  ;  pour  ce  qui  est  de  moi, 
c'est  fini,  je  ne  m'en  mêlerai  plus. 

TROILUS. — Pandare. . . 

PANDARE. — Non,  jamais. 

TROILUS. — Mon  cher  Pandare... 

PANDARE.  — Je  vous  cu  prie,  ne  m'en  parlez  plus ,  je 
veux  tout  laisser  là,  comme  je  l'ai  trouvé  ;  et  tout  est  fini. 

(Pandare  sort.) 
(Bruit  de  guerre.) 

TROILUS. — Silence,  odieuses  clameurs!  silence,  rudes 
sons!  insensés  des  deux  partis!  Il  faut  bien  qu'Hélène 
soit  belle,  puisque  vous  la  fardez  tous  les  jours  de  votre 
sang.  Moi,  je  ne  puis  combattre  pour  un  pareil  sujet  :  il 
est  trop  chétif  pour  mon  épée.  Mais  Pandare...  0  dieux, 
comme  vous  me  tourmentez  !  Je  ne  puis  arriver  à  Cres- 
sida  que  par  Pandare  ;  et  il  est  aussi  diflicile  de  l'engager 
à  lui  faire  la  cour  pour  moi,  qu'elle  est  obstinée  dans  sa 
vertu  contre  toute  sollicitation.  Au  nom  de  ton  amour 
pour  ta  Daphné,  dis-moi,  Apollon,  ce  qu'est  Cressida,  ce 
qu'est  Pandare,  et  ce  que  je  suis.  Le  lit  de  cette  belle  est 
l'Inde  :  elle  est  la  perle  qui  y  repose;  je  vois  l'errant  et 
vaste  Océan,  dans  l'espace  qui  est  entre  Ilion  et  le  lieu  de 
sa  demeure  :  moi,  je  suis' le  marchand,  et  ce  Pandare, 
qui  vogue  de  l'un  à  l'autre  bord,  est  ma  douteuse  espé- 
rance ;  mon  remorqueur  et  mon  vaisseau. 

(Bruit  de  guerre.  Entre  Énée.) 

ÉNÉE. — Quoi  donc,  prince  Troïlus!  pourquoi  n'êtes- 
vous  pas  sur  le  champ  de  bataille? 

TROILUS. — Parce  que  je  n'y  suis  pas  ;  cette  réponse  de 
femme  est  à  propos,  car  c'est  pour  une  femme  que  l'on 
sort  de  ces  murs.  Quelles  nouvelles,  aujourd'hui,  Enée, 
du  champ  de  bataille? 


426  TROILUS   ET   CRESSIDA. 

ÉNÉE. — Que  Paris  est  rentré  blessé  dans  la  ville. 

TROILUS.— Par  qui,  Énée? 

ÉNÉE. — Par  Ménélas,  Troïlus. 

TROILUS. — Que  le  sang  de  Paris  coule  :  c'est  une  bles- 
sure à  dédaigner.  Paris  a  été  percé  par  la  corne  de 
Ménélas. 

JÊNÉE.— Écoutez,  quelle  belle  chasse  on  donne  aujour- 
d'hui hors  de  la  ville  ! 

TROILUS. — Il  y  en  aurait  une  plus  b'elle  dans  la  ville  si 
vouloir  était  pouvoir,  —  Mais  allons  à  la  chasse  de  la 
plaine  I  —Vous  y  rendez-vous  ? 

ÉNÉE.— En  toute  hâte. 

TROILUS. — Venez,  allons-y  ensemble. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  II 

Une  rue  de  Troie. 
Entrent  CRESSIDA  et  ALEXANDRE  i. 

CREssiDA. — Qui  étaient  celles  qui  viennent  de  passer 
près  de  nous? 

ALEXANDRE. —  La  roine  Hécube  et  Hélène. 

CRESSIDA.— Et  où  vont-elles  ? 

ALEXANDRE. — Ellcs  vout  voir  la  bataille,  de  la  tour  de 
rOrient,  dont  la  hauteur  commande  en  souveraine  toute 
la  vallée;  Hector,  dont  la  patience  est  inébranlable, 
comme  la  vertu  même ,  était  ému  aujourd'hui.  H  a 
grondé  Andromaque  et  frappé  son  écuyer;  et  comme 
s'il  était  question  d'économie  de  ménage  dans  la  guerre, 
il  s'est  levé  avant  le  soleil  pour  s'armer  à  la  légère  et  se 
rendre  sur  le  champ  de  bataille  dont  chaque  fleur  pleu- 
rait, comme  si  elle  pressentait  prophétiquement  les  effets 
du  courroux  d'Hector. 

CRESSIDA. — Et  quel  était  le  sujet  de  sa  colère? 

*  Alexandre  est  ici  un  valet,  ce  n'est  pas  Alexandre  Paris,  il  est 
vrai  que  Pandare  va  tout  à  l'heure  lui  dire  bonjour,  mais  les  gens 
comme  Pandare  sont  les  plus  affables  du  monde. 


ACTE   I,   SCÈNE    II.  427 

ALEXANDRE. —Voici  le  bruit  qui  s'est  répandu.  Il  y  a, 
dit-on,  parmi  les  Grecs,  un  héros  du  sang  troyen,  neveu 
d'Hector  :  on  le  nomme  Ajax. 

CRESsmA.— Fort  bien  ;  et  que  dit-on  de  lui? 

ALEXANDRE.— On  dit  quo  c'est  un  homme  perse,  et  qui 
se  tient  tout  seul  * . 

CREssmA. — On  en  peut  dire  autant  de  tous  les  hommes, 
à  moins  qu'ils  ne  soient  ivres,  malades,  ou  sans  jambes. 

ALEXANDRE. — Cet  hommc,  madame,  a  volé  à  plusieurs 
animaux  leurs  qualités  distinctives.  Il  est  aussi  vaillant 
que  le  lion,  aussi  grossier  que  Tours,  aussi  lent  que  Tèlé- 
phant  :  c'est  un  homme  en  qui  la  nature  a  tellement 
accumulé  les  humeurs  diverses,  qu'en  lui  la  valeur  se 
mêle  à  la  folie,  et  que  la  folie  est  assaisonnée  de  pru- 
dence :  il  n'y  a  pas  un  homme  qui  ait  une  vertu  dont  il 
n'ait  une  étincelle,  un  défaut  dont  il  n'ait  quelque 
teinte.  Il  est  mélancolique  sans  sujet  et  gai  à  rebrousse- 
poil.  Il  a  des  jointures  pour  tous  ses  membres;  mais  tout 
en  lui  est  si  démanché,  que  c'est  un  Briarée  goutteux 
avec  cent  bras  dont  il  ne  peut  faire  usage ,  un  Argus 
aveugle  avec  cent  yeux  dont  il  ne  voit  pas  clair. 

CREssiDA. — Mais  comment  cet  homme,  qui  me  fait  sou- 
rire, peut-il  exciter  le  courroux  d'Hector? 

ALEXANDRE. — On  dit  qu'il  a  lutté  hier  avec  Hector  dans 
le  combat  et  qu'il  l'a  terrassé.  Furieux  et  honteux  depuis 
cet  affront,  Hector  n'en  a  ni  mangé  ni  dormi. 

(Entre  Pandare.) 

CRESSIDA. — Qui  vient  à  nous? 
ALEXANDRE. — Madame,  c'est  votre  oncle  Pandare. 
CREssmA. — Hector  est  im  brave  guerrier. 
ALEXANDRE. — Autaut  qu'homme  au  monde,  madame. 
PANDARE.— Que  dites-vous  là?  que  dites-vous  là? 
CRESsmA. — Bonjour,  mon  oncle  Pandare. 
PANDARE. — Bonjour,  ma  nièce  Gressida.  De  quoi  par- 
lez-vous?—  Ahl  bonjour,  Alexandre. — Eh  bien!  ma 


*  stands  alone,  stat  solus,  proéminent  ;  to  stand  veut  dire  aussi 
«e  tenir  debout,  de  là  Téquivoqne. 


428  TROILUS   ET   CRESSIDA. 

nièce,  comment  vous  portez- vous?  Depuis  quand  êtes- 
vous  à  Ilion*  ? 

CRESSIDA. — Depuis  ce  matin,  mon  oncle. 

PANDARE.— De  quoi  parliez-vous  quand  je  suis  arrivé? 
— Hector  était-il  armé  et  sorti  avant  que  vous  vinssiez  à 
Ilion?  Hélène  n'était  pas  levée?  n'est-ce  pas? 

CREssroA. — Hector  était  parti;  mais  Hélène  n'était  pas 
encore  levée. 

PANDARE. — Oui,  Hector  a  été  bien  matinal. 

CRESsmA. — C'était  de  lui  que  nous  causions,  et  de  sa 
colère. 

PANDARE. — Est-ce  qu'il  était  en  colère? 

CRESSIDA. — n  le  dit,  lui. 

PANDARE. — Oui,  cela  est  vrai.  J'en  sais  aussi  la  cause  ;  il 
en  couchera  par  terre  aujourd'hui,  je  peux  le  leur  pro- 
mettre ;  et  il  y  a  aussi  Troïlus  qui  ne  le  suivra  pas  de 
loin  :  qu'ils  prennent  garde  à  Troïlus  ;  je  peux  leur  dire 
cela  aussi. 

CRESSIDA.— Quoi  !  est-ce  qu'il  est  en  colère  aussi? 

PANDARE. — Qui,  Troïlus?  Troïlus  est  le  plus  brave  des 
deux. 

CRESSIDA.— 0  Jupiter,  il  n'y  a  pas  de  comparaison. 

PANDARE. — Gomment!  pas  de  comparaison  entre  Troï- 
lus et  Hector?  Reconnaîtriez-vous  un  homme  si  vous  le 
voyiez? 

CRESSIDA. — Oui,  si  je  Tavais  jamais  vu  auparavant  et  si 
je  le  connaissais. 

PANDARE. — Eh  bien  !  je  dis  que  Troïlus  est  Troïlus. 

CRESSIDA.— Oh  I  vous  ditcs  comme  moi;  car  je  suis  sûre 
qu'il  n'est  pas  Hector. 

PANDARE. — Non;  et  Hector  n'est  pas  Troïlus,  à  quel- 
ques égards. 

CRESSIDA.— Cela  est  exactement  vrai  de  tous  deux  :  il 
est  lui-même,  et  pas  un  autre. 

PANDARE. — Lui-même?  Hélas!  le  pauvre  Tro'ilus!  je 
voudrais  bien  qu'il  le  fût. 

CRESSIDA. — n  Test  aussi. 

1  llion  était  le  palais  de  Troie. 


ACTE  I,    SCÈNE   II.  429 

PANDARE.  —  S'il  l'est,  je  veux  aller  nu-pieds  jusqu'à 
rinde. 

CRESSiDA. — Il  n'est  pas  Hector. 

PANDARE.  — Lui-même? Oh  !  non, il  n'est  pas  lui-même. 
-^Plût  au  ciel  qu'il  fût  lui-même  !  Allons,  les  dieux  sont 
au-dessus  de  nous;  le  temps  amène  les  biens  ou  finit  les 
maux.  Allons,  Troïlus,  allons...  je  voudrais  que  mon 
cœur  fût  dans  son  sein  I — Non,  Hector  ne  vaut  pas  mieux 
que  Troïlus. 

CRESsroA. — Pardonnez-moi. 

PANDARE.— Il  est  plus  âgé. 

CRESSIDA. — Pardonnez-moi,  pardonnez-moi. 

PANDARE. — L'autre  n'est  pas  encore  parvenu  à  son 
âge  ;  vous  m'en  direz  des  nouvelles  quand  il  y  sera  venu  : 
Hector  n'aura  jamais  son  esprit  de  toute  Tannée. 

CRESSIDA. — Il  n'en  aura  pas  besoin  s'il  a  le  sien. 

PANDARE. — Ni  ses  qualités. 

CRESSIDA. — N'importe. 

PANDARE. — Ni  sa  beauté. 

CRESSIDA. — Elle  ne  lui  siérait  pas  ;  la  sienne  lui  va  mieux. 

PANDARE. — Vous  u'avcz  pas  de  jugement,  ma  nièce  : 
Hélène  elle-même  jurait  l'autre  jour  que  Troïlus,  pour  un 
teint  brun  (car  son  teint  est  brun,  il  faut  que  je  l'avoue), 
et  pas  brim,  pourtant. . . 

CRESSIDA. — Non;  mais  brun. 

PANDARE. — D'honneur,  pour  dire  la  vérité,  il  est  brun 
etpasbruîi. 

CRESSIDA. — Oui,  pour  dire  la  vérité,  cela  est  vrai  et 
n'est  pas  vrai- 

PANDARE. — Enfin  elle  vantait  son  teint  au-dessus  de 
celui  de  Paris. 

CRESSIDA. — Mais  Paris  a  assez  de  couleurs. 

PANDARE. — Oui,  il  en  a  assez. 

CRESSIDA. — Eh  bien  !  en  ce  cas,  Troïlus  en  aurait  trop. 
Si  elle  l'a  mis  au-dessus  de  Paris,  son  teint  est  plus  vif 
que  le  sien;  si  Paris  a  assez  de  couleurs  et  Troïlus  davan- 
tage, c'est  im  éloge  trop  fort  pour  un  beau  teint.  J'aime- 
rais autant  que  la  langue  dorée  d'Hélène  eût  vanté 
Troïlus  pour  un  nez  de  cuivre. 


430  TROTLUS   ET   CRESSIDA. 

PANDARE.— Je  VOUS  jure  que  je  crois  qu'Hélène  Taime 
plus  qu'elle  n'aime  Paris. 

CRESSIDA.— C'est  donc  une  joyeuse  Grecque  ? 

PANDABE. — Oui,  je  suis  sûr  qu'elle  Taime.  Elle  alla 
l'aborder  Vautre  jour  dans  Tembrasure  de  la  fenêtre. — 
Et  vous  savez,  qu'il  n'a  pas  plus  de  trois  ou  quatre  poils 
au  menton. 

CRESsroA.— Oh!  oui, rarithmé  tique  d'un  garçon  de  caba- 
ret peut  trouver  le  total  de  tout  ce  qu'il  en  possède. 

PANDARE. — Il  est  bien  jeune,  et  cependant,  à  trois 
livres  près,  il  enlève  autant  que  son  frère  Hector. 

CREssmA. — Quoi!  si  jeune  et  déjà  si  vieux  voleur*? 

PANDARE.  —  Mais  pour  vous  prouver  qu'Hélène  est 
amoureuse  de  lui,  elle  l'aborda,  et  elle  lui  passa  sa  main 
blanche  sous  la  fente  du  menton. 

CRESsmA. — Que  Junon  ait  pitié  de  nous!  comrment! 
a-t-il  le  menton  fendu? 

PANDARE. — Hé  !  vous  savcz  bien  qu'il  a  une  fossette  :  je 
ne  crois  pas  qu'il  y  ait  un  homme,  dans  toute  la  Phrygie, 
à  qui  le  sourire  aille  mieux. 

CRESsiDA. — Oh  !  il  a  un  fier  sourire. 

PANDARE. — N'est-ce  pas? 

CRESSIDA. — Oh  !  oui;  c'est  comme  un  nuage  en  automne. 

PANDARE. — Allons,  poursuivcz .  — r  Mais  pour  prouver 
qu'Hélène  aime  Troïlus... 

CRESSIDA. — Troïlus  acceptera  la  preuve,  si  vous  voulez 
en  venir  là. 

PANDARE. — Troïlus?  H  u'cu  fait  pas  plus  de  cas  que  je 
ne  fais  d'un  œuf  de  serpent. 

CRESSIDA. — Si  vous  aimiez  un  œuf  de  serpent  autant 
que  VOUS  aimez  une  tête  vide,  vous  mangeriez  les  petits 
dans  la  coqufe. 

PANDARE. — ^Je  ne  peux  m'empêcher  de  rire,  quand  je 
songe  comme  elle  lui  chatouillait  le  menton. — Il  est  vrai 
qu'elle  a  une  main  d'ime  blancheur  divine,  il  faut  en 
faire  l'aveu. 


*  Lifter,  voleur,  tllistus^  en  langue  gothique,  voulait  dire  voleur; 
équivoque  sur  le  mot. 


ACTE    I,    SCÈNE    II.  43! 

CRESSiDA. — Sans  qu'il  soit  besoin  de  vous  donner  la 
question  pour  cela. 

PANDARE. — Et  elle  voulait  à  toute  force, découvrir  un 
poil  blanc  sur  son  menton. 

CRESSIDA. — Hélas!  pauvre  menton  :  il  y  a  mainte  ver- 
rue plus  riche  que  lui  en  poils. 

PANDARE. — Mais ,  on  se  mit  tant  à  rire, — La  reine 
Hécube  en  a  tant  ri,  que  ses  yeux  en  pleuraient. 

CRESsmA. — Des  meules  de  moulin  ! 

PANDARE. — Et  Gassandre  riait  I 

CREssmA. — Mais  c'était  un  feu  plus  doux  qu'on  voyait 
dans  le  creux  de  ses  yeux  :  ses  yeux  ont-ils  pleuré  aussi? 

PANDARE. — Et  Hector  riait ... 

CRESSIDA. — Et  pourquoi  tous  ces  éclats  de  rire? 

PANDARE. — Eh  !  à  cause  du  poil  blanc  qu'Hélène  avait 
découvert  sur  le  menton  de  Troïlus. 

CRESSIDA.— Si  c'avait- été  un  poil  vert,  j'en  aurais  ri 
aussi. 

PANDARE.— Ils  n'ont  pas  tant  ri  du  poil  que  de  la  jolie 
réponse  de  Troïlus. 

CRESSIDA.— Quelle  fut  sa  réponse? 

PANDARE. — Elle  lui  dit  :  «  Il  n'y  a  que  cinquante  et  un 
«  poils  sur  votre  menton,  et  il  y  en  a  un  de  blanc.  » 

CRESSIDA.— C'était  là  le  propos  d'Hélène? 

PANDARE. — Oui,  n'en  doutez  pas.  «  Cinquante  et  un 
«  poils,  répond  Troïlus,  et  un  blanc?  Ce  poil  blanc  est 
«  mon  père,  et  tous  les  autres  sont  ses  enfants. — Jupi- 
«  ter!  dit-elle,  lequel  de  ces  poils  est  Paris,  mon  époux? 
».  — Le  fourchu,  répliqua-t-il  :  arrachez-le,  et  le  lui  don- 
«  nez.  »  Mais  on  en  rit  tant,  on  en  rit  tant!  et  Hélène 
rougit  si  fort,  et  Paris  fut  si  courroucé,  et  toute  l'assem- 
blée poussa  tant  d'éclats  de  rire,  que  cela  passe  toute  idée. 

CRESSIDA. — Allons,  laissons  cela  :  car  il  y  a  longtemps 
que  cela  dure. 

PANDARE. — Eh  bien  I  ma  nièce  ;  je  vous  ai  dit  quelque 
chose  hier,  pensez-y. 

CRESSIDA.— C'est  ce  que  je  fais. 

PANDARE.— Je  vous  juro  que  c'est  la  vérité,  il  vous- 
pleurerait  comme  s'il  était  né  en  avril. 


432  TROILUS   ET   CRESSIDA. 

CRESsiDA. — Et  moi  je  pousserais  sous  ses  larmes  comme 
si  j'étais  ime  ortie  du  mois  de  mai. 

(On  entend  résonner  la  retraite.) 

PANDARE. — Écoutez,  les  voilà  qui  reviennent  du  champ 
de  bataille  :  nous  tiendrons-nous  ici,  pour  les  voir  passer 
et  défiler  vers  Ilion  ?  Restons,  ma  chère  nièce,  ma  bonne 
nièce  Gressida. 

CRESsiDA. — Comme  cela  vous  fera  plaisir. 

PANDARE. — Oh!  voici,  voici  une  place  excellente  :  nous 
pouvons  d'ici  voir  à  merveille;  je  vais  vous  les  nonnner 
Tun  après  l'autre,  à  mesure  qu'ils  vont  passer.  Mais  sur- 
tout remarquez  bien  Troïlus. 

(Enée  passe  le  premier  sur  le  théâtre.) 

CRESSIDA. — Ne  parlez  pas  si  haut. 

PANDARE. — Voilà  Énée.  N'est-ce  pas  un  bel  homme? 
C'est  une  des  fleurs  de  Troie.  Je  puis  vous  dire....  — 
Mais  remarquez  Troïlus  :  vous  allez  le  voir  bientôt. 

(An ténor  suit  ) 

CRESSIDA. — Quel  est  celui-là? 

PANDARE.— C'est  Anténor  :  il  a  l'esprit  fin,  je  puis  vous 
dire,  et  c'est  un  homme  d'assez  de  mérite  :  c'est  une  des 
têtes  les  plus  solides  qu'il  y  ait  dans  Troie  ;  et  il  est  bien 
fait  de  sa  personne. — Quand  donc  viendra  Troïlus?  Je 
vais  tout  à  l'heure  vous  montrer  Troïlus.  S'il  m'aperçoit, 
vous  le  verrez  me  faire  un  signe  de  tète. 

CRESSIDA. — Vous  donuera-t-il  un  signe  de  tète. 

PANDARE. — Vous  vcrrez, 

CRESSIDA. — Alors  le  moins  fou  en  donnera  à  l'autre  ^ 

(Suit  Hector.) 

PANDARE. — Voilà  Hector;  le  voilà  :  c'est  lui,  lui; 
regardez,  c'est  lui.  Voilà  un  homme! — ^Va  ton  chemin, 
Hector.— Voilà  un  brave  homme,  ma  nièce  I  0  brave 
Hector  !  Voyez  son  regard  !  Voilà  une  contenance  I  N'est- 
ce  pas  un  brave  guerrier? 

CRESSIDA. — Oh!  très-brave î 

PANDARE. — ^N'est-il  pas  vrai?  cela  fait  du  bien  au  cœur 
de  le  voir.  Regardez  combien  d'entailles  il  y  a  sur  son 
casque.  Voyez  là-bas  :  voyez-vous?  Regardez  bien!  il 

1  Jeu  de  mots  surnocicii/i  niais,  einod,  signe  de  tête,  etc. 


ACTE    I,    SCÈNE   II.  433 

n'y  a  pas  à  plaisanter  :  ce  n'est  pas  un  jeu  ;  ce  sont  des 
coups,  les  ôtera  qui  voudra,  comme  on  dit  :  mais  ce  sont 
bien  là  des  entailles. 
CRESsiDA. — Sont-ce  des  coups  d'épée? 

(Paris  passe) 

"  i»ANDARE. — D'épée?  de  quelque  arme  que  ce  soit,  il  ne 
s'en  embarrasse  guère.  Que  le  diable  l'attaque,  cela  lui 
est  bien  égal.  Par  la  paupière  d'un  dieu,  cela  met  la  joie 
au  cœur,  de  le  voir. — Là-bas,  c'est  Paris  qui  passe. — 
Regardez  là-bas,  ma  nièce.  N'est-ce  pas  un  beau  cavalier 
aussi?  N'est-ce  pas?...  Hé!  c'est  bon,  cela. — Qui  donc 
disait  qu'il  était  rentré  blessé  dans  la  ville  aujourd'hui? 
Il  n'est  pas  blessé.  Allons,  cela  fera  du  bien  au  cœur 
d'Hélène.  Ah!  je  voudrais  bien  voir  Troïlus  à  présent  : 
vous  allez  voir  Troïlus  tout  à  Theure. 
CREssmA. — Quel  est  celui-là? 

(Hélénus  passe.) 

PANDARE. — C'est  Hélénus. — Je  voudrais  bien  savoir  où 
est  Troïlus  : — C'est  Hélénus. — Je  commence  à  croire  que 
Troïlus  ne  sera  pas  sorti  des  murs  aujourd'hui. — C'est 
Hélénus. 

CRESsmA. — Hélénus  est-il  homme  à  se  battre  ,  mon 
^oncle? 

PANDARE. — Hélénus?  Non, — oui,  il  se  bat  passablement 
bien. — Je  me  demande  où  est  Troïlus. — Ah!  écoutez, 
n'entendez-vous  pas  le  peuple  crier,  Troïlvs^ — Hélénus 
est  un  prêtre. 

CRESsmA — Quel  est  ce  faquin  qui  vient  là-bas? 

(Troïlus  passe.) 

PANDARE.— Où?  là-bas?  C'est  Déiphobe.  Oh  !  c'est  Troï- 
lus !  Voilà  un  homme,  ma  nièce  !  Hem  !  le  brave  Troïlus  : 
le  prince  des  chevaliers  ! 

CRESsmA. — Silence  ;  de  grâce,  silence  ! 

PANDARE.  —  Remarquez-le  :  considérez-le  bien.  —  G 
brave  Troïlus  !  Regardez-le  bien,  ma  nièce  :  voyez-vous 
comme  son  épée  est  sanglante,  et  son  casque  haché  de 
plus  de  coups  que  celui  d'Hector!  Et  son  regard,  sa 
démarche!  0  admirable  jeune  homme  !  il  n'a  pas  encore 
vu  ses  vingt-trois  ans!  Va  ton  chemin,  Troïlus,  va  ton 
T.  IV.  28 


434  TROILUS   ET   CRESSIDA. 

chemin.  Si  j'avais  pour  sœur  une  grâce,  ou  pour  fille 
une  déesse,  il  pourrait  choisir.  0  l'admirable  guerrier! 
Paris...  Paris  est  de  la  boue  au  prix  de  lui;  et  je  gage 
qu'Hélène,  pour  changer,  donnerait  un  œil  par-dessus 
le  marché. 

(Suivent  une  troupe  de  combattants,  soldats,  etc.) 

CREssmA. — En  voici  encore. 

PANDARE. — Anes,  imbéciles,  benêts,  paille  et  son,  paille 
et  son!  de  la  soupe  après  diner.  Je  pourrais  vivre  et 
mourir  sous  les  yeux  de  Troïlus  :  ne  regardez  plus,  ne 
regardez  plus  :  les  aigles  sont  passés;  buses  et  corbeaux, 
buses  et  corbeaux  !  J'aimerais  mieux  être  Troïlus  qu'A- 
gamemnon  et  tous  ses  Grecs. 

CRESSIDA.— Il  y  a  Achille  parmi  les  Grecs.  C'est  un 
héros  qui  vaut  mieux  que  Troïlus. 

PANDARE. — Achille?  un  charretier,  un  crocheteur,  un 
vrai  chameau. 

CRESSIDA. — Bien,  bien. 

PANDARE. — Bien,  bien? — Avez-vous  quelque  discerne- 
ment? Avez- vous  des  yeux?  Savez-vous  ce  que  c'est 
qu'un  homme?  La  naissance,  la  beauté,  la  bonne  façon, 
le  raisonnement,  le  courage,  l'instruction,  la  douceur,  la 
jeunesse,  la  libéralité  et  autres  qualités  semblables;  ne 
sont-elles  pas  comme  les  épices  et  le  sel,  qui  assaison- 
nent im  homme? 

CRESSIDA. — Oui,  un  homme  en  hachis,  pour  être  cuit 
sans  dattes  *  dans  le  pâté;  car  alors  la  daté  de  l'homme 
ne  compte  plus. 

PANDARE. — Vous  êtcs.  uuc  drôlc  de  femme  ;  on  ne  sait 
pas  sur  quelle  garde  vous  vous  tenez*. 

CRESSIDA. — Je  me  tiens  sur  mon  dos  pour  défendre 
mon  ventre;  sur  mon  esprit  pour  défendre  mes  ruses; 
sur  mon  secret  pour  défendre  ijia  vertu;  sur  mon 
masque  pour  défendre  ma  beauté ,  et  sur  vous  pour 

1  Pour  comprendre  ce  jeu  de  mots,  il  faut  savoir  qu'autrefois 
les  dattes  étaient  un  ingrédient  qui  entrait  dans  les  p4tés. 

s  Expression  empruntée  à  l'escrime  ;  mais  il  y  a  le  verbe  to  lie, 
qui  est  employé  dans  un  sens  très-étendu  ici,  comme  presque 
toujours  quand  Shakspeare  a  quelque  calembour  en  tête. 


ACTE    I,    SCÈNE   II.  435 

défendre  tout  cela;  je  me  tiens  enfin  sur  mes  gardes,  eft 
je  ne  cesse  de  veiller. 

PANDARE. — Nommez-moi  une  de  vos  gardes. 

CRESsiDA.~Je  m'en  garderai  bien,  et  c'est  là  une  de 
mes  principales  gardes.  Si  je  ne  puis  garder  ce  que  je 
ne  voudrais  pas  laisser  toucher,  je  puis  bien  me  garder 
de  vous  dire  comment  j'ai  reçu  le  coup,  à  moins  que 
Tenilure  ne  soit  si  grande  que  je  ne  puisse  le  cacher, 
et  alors  il  est  impossible  de  s'en  garder. 

PANDARE.— Vous  êtos  de  plus  en  plus  étrange. 

(Entre  le  page  de  Troïlus.) 

LE  PAGE.— Seigneur,  mon  maître  voudrait  vous  parler 
à  l'instant  même. 

PANDARE. — Où? 

LE  PAGE.  — Chez  vous.  Il  est  là  qui  se  désarme. 

PANDARE.— Bon  page,  va  lui  dire  que  je  viens.  (Le  page 
sort.)— Je  crains  qu'il  ne  soit  blessé.  Adieu,  ma  chère 
nièce. 

CREssmA. — Adieu,  mon  oncle. 

PANDARE.  —Je  vais  venir  vous  rejoindre  tout  à  Theure 
ma  nièce. 

CRESsiDA. — Pour  m'apporter,  mon  oncle... 

PANDARE. — Oui,  un  gage  de  Troïlus. 

CREssmA.— Par  ce  gage!...  vous  êtes  un  entremetteur, 
{Pandare  sort.)  Promesses,  serments,  présents,  larmes  et 
tous  les  sacrifices  de  l'amour,  il  les  oiFre  pour  un  autre 
que  lui.  Mais  je  vois  plus  de  mérite  dans  Troïlus,  dix 
mille  fois,  que  dans  le  miroir  des  éloges  de  Pandare  ;  et 
pourtant  je  le  tiens  à  distance.  Les  femmes  sont  des 
anges  quand  on  leur  fait  la  cour;  sont-elles  obtenues 
tout  finit  là.  L'âme  du  plaisir  est  dans  la  recherche 
même.  La  femme  aimée  ne  sait  rien,  si  elle  ne  sait  pas 
cela  ':  les  hommes  prisent  Tobjet  qu'ils  ne  possèdent 
pas  bien  au-dessus  de  sa  valeur  :  jamais  il  n'exista  de 
femme  qui  ait  connu  tant  de  douceurs  dans  l'amour 
satisfait  qu'il  y  en  a  dans  le  désir.  J'enseigne  donc  cette 
maxime  d'amour  :  la  servitude  suit  la  conquête  ;  l'humble 
prière  accompagne  la  recherche.— Ainsi,  quoique  mon 


436  TROILUS   ET  CRES8IDA. 

cœur  satisfait  lui  porte  un  amour  inébranlable,  aucun 
indice  ne  s'en  manifestera  dans  mes  yeux. 

(Elle  sort.) 

SCÈNE  111 

Le  camp  grec  devant  la  tente  d'Agamemnon.  Les  trompettes 
sonnent. 

Paraissent  AGAMEMNON,  NESTOR,  ULYSSE, 
MÉNÉLAS  et  autres  chefs. 

AGAMEMNON.— Princes,  quel  chagrin  jaunit  ainsi  vos 
visages?  Dans  toutes  les  entreprises  commencées  sur  la 
terre,  les  vastes  promesses  que  fait  Tespérance  ne  sont 
jamais  complètement  remplies;  les  obstacles  et  les  revers 
naissent  du  sein  même  des  actions  les  plus  élevées  : 
comme  les  nœuds  formés  par  la  rencontre  de  la  sève 
déforment  le  pin  robuste,  et  détournent  du  cours  natu- 
rel de  sa  croissance  sa  veine  errante  et  tortueuse.  Il 
n'est  pas  nouveau,  à  nos  yeux,  princes,  de  nous  être 
si  fort  trompés  dans  nos  conjectures,  qu'après  sept 
années  de  siège,  les  murs  de  Troie  sont  encore  debout. 
Dans  toutes  les  entreprises  qui  nous  ont  devancé,  dont 
nous  avons  la  tradition,  l'exécution  a  toujours  rencon- 
tré des  obstacles  et  des  traverses,  et  n'a  point  répondu 
au  but  qu*on  se  proposait,  ni  à  cette  vague  figure  ima- 
ginaire à  laquelle  la  pensée  avait  donné  une  forme  ima- 
ginaire. Pourquoi  donc,  princes,  contemplez-vous  notre 
ouvrage  d'un  front  si  consterné?  Pourquoi  voyez-vous 
autant  d'affronts  dans  ce  qui  n'est  en  effet  qu'une 
épreuve  prolongée  par  le  grand  Jupiter,  pour  trouver  la 
constante  persévérance  chez  les  hommes?  Ce  n'est  point 
dans  les  faveurs  de  la  fortune  que  la  trempe  de  cptte 
vertu  se  reconnaît  ;  car  alors  le  lâche  et  le  brave,  le  sage 
et  rinsensé,  le  savant  et  Tignorant,  l'homme  dur  et 
l'homme  sensible,  paraissent  tous  se  ressembler  et  être 
de  la  même  famille.  C'est  dans  les  vents  d'orage  qu^excite 
son  courroux  que  la  Gloire,  armée  d'un  large  van, 
sépare  et  rejette  toute  la  balle  ;  mais  ce  qui  a  de  la  con- 


ACTE   I,    SCENE   III.  437 

sistance  et  du  corps  reste  seul  riche  en  vertu  et  sans 
mélange. 

NESTOR. — Avec  le  respect  qui  est  dû  à  votre  place  su- 
prême, illustre  Agamemnon,  Nestor  fera  Tapplication  de 
vos  dernières  paroles.  Les  vicissitudes  de  la  fortune 
sont  la  véritable  épreuve  des  hommes.  Lorsque  la  mer  est 
calme ,  combien  de  légers  esquifs  osent  se  hasarder  sur 
son  sein  patient,  et  faîre  route  à  côté  des  vaisseaux  de 
haut  bord^  Mais  que  l'impétueux  Borée  vienne  à  cour- 
roucer la  paisible  Thétis ,  voyez  alors  les  vaisseaux  aux 
robustes  flancs  fendre  les  montagnes  liquides,  et,  comme 
le  coursier  de  Persée^  bondir  entre  les  deux  humides 
éléments.  Où  est  alors  la  présomptueuse  nacelle  dont  la 
faible  structure  osait,  il  n'y  a  qu'un  moment,  rivaliser 
avec  la  grandeur?  Elle  a  fui  dans  le  port,  ou  bien  elle  est 
déjà  engloutie  par  Neptune.  De  même  ,  c'est  dans  les 
orages  de  l'adversité  que  la  valeur  apparente  et  la  valeur 
réelle  se  distinguent.  Sous  l'éclat  brillant  de  ses  rayons, 
le  troupeau  est  plus  tourmenté  par  le  taon  que  par  le 
tigre;  mais,  lorsque  le  vent  destructeur  fait  ployer  le  ge- 
nou au  chêne  noueux  et  que  l'insecte  se  met  à  l'abri, 
l'animal  courageux*,  excité  par  la  fureur  de  la  tempête, 
s'irrite  avec  elle,  et  répond  sur  le  même  ton  à  la  fortune 
ennemie. 

ULYSSE. — Agamemnon,  illustre  général,  toi  qui  es  les 
os  et  les  nerfs  de  la  Grèce,  le  cœur  de  nos  soldats,  l'âme 
et  l'esprit  dans  lesquels  doivent  se  concentrer  tous  les 
caractères  et  toutes  les  volontés,  écoute  ce  que  dit  Ulysse. 
— D'abord  je  dois  donner  l'approbation  et  les  applaudis- 
sements qui  sont  dus  à  vos  harangues,  à  la  tienne,  ô  toi 

1  Stace  a  la  même  comparaison. 

Sic  ubi  magna  novuni  Phario  de  littore  puppis 
Solvit  iter,  jamque  innumeros  utrinque  rudentes 
Lataque  veliferi  porrexit  brachia  mali, 
Invasitque  vias,  it  eodem  angusta  Phalesus 
-(Equore,  immensipartem  sibi  vindicat  Austri. 

*  AUusion  à  la  fable  des  ailes  prêtées  à  Persée  par  Minerve. 
8  On  dit  que  le  tigre  redouble  de  fureur  dans  les  tempêtes  j  ceUe 
opinion  n'est  nullement  fondée. 


438  TROILUS   ET   CRE8SIDA. 

le  plus  puissant  par  ton  rang  et  ton  autorité ,  et  à  la 
tienne,  Nestor,  vénérable  par  tes  longues  années.  Il  fau- 
drait les  graver  sur  une  table  de  bronze  que  montreraient 
Agamemnon  et  la  main  de  la  Grèce.  Nestor  aussi  méri- 
terait d*étre  représenté  sur  l'argent,  enchaînant  toutes 
les  oreilles  des  Grecs  à  sa  langue  éloquente  par  un  lien 
d'air  aussi  fort  que  le  pivot  syr  lequel  tourne  le  ciel*. 
Cependant,  sous  votre  bon  plaisir  à  tous  deux,  toi,  puis- 
sant roi,  et  toi,  sage  vieillard,  daignez  écouter  Ulysse. 

AGAMEMNON.— Parle  ,  prince  d'Ithaque  ;  nous  sommes 
bien  plus  certains  que  tu  ne  prends  pas  la  parole  pour 
traiter  des  sujets  inutiles  et  sans  importance,  que  nous 
ne  le  sommes  de  n'entendre  aucun  trait  d'ingénieuse 
éloquence,  ni  aucun  oracle  de  sagesse,  quand  le  grossier 
Thersite  ouvre  sa  mâchoire  de  dogue. 

ULYSSE. — Troie,  debout  encore  sur  ses  fondements,  se- 
rait en  ruinjBS,  et  Tépée  du  grand  Hector  n'aurait  plus  de 
maître,  sans  les  obstacles  que  je  vais  nommer.  La  règle 
et  les  droits  de  l'autorité  ont  été  méprisés  :  voyez  com- 
bien de  tentes  grecques  s'élèvent  sur  cette  plaine  ;  eh 
bien,  comptez  autant  de  factions.  Lorsque  celle  du  géné- 
ral ne  ressemble  pas  à  la  ruche,  où  doivent  revenir  tou- 
tes les  abeilles  dispersées  dans  les  champs,  quel  miel 
peut-on  espérer  ?  Quand  la  distinction  des  rangs  est  mé- 
connue, le  plus  indigne  paraît  beau  sous  le  masque.  Les 
cieux  mêmes,  les  planètes  et  ce  globe,  centre  de  lunivei's', 
observent  les  degrés,  les  prééminences  et  les  distances 
respectives;  régularité  dans  leurs  cours  divers,  marche 
constante,  proportions,  saisons,  formes,  tout  suit  un  or- 
dre invariable.  Et  c'est  pourquoi  le  soleil,  cette  glorieuse 
planète,  sur  son  trône,  brille  en  roi  au  milieu  des  autres 
qui  l'environnent  :  son  œil  réparateur  corrige  les  ma- 

<  Le  bronze  est  le  symbole  de  la  force  et  de  la  durée,  l'argent 
celui  de  ladouceur;  on  dit  en  anglais  une  bouche  d'argent ^ comme 
en  grec,  en  latin  et  en  français  une  bouche  d'or;  Chrysostôme  :  il  y 
a  dans  le  texte  le  verbe  ta  hatch  (hacher),  ancienne  expression  de 
graveur.  Les  commentateurs  ont  pris  ce  passage  pour  texte  de 
leurs  dissertations,  et  ont  fini  par  n'être  plus  d'accord. 

«  Le  système  de  Ptolémée  était  alors  en  vogue. 


ACTE  I,   SCÈNE    III.  439 

lins  aspects  des  planètes  malfaisantes,  et  son  influence 
souveraine,  telle  que  Tordre  d'un  monarque,  agit  et  gou- 
verne, sans  obstacle  ni  contradiction,  les  bonnes  et  les 
mauvaises  étoiles. — Mais  lorsque  les  planètes,  troublées 
et  confondues,  sont  errantes  et  en  désordre,  alors  que  de 
pestes,  que  de  prestiges  ,  que  de  séditions!  La  mer  est 
furieuse ,  la  terre  tremblante  et  les  vents  déchaînés  ;  les 
terreurs,  les  changemenfs,  les  horreurs  brisent  Tunité, 
déchirent  et  déracinent  de  fond  en  comble  la  paix  des 
Etats  arrachés  à  leur  repos.  De  même,  quand  la  subordi- 
nation est  troublée ,  elle  qui  est  l'échelle  de  tous  les 
grands  projets,  alors  Tentreprise  languit.  Par  quel  autre 
moyen,  que  par  la  subordination  ,  les  degrés  dans  les 
écoles ,  les  communautés  et  les  corporations  dans  les 
villes,  le  commerce  paisible  entre  des  rivages  séparés  , 
les  droits  de  la  naissance  et  de  la  primogéniture ,  les 
prérogatives  de  l'âge,  des  couronnes,  des  sceptres  et  des 
lauriers  peuvent-ils  être  maintenus  à  leur  rang  légitime? 
Otez  la  subordination,  mettez  cette  corde  hors  de  Tunis- 
son,  et  écoutez  quelle  dissonance  va  suivre.  Toutes  cho- 
ses se  rencontrent  pour  se  combattre  :  les  eaux' renfer- 
mées dans  leur  lit  enflent  leur  sein  plus  haut  que  leurs 
bords  et  trempent  la  masse  solide  de  ce  globe  :  la  force 
devient  la  maîtresse  de  la  faiblesse ,  et  le  fils  brutal  va 
étendre  son  père  mort  à  ses  pieds.  La  violence  s'érige  en 
droit,  ou  plutôt  le  juste  et  Tinjuste,  que  sépare  la  jus- 
tice assise  au  milieu  de  leur  choc  éternel,  perdent  leurs 
noms,  et  la  justice  anéantie  périt  aussi;  alors  chacun  se 
revêt  du  pouvoir,  le  pouvoir  de  la  volonté,  la  volonté  de 
la  passion,  et  la  passion,  ce  loup  insatiable,  ainsi  secon- 
dée du  pouvoir  et  de  la  volonté  ,  doit  nécessairement 
faire  sa  proie  de  toutes  choses  et  finir  par  se  dévorer 
elle-même.  Grand  Agamemnon  ,  voilà  le  chaos  qui  est 
inévitable ,  lorsque  la  subordination  est  étoufîee  ;  c'est 
ce  mépris  de  la  subordination  qui  fait  reculer  d'un  pas, 
lorsqu'on  a  le  projet  de  monter.  Le  général  est  méprisé 
par  Tofficier  qui  est  à  un  pas  au-dessous  de  lui,  celui-ci 
par  le  suivant,  le  suivant  par  celui  qui  est  au-dessous  de 
lui,  ainsi  chacun  suivant  Texemple  du  premier,  qui  s'est 


440  TROILUS  ET  CRESSIDA. 

dégoûté  de  son  supérieur,  est  pris  d'une  fièvre  d'envie 
et  d'une  émulation  pâle  et  sans  énergie  :  c'est  cette  fièvre 
qui  maintient  Troie  sur  sa  base  ,  et  non  pas  sa  propre 
puissance.  Pour  conclure  ce  discours  déjà  trop  long , 
Troie  subsiste  par  notre  faiblesse  et  non  par  sa  force. 

NESTOR. — Ulysse  a  parlé  avec  sagesse  ,  il  a  découvert 
le  mal  dont  toute  notre  armée  est  infectée. 

AGAMEMNON.— La  uature  du  mai  étant  connue,  Ulysse, 
quel  en  est  le  remède? 

ULYSSE. — Le  grand  Achille,  que  lopinion  couronne  , 
comme  la  force  et  le  bras  droit  de  notre  armée ,  ayant 
l'oreille  remplie  du  bruit  de  sa  renommée,  devient  déli- 
cat sur  son  propre  mérite,  et  reste  étendu  dans  sa  tente 
à  se  moquer  de  nos  desseins.  A  ses  côtés  ,  nonchalam- 
ment couché  sur  un  lit,  Patrocle,  tout  le  long  du  jour, 
fait  assaut  avec  lui  de  propos  bouffons  ;  et  ce  calomnia- 
teur appelle  imitation  les  traits  ridicules  et  gauches  sous 
lesquels  il  prétend  nous  contrefaire.  Tantôt,  illustre  Aga- 
memnon,  il  se  meta  jouer  ta  mission  souveraine;  sem- 
blable à  un  acteur  affecté,  dont  tout  le  mérite  est  dans 
son  jarret,  et  qui  croit  que  c'est  une  merveille  d'entendre 
les  planches  retentir  et  répondre  à  l'impulsion  de  son 
pied  tendu  ;  c'est  par  cette  farce  chargée  et  déplorable 
qu'il  contrefait  ta  majesté. — Lorsqu'il  parle,  c'est  comme 
un  carillon  qu'on  raccommode  ;  et  il  exhale  des  termes 
si  outrés  que ,  dans  la  bouche  mugissante  de  Typhon 
même,  ils  paraîtraient  encore  des  hyperboles.  A  ces  mau- 
vaises plaisanteries,  le  vaste  Achille,  étendu  sur  son  lit 
gémissant,  applaudit  en  tirant  de  sa  poitrine  profonde 
un  bruyant  éclat  de  rire,  et  s'écrie  :  «  Excellent  !  c'est  Aga- 
memnonau  naturel. — Allons,  joue-moi  Nestor  à  présent; 
fais  hem  !  hem  I  et  caresse  ta  barbe*  comme  le  vieillard, 
lorsqu'il  se  prépare  à  nous  débiter  sa  harangue.  »>  Patrocle 
obéit,  et  se  rapproche  de  Nestor  comme  les  extrémités  de 
deuxlignes  parallèles*,  il  lui  ressemble  comme  Vulcainàsa 

1  Tange  manu  mentum,  tangunt  quomore  precantes, 

Optabis  merito  cum  niala  multa  viro.        (Ovide.) 
*«  Les  parallèles  dont  il  s'agit  semblent  être  les  lignes  parai- 
lèles  des  cartes  géographiques.  »      (Johnson. 1 


ACTE  T,    SCÈNE  III.  441 

femme.  Cependant  le  bon  Achille  s'écrie  toujours  :  «  Ex- 
cellent! c'est  Nestor  en  personne  !  allons,  représente-le - 
moi,  Patrocle  ,lorsqu'il  s'arme  pour  répondre  à  une  alarme 
nocturne.  »  Et  alors,  les  infirmités  mêmes  de  la  vieillesse 
deviennent  un  objet  de  risée  ;  Patrocle  de  tousser,  de  cra- 
cher, de  tâtonner  d'une  main  paralytique  son  gorgerin , 
sans  pouvoir  en  ajuster  Tagrafe  ;  et  à  ce  jeu,  notre  che- 
valier La  Valeur  de  mourir  de  rire  et  de  s'écrier  :  «  Oh!  as- 
sez, Patrocle,  ou  donne-moi  des  côtes  d'acier  :  je  briserai 
lesmiennesen  medilatant  la  rate'. »G'est  de  cette  manière 
que  tous  nos  talents  ,  nos  facultés,  nos  caractères ,  nos 
personnes,  toutes  nos  qualités  les  plus  estimables,  nos 
exploits,  nos  inventions  ,  nos  ordres,  nos  défenses,  nos 
défis  au  combat,  ou  nos  négociations  pour  les  trêves,  nos 
succès  ou  nos  pertes,  ce  qui  est  et  ce  qui  n'est  pas  sert 
de  matière  aux  bouffonneries  de  ces  deux  personnages. 

NESTOR. — Et  l'exemple  de  ce  couple,  que  l'opinion, 
comme  Ta  dit  Ulysse,  proclame  de  sa  voix  souveraine  , 
infecte  beaucoup  de  gens.  Ajax  est  devenu  volontaire  ; 
il  porte  la  tête  tout  aussi  haut  que  le  grand  Achille  : 
comme  lui,  il  garde  sa  tente,  il  y  donne  des  festins  sédi- 
tieux, il  raille  nos  plans  de  guerre  avec  la  hardiesse  d'un 
oracle,  ,  et  il  excite  Thersite,  ce  vil  esclave ,  dont  le  fiel 
forge  sans  cesse  des  calomnies  comme  une  monnaie ,  à 
nous  comparer  à  la  fange,  à  rabaisser  et  discréditer  notre 
conduite  et  nos  actions ,  de  quelque  imminent  péril  que 
nous  soyons  environnés. 

ULYSSE.— Ils  blâment  notre  prudence  et  la  taxent  de 
poltronnerie  ;  ils  tiennent  la  sagesse  comme  inutile  à  la 
guerre,  ils  dédaignent  la  prévoyance  et  n'estiment  d'au- 
tres actes  que  ceux  de  la  main.  Les  calmes  facultés  in- 
tellectuelles qui  règlent  le  nombre  de  ceux  qui  doivent 
frapper ,  quand  une  occasion  favorable  les  appelle,  qui 
savent,  par  les  travaux  de  l'observation  et  de  la  pensée, 
peser  les  forces  de  l'ennemi ,  tout  cela  ne  vaut  pas  un  seul 
doigt  delà  main  :  ils  appellent  tout  cela  des  ouvrages  de 

*  Pièce  d'armure  pour  défendre  la  gorge. 

*  La  rate  est,  disait-on,  l'organe  du  rire. 


442  TROILUS  ET   CRESSIDA. 

lit,  fatras  géographique,  guerre  de  cabinet  ;  en  sorte  que 
le  bélier  qui  renverse  les  murailles  par  le  grand  élan  et 
la  force  de  ses  coups  passe  à  leurs  yeux  avant  la.  main 
qui  a  créé  cette  machine  et  avant  Pâme  intelligente  qui 
en  guide  à  propos  le  mouvement. 

NESTOR. — Si  on  accorde  cela,  bientôt  le  cheval  d'Achille 
vaudra  plusieurs  fils  de  Thétis. 

(On  entend  une  irorapette.) 

AGAMEMNON.—Ouelleest  cette  trompette?Voyez,Ménélas. 
MÉNÉLAS. — Elle  vient  de  Troie. 

(Entre  Énée.) 

AGAMEMNON. — Qui  VOUS  amène  devant  notre  tente? 

ÉNÉE. — Est-ce  ici  la  tente  du  grand  Agamemnon ,  je 
VOUS  prie  ? 

AGAMEMNON. — Ici  même. 

ÉNÉE. — Un  guerrier,  prince  et  héraut  à  la  fois,  peut-il 
faire  entendre  un  message  loyal  à  son  oreille  royale  ? 

AGAMEMNON. — 11  le  peut  avcc  plus  de  sûreté  que  n  en 
pourrait  garantir  le  bras  d'Achille  à  la  tête  de  tous  les 
Grecs,  qui,  d'une  voix  unanime,  nomment  Agamemnon 
leur  chef  et  leur  général. 

ÉNÉE. — Noble  permission  et  sécurité  étendue.  Mais 
comment  un  étranger  pourra-t-il  reconnaître  les  regards 
souverains  de  cet  illustre  chef  et  le  distinguer  des  yeux 
des  autres  mortels  ? 

AGAMEMNON. — CommCUt? 

ÉNÉE.— Oui,  je  le  demande  pour  éveiller  mon  respect 
et  tenir  mes  joues  prêtes  à  se  colorer  d'une  rougeur  mo- 
deste, comme  celle  da  TAurore  quand  elle  regarde  d'un 
œil  chaste  le  jeune  Phœbus ,  qui  est  ce  dieu  en  dignité 
qui  guide  ici  les  hommes?  qui  est  le  grand  et  puissant 
Agamemnon  ? 

AGAMEMNON. — Cc  Troyeu  se  rit  de  nous,  ou  les  guer- 
rier^ de  Troie  sont  de  cérémonieux  courtisans. 

ÉNÉE. — Désarmés ,  ils  sont  des  courtisans  aussi  francs 
et  aussi  doux  que  des  anges  qui  s'inchnent  ;  telle  est  leur 
renommée  dans  la  paix  ;  mais  dès  qu'ils  prennent  le 
maintien  des  guerriers,  ils  sont  pleins  de  fiel,  ils  ont  des 
bras  robustes,  des  jarrets  fermes  et  des  épées  fidèles  ;  et 


ACTE    I,    SCÈNE  III.  443 

Jupiter  sait  que  nul  n'a  plus  de  cœur.  Mais  silence,  Énée  ; 
silence,  Troyen  :  pose  ton  doigt  sur  tes  lèvres,  L'éloge 
perd  son  lustre  et  son  mérite,  lorsqu'il  sort  de  la  bouche 
même  de  Thomme  qui  en  est  l'objet  :  la  seule  louange 
que  la  renommée  publie  est  celle  que  Tennemi  accorde 
avec  peine  :  voilà  la  seule  louange  pure  et  transcendante. 

agamemnÔn. — Seigneur,  qui  êtes  de  Troie,  vous  vous 
appelez  Énée  ? 

ÉNÉE. — Oui,  Grec  ;  tel  est  mon  nom. 

AGAMEMNON.— Quelle  affaire  vous  amène,  je  vous  prie? 

ÉNÉE. — Pardonnez  :  mon  message  est  pour  les  oreilles 
d'Agamemnon. 

AGAMEMNON.  — Agamcmuou  ne  donne  point  d'audience 
particulière  à  ceux  qui  viennent  de  Troie. 

ÉNÉE. — Et  je  ne  viens  pas  non  plus  de  Troie  pour  mur- 
murer à  son  oreille.  J'apporte  avec  moi  une  trompette 
pour  le  réveiller,  pour  exciter  ses  sens  à  une  attention 
profonde,  et  alors  je  parlerai. 

^AGAMEMNON. — Parle  aussi  librement  que  les  vents.  Ce 
n'est  pas  ici  Theure'où  Agamemnon  est  endormi  :  et  pour 
te  convaincre,  Troyen,  qu'il  est  éveillé,  c'est  lui-même 
qui  te  le  déclare. 

ÉNÉE. — Trompette,  retentis  :  que  ta  voix  d'airain  résonne 
dans  toutes  ces  tentes  oisives,  et  que  tout  Grec  coura- 
geux sache  que  les  loyales  propositions  offertes  par  Troie 
seront  offertes  tout  haut.  (La  trompette  sonne,)  Illustre 
Agamemnon,  nous  avons  à  Troie  un  prince  nommé  Hec- 
tor, fils  de  Priam,  qui  se  rouille  dans  l'inaction  d'une 
trêve  trop  prolongée.  Il  m'a  ordonné  d'amener  avec  moi 
un  trompette,  et  de  vous  parler  ainsi  :  —Rois,  princes  et 
chefs  !  si  parmi  les  premiers  de  la  Grèce,  il  en  est  un  qui 
estime  son  honneur  plus  que  son  repos,  qui  soit  plus 
jaloux  de  gloire  qu'alarmé  de"s  dangers,  qui  connaisse  sa 
valeur  et  ne  connaisse  pas  la  peur,  qui  aime  sa  mai- 
tresse  d'un  amour  plus  vrai  que  de  simples  protestations 
faites  avec  de  vains  serments  aux  lèvres  de  celle  qu'il 
aime,  et  qui  ose  soutenir  sa  beauté  et  sa  vertu  dans  d'au- 
tres bras  que  les  siens,  à  lui  ce  défi  :  Hector,  à  la  vue  des 
Troyens  et  des  Grecs,  prouvera  (ou  du  moins  il  fera  tous 


444  TROILUS  ET   CRESSIDA. 

ses  efforts  pour  le  faire)  que  sa  dame  est  plus  sage,  plus 
belle,  plus  fidèle,  que  jamais  Grec  n'en  ait  enlacée  de  ses 
bras;  et  demain  matin,  s'avançant  à  mi-chemin  des 
murs  de  Troie,  il  provoquera  à  son  de  trompe  im  Grec 
fidèle  en  amour. — Si  quelqu'un  se  présente,  Hector  l'ho- 
norera :  s  il  ne  vient  personne,  rentré  dans  Troie,  il  y 
publiera  que  les  dames  grecques  sont  toutes  brûlées  par 
le  soleil,  et  que  pas  une  ne  vaut  la  peine  qu'on  brise  une 
lance  pour  elle.  J'ai  dit. 

AGAMEMNON. — Éuéc,  OU  aunoncora  ce  défi  à  nos  amants. 
Si  aucun  d'eux  n'a  le  courage  d'y  répondre,  nous  les 
aurons  laissés  tous  dans  notre  patrie.  Mais  nous  sommes 
soldats,  et  qu'il  ne  soit  jamais  qu'un  lâche,  le  soldat  qui 
n'a  pas  été,  qui  n'est  pas,  ou  qui  ne  se  promet  pas  d'être 
amoureux.  S'il  s'en  trouve  un  seul  qui  soit,  qui  ait  été 
ou  qui  se  promette  d'être  amoureux,  c'est  lui  qui  se 
mesurera  avec  Hector  :  s'il  n'y  en  a  aucun,  ce  sera  moi. 

NESTOR. — Parle-lui  aussi  de  Nestor,  d'un  vieillard  qui 
était  déjà  homme,  lorsque  l'aïeul  d'Hector  tétait  encore. 
Il  est  vieux  à  présent  ;  mais  s'il  ne  se  trouvait  pas  dans 
notre  armée  un  noble  Grec  qui  eût  une  étincelle  de  cou- 
rage pour  répondre  pour  sa  dame,  dis  à  Hector,  de  ma 
part,  que  je  cacherai  ma  barbe  argentée  sous  un  casque 
d'or,  que  j 'enfermerai  ce  bras  décharné  dans  mon  armure ^ 
et  qu'acceptant  son  défi,  je  lui  déclarerai  que  ma  dame 
était  plus  belle  que  son  aïeule,  et  aussi  chaste  que  qui 
que  ce  soit  au  monde.  C'est  ce  que  je  prouverai  à  sa  jeu- 
nesse bouillante,  avec  les  trois  gouttes  de  sang  qui  me 
restent  daiis  les  veines. 

ÉNÉE. — Que  le  ciel  ne  permette  pas  une.  si  grande 
disette  de  jeunes  guerriers  ! 

ULYSSE. — Ainsi  soit-il. 

AGAMEMNON.— Noble  scigueur,  laissez-moi  vous  toucher 
la  main  :  je  veux  vous  conduire  à  notre  tente.  Achille 
sera  informé  de  ce  message,  ainsi  que  tous  les  chefs  de 
la  Grèce,  de  tente  en  tente.  Il  faut  que  vous  soyez  de  nos 
festins  avant  votre  départ,  et  vous  recevrez  de  nous  Tao- 
cueil  d'un  noble  ennemi. 

(Ils  sortent  tous,  excepté  Ulysse  et  Nestor.) 


ACTE   I,    SCÈNE    III.  445 

ULYSSE. — Nestor  ? 

NESTOR. — Que  dit  Ulysse? 

ULYSSE. — ^Mon  cerveau  vient  de  concevoir  un  germe 
d'idée  :  soyez  pour  moi  ce  qu'est  le  temps  pour  les  pro- 
jets, aidez-moi  à  la  faire  éclore. 

NESTOR.— -Quelle  est-elle  ? 

ULYSSE. — La  voici  :  les  coins  épais  fendent  les  nœuds 
les  plus  durs.  L'orgueil  a  atteint  toute  sa  maturité  dans 
le  vain  cœur  d'Achille,  il  est  monté  en  graine  :  il  faut 
rabattre  maintenant,  ou  bien  il  va  répandre  sa  semence 
et  enfanter  une  pépinière  de  maux  semblables  dont  nous 
serons  tous  accablés. 

NESTOR. — Sans  doute  ;  mais  comment? 

ULYSSE. — Ce  défi  qu'envoie  le  brave  Hector,  quoique 
offert  en  général  à  tous  les  Grecs,  s'adresse  pourtant  en 
intention  au  seul  Achille. 

NESTOR. — L'intention  est  aussi  claire  que  Test  aux  yeux 
l'état  d'une  fortune  dont  un  petit  nombre  de  chiffres 
expose  le  total.  Et  ne  douiez  pas  qu'à  la  publication  de 
ce  défi,  Achille,  son  cerveau  fût-il  aussi  aride  que  les 
sables  de  la  Libye  (quoique,  Apollon  le  sait,  il  soit  peu 
fertile),  ne  manquera  pas  de  concevoir,  d'un  jugement 
rapide  et  très-vite,  qu'il  est  le  but  auquel  vise  Hector. 

ULYSSE. — Et  cela  l'excilera-t-il  à  lui  répondre,  croyez- 
vous? 

NESTOR. — Oui,  et  il  le  faut;  car  quel  autre  guerrier, 
capable  d'enlever  à  Hector  l'honneur  de  ce  défi,  pour- 
riez-vous  lui  opposer,  si  ce  n'est  Achille?  Quoique  ce 
combat  ne  soit  qu'un  jeu,  cependant  cette  épreuve  est 
fort  importante  :  par  là,  les  Troyens  veulent  apprécier 
notre  mérite  le  plus  renommé  par  celui  d'entre  eux  qui 
peut  le  mieux  en  juger  ;  et  croyez-moi,  Ulysse,  notre 
valeur  sera  étrangement  pesée  d'après  la  fortune  de  ce 
combat  isolé.  Car  le  succès,  bien  qu'appartenant  à  un 
individu,  servira  de  mesure  au  bon  ou  au  mauvais  suc- 
cès général.  Quoique  de  semblables  index  ne  soient 
qu'un  point  en  comparaison  des  volumes  qui  vont  suivre , 
on  y  découvre  pourtant  le  tableau  abrégé  de  la  masse 
des  choses  qui  vont  être  développées.  On  supposera  que 


Am  TROILUS   ET   CRESSÏDA. 

celui  qui  lutte  avec  Hector  est  le  champion  de  notre 
choix,  et  ce  choix,  étant  l'acte  unanime  de  tous  les  Grecs, 
tombe  sur  le  mérite  d'un  homme  qui  semble  extrait  de 
chacun  de  nous  e,t  composé  de  toutes  nos  vertus.  S'il 
échoue,  quel  cœur  en  recevra  un  pressentiment  de  vic- 
toire, pour  affermir  son  opinion  avantageuse  de  lui- 
même  ?  Et  c'est  cette  opinion  de  soi,  dont  les  membres 
ne  sont  que  les  instruments  ;  ils  agissent  sous  son  impul- 
sion, comme  Tare  et  Tépée  sont  dirigés  par  le  bras. 

ULYSSE. — Pardonnez  le  discours  que  vous  allez  enten- 
dre.— C'est  pour  cela  qu'il  n'est  pas  à  propos  que  ce  soit 
Achille  qui  combatte  Hector.  Imitons  les  marchands; 
montrons  d'abord  nos  marchandises  les  plus  médiocres, 
en  espérant  qu'elles  se  vendront  peut-être,  sinon  Téclat 
de  ce  qu'il  y  a  de  mieux  en  ressortira  davantage,  ap'Vès 
avoir  exposé  d'abord  le  rebut.  Ne  consentons  jamais 
qu'Hector  et  Achille  soient  aux  prises  ensemble,  car  du 
sort  de  ce  combat  sortiront  deux  étranges  conséquences 
pour  notre  honneur  ou  notre  honte. 

NESTOR. — Mes  yeux,  affaiblis  par  l'âge,  ne  les  voient 
pas  :  quelles  sont-elles  ? 

ULYSSE. — La  gloire  que  notre  Achille  obtiendrait  sur 
Hector,  nous  la  partagerions  avec  lui  s'il  n'était  pas  si 
orgueilleux  :  mais  il  est  déjà  trop  insolent.  Et  il  vaudrait 
mieux  être  brûlés  par  les  ardeurs  du  soleil  d'Afrique, 
que  d'avoir  à  soutenir  les  dédains  insultants  de  son  œil 
superbe,  s'il  échappait  au  bras  d'Hector  s'il  était  vaincu, 
alors  nous  verrions  tomber  l'estime  de  nous-mêmes  avec 
notre  meilleur  guerrier.  Non  :  faisons  une  loterie  et 
combinons-la  de  façon  que  le  sort  nomme  le  stupide  Ajax 
pour  combattre  Hector.  Entre  nous,  donnons-lui  notre 
aveu  comme  à  notre  plus  vaillant  héros  :  ces  éloges  ser- 
viront à  guérir  le  hautain  Mirmidon  qui  s'échauffe  par 
les  applaudissements  ;  ils  feront  tomber  son  cimier  qui 
se  balance  avec  plus  de  fierté  que  l'arc  azuré  d'Iris.  Si  le 
stupide  et  écervelé  Ajax  s'en  tire,  nous  le  parerons  de 
nos  éloges  ;  s'il  succombe,  nous  restons  toujours  à  l'abii 
de  Topinion  que  nous  avons  de  plus  vaillants  guerriers. 
Mais,  vainqueur  ou  vaincu,  toujours  nous  atteindrons 


ACTE   I,    SCÈNE  III.  447 

notre  but;  notre  projet  aura  cet  effet  salutaire,  c'est 
qu'employant  Ajax  on  ôtera  quelques  plumes  à  Achille. 
NESTOR. — Ulysse,  je  commence  à  goûter  ton  avis,  et  je 
vais  à  rinstant  en  donner  le  goût  à  Agamenmon.  Allons 
le  trouver,  sans  différer.  Les  deux  dogues  s'apprivoise- 
ront l'un  l'autre  :  l'orgueil  est  l'os  qu'il  faut  leur  jeter 
pour  les  exciter. 

(Ils  sortent.) 


FIN    DU    PREMIER    ACTR 


ACTE   DEUXIÈME 


SCÈNE  I 

Camp  des  Grecs. 
Entrent  AJAX  et   THERSITE. 

AJAX.— Thersite  ? 

THERSITE. — Agamemnon... — S'il  avait  des  boutons  par 
tout  le  corps,  généralement  ? 

AJAX.— Thersite? 

THERSITE.— Et  si  ces  boutons  donnaient?  Supposons 
que  cela  fût,  le  général  ne  donuerait-il  pas,  alors?  Ne 
serait-ce  pas  un  amas  d'ulcères  ? 

AJAX.— Chien  ! 

THERSITE. — Alors  il  sortirait  de  lui  du  moins  quelque 
chose,  et  jusqu'à  présent  je  ne  lui  vois  rien  produire. 

AJAX. — Toi,  fils  d'un  chien-loup,  ne  peux-tu  pas  m'en- 
tendre?  Eh  bien,  voyons  si  tu  me  sentiras. 

(Il  le  frappe.) 

THERSITE. — Que  la  peste  de  Grèce  te  saisisse,  seigneur, 
métis  à  Tesprit  de  bœuf. 

AJAX.— Parle  donc,  levain  chanci,  réponds  ;  je  te  bat- 
trai jusqu'à  ce  que  tu  deviennes  un  bel  homme. 

THERSITE. — C'est  moi  plutôt  qui  te  raillerai  jusqu'à  ce 
que  tu  aies  de  l'esprit  et  de  la  piété  ;  mais  je  crois  que  ton 
cheval  aura  plus  tôt  appris  une  oraison  par  cœur,  que  tu 
n'auras  pu  apprendre  une  prière  sans  livre.  Tu  peux 
frapper,  le  peux-tu  ?  Que  la  rouge  peste  te  saisisse  pour 
tes  âneries  I 

AJAX. — Excrément  de  crapaud,  apprends-moi  l'objet 
de  la  proclamation. 


ACTE  II,    SCÈNE   I.  4-i9 

THERsiTE. — Penses-tu  que  je  sois  sans  sentiment  pour 
me  frapper  do  la  sorte? 

AJAX.— La  proclamation  ! 

THERSiTE. — Tu  es,  je  crois,  proclamé  fou. 

AJAx. — Ne  me....  Porc-épic,  ne  me....  La  main  me 
démange. 

THERsiTE. — Je  voudrais  que  tu  fusses  tourmenté  de 
démangeaisons  de  la  tête  aux  pieds,  et  que  ce  fût  moi  qui 
fusse  chargé  de  te  gratter  ;  je  ferais  de  toi  le  plus  dégoû- 
tant galeux  de  la  Grèce.  Quand  tu  es  sorti  pour  quelque 
expédition,  tu  es  aussi  lent  à  frapper  quun  autre. 

AJAX. — La  proclamation,  te  dis-je. 

THERSiTE.— Tu  murmiircs  et  tu  t'emportes  à  chaque 
instant  contre  Achille  ;  et  tu  es  aussi  plein  d'envie  contre 
sa  grandeur,  que  Cerbère  contre  la  beauté  de  Proserpine  ; 
oui,  voilà  ce  qui  te  fait  aboyer  après  lui. 

AJAX. — Madame  Thersite  ! 

THERsiTE.— Tu  devrais  le  battre,  lui. 

AJAX. — Masse  lourde  et  informe  '  ! 

THERSITE. — Il  te  mettrait  en  miettes  avec  son  poing, 
aussi  aisément  qu'un  matelot  brise  son  biscuit. 

AJAX,  en  le  frappant  de  nouveau. — Comment!  infâme 
mâtin  ? 

THERSITE. — Courage!  courage  ! 

AJAX.— Sellette  à  sorcière  *  1 

THERSITE. — Oui,  va,  va,  seigneur  à  l'esprit  détrempé  : 
tu  n'as  pas  plus  de  cervelle  dans  la  tête,  qu'il  n'y  en  a 
dans  mon  coude.  Un  ânon  pourrait  t'en  remontrer, 
méchant  et  vaillant  baudet  ;  tues  venu  ici  pour  rosser  les 
Troyens,  et  tous  ceux  qui  ont  quelque  esprit  te  vendent 
et  t'achètent  comme  un  esclave  de  Barbarie  ;  si  tu  prends 
l'habitude  de  me  battre,  je  commencerai  à  t'anatomiser 

1  Coh  loaf,  pain  lourd  et  raboteux. 

*  Une  manière  de  donner  la  question  k  une  sorcière,  c'était  de 
la  placer  sur  une  sellette  les  jambes  liées  en  croix  :  la  circulation 
s'embarrassait  au  bout  de  quelque  temps  dans  cette  position  où 
tout  le  poids  du  corps  portait  sur  le  même  point;  souvent  après 
vingt-quatre  heures  d'abstinence,  les  malheureuses  s'avouaient 
sorcières. 

T    IV.  29 


450  TROILUS   ET   CRES8IDA. 

depuis  les  talons,  et  je  te  dirai  ce-que  tu  es,  pouce  par 
pouce,  masse  sans  entrailles,  oui  1 

AJAX. — Chien  ! 

THERSiTE. — Méchant  seigneur  ! 

AJAX,  le  battant. — Roquet  ! 

THERsiTE. — Idiot  dc  Mais  !  continue,  brutal,  continue, 
chameau  !  continue. 

(Entrent  Achille  et  Pairocle.) 

ACHILLE. — Quoi,  qu'y  a  t-il  donc,  Ajax?  pourquoi  le 
maltraiter  ainsi?  Thersite,  voyons,  de  quoi  s'agit-il? 

THERSiTE. — Vous  Ic  voycz  là,  n'est-ce  pas  ? 

ACHILLE. — Oui  ;  de  quoi  s'agit-il  ? 

THERSITE. — Voyons,  regardez-le. 

ACHILLE. — Oui,  eh  bien!  de  quoi  s'agit-il? 

THERSITE. — Mais  cousidércz-le  bien. 

ACHILLE. — Eh  bien  !  c'est  ce  que  je  fais. 

THERSITE. — Mais  HOU,  VOUS  ne  le  considérez  pas  bien  ; 
car,  pour  qui  que  vous  le  preniez,  c'est  Ajax. 

ACHILLE. — Je  le  sais  bien,  fou. 

THERSITE. — Oui,  mais  ce  fou  ne  se  connaît  pas  lui- 
même. 

AJAX.— C'est  pour  cela  que  je  te  bats. 

THERSITE,  riant. — Là,  là,  là!  les  petites  preuves  d'es- 
prit qu'il  donne  !  voilà  comme  ses  saillies  ont  les  oreilles 
longues.  Je  lui  ai  rogné  le  cerveau,  comme  il  a  battu  mes 
os.  J'achèterai  neuf  moineaux  pour  im  sou  ;  eh  bien  !  sa 
pie-mère  *  ne  vaut  pas  la  neuvième  partie  d'un  moineau. 
Ce  seigneur,  Achille,  cet  Ajax. . . ,  qui  porte  son  esprit  dans 
son  ventre  et  ses  boyaux  dans  la  tête,  je  vais  vous  dire 
ce  que  je  dis  de  lui. 

ACHILLE. — Eh  bien  !  quoi? 

THERSITE. — Je  dis  que  cet  Ajax... 

(Ajax  s'avance  pour  le  frapper  de  nouveau;  Achille  se  met 
entre  eux  deux.) 

ACHILLE. — Allons,  bon  Ajax... 
THERSITE. — N'a  pas  autant  d'esprit... 

(Ajax  veut  se  débarrsaser  des  bras  d'Achille. 

*  Pie-mère,  pia  mater^  sorte  de  membrane  très-fine  qui  revêt  im- 
médiatement le  cerveau. 


ACTE   II,    SCENE  I.  451 

ACHILLE. — Allons,  je  vous  tiendrai. 
THERSiTE. — ...  Qu'il  en  faudrait  pour  boucherie  trou 
•de  Taiguille  d'Hélène,  pour  laquelle  il  vient  combattre. 

ACHILLE. — Paix,  fou. 

THERsiTE. — Je  voudrais  avoir  la  paix  et  le  repos  ;  mais 
ce  fou  ne  le  veut  pas  :  tenez,  c'est  lui,  le  voilà  ;  voyez-le 
bien. 

AJAX.— 0  damné  roquet  !  je  te.. . 

ACHILLE. — Voulez-vous  lutter  d'esprit  avec  un  fou? 

thersite: — Non,  je  vous  en  réponds;  car  l'esprit  d'un 
fou  ferait  honte  au  sien. 

PATROCLE. — Point  d'injures,  Thersite. 

ACHILLE. — Quel  est  donc  le  sujet  de  la  querelle  ? 

AJAX. — J'ai  dit  à  cette  vile  chouette  de  m'appreudre 
l'objet  de  la  proclamation,  et  il  se  met  à  me  railler. 

THERSITE. — Je  ne  suis  pas  ton  valet. 

AJAX. — Allons,  va,  va. 

THERSITE. — ^Je  sers  ici  en  volontaire.. 

ACHILLE. — Ton  dernier  service  était  im  service  de 
patience;  il  n'était  certainement  pas  volontaire  ;  il  n'y  a 
point  d'homme  qui  soit  battu  volontairement;  c'était 
Ajax  qui  était  ici  le  volontaire,  et  toi  tu  étais  comme  sous 
presse*. 

THERSITE, — Oui-da  ? — Une  grande  partie  de  votre  esprit 
gît  aussi  dans  vos  muscles,  ou  bien  il  y  a  des  menteurs  *. 
Hector  sera  une  bonne  capture-,  s'il  vous  fait  sauter  la 
cervelle  ;  il  gagnerait  autant  à  casser  une  grosse  noix 
moisie  sans  amande. 

ACHILLE.— Quoi  I  à  moi  aussi,  Thersite  ? 

THERSITE. — Il  y  a  Ulysse  et  le  vieux  Nestor,  dont  l'es- 
prit était  moisi  avant  que  vos  grands-pères  eussent  des 
•ongles  à  leurs  orteils...,  qui  vous  accouplent  au  joug 
comme  deux  bœufs  de  charrue,  et  vous  font  labourer 
cette  guerre. 

ACHILLE. — Quoi?  que  dis-tu  là? 

1  Under  an  impresSf  soumis  à  la  presse  militaire. 
«  Encore  le  verbe  to  lie  qui  sert  à  l'équivoque  to  lie  être,  être 
•couché,  mentir. 


452  TROILUS   ET    CRESSIDA. 

THERsiTE. — Oui, vraiment.  Ho!  ho!  Achille!  ho!  ho! 
Ajax  I  ho  !  ho  ! 

AJAx. — Je  te  couperai  la  langue. 

THERsiTE. — Peu  m'iuiporte  :  je  parlerai  encore  autant 
que  vous  après. 

PATROCLE. — Allons,  plus  de  paroles,  Thersite;  paix  ! 

THERsiTE. — Moi,  jo  Hio  tiendrai  en  paix,  quand  le 
braque  d'Achille  me  dira  de  me  tair.e. 

ACHILLE. — Voilà  pour  vous,  Patrocle. 

THERSITE. — ^Je  veux  vous  voir  pendus,  comme  deux 
bourriques,  avant  que  je  rentre  jamais  dans  vos  tentes; 
je  me  tiendrai  là  où  il  y  a  un  peu  d'esprit,  et  je  quitterai 
la  faction  des  fous. 

(Il  sort.) 

PATROCLE. — Un  bon  débarras. 

ACHILLE. — Voici  ce  qu'on  a  publié  dans  toute  l'armée  : 
qu'Hector,  demain  vers  la  cinquième  heure  du  soleil, 
viendra,  avec  un  trompette,  entre  nos  tentes  et  les  murs 
de  Troie,  défier  au  combat  quelque  chevalier  qui  aura 
du  cœur  et  qui  osera  soutenir,...  je  ne  sais  quoi.  C'est  de 
la  sotlise,  adieu! 

AJAX, — Adieu?  Qui  lui  répondra? 

ACHILLE. — Je  n'en  sais  rien  ;  on  l'a  mis  en  loterie,  autre- 
ment il  connaîtrait  déjà  son  homme. 

AJAX. — Ah  I  vous  voulez  parler  de  vous.  — Je  vais  en 
apprendre  davantage.  * 

SCÈNE  II 

Troie. — Appartement  du  palais  de  Priam. 

PRIAM,  HECTOR,    TROILUS,   PARIS  et  HÉLÉNUS. 

PRIAM. — Après  la  perte  de  tant  d'heures,  de  discours 
et  de  sang,  Nestor  vient  encore  nous  dire  au  nom  des 
Grecs  :  «  Rendez  Hélène,  et  tous  les  dommages  :  hon- 
«  neur,  perte  de  temps,  voyages,  dépenses,  blessures, 
«  amis,  et  tout  l'amas  de  biens  précieux  que  cette  guerre 
«  vorace  a  consumés  dans  son  sein  brûlant,  seront  mis 
«  de  côté.  » — Hector,  qu'en  dites- vous? 


ACTE   II,    SCÈNE  II.  453 

HECTOR. — Quoiqu'aucun  homme  ne  craigne  moins  les 
Grecs  que  moi,  quant  àce  qui  me  touche  particulièrement, 
néanmoins,  vénérable  Priam,  il  n'y  a  pas  de  dame  parmi 
celles  dont  les  entrailles  sont  les  i)lus  tendres  et  les  plus 
susceptibles  de  concevoir  des  craintes,  qui  soit  plus  prête 
qu'Hector  à  s'écrier  :  Qui  peut  prévoir  la  suite  ?  Le  mal  de 
la  paix,  c'est  la  sécurité,  une  sécurité  trop  confiante.  Mais* 
une  défiance  modeste  est  nommée  le  fanal  du  sage,  la 
sondequipénètre  jusqu'au  fond  de  tout  ce  qu'il  y  a  de  pire. 
Ou'Héléne  parte.  Depuis  que  la  première  épée  a  été  tirée 
pour  celte  querelle,  parmi  les  milliers  de  guerriers  égor- 
gés, chaque  dixième  victime  nous  était  aussi  précieuse 
qu'Hélène  :  je  parle  des  nôtres  ;  si  nous  avons  perdu  tant 
de  fois  le  dixième  des  nôtres  pour  conserver  un  bien  qui 
ne  nous  appartient  pas,  ce  bien  porterait  mon  nom  qu'il 
n'aurait  pas  la  valeur  du  dixième.  Sur  quoi  se  fonde  le 
motif  qui  nous  fait  refuser  de  la  rendre? 

TRoiLus. — Fi  donc  !  fi  donc  !  mon  frère.  Pesez-vous  le 
'prix  et  rhonneur  d'un  roi,  d'un  aussi  grand  roi  que  notre 
auguste  père,  dans  la  balance  qui  sert  aux  intérêts  vul- 
gaires? Voulez-vous  calculer  avec  des  jetons  la  valeiu* 
inappréciable  de  son  mérite  infini  et  entourer  un  corps 
immense  d'une  ceinture  aussi  étroite  que  les  craintes  et 
les  raisons.  Fi  donc  !  ayez  honte,  au  nom  des  dieux  ! 

HÉLÉNUs. — Il  n'est  pas  étonnant  que  vous  attaquiez  si 
rarement  la  raison ,  vous  qui  en  êtes  si  dépourvu.  Fau- 
drait-il donc  que  notre  père  gouvernât  les  affaires  de  son 
empire  sans  le  secours  de  la  raison,  parce  que  votre  dis- 
cours, qui  le  lui  conseille,  en  est  dénué? 

TROILUS. — Vous  êtes  pour  le  sommeil  et  les  songes, 
mon  frère  le  prêtre  ;  vous  garnissez  vos  gants  de  raisons. 
Les  voici,  vos  raisons  :  vous  savez  qu'une  épée  est  dange- 
reuse à  manier;  et  la  raison  fuit  tout  objet  qui  présente 
un  danger.  Qui  donc  s'étonnera  qu'Hélénus,  lorsqu'il 
aperçoit  devant  lui  un  Grec  et  son  épée,  ajuste  prompte- 
ment  les  ailes  de  la  raison  à  ses  talons,  et  s'enfuie  aussi 
vite  que  Mercure  grondé  par  Jupiter,  ou  qu'une  étoile 
lancée  hors  de  sa  sphère?  Si  nous  voulons  parler  de  rai- 
son, fermons  donc  nos  portes,  et  dormons;  le  courage  et 


454  TROILUS   ET    CRESSIDA. 

rhonneur  auraient  bientôt  des  cœurs  de  lièvre,  s'ils  s& 
farcissaient  seulement  leurs  pensées  de  cette  grasse  rai- 
son. La  raison  et  la  prudence  rendent  le  foie  blanc  *  et 
abattent  la  force. 

HECTOR. — Mon  frère,  Hélène  ne  vaut  pas  ce  qu'il  nous 
en  coL\te  pour  la  garder. 

•  TROILUS. — Quel  objet  a  d'autre  valeur  que  celle  qu'on 
y  attache? 

HECTOR. — Mais  cette  valeur  ne  dépend  pas  d'un  caprice 
particulier;  l'estime  et  le  cas  qu'on  fait  d'un  objet  vien- 
nent autant  de  son  prix  réel  que  de  l'opinion  de  celui  qui 
le  prise.  C'est  une  folle  idolâtrie,  que  de  rendre  le  culte 
plus  grand  que  le  dieu  ;  c'est  un  délire  que  de  vouloir 
attribuer  à  un  objet  des  qualités  qu'il  s'arroge  bientôt 
lui-même  sans  avoir  l'ombre  du  mérite  auquel  il  prétend. 

TROILUS. — J'épouse  aujourd'hui  une  femme,  et  mon 
choix  est  dirigé  par  mon  penchant  :  mon  inclination  s'est 
enflammée  par  mes  oreilles  et  mes  yeux,  deux  pilotes 
naviguant  entre  le  dangereux  rivage  du  caprice  et  du 
jugement.  Comment  puis-je  me  dégager  de  la  femme  que 
j'ai  choisie,  quoique  ma  volonté  vienne  à  se  dégoûter  de 
son  propre  choix?  Il  n'y  a  aucun  moyen  d'échapper  à 
ceci,  tout  en  restant  ferme  dans  la  route  de  l'honneur. 
Nous  ne  renvoyons  pas  au  marchand  ses  soieries,  après 
que  nous  les  avons  salies,  et  nous  ne  jetons  pas  les 
restes  d'un  festin  dans  le  panier  de  rebut,  parce  que  nous 
nous  trouvons  rassasiés.  On  à  trouvé  à  propos  que  Paris 
tirât  des  Grecs  quelque  vengeance  ;  c'est  le  souffle  de  vos 
suffrages  unanimes  qui  a  enflé  ses  voiles  :  les  vents  et  la 
mer,  suspendant  leur  antique  querelle,  ont  fait  une  trêve 
pour  seconder  ses  desseins  ;  enfin  il  a  touché  au  port 
désiré;  et  pour  une  vieille  tante*,  que  les  Grecs  rete- 
naient captive,  il  a  enlevé  une  reine  de  Grèce,  dont  la 
jeunesse  et  la  fraîcheur  flétrissent  les  traits  d'Apollon 


*  Make  Iwers  pale  (rendent  le  foie  blanc).  La  blancheur  du  foie 
était  regardée  comme  une  preuve  de  lâcheté,  ainsi  dans  Macbeth 
K  thûu  lily  livered,  » 

*  Hésionej  sœur  de  Priam. 


ACTE   II,    SCÈNE   II.  4S5 

même,  et  font  pâlir  TAurore.  Pourquoi  la  gardons-nous? 
Les  Grecs  gardent  notre  tante.— Mérite-t»elle  d'être  gar- 
dée? Ohl  Hélène  est  une  perle  dont  la  conquête  a  fait 
lancer  mille  vaisseaux,  et  a  converti  en  marchands  des 
rois  couronnés.  Si  vous  accordez  une  fois  que  Paris  fit 
sagement  de  partir  (comme  vous  êtes  forcés  d'en  con- 
venir, vous  étant  tou^  écriés  :  Partez,  partez);  si  vous 
avouez  qu'il  a  ramené  chez  nous  une  noble  conquête, 
comme  vous  êtes  aussi  forcés  de  l'avouer,  après  avoir 
frappé  des  mains,  et  crié  inestimable  !  pourquoi  donc  blâ- 
mez-vous aujourd'hui  les  suites  de  vos  propres  conseils, 
et  faites-vous  une  chose  que  n'a  pas  faite  encore  la  for- 
tune, en  ravalant  l'objet  que  vous  avez  vous-même 
estimé  au-dessus  des  richesses  de  la  mer  et  de  la  terre? 
0  quel  vil  larcin  que  de  voler  un  bien  que  nous  trem- 
blons de  garder!  Voleurs,  indignes  du  trésor  que  nous 
avons  enlevé,  lorsqu'après  avoir  fait  aux  Grecs  cet  affront 
dans  le  sein  même  de  leur  pays,  nous  craignons  d'en 
défendre  la  possession  dans  notre  ville  natale  ! 

CASSANDRE,  de  rintérieur  du  théâtre, — Pleurez,  Troyens, 
pleurez  ! 

PRIAM. — Quel  est  ce  bruit?  doù  viennent  ces  cris 
sinistres? 

TROiLUS.— C'est  notre  folle  de  sœur  :  je  reconnais  sa 
voix. 

CASSANDRE,  daus  V intérieur. — Pleurez,  Troyens  1 

HECTOR. — C'est  Cassandre. 

CASSANDRE  entre  en  délire, — Pleurez,  pleurez,  Troyens! 
Prêtez-moi  dix  mille  yeux,  et  je  les  remplirai  de  larmes 
prophétiques*. 

HECTOR.— Paix,  ma  sœur;  paix  ! 

CASSANDRE.— Jeunes  filles,  jeunes  garçons,  adultes  et 
vieillards  ridés,  tendres  enfants  qui  ne  pouvez  que  pleu- 
rer, secondez  tous  mes  clameurs.  Payons  d'avance  la 
moitié  du  tribut  immense  de  gémissements  que  nous 


Tune  etiam  falis  aperit  Cassandra  futuris 
Ora,  dei  jussu  non  unquam  crédita  Teucris. 

(Enéide,  1.  II,  v..  246-47.) 


4oG  TROILUS   ET   CRESSIDA. 

prèpare  l'avenir.  Pleurez,  Troyens,  pleurez.  Accoutumez 
vos  yeux  aux  larmes.  Troie  ne  sera  plus,  et  le  superbe 
palais  dllion  va  tomber.  Paris,  notre  frère,  est  la  torche 
embrasée  qui  nous  consume.  Pleurez,  Troyens  ;  criez  : 
Hélène!  Malheur!  pleurez,  pleurez  :  Troie  est  en  feu,  si 
Hélène  ne  s* en  va  ! 

«        (Klle  sort.) 

HECTOR.  —Eh  bien!  jeune  Troïlus,  ces  accents  prophé- 
tiques de  notre  sœur  n'excitent-ils  aucun  remords?  Ou 
votre  sang  est-il  si  follement  bouillant,  que  les  conseils 
de  la  raison ,  ni  la  crainte  d'un  mauvais  succès  dans  une 
mauvaise  cause,  ne  puissent  le  modérer? 

TROILUS.— Quoi  !  mon  frère  Hector,  nous  ne  pouvons 
juger  de  la  justice  d'une  entreprise  sur  l'issue  que  pour- 
ront lui  donner  les  événements ,  ni  laisser  abattre  le 
courage  de  nos  âmes,  parce  que  Cassandfe  est  folle.  Les 
transports  de  son  cerveau  malade  ne  peuvent  pas  déna- 
turer la  bonté  d'une  cause  que  notre  honneur  à  tous 
s'est  engagé  à  faire  triompher.  Pour  ma  part,  je  n'y  ai 
pas  plus  d'intérêt  que  tous  les  fils  de  Priam;  mais  que 
Juijiter  ne  permette  pas  quil  soit  pris  parmi  nous  aucune 
résolution  qui  laisse  au  plus  faible  courage  de  la  répu- 
gnance à  la  soutenir  et  à  combattre  pour  elle  ! 

PARIS. — Autrement  le  monde  pourrait  taxer  de  légèreté 
mes  entreprises  aussi  bien  que  vos  conseils;  mais  j'at- 
teste les  dieux  que  c'est  votre  plein  consentement  qui  a 
donné  des  ailes  à  mon  inclination,  et  qui  a  étouffé  toutes 
les  craintes  attachées  à  ce  fatal  projet;  car  que  peut, 
hélas!  mon  bras  isolé?  Quelle  défense  y  a-t-il  dans  la 
valeur  d'un  seul  homme,  pour  soutenir  le  choc  et  la 
vengeance  des  ennemis  que  devait  armer  cette  querelle? 
Et  cependant,  je  proteste  que  si  je  devais  moi  seul  en 
subir  les  périls,  et  que  mon  pouvoir  égalât  ma  volonté, 
jamais  Paris  ne  rétracterait  ce  qu'il  a  fait,  ni  ne  faibli- 
rait dans  sa  poursuite. 

PRIAM. — Pâlis,  vous  parlez  comme  un  homme  enivré 
de  voluptés  :  vous  avez  le  miel,  vous;  mais  ils  goûtent  le 
fiel  :  ainsi  vous  n'avez  pas  de  mérite  à  être  vaillant. 

PARIS. — Seigneur,  je  n'ai  pas  seulement  en  vue  les 


ACTE    II,    SCÈNE   II.  437 

plaisirs  qu'une  pareille  beauté  apporte  avec  elle  :  je  vou- 
drais aussi  effacer  la  tache  de  son  heureux  enlèvement, 
par  rhonneur  de  la  garder.  Quelle  trahison  ne  serait-ce 
pas  contre  cette  princesse  enlevée,  quel  opprobre  pour 
votre  gloire,  quelle  ignominie  pour  moi,  de  céder  aujour- 
d'hui sa  possession,  lâchement  et  par  contrainte?  Se 
peut-il  qu'une  idée  aussi  basse  puisse  prendre  pied  un 
moment  dans  vos  âmes  g<^néreuses?  Parmi  les  plus  fîii- 
bles  courages  de  notre  parti,  il  n'en  est  pas  un  qui  n'ait 
un  cœur  pour  oser,  et  une  épée  à  tirer,  quand  il  est 
question  de  défendre  Ilélène  :  il  n'en  est  pas  un,  si 
grand,  si  noble  qu'il  soit,  dont  la  vie  fût  mal  employée, 
ou  la  mort  sans  gloire,  lorsqu'Hélène  en  est  Tobjet  :  je 
conclus  donc  que  nous  pouvons  bien  combattre  pour  une 
beauté,  dont  la  vaste  enceinte  de  l'univers  ne  peut  nous 
offrir  l'égale. 

HECTOR. — Paris,  et  vous,  Troïlus,  vous  avez  tous  deux 
bien  parlé  ;  et  vous  avez  raisonné  sur  l'affaire  et  la  ques- 
tion maintenant  en  discussion  ;  mais  bien  superficielle- 
ment, et  comme  des  jeunes  gens  qu'Aristote  *  jugerait 
incapables  d'entendre  la  philosophie  morale.  Les  raisons 
que  vous  alléguez  conviennent  mieux  à  l'ardente  pas- 
sion d'un  sang  bouillant,  qu'à  un  libre  choix  entre  le 
juste  et  l'injuste  :  car  le  plaisir  et  la  vengeance  ont 
l'oreille  plus  sourde  que  le  serpent  à  la  voix  d'une  sage 
décision.  La  nature  veut  qu'on  rende  tous  les  biens  au 
légitinie  possesseur;  or  quelle  dette  plus  sacrée  y  a-t-il, 
parmi  le  genre  humain,  que  celle  de  l'épouse  envers 
l'époux?  Si  cette  loi  de  la  nature  est  enfreinte  par  la  pas- 
sion, el  que  les  grandes  âmes  lui  résistent  par  une  par- 
tiale indulgence  pour  leurs  penchants  inflexibles,  il  y  a, 
dans  toute  nation  bien  gouvernée,  une  loi  pour  dompter 
ces  passions  effrénées  qui  désobéissent  et  se  révoltent. 
Si  donc  Hélène  est  la  femme  du  roi  de  Sparte  (comme  il 
est  notoire  qu'elle  l'est),  ces  lois  morales  de  la  nature  et 

>  On  ne  s'attendait  guère 

A  voir  Aristote  en  cette  affaire. 

(La  Fontaine.) 


458  TROILUS  ET   CRESSÏDA. 

des  nations  crient  hautement  qu'il  faut  la  renvoyer  à 
son  époux.  Persister  dans  son  injustice,  ce  n'est  pas  la 
réparer  ;  c'est  au  contraire  l'aggraver  encore.  Voilà  quel 
est  l'avis  d'Hector,  en  ne  consultant  que  la  vérité;  néan- 
moins, mes  braves  frères,  je  penche  4e  votre  côté  dans 
la  résolution  de  garder  Hélène  :  c'est  une  cause  qui  n'in- 
téresse pas  médiocrement  notre  dignité  générale  et  indi- 
viduelle. 

TROILUS. — Vous  venez  de  toucher  Tâme  de  nos  des- 
seins. Si  nous  n'étions  pas  plus  jaloux  de  gloire  que 
nous  ne  le  sommes  d'obéir  à  nos  ressentiments,  je  ne 
souhaiterais  pas  qu'il  y  eût  une  goutte  de  plus  du  sang 
troyen  versé  pour  la  défense  d'Hélène.  Mais,  brave  Hec- 
tor, elle  est  un  objet  d'honneur  et  de  renommée;  un 
aiguillon  puissant  aux  actions  courageuses  et  magna- 
nimes ;  notre  valeur  peut  aujourd'hui  terrasser  nos 
ennemis,  et  la  gloire  dans  l'avenir  peut  nous  sanctifier. 
Car  je  présume  que  le  brave  Hector  ne  voudrait  pas, 
pour  les  trésors  du  monde  entier  ,  renoncer  à  la  ri- 
che promesse  de  gloire  qui  sourit  au  front  de  cette 
guerre. 

HECTOR.— Je  suis  des  vôtres,  valeureux  fils  de  l'illustre 
Priam. — ^J'ai  lancé  un  audacieux  défi  au  milieu  des  Grecs 
factieux  et  languissants;  il  portera  Tétonnement  au  fond 
de  leurs  âmes  assoupies.  J'ai  été  informé  que  leur  grand 
génSral  sommeillait,  tandis  que  la  jalousie  se  glissait 
dans  l'armée.  Ceci,  je  présume,  le  réveillera. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  III 

Le  camp  des  Grecs. — L'entrée  de  la  tente  d'Achille. 

Entre  THERSITE. 

THERSiTE.— Eh  bien  !  Thersite?  Quoi  !  lu  te  perds  dans 
le  labyrinthe  de  ta  colère?  Cet  éléphant  d'Ajax  en  sera- 
t-il  quitte  à  ce  prix? — H  me  bat,  et  je  le  raille  :  vraiment, 
belle  satisfaction!  Je  voudrais  changer  de  rôle  avec 
lui  ;  moi,  pouvoir  le  battre,  et  en  être  raillé.  Par  le  diable, 


ACTE   II,    SCÈNE   III.  459 

j'apprendrai  à  conjurer,  à  évoquer  les  démons,  plutôt  que 
de  ne  pas  voir  quelque  résultat  aux  imprécations  de  ma 
colère.  Et  puis  cet  Achille  :  un  fameux  travailleur!  Si 
Troie  n'est  prise  que  lorsque  ces  deux  assiégeants  au- 
ront miné  ses  fondements,  ses  murs  tiendront  jusqu'à  ce 
qu'ils  "tombent  d'eux-mêmes. — 0  toi,  grand  lance-ton- 
nerre de  l'Olympe,  oublie  donc  que  tu  es  Jupiter,  le  roi 
des  dieux,  et  toi.  Mercure,  oublie  toute  Tastuce  des  ser- 
pents enlacés  à  ton  caducée,  si  vous  n'achevez  pas  d'ôter 
à  ces  deux  champions  la  petite,  la  très-petite  dose  de  bon 
sens  qui  leur  reste  encore.  Et  l'ignorance  elle-même,  à  la 
courte  vue,  sait  que  cette  dose  est  si  excessivement 
mince  qu'elle  ne  leur  fournirait  pas  d'autre  expédient, 
pour  délivrer  un  moucheron  des  pattes  d'une. araignée, 
que  de  tirer  leur  fer  pesant  et  de  couper  la  toile.  Après 
cela,  vengeance  sur  le  camp  entier  :  ou  plutôt,  le  mal 
des  os*;  car  c'est,  je  crois,  le  fléau  attaché  à  ceux  qui 
font  la  guerre  pour  une  jupe. — J'ai  dit  mes  prières  :  que 
le  démon  de  Tenvie  réponde,  amen!  Holàl  ho  I  seigneur 
Achille. 

(Entre  Patrocle.) 

PATROCLE.— Qui  appelle?  Thersite  I  bon  Thersite,  entre 
donc,  et  viens  railler. 

THERSITE. — Si  j'avais  pu  me  souvenir  d'une  pièce  d'or 
fausse,  tu  n'aurais  pas  échappé  à  mes  réflexions.  Mais 
peu  importe  :  je  te  laisse  à  toi-même.  Que  la  commune 
'malédiction  du  genre  humain,  l'ignorance  et  la  folie, 
abondent  en  toi  I  Que  le  ciel  te  fasse  la  grâce  de  te  laisser 
sans  mentor,  et  que  la  discipline  n'approche  pas  de  toi  ! 
Que  la  fougue  de  ton  sang  soit  ton  seul  guide  jusqu'à  ta 
mort  I  Et  alors,  si  celle  qui  t'ensevelfra  dit  que  tu  es  un 
beau  corps,  je  veux  jurer  et  jurer  encore  qu'elle  n'a  ja- 
mais enseveli  que  des  lépreux.  Amen! — Où  est  Achille? 

PATROCLE. — Quoi,  es-tu  devenu  dévot?  Étais- tu  là  en 
prière? 

'  Bone-Ache,  soit  que  l'on  regarde  ces  douleurs  ostéocopes 
comme  un  symptôme  de  la  maladie  ou  comme  la  maladie  elle- 
même,  il  est  certain  que  Shakspeare  a  voulu  parler  ici  du  mal  de 
Vénus. 


460  TROILUS  ET   CRESSIDA. 

THERSiTE. — Oui  ;  et  que  le  ciel  veuille  m'entendre  ! 

(Achille  sort  de  sa  tente.) 

ACHILLE.— Qui  est-là? 

PATROCLE . — Thersite ,  seigneur. 

ACHiLLE.~Où,  où?—Te  voilà  venu?  Pourquoi,  toi,  mon 
fromage,  mon  digestif,  pourquoi  ne  t'es-tu  pas  servi  sur 
ma  table  depuis  tant  de  repas  ?— Allons  ;  dis-moi  ce 
qu'est  Agamemnon  ? 

THERSITE. — Ton  Commandant,  Achille. — Allons,  Pa- 
trocle,  dis-moi  ce  qu'est  Achille? 

PATROCLE. — Ton  chef,  Thersite  :  dis-moi  à  ton  tour, 
qu'es-tu,  toi? 

THERSITE. — Ton  conuaisseuT,  Patrocle  :  et  dis-moi, 
Patrocle,  qu  es-tu,  toi? 

PATROCLE. — Tu  peux  le  dire,  toi  qui  te  dis  connaisseur. 

ACHILLE. — Oh  !  dis-le,  di&-le. 

THERSITE.— Je  vais  décliner  toute  la  question  :  Aga- 
memnon commande  Achille;  Achille  est  mon  chef;  je 
suis  le  connaisseur  de  Patrocle,  et  Patrocle  est  un  fou. 

PATROCLE  — Comment,  misérable  I 

THERSITE. — Tais-toi,  fou.  Je  n'ai  pas  fini. 

ACHILLE. — Allons,  c'est  un  homme  privilégié. — Con- 
tinue, Thersite. 

THERSITE. — Agamemnon  est  un  fou  ;  Achille  est  un 
fou;  Thersite  est  un  fou;  et,  comme  je  l'ai  dit  ci-devant, 
Patrocle  est  un  fou. 

ACHILLE. — Prouve  cela,  allons! 

THERSITE.— Agamemnon  est  un  fou  de  prétendre  com- 
mander Achille  ;  Achille  est  un  fou  de  se  laisser  com- 
mander par  Agamemnon  :  Thersite  est  un  fou  de  rester 
au  service  d'un  pareil  fou,  et  Patrocle  est  absolument  ' 
fou. 

PATROCLE. — Pourquoi  suis-je  fou? 

THERsrrE. — Demande-le  à  celui  qui  t'a  fait  :  moi,  il 
me  suffit  que  tu  le  sois. — Regardez,  qui  viept  à  nous? 

(Agamemnon^  Ulysse,  Nestor,  Diomède  et  Ajax  s'avancent 
vers  la  tente  d  Achille.) 

ACHILLE. — Patrocle,  je  ne  veux  parler  à  personne. — 
Viens  avec  moi ,  Thersite. 

(Achille  rentre  dans  sa  tente.) 


ACTE  II,    SCÈNE   III.  461 

THERSiTE. — Que  de  sottise,  de  jonglerie  et  de  fripon- 
nerie il  y  a  dans  tout  ceci  I  le  sujet  de  la  question  est  un 
homme  déshonoré  et  une  femme  perdue.  Une  belle 
querelle,  vraiment,  pour  exciter  ces  factions  jalouses, 
et  verser  son  sang  jusqu'à  la  dernière  goutte  !— Que  le 
serpigo^  dessèche  le  sujet  de  ces  débats!  — et  que  la 
guerre  et  la  débauche  détruisent  tout. 

(Il  s'en  va.) 
AGAMEMNON. — Où  CSt  Achillc? 

PATROCLE.— Dans  sa  tente  :  mais  il  est  indisposé,  sei- 
gneur. 

AGAMEMNON, — Faitcs-lui  savoir  que  nous  sommes  ici  : 
il  a  brusqué  nos  députés  ;  et  nous  mettons  de  côté  nos 
prérogatives  pour  venir  le  visiter.  Dites-le-lui,  de  crainte 
qu'il  ne  s'imagine  peut-être  que  nous  n'osons  pas  rap- 
peler les  droits  de  notre  place,  ou  que  nous  ne  savons 
pas  ce  que  nous  sommes. 

PATROCLE.— Je  lui  dirai. 

Ill  sort.) 

ULYSSE. — Nous  l'avons  vu  à  rentrée  de  sa  tente  :  il 
n'est  point  malade. 

AJAX.  —  Il  Test,  mais  du  mal  de  lion  ;  il  est  malade  d'un 
cœur  enflé  d'orgueil  :  vous  pouvez  appeler  cela  mélan- 
colie, si  vous  voulez  l'excuser  ;  mais,  sur  ma  tête,  c'est 
de  l'orgueil.  Et  pourquoi  donc,  pourquoi  donc?  Qu'il 
nous  en  donne  la  raison. — Un  mot,  seigneur. 

(Agamemnon  et  Ajax  vont  se  parler  à  l'écart.) 

NESTOR. — Quel  est  donc  la  cause  qui  excite  Ajax  à 
aboyer  ainsi  contre  lui? 

ULYSSE. — Achille  lui  a  débauché  son  fou. 

NESTOR .  — Qui  ?  Thersite  ? 

ULYSSE. — Lui-même. 

NESTOR. — ^Voilà  donc  Ajax  qui  va  manquer  de  matière, 
s'il  a  perdu  le  sujet  de  son  discours. 

ULYSSE. — Non,  vous  voyez  qu'Achille  est  devenu  son 
sujet,  à  présent  qu'il  lui  a  pris  le  sien. 

*  Ulcère  qui  sillonne  en  zigzag  la  peau. 


462  TROILUS   ET   CRESSIDA. 

NESTOR. — Tant  mieux,  leur  séparation  entre  plus  dans 
nos  vœux  que  leur  faction,  puisqu'un  fou  a  pu  la 
rompre  ! 

ULYSSE. — L'amitié,  dont  la  sagesse  n'est  pas  le  nœud, 
est  aisément  désunie  par  la  folie  ;  voici  Patrocle  qui  re- 
vient. 

(Patrocle  revient.) 

NESTOR. — Point  d'Achille  avec  lui. 

ULYSSE. —L'éléphant  a  des  jointures,  mais  point  pour 
la  politesse  :  ses  jambes  sont  pour  son  besoin,  et  non 
pour  fléchir. 

PATROCLE.— Achille  me  charge  de  vous  dire  qu'il  est 
bien  fâché,  si  quelque  autre  objet  que  celui  de  votre 
dissipation  et  de  votre  plaisir  a  porté  Votre  Grandeur,  et 
sa  noble  suite,  à  venir  à  sa  tente  ;  il  se  flatte  que  tout  le 
but  de  cette  visite  est  votre  santé,  que  c'est  une  prome- 
nade de  l'après-dîner  pour  aider  à  la  digestion. 

AGAMEMNON. — Ecoutcz,  Patroclc. — Nous  ne  sommes 
que  trop  accoutimiés  à  ces  réponses.  Mais  cette  excuse 
qu'il  nous  envoie  sur  les  ailes  rapides  du  mépris  n'é- 
chappe point  à  notre  intelhgence.  Il  a  beaucoup  de  mé- 
rite, et  nous  avons  beaucoup  de  raisons  de  lui  en  attri- 
buer :  cependant  toutes  ses  vertus,  que  lui-même  ne 
montre  pas  dans  un  jour  glorieux,  commencent  à  perdre 
de  leur  éclat  à  nos  yeux  ;  c'est  un  beau  fruit  servi  dans 
un  plat  malsain,  et  qui  pourrait  bien  se  gâter  sans  qu'on 
en  goûte.  Allez,  et  répétez-lui  que  nous  sommes  venus 
pour  lui  parler  ;  et  vous  ne  ferez  pas  mal  de  lui  dire  que 
nous  l'accusons  d'un  excès  d'orgueil,  et  d'un  défaut 
d'honnêteté.  Il  se  croit  plus  grand  dans  son  opinion  pré- 
somptueuse qu'il  ne  le  parait  au  jugement  du  bon  sens. 
Dites-lui  que  de  plus  dignes  personnages  que  lui  tolè- 
rent la  sauvage  solitude  qu'il  affecte,  dissimulent  la  force 
sacrée  de  leur  autorité,  souscrivent  avec  une  humble 
déférence  à  sa  bizarre  supériorité,  et  épient  ses  mau- 
vaises lunes,  le  flux  et  le  reflux  de  son  humeur,  comme 
si  tout  le  cours  de  cette  entreprise  devait  suivre  la  marée 
de  ses  caprices.  Allez,  dites-lui  cela  ;  et  ajoutez  que,  s'il 
se  met  à  un  prix  trop  haut,  nous  nous  passerons  de  lui  ; 


•ACTE  II,    SCÈNE   III.  463 

que,  semblable  à  une  machine  de  guerre  qu'on  ne  peut 
transporter,  il  reste  gisant  et  chargé  de  ce  reproche 
public  :  «  il  faut  ici  du  mouvement  :  cette  machine  ne 
«  peut  aller  à  la  guerre.  »  Nous  préférons  un  nain  actif 
à  un  géant  endormi. — Dites-lui  cela. 

PATRofcLE. — Je  vais  le  faire,  et  je  rapporterai  sa  réponse 
sur-le-champ. 

(Patrocle  sort.) 

AGAMEMNON. — Sa  secoude  réponse  ne  nous  satisfera 
pas.  Nous  sommes  venus  pour  lui  parler....  Ulysse,  pé- 
nétrez dans  sa  tente. 

(Ulysse  sort.) 

AJAX. — Hé  1  qu'est-il  plus  qu'un  autre  ! 

AGAMEMNON. — Il  u'ost  pas  plus  qu'il  ne  se  croit  être. 

AJAX. — Est-il  autant?  Ne  pensez-vous  pas  qu'il  croit 
valoir  mieux  que  moi  ? 

AGAMEMNON. — Sans  aucuu  doute. 

AJAX. — Et  souscrirez-vous  à  cette  opinion,  et  direz- 
vous  :  cela  est  vrai  ? 

AGAMEMNON. — Nou,  uoblo  Ajax  ;  vous  êtes  aussi  fort, 
aussi  vaillant ,  aussi  sage ,  aussi  noble ,  beaucoup  plus 
doux  et  beaucoup  plus  traitable  que  lui. 

AJAX.— Comment  un  homme  peut-il  être  orgueilleux? 
Comment  vient  Torgueil?  Je  ne  sais  pas  ce  que  c'est  que 
l'orgueil . 

AGAMExMNON. — Votrc  jugemcut  en  est  plus  net,  Ajax,  et 
vos  vertus  en  sont  plus  belles.  L'homme  orgueilleux  se 
dévore  lui-même.  L'orgueil  est  son  miroir,  son  héraut, 
son  historien  :  et  toute  belle  action  qu'il  vante  lui-même, 
il  en  engloutit  le  mérite  par  sa  louange  même. 

AJAX. — Je  hais  un  homme  orgueilleux,  comme  je  hais 
la  génération  des  crapauds. 

NESTOR,  à  part, — Et  cependant  il  s'aime  lui-même  : 
cela  n'estril  pas  étrange  ? 

(Ulysse  revient.) 

ULYSSE. — Achille  n'ira  point  au  combat  demain  matin, 
AGAMEMNON. — Quellc  cst  SOU  cxcuse  ? 
ULYSSE. — Il  n'en  allègue  aucune  :  mais  il  suit  le  pen- 
chant de  sa  propre  humeur,  sans  attention,  ni  égard 


464  TROILUS   ET   CRESSIDA. 

pour  personne,  obstiné  dans  sa  présomption  et  sa  propre 
volonté. 

AGAMEMNON. — Pourquoi  ne  veut-il  pas,  cédant  à  notre 
honnête  prière,  sortir  de  sa  tente  et  respirer  Pair  avec . 
nous? 

ULYSSE.— Il  donne  de  l'importance  aux  phis  petites 
choses,  pour  cela  même  qu'il  se  voit  prié.  Il  est  possédé 
de  sa  grandeur,  et  il  ne  se  parle  à  lui-même  qu'avec  un 
orgueil  mécontent  de  ses  propres  louanges.  L'idée  qu'il 
a  de  son  mérite  fait  bouillir  son  sang  avec  tant  de  cha- 
leur qu'au  milieu  de  ses  facultés  actives  et  intellectuelles, 
le  royal  Achille  se  mêle  en  furieux  à  la  commotion  et  se 
renverse  lui-même  :  que  vous  dirai-je?  Il  est  tellement 
infecté  de  la  peste  d'orgueil,  que  les  symptômes  mortels 
crient  :  Il  n'y  a  point  de  remède  ^ 

AGAMEMNON. — Qu'Ajax  aille  le  trouver. — Mon  cher  sei- 
gneur, allez,  et  saluez-le  dans  sa  tente  ;  on  dit  qu'il  fait 
cas  de  vous  ;  et  à  votre  prière  il  se  laissera  détourner  un 
peu  de  sou  obstination. 

ULYSSE.— 0  Agamemnon,  n'en  faites  rien.  Nous  con- 
sacrerons tous  les  pas  d'Ajax  quand  ils  s'éloigneront 
d'Achille.  Ce  chef  altier  qui  nourrit  son  arrogance  de  sa 
propre  substance  et  qui  ne  souffre  jamais  que  les  affaires 
du  monde  entrent  dans  sa  tête  à  Texception  de  celles 
qu'il  conçoit  et  rumine  lui-même,  sera-t-il  vénéré  par  un 
héros  que  nous  honorons  plus  que  lui?  Non,  il  ne  faut 
pas  que  ce  vaillant  seigneur  trois  fois  illustre  prostitue 
ainsi  sa  palme,  si  noblement  acquise  ;  ni,  suivant  mon 
avis,  qu'il  asservisse  son  mérite  personnel,  aussi  riche 
en  titres  que  peut  l'être  celui  d'Achille,  en  allant  trouver 
Achille.  Cette  complaisance  ne  ferait  qu'enfler^  son  or- 
gueil déjà  trop  bouffi  ;  ce  serait  ajouter  des  feux  au  Cancer, 
loi  squ'il  est  embrasé,  et  qu'il  entretient  les  feux  du  grand 
Hypérion.  Qu'Ajax  aille  le  trouver!  0  Jupiter,  ne  le 
souffre  pas,  et  réponds  au  milieu  du  tonnerre  :  Achille, 
va  le  trouver  ! 


•  Allusion  aux  taches  mortelles  des  pestiférés. 

*  Il  y  a  dans  le  texte  engraisser  son  orgueil. 


•    ACTE  II,   SCENE  III.  465 

NESTOR,  à  part, — A  merveille  :  il  touche  l'endroit  sen- 
sible ! 

DiOMÈDE,  à  part, — Et  comme  le  silence  d'Ajax  savoure 
ces  louanges  I 

AJAx. — Je  vais  à  lui,  je  veux  lui  frapper  le  visage  de 
mon  gantelet. 

AGAMEMNON. — Oh  I  liou,  VOUS  u'irez  pas. 

AJAX. — S'il  veut  faire  le  fier  avec  moi,  je  lui  frotterai 
son  orgueil.— Laissez-moi  y  aller. 

ULYSSE. — Non,  pour  toute  la  valeur  de  ce  qui  dépend 
de  cette  guerre. 

AJAX. — Un  insolent,  un  misérable  ! 

NESTOR,  àpart.—QxOT[m\Q  il  se  dépeint  lui-même  I 

AJAX. — Ne  peut-il  donc  être  sociable? 

ULYSSE,  à  part, — C'est  le  corbeau  qui  crie  contre  la 
couleur  noire. 

AJAX.  — Je  tirerai  du  sang  à  ses  humeurs. 

AGAMEMNON,  à  parf.—C'est  le  malade  qui  se  fait  ici  le 
médecin. 

AJAX. — Si  tout  le  monde  pensait  comme  moi.... 

ULYSSE,  à  part, — L'esprit  ne  serait  plus  à  la  mode. 

AJAX. — Il  n'en  serait  pas  quitte  à  ce  prix  :  il  lui  fau- 
drait avaler  nos  épées  auparavant.  L'orgueil  remportera- 
t-il  la  victoire  ? 

NESTOR,  à  part. — Si  cela  était,  vous  en  remporteriez  la 
moitié. 

ULYSSE,  à  part. — Il  en  aurait  dix  parts. 

AJAX. — Je  le  pétrirai  comme  il  faut,  et  je  le  rendrai 
souple. 

NESTOR,  à  part,  à  Ulysse. — 11  n'est  pas  encore  assez 
échauffé  :  farcissez-le  d'éloges,  versez,  versez,  son  am- 
bition a  soif. 

ULYSSE,  à  Agamemnon. — Seigneur,  vous  vous  tourmen- 
tez trop  longtemps  de  ce  désagrément. 

NESTOR. -^Notre  illustre  général,  ne  songez  plus  à  cela. 

DIOMÈDE. — Il  faut  vousprépareràcombattre sans  Achille. 

ULYSSE. — Et  c'est  de  l'entendre  nommer  qui  lui  fait  du 
mal.  Voici  un  vrai  héros. — Mais  ce  serait  le  louer  eu 
face  :  je  me  tais. 

T.  IV.  30 


466  TROILUS  ET   CRESSIDA. 

NESTOR.— Et  pourquoi  cela?  Il  n'est  pas  jaloux  comme 
Achille. 

ULYSSE.— Le  monde  entier  sait  qu'il  est  aussi  vaillant 
que  lui. 

AJAX.— Un  infâme  chien  se  jouer  de  nous  !  Oh  I  que  je 
voudrais  qu'il  fût  Troyen  ! 

NESTOR. — Maintenant  quel  vice  serait-ce  dans  Ajax.... 

ULYSSE. — S'il  était  orgueilleux. 

DioMÈDE. — Ou  avide  de  louanges. 

ULYSSE. — Oui,  ou  d'une  humeur  colère? 

DIOMÈDE. — Ou  bizarre  et  plein  de  lui-même. 

ULYSSE. — Rends-en  grâce  au  ciel,  Ajax,  ton  caractère 
est  formé  :  loue  celui  qui  t'a  engendré,  celle  qui  t'a  al- 
laité :  gloire  à  ton  précepteur;  et  que  les  dons  que  tu  as 
reçus  de  la  nature  soient  renommés  au  delà,  bien  au 
delà  de  la  science.  Mais  celui  qui  a  instruit  tes  bras  aux 
combats....  que  Mars  partage  l'éternité  en  deux,  et  lui 
en  donne  la  moitié  !  et  quant  à  ta  force,  Milon,  porte- 
taureau*,  le  cède  au  nerveux  Ajax.  Je  ne  vanterai  point 
ta  sagesse,  qui,  comme  une  borne,  un  poteau,  un  rivage, 
limite  et  termine  l'étendue  de  tes  grandes  facultés  Voici 
Nestor.— Instruit  par  le  temps  écoulé,  il  doit  être,  il  est 
en  eflet,  et  il  est  impossible  qu'il  ne  soit  pas  sage. — Mais 
pardonnez,  mon  père  Nestor,  si  vos  années  étaient  aussi 
jeunes  que  celles  d'Ajax,  et  votre  cerveau  de  la  même 
trempe  que  le  sien,  vous  n'auriez  pas  la  prééminence 
sur  lui,  mais  vous  seriez  ce  qu'est  Ajax. 
aJax.  —Vous  appellerai-je  mon  père  '  ? 
NESTOR. — Oui,  mon  cher  fils. 

DIOMÈDE.  —  Laissez-vous  guider  par  lui,  seigneur 
Ajax. 

ULYSSE. — Il  est  inutile  de  rester  ici  plus  longtemps;  le 
cerf  Achille  reste  dans  les  taillis.  Qu'il  plaise  à  notre 
illustre  général  de  convoquer  son  conseil  de  guerre.  De 
nouveaux  rois  sont  entrés  dans  Troie.  Demain,  nous  de- 


1  Milon  peut  bien  être  cité  ici  après  Aristote. 
«  Shakspeare  suit  ici  la  coutume  de  son  temps,  Ben    Johnson 
avait  plusieurs  amis  qui  s'appelaient  ses  fils. 


ACTE   II,    SCÈNE  III.  467 

vons  faire  face  avec  nos  principales  forces  ;  et  voici  un 
guerrier  ! — Qu'il  vienne  des  chevaliers  de  l'Orient  et  de 
l'Occident,  et  qu'ils  choisissent  entre  eux  la  fleur  de  leur 
héros,  Ajax  fera  raison  au  meilleur. 

AGAMEMNON.  —  Allons  au  couseil.  —  Laissons  dormir 
Achille,  les  barques  légères  volent  sur  Tonde,  tandis  que 
les  gros  vaisseaux  s'engravent. 

(Ils  sortent.) 


FIN    DU    DEUXIÈME    ACTE. 


ACTE  TROISIÈME 


SCÈNE  I 

Troie.  —  Appartement  du  palais  de  Priam. 
PANDARE,  UN  VALET. 

PANDARE. — Ami!  je  vous  prie,  un  mot,  n'êtes-vous  pas 
de  la  suite  du  jeune  seigneur  Paris? 

LE  VALET. — Oui,  mousieuT,  quand  il  marche  devant 
moi. 

PANDARE. — Vous  dépendez  de  lui,  veux-je  dire  ? 

LE  VALET. — Monsieur,  je  dépends  de  mon  seigneur. 

PANDARE. — Vous  dépendez  d'un  noble  seigneur,  il  faut 
que  je  fasse  son  éloge. 

LE  VALET. — Le  seigneur  soit  loué  î 

PANDARE. — Vous  me  connaissez  :  n'est-ce  pas? 

LE  VALET. — Ma  foi,  mousicur,  très-superficiellement. 

PANDARE. — Ami,  connaissez-moi  mieux,  je  suis  le  sei- 
gneur Pandare. 

LE  VALET.— J'espère  que  je  connaîtrai  mieux  votre  hon- 
neur. 

PANDARE.— C'est  ce  que  je  désire. 

LE  VALET, — Êtes-vous  OU  état  de  grâce  ? 

PANDARE. — Grâce'? Non, mon  ami,  honneur,  seigneu- 
rie, voilà  mes  titres.^— Quelle  est  cette  musique  ? 

(On  entend  une  musique  dans  l'intérieur.) 

LE  VALET.— Je  ne  la  connais  qu'en  partie^  seigneur, 
c'est  une  musique  en  parties. 

PANDARE. — Connaissez- vous  les  musiciens? 

*  Jeu  de  mots  sur  grâccy  titre  que  prennent  les  ducs  en  Angle- 
terre. 


ACTE   III,    SCÈNE   I.  469 

LE  VALET. — En  entier,  monsieur. 

PANDARE. — Pour  qui  jouent-ils  ? 

LE  VALET. — Pour  ceux  qui  les  écoutent,  monsieur. 

PANDARE. — Pour  le  plaûir  de  qui,  ami? 

LE  VALET. — ^Pour  le  mien,  monsieur,  et  celui  des  ama- 
.  leurs  de  musique. 

PANDARE. — ^Par  les  ordres  de  qui,  veux -je  dire,  ami? 

LE  VALET,— A  qui  donnerais-je  des  ordres,  seigneur*? 

PANDARE, — Ami ,  nous  ne  nous  entendons  pas  l'un 
l'autre  ;  je  suis  trop  poli,  et  toi  trop  malin  ;  à  la  requête 
de  qui  les  musiciens  jouent-ils  ? 

LE  VALET. — Voilà  uue  question  qui  va  droit  au  but, 
celle-là;  ma  foi,  monsieur,  à  la  requête  de  Paris  mon 
maître ,  qui  est  là  en  personne  ;  et  avec  lui ,  la  Vénus 
mortelle,  le  cœur  de  la  beauté,  l'âme  invisible  de  l'amour. 

PANDARE. — Qui,  ma  nièce  Cressida? 

LE  VALET. — ^Non,  monsieur: — Hélène,  n'avez- vous  donc 
pu  la  reconnaître  à  ses  attributs  ? 

PANDARE. — Il  me  paraît,  l'ami,  que  tu  n'as  pas  vu  la 
belle  Cressida. — Je  viens  pour  parler  à  Paris  de  la  part 
du  prince  Troïlus  ;  je  lui  ferai  un  assaut  de  politesses  et 
de  compliments  ;  car  mon  affaire  bout. 

LE  VALET. — Une  affaire  bouillie  !  C'est  une  phrase  à 
l'étuvée,  ma  foi  ! 

(Entrent  Paris  et  Hélène.  Suite.) 

PANDARE. — Bel  avenir  à  vous,  seigneur  et  à  toute  cette 
belle  compagnie  !  Que  de  beaux  désirs,  dans  une  belle 
mesure,  les  accompagnent  tous  !  et  surtout  vous,  belle 
reine  !  Que  de  beaux  songes  soient  le  doux  oreiller  de 
votre  sommeil  ! 

HÉLÈNE. — Cher  seigneur,  vous  êtes  plein  de  belles 
paroles. 

PANDARE.— C'est  votre  beau  plaisir  de  le  dire,  aimable 
princesse.— Beau  prince,  voilà  de  la  bonne  musique 
interrompue. 

PARIS. — C'est  vous  qui  l'avez  interrompue,  cousin,  et 

1  Équivoque  sur  le  verbe  commande    commander  et  comman-  ' 
dément,  si  command  est  substantif. 


470  TROILUS   ET   CRESSIDA. 

sur  ma  vie,  vous  en  renouerez  le  fil  de  nouveau.;  vous  la 
raccommoderez  avec  une  pièce  de  votre  invention. — 
Hélène,  il  a  une  voix  pleine  d'harmonie. 

PANDARE. — Non, madame,  en  vérité. 

HÉLÈNE. — Oh  !  seigneur. . . 

PANDARE. — Rauque,  en  vérité  ;  rauque,  vraiment. 

PARIS. — Bien  dit,  seigneur. — Oui,  je  sais  que  c'est  là 
votre  excuse  de  temps  en  temps. 

PANDARE. — Chère  princesse,  j'aurais  affaire  au  seigneur 
Paris.— (-4  Paris.)  Seigneur,  voulez-vous  m'accorder  la 
faveur  de  vous  dire  un  mot  ? 

HÉLÈNE. — Non  ;  cette  défaite  ne  nous  éconduira  pas  : 
nous  vous  entendrons  chanter,  certainement. 

PANDARE. — Allons,  belle  princesse,  vous  me  raiDez.  — 
(i4  Pan5.)Mais  vraiment,  comme  je  vous  le  dis,  seigneur, 
— mon  cher  seigneur,  mon  estimable  ami,  votre  frère 
Troïlus... 

HÉLÈNE. — Seigneur  Pandare,  mon  doux  seigneur... 

PANDARE. — Allons,  poursuivcz,  charmante  princesse, 
poursuivez. — {A  Paris)  ...se  recommande  à  vous  dans  les 
termes  les  plus  affectueux. 

HÉLÈNE. — ^Vous  ne  nous  priverez  pas  de  notre  mélo- 
die.— Si  vous  le  faites,  que  notre  mélancolie  retombe  sur 
votre  tête. 

PANDARE. — Douce  princesso,  chère  princesse  ;  oh  I  c  est 
une  charmante  princesse,  en  vérité  I 

HÉLÈNE. — ...Et  rendre  triste  une  douce  princesse,  c'est 
une  grande  insulte.  Non,  vous  aurez  beau  faire,  cela  est 
inutile;  vous  n'y  gagnerez  rien,  en  vérité;  oh!  je  ne 
m'embarrasse  pasde  ces  propos.  Non,  non. 

PANDARE,  à  Paris, — ...Et,  seigneur,  il  vous  prie,  sileroi 
l'invite  au  souper,  de  vous  charger  de  l'excuser. 

HÉLÈNE . — Seigneur  Pandare . . . 

PANDARE.— Que  dit  mon  aimable  reine,  ma  très-aimable 
reine  ? 

PARIS.— Quel  projet  a-t-il  en  tête?  Où  soupe-t-il  ce 
soir? 
HÉLÈNE. — Non  ;  mais,  seigneur... 

PANDARE. — Que  dit  ma  belle  reine?  Mon  cousin  se 


ACTE    III,    SCÈNE    I,  471 

brouillera  avec  vous  ;  il  ne  faut  pas  que  vous  sachiez  où 
il  soupe. 

HÉLÈNE. — Je  gagerais  ma  vie  que  c'est  avec  Cressida 
Tusurpatrice. 

PANDARE.— Oh  1  non,  non,  vous  n'y  êtes  pas  ;  vous  en 
êtes  bien  loin  ;  allez,  Fusurpatrice  est  malade  ^ 

PARIS. — Eh  i)ien  !  je  ferai  ses  excuses  au  roi. 

PANDARE. — Oui,  mou  uoblc  seigneur. — (A  Hélène.)  Pour- 
quoi disiez-vous  Cressida?  Oh  I  non,  la  pauvre  usurpa- 
trice est  malade. 

PARIS. — Ah  !  je  devine. 

PANDARE. — Vous  dcvlucz?  eh  I  que  devinez-vous  ?  Don- 
nez-moi un  instrument.  —  Allons,  voyons,  belle  prin- 
cesse. 

HÉLÈNE. — Oh  !  cela  est  bien  bon  de  votre  part. 

PANDARE. — Ma  nièce  est  horriblement  amoureuse  d'ime 
chose  que  vous  possédez,  belle  reine. 

HÉLÈNE. — Elle  est  à  elle,  seigneur,  pourvu  que  ce  ne 
soit  pas  mon  seigneur  Paris. 

PANDARE. — Lui?  non,  elle  ne  veut  pas  de  lui.  Elle  et 
lui  font  deux  *. 

HÉLÈNE. — Une  réconciliation,  après  une  brouillerie, 
pourrait  des  deux  en  faire  trois. 

PANDARE. — Allons,  allons,  je  ne  veux  pas  en  entendre 
davantage  là-dessus  ;  je  vais  vous  chanter  une  chanson. 

HÉLÈNE. — Oui,  oui,  je  vous  en  prie  ;  sur  mon  honneur, 
mon  digne  seigneur,  vous  préludez  bien. 

PANDARE. — Oui,  oui,  VOUS  pOUVCZ,  VOUS  pOUVCZ... 

HÉLÈNE. — Que  Tamour  soit  le  sujet  de  votre  chanson. 
Ah!  l'amour  nous  perdra  tous.  0  Gupidon!  Gupidon  I 
Cupidon  ! 

PANDARE. — L'amour  I  oui,  ce  sera  lui,  d'honneur. 

PARIS. — Oh!  oui,  bon;  l'amour,  l'amour,  rien  que 
l'amour. 

PANDARE. — En  vérité,  cela  commence  ainsi... 


4  Hélène  appeUe  Cressida  l'usurpatrice,  parce  que  sa  beauté  lu  i 
fait  tort. 
*  C'est-à-dire  ils  sont  brouillés. 


472  TROILUS   ET   CRESSIDA. 

L'amour,  l'amour,  rien  que  l'amour,  toujours  l'amour. 
Car,  oh!  l'arc  de  l'amour 
Perce  chevreuils  et  chevrettes  ; 
Le  trait  tue 
Lorsqu'il  blesse  ; 
Mais  il  chatouille  toujours  la  blessure. 

Ces  amants  s'écrient  :  Oh  !  oh  !  Ils  meurent  ; 
Mais  ce  qui  semble  blesser  à  mort 
Se  change  en  oh  !  oh  I  en  ah  !  ah  !  eh  1 
De  sorte  que  l'amour  mourant  vit  toujours, 
Oh  !  ohj  un  moment  ;  mais  ah  !  ah  !  ah  ! 
Oh  !  oh  !  on  gémit  en  disant  :  Ah  !  ah  !  ah! 
Eh  !  oh! 

HÉLÈNE.— De  l'amour,  vraiment  jusqu'au  bout  du  nez. 

PARIS.  —Il  ne  se  nourrit  que  de  colombes,  TAmour  ;  et 
cela  échauffe  le  sang,  et  le  sang  chaud  engendre  de  brû- 
lants désirs,  et  les  brûlants  désirs  produisent  de  brûlants 
effets,  et  ces  brûlants  effets  sont  l'amour. 

PANDARE. —Est-ce  là  la  génération  de T Amour?  Un  sang 
chaud,  de  chauds  désirs,  de  chauds  effets;  comment 
donc?  ce  sont  des  vipères  ;  Tamour  est-il  une  génération 
de  vipères  ? — Mon  cher  seigneur,  qui  est-ce  qui  est  en 
campagne  aujourd'hui? 

PARIS, — Hector,  Déiphobe,  Hélénus,  Anténor,  et  tous 
les  braves  de  Troie.  J'aurais  bien  désiré  m'armer  aussi 
aujourd'hui  ;  mais  mon  Hélène  ne  Ta  pas  voulu. — Com- 
ment se  fait-il  que  mon  frère  Troïlus  n'y  ait  pas  été? 

HÉLÈNE. — Il  y  a  quelque  chose  qui  lui  fait  faire  la 
moue. — Vous  savez  tout,  seigneur  Pandare. 

PANDARE. — Non,  ma  tendre  et  douce  reine. — Je  brûle 
de  savoir  quel  succès  ils  ont  eu  aujourd'hui. — (A  Paris.) 
Vous  vous  rappellerez  les  excuses  de  votre  frère. 

PARIS. — Ponctuellement. 

PANDARE. — Adieu,  belle  princesse. 

(11  sort.)* 
(On  sonne  la  retraite.) 

HÉLÈNE. — Ne  m'oubliez  pas  auprès  de  votre  nièce. 
PANDARE. — Je  m'en  souviendrai,  belle  princesse. 
PARIS. — Hs  sont  revenus  du  champ  de  bataille  :  allons 
au  palais  de  Priam  complimenter  les  guerriers.  Chère 


ACTE  III,  SCÈNE  II.  473 

Hélène,  il  faut  que  je  vous  prie  d'aider  à  désarmer  notre 
Hector  ;  les  boucles  rebelles  de  son  armure,  ime  fois  tou- 
chées de  cette  charmante  main  blanche,  obéiront  plus 
vite  qu'au  tranchant  de  Tacier,  ou  à  la  force  des  muscles 
grecs.  Vous  serez  plus  puissante  que  tous  ces  rois  insu- 
laires pour  désarmer  le  grand  Hector. 

HÉLÈNE. — Je  serai  fière,  Paris,  de  le  servir  :  oui,  ce  qu'il 
recevra  de  moi  en  hommages  me  donnera  plus  de  droits 
au  prix  de  la  beauté  que  ce  que  j'en  possède,  et  même 
m'embellira  encore. 

PARIS. — 0  ma  chère,  je  t'aime  au  delà  de  toute  idée. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  II 

Troie.— Les  jardins  de  Pandare. 
PANDARE,  UN  VALET  DE   TROILUS. 

PANDARE. — Eh  bien,  où  est  ton  maître?  est-il  chez  ma 
nièce  Cressida? 

LE  VALET. — Non  scigueur,  il  vous  attend  pour  l'y  con- 
duire. 

(Entre  Troïlus.) 

PANDAjiE. — Ah  !  le  voilà  qui  vient. — Eh  bien?  eh  bien  ? 
TROILUS,  au  valet. — Drôle,  éloigne-toi. 

(Le  valet  sort.) 

PANDARE. — Avez- VOUS  VU  ma  nièce  ? 

TROILUS.— Non,  Pandare,  je  me  promène  auprès  de  sa 
porte,  comme  une  ombre  étrangère  sur  les  bords  du 
Styx  en  attendant  la  barque.  0  vous,  soyez  mon  Caron, 
et  transportez-moi  rapidement  à  ces  champs  fortunés,  où 
je  pourrai  me  reposer  mollement  sur  ces  couches  de  Us 
destinées  à  celui  qui  en  est  digne.  0  cher  Pandare, 
arrachez  à  l'amour  ses  ailes  peintes,  et  volez  avec  moi 
vers  Cressida. 

PANDARE.  —  Promenez-vous  dans  ce  verger.  Je  vais 
l'amener  ici  à  l'instant. 

(Pandare  sort.) 

TROILUS,  seul. — ^Je  suis  tout  étourdi;  l'attente  me  donne 


474  TROILUS   ET   CRESSIDA. 

des  vertiges.  Le  plaisir  que  je  goûte  déjà  en  imagination 
est  si  doux  qu'il  enchante  tous  mes  sens.  Qu'arrivera-t-il 
donc  lorsque  je  m'abreuverai  à  longs  traits  du  céleste 
nectar  de  Tamour  ?  La  mort,  je  le  crains;  une  mort  d'éva- 
nouissement, une  volupté  trop  exquise,  trop  pénétrante, 
trop  exaltée  dans  sa  douceur  pour  la  capacité  de  mes 
facultés  grossières.  Je  le  crains  beaucoup;  je  crains 
aussi  de  perdre  le  sentiment  net  de  ma  joie,  comme 
dans  une  bataille  où  Ton  charge  péle-mâe  Tennemi  en 
déroute. 

(Pan d are  rentre.) 

PANDARE.  —Elle  s'apprête,  elle  va  être  ici  tout  à  l'heure. 
C'est  à  présent  qu'il  faut  vous  aider  de  tout  votre  esprit  : 
elle  rougit  aussi  fort,  sa  respiration  est  aussi  courte  que 
si  elle  était  épouvantée  par  un  esprit.  Je  vais  Taller  cher- 
cher. Oh  !  c'est  la  plus  jolie  friponne.— Elle  ne  respire 
pas  plus  qu'un  moineau  qu'on  vient  de  saisir. 

(Pandare  sort.) 

TROILUS. — Le  même  trouble  s'empare  de  mon  sein  : 
mon  pouls  bat  plus  vite  que  le  pouls  de  la  fièvre  ;  et  toutes 
mes  facultés  perdent  leur  usage,  comme  un  vassal  en 
rencontrant  à  l'improviste  les  yeux  du  monarque. 

(Pandare  vient  avec  Cressida.) 

PANDARE,  à  sa  nièce. — Allons,  venez.  Pourquoi  rougis- 
sez-vous  ?  La  pudeur  est  un  enfant. — La  voilà  ;  répélez- 
lui  maintenant  tous  les  serments  que  vous  m'avez 
faits  à  moi. — Quoi,  vous  voilà  déjà  repartie?  Il  faudra 
donc  vous  priver  de  sommeil ,  pour  vous  apprivoi- 
ser*? dites,  le  faudra-t-il?  Allons,  venez,  avancez  ;  ou 
si  vous  reculez,  nous  vous  placerons  entre  les  brancards. 
— Pourquoi  ne  lui  adressez-vous  pas  la  parole  ?  Allons, 
levez  ce  voile,  et  laissez  voir  votre  portrait.  Allons  donc  1 
quelle  répugnance  vous  avez  à  offenser  la  lumière  du 
jour  !  S'il  était  nuit,  je  crois  que  vous  vous  rapproche- 
riez plutôt. — Allons,  allons,  éveillez-vous  et  embrassez 
la  demoiselle.  Comment,  comment  ?  c'çst  un  baiser  infini 
comme  un  flef  perpétuel  :  bâtis  ici,  charpentier,  l'air  y 

*  Voyez  VArt  du  Fauconnier. 


ACTE  III,    SCÈNE   II.  475 

est  doux.  Oh  I  vous  vous  direz  tout  ce  que  vous  avez  sur 
le  cœur  avant  que  je  vous  sépare.  Oh  !  le  faucon  vaut  le 
tiercelet ^  je  gagerais  tous  les  canards  de  la  rivière  : 
allez,  allez. 

TROiLus,  —  Vous  m'avez  ôté  l'usage  de  la  parole, 
madame. 

PANDARE. — Les  paroles  ne  payent  aucune  dette  :  don- 
nez-lui des  effets.  Mais  elle  vous  en  ôterait  aussi  les  facul- 
tés, si  elle  mettait  leur  activité  à  l'épreuve.  Quoi  !  on  se 
becqueté  encore  ?  Nous  y  voilà. — En  témoignage  de  quoi, 
les  deux  parties  mutuellement.,.  Entrez,  entrez  :  je  vais 
faire  faire  du  feu. 

(Pandare  sort.) 

CREssiDA. — Voulez-vous  VOUS  promener,  seigneur? 

TRoiLus. — 0  Cressida  I  oh  !  combien  de  fois  je  me  suis 
souhaité  où  je  suis  I 

GREssmA. — Souhaité,  seigneur  ?  Les  dieux  le  veuillent  I 
ô  seigneur  ! 

TROILUS. — Qu'ils  veuillent  quoi?  Où  tend  cette  jolie 
apostrophe?  quel  limon  ma  douce  dame  aperçoit-elle 
dans  la  source  de  notre  amour  ? 

CRESSIDA. — Plus  de  hmon  que  d'eau  pure,  si  ma  crainte 
a  des  yeux. 

TROILUS. — La  crainte  fait  un  démon  d'un  chérubin  ; 
jamais  la  crainte  ne  voit  la  vérité. 

CRESSIDA. — L'aveugle  crainte,  quand  la  raison  clair- 
voyante la  guide,  marche  d'un  pas  plus  sur  que  l'aveugle 
raison,  qui,  sans  crainte,  trébuche.  En  craignant  le  der- 
nier des  malheurs,  on  s'en  préserve  souvent. 

TROILUS. — Ah  I  que  ma  belle  Cressida  ne  conçoive 
aucune  alarme  !  Dans  toutes  les  scènes  de  l'amour  on  ne 
représente  point  de  monstre  *. 

CRESSIDA. — Non?  ni  rien  de  monstrueux? 
TROILUS. —Rien,  si  ce  n'est  nos  projets.  Lorsque  nous 
faisons  vœu  de  verser  des  torrents  de  larmes,  de  vivre  au 


4  Le  tiercelet  est  le  mâle  du  faucon  ;  du  moins,  en  Angleterre^ 
on  entend  toujours  par  faucon  la  îemelle  du  tiercelet.' 
■  Allusion  aux  théâtres  d'alors. 


476  TROILUS   ET   CRESSIDA. 

milieu  des  flammes,  de  dévorer  les  rochers,  d'apprivoiser 
les  tigres,  croyant  qu'il  est  plus  difficile  à  notre  amante 
d'imaginer  des  épreuves  assez  fortes,  qu'à  nous  de  triom- 
pher des  travaux  qu'elle  nous  impose;  voilà,  madame, 
ce  qu'il  y  a  de  monstrueux  dans  l'amour  :  c'est  que  la 
volonté  est  infinie,  et  que  le  pouvoir  est  borné  ;  le  désir 
est  immense,  et  l'exécution  esclave  des  limites. 

CRESSIDA. — On  dit  que  les  amants  jurent  d'exécuter 
plus  de  choses  qu'ils  ne  peuvent  en  accomplir,  et  cepen- 
dant qu'ils  tiennent  en  réserve  un  pouvoir  qu'ils  n'em- 
ploient jamais,  jurant  de  faire  dix  fois  plus  qu'un  homme 
et  n'accomplissant  pas  la  dixième  partie  de  ce  que  fait 
un  homme.  Ceux  qui  ont  la  voix  des  lions  et  la  lâcheté 
des  lièvres  ne  sont-ils  pas  des  monstres? 

TROILUS. — Y  a-t-il  des  gens  pareils?  Nous  n'en  sommes 
pas.  Mesurez  vos  louanges  sur  l'épreuve  que  vous  faites 
de  nous,  accordez-nous  le  degré  de  mérite  que  nous 
témoignons  ;  notre  tête  restera  nue  jusqu'à  ce  que  le 
mérite  la  couronne  ;  nulle  perfection  à  venir  ne  recueil- 
lera d'éloges  anticipés  ;  ne  nommons  point  le  mérite 
avant  sa  naissance;  et  lorsqu'il  sera  né,  ses  titres  seront 
modestes  ;  peu  de  paroles  et  beaucoup  de  foi.  Voilà  ce  que 
Troïlus  sera  pour  Cressida,  tout  ce  que  l'envie  pourra 
inventer  de  plus  noir  sera  de  ridiculiser  ma  constance, 
et  tout  ce  que  la  vérité  pourra  dire  de  plus  vrai  ne  sera 
pas  plus  sincère  que  Troïlus, 

CRESsmA.-— Voulez-vous  entrer,  seigneur? 

(Pandare  revient.) 

PANDARE. — Quoi,  VOUS  rougisscz  encore  ?  N'avez-vous 
donc  pas  fini  de  jaser  ensemble? 

CRESSIDA. — Eh  bien  !  toutes  les  folies  que  je  fais,  je  vous 
les  consacre. 

PANDARE. — Je  vous  eu  rends  grâces  :  oui,  si  le  seigneur 
Troïlus  a  un  fils  de  vous,  vous  me  le  donnerez  :  soyez- 
lui  fidèle;  et  s'il  vous  délaisse,  c'est  moi  que  vous  gron- 
derez. 

TROILUS. — ^Vous  connaissez  à  présent  nos  otages;  la 
parole  de  votre  oncle  et  ma  foi  constante. 

PANDARE.— Oh  !  j'engagerai  sans  crainte  ma  parole  pour 


ACTE  III,   SCÈNE    H.  477 

elle  aussi  :  les  filles  de  notre  famille  sont  longtemps  à  se 
laisser  faire  l'amour  ;  mais  une  fois  gagnées,  elles  sont 
constantes  ;  ce  sont  de  vrais  glouterons,  je  puis  vous 
rassurer;  elles  s'attachent  là  où  on  les  jette. 

CREssiDA. — La  hardiesse  commence  à  me  venir,  et  me 
rend  le  courage,  prince  Troïlus  ;  je  vous  ai  aimé  nuit  et 
jour  depuis  de  bien  longs  mois. 

TROiLus. — Pourquoi  donc  ma  Cressida  a-t-elle  tardé  si 
longtemps  à  se  laisser  vaincre  ? 

CRESSIDA. — Dites  à  paraître  vaincue  ;  mais  j'étais  vain- 
cue, seigneur,  depuis  le  premier  coup  d'œil  que  je... 
Pardonnez-moi...  Si  j'en  avoue  trop,  vous  deviendrez 
tyran.  Je  vous  aime  à  présent  ;  mais  jusqu'à  présent,  pas 
au  point  de  n'être  pas  maîtresse  de  mon  amour. — Ah  ! 
d'honneur,  je  ne  dis  pas  vrai;  mes  pensées  étaient 
comme  des  enfants  sans  lisière,  devenus  trop  mutins 
pour  obéir  à  leur  mère. — Voyez  comme  nous  sommes 
folles!  Pourquoi  ai-je  bavardé?  Qui  sera  discret  pour 
nous,  lorsque  nous  ne  pouvons  pas  nous  garder  le  secret 
à  nous-mêmes?  Mais,  quoique  je  vous  ainftisse  bien, 
je  pe  vous  recherchais  pas,  et  cependant,  je  le  jure, 
je  souhaitais  alors  être  un  homme,  ou  bien  que  les 
femmes  eussent  le  privilège  qu'ont  les  hommes  de 
parler  les  premiers.  Mon  ami,  dites-moi  de  me  taire,  car 
dans  Tenchantement  où  je  suis,  je  dirai  vivement  des 
choses  dont  je  me  repentirai  après.  Voyez,  voyez  :  votre 
silence,  adroit  dans  sa  discrétion,  surprend  à  ma  fai- 
blesse le  secret  le  plus  profond  de  mon  âme. — Fermez- 
moi  la  bouche. 

TROILUS. — Je  le  veux  bien  {il  V embrasse)^  quoiqu'il  en 
sorte  une  douce  musique. 

PANDARE. — C'est  fort  joli,  en  vérité. 

CRESSIDA.— Seigneur,  je  vous  en  conjure,  pardonnez- 
moi.  Je  n'avais  pas  l'intention  de  demander  un  baiser.  Je 
suis  honteuse. — 0  ciel  !  qu'ai-je  fait? — Pour  cette  fois,  je 
veux  prendre  congé  de  vous,  seigneur. 

TROILUS.— Congé,  chère  Cressida? 

PANDARE.— Congé  !  Oh!  si  vous  prenez  congé  avant 
demain  matin... 


478  TROILUS   ET   CRESS.IDA. 

CRESsiDA. — Je  VOUS  en  prie,  permettez-moî... 

TROILUS.  — Qui  est-ce  qui  vous  importune,  madame? 

CRESsmA. — Seigneur,  ma  propre  compagnie. 

TROILUS. — Vous  ne  pouvez  pas  vous  fuir  vous-même. 

CRESSIDA. — Laissez-moi  m'en  aller  et  essayer  :  j'ai  une 
partie  fâcheuse,  qui  s'abandonne  elle-même  pour  être 
la  dupe  d'un  aatre.—Je  voudrais  m'en  aller  !  Où  est  donc 
ma  raison?  Je  ne  sais  ce  que  je  dis. 

TROILUS. — On  sait  bien  ce  qu'on  dit  quand  on  parle 
avec  tant  de  sagesse. 

CRESSIDA. — Peut-être,  seigneur,  que  j'ai  montré  plus 
de  finesse  que  d'amour  :  et  que  je  vous  ai  fait  sans  détour 
de  si  grands  aveux  pour  amorcer  vos  désirs. — Mais  vous 
n'êtes  pas  sage,  ou  vous  n'aimez  pas.  Unir  la  sagesse  et 
l'amour  surpasse  le  pouvoir  de  l'homme*  :  ce  prodige  est 
réservé  aux  dieux. 

TROILUS.— Ah  1  que  je  voudrais  pouvoir  penser  qu'il 
est  au  pouvoir  d'une  femme  (et  si  cela  est  possible,  je  le 
crois  de  vous)  d'entretenir  toujours  son  flambeau  et  les 
feux  de  l'amour;  de  conserver  sa  constance  pleine  de 
vigueur  et  de  jeunesse,  afin  qu'elle  survive  à  sa  beauté 
extérieure  par  une  âme  qui  se  renouvelle  plus  prompte- 
ment  que  le  sang  ne  s'appauvrit!  ou  si  je  pouvais  être 
convaincu  que  mon  dévouement  et  ma  fidélité  pour  vous 
peuvent  rencontrer  leur  égale  dans  une  tendresse  pure 
sans  alliage;  oh!  que  je  serais  alors  élevé  au-dessus  de 
moi-même!  Mais,  hélas  !  je  suis  aussi  vrai  que  la  simpli- 
cité de  la  vérité,  et  plus  simple  que  la  vérité  dans  son 
enfance. 

CRESSIDA. — Je  lutterai  de  constance  avec  vous. 

TROILUS. — 0  combat  vertueux,  lorsque  la  vertu  lutte 
avec  la  vertu,  à  qui  vaudra  le  mieux  !  Les  vrais  amants, 
dans  les  siècles  futurs,  attesteront  leur  foi  par  le  nom  de 
Troïlus.  Lorsque  dans  leurs  vers,  remplis  de  protesta- 
tions, de  serments  et  de  grandes  comparaisons,  ils 
auront  épuisé  toutes  les  figures,  qu'ils  les  auront  usées 
à  force  de  les  répéter;  après  qu'ils  auront  juré  que  leur 

i  Amare  et  sapere  vix  à  Deo  concedititr.  (Publius  Syrus.) 


ACTE    m,    SCÈNE    IL  479 

cœur  est  aussi  fidèle  que  Tacier,  aussi  constant  que  les 
plantes  le  sont  à  la  lune,  que  le  soleil  Test  au  jour,  la 
tourterelle  à  sa  compagne,  le  fer  à  l'aimant,  la  terre  à 
son  centre  ;  après  toutes  ces  comparaisons,  je  serai  cité 
comme  le  modèle  le  plus  célèbre  de  fidélité  :  Fidèle 
comme  Troïlus,  telle  sera  la  conclusion  de  leurs  vers 
pour  les  rendre  sacrés^ 

CRESsmA. — Puissiez-vous  être  prophète!  Si  je  suis  per- 
fide, ou  que  je  m'écarte  de  la  fidélité  de  l'épaisseur  d'un 
cheveu,  quand  le  temps  vieilli  se  sera  oublié  lui-même, 
quand  les  gouttes  de  pluie  auront  usé  les  murs  de  Troie, 
<jue  l'aveugle  oubli  aura  englouti  les  cités,  et  que  des 
Etats  puissants  seront  effacés  de  la  terre  et  réduits  à  la 
poussière  du  néant,  qu'alors  la  mémoire,  remontant  au 
milieu  des  filles  infidèles,  d'infidélité  en  infidélité,  me 
reproche  ma  perfidie.  Lorsqu'on  aura  dit  :  Aussi  perfide 
que  le  renard  l'est  à  Tagneau,  le  loup  au  veau  de  la 
génisse  ;  le  léopard  au  chevreuil,  ou  la  marâtre  à  son 
fils,  qu'alors  on  ajoute,  pour  toucher  au  cœur  même  de 
la  perfidie  :  Aussi  perfide  que  Cressida  ! 

PANDARE. — Allons,  voilà  un  marché  fait  :  scellez-le, 
scellez -le  ;  je  servirai  de  témoin.  Je  tiens  ici  votre  main, 
et  voici  celle  de  ma  nièce  :  si  jamais  vous  devenez  infi- 
dèles l'un  à  l'autre,  après  toutes  les  peines  que  j'ai 
prises  pour  vous  rapprocher,  que  tous  les  malheureux 
entremetteurs  soient  jusqu'à  la  fin  du  monde  appelés  de 
mon  nom  ;  qu'on  les  appelle  tous  des  Pandares,  que  tous 
les  hommes  inconstants  soient  appelés  des  Troïlus, 
toutes  les  femmes  perfides  des  Cressida,  et  tous  les  intri- 
gants d'amour  des  Pandarel  dites  tous  deux  :  Amen! 

troïlus. — Amen! 

CRESSIDA. — Amen! 

PANDARE. — Amen! — Et  là-dessus,  je  vais  vous  montrer 
une  chambre  à  coucher  :  et  comme  le  lit  ne  parlera 
jamais  de  vos  tendres  combats,  pressez-le  à  mort  : 
allons,  venez;  et  que  Cupidon  veuille  procm'er  à  toutes 
Içs  filles  qui  sont  ici  bouche  close,  un  lit,  une  chambre, 
et  un  Pandare  pour  tout  préparer  ! 

(Ils  sortent.) 


480  TROILCS  ET  CEE8SIDA. 

SCÈNE  m 

Le  camp  des  Grecs. 

AGAMEMNON,  ULYSSE,  DIOMÈDE ,  NESTOR, 
AJAX,  MÉNÉLAS  et  CALCHAS. 

CALGHAS. — Princes,  les  circonstances  présentes  m'auto- 
risent à  parler  et  à  réclamer  la  récompense  du  service 
que  je  vous  ai  rendu.  Je  dois  remettre  devant  vos  yeux, 
que,  d'après  mon  talent  de  lire  dans  l'avenir,  j'ai  aban- 
donné Troie  à  Jupiter;  j'ai  quitté  mes  biens,  et  encouru 
le  nom  de  traître,  je  me  suis  exposé  à  un  sort  incertain, 
au  lieu  des  avantages  et  de  la  fortune  dont  j'étais  posses- 
seur assuré;  séparant  de  moi  tout  ce  que  l'habitude,  les 
liaisons,  la  coutume  et  mon  état  avaient  rendu  agréable, 
familier  à  ma  nature  ;  pour  vous  rendre  service ,  je 
suis  devenu  ici  étranger,  tout  nouveau  dans  le  monde, 
sans  amis  ni  connaissances.  Je  vous  prie  donc  de  m'ac- 
corder  aujourd'hui  une  légère  faveur  prise  à  l'avance  sur 
les  nombreuses  promesses  qui  subsistent  toujours,  dites- 
vous,  pour m'enrichir  à  lavenir. 

AGAMEMNON. —Que  désires-tu  de  nous,  Troyen?  Expose 
ta  demande. 

CALCHAS. — Vous  avoz  un  prisonnier  troyen,  nommé 
Anténor,  pris  d'hier.  Troie  attache  un  grand  prix  à  sa 
personne.  Vous  avez  plusieurs  fois  (et  je  vous  en  ai  sou- 
vent remercié)  demandé  ma  fille  Cressida  en  échange  de 
prisonniers  illustres,  et  Troie  Ta  toujours  refusée;  mais 
cet  Anténor,  je  le  sais,  est  tellement  nécessaire  ^  à  leurs 
négociations  que,  privées  de  sa  direction,  elles  doivent 
échouer  ;  et  ils  nous  donneraient  presque  un  prince  du 
sang,  un  des  fils  de  Priam,  en  échange.  Renvoyez-lé, 
illustres  princes,  pour  la  rançon  de  ma  fille,  dont  la 
présence  vous  acquittera  entièrement  envers  moi  de 
tous  les  services  que  j'ai  pu  vous  rendre,  dans  les  en- 
treprises qui  vous  intéressaient  le  plus. 

1  II  y  a  dans  le  texte:  Such  a  wrestin  their  affairs;  wresty  instru- 
ment pour  accorder  les  harpes,  dit  un  commentateur. 


ACTE  III,    SCÈNE  III,  481 

AGAMEMNON. — Que  Diomède  le  conduise  à  Troie  et  nous 
ramène  Cressida  :  Calchas  aura  ce  qu  il  nous  demande» 
— ^Noble  Diomède,  apprêtez-vous  convenablement  pour 
cet  échange  ;  et  de  plus,  annoncez  à  Troie  que  si  Hector 
veut  demain  qu'on  réponde  à  son  défi,  Ajax  est  tout 
jprêt. 

DIOMÈDE. — Je  me  charge  de  tout  ceci,  et  c'est  un  far- 
deau que  je  suis  fier  de  porter. 

(Diomède  et  Calchas  sortent.) 
(Achille  et  Patrocle  sortent  et  paraissent  devant  leur  tente.) 

ULYSSE. — J'aperçois  Achille  à  l'entrée  de  sa  tente.  Qu'il 
plaise  à  notre  général  de  passer  près  de  lui,  d'un  air 
indifférent,  comme  s'il  l'avait  oublié  :  et  vous,  princes, 
jetez  tous  sur  lui  un  coup  d'œil  vague  et  inattentif.  Je 
passerai  le  dernier  ;  il  est  probable  qu'il  me  demandera 
pourquoi  on  le  regarde  d'un  air  si  dédaigneux,  pourquoi 
ces  froids  regards.  S'il  le  fait,  je  saurai,  par  une  dérision 
salutaire,  expliquer  vos  dédains  à  son  orgueil  qui  sera 
naturellement  avide  de  m'écouter;  cela  peut  être  bon. — 
L'orgueil  n'a  pour  se  montrer  d'autre  miroir  que  l'or- 
gueil :  la  souplesse  des  genoux  entretient  l'arrogance,  et 
c'est  le  salaire  de  l'homme  orgueilleux. 

AGAMEMNON. — Nous  allous  exécutcr  votre  dessein,  et 
affecter  un  visage  indifférent  en  passant  devant  lui.  Que 
chacun  de  vous  en  fasse  autant  ;  et  que  personne  ne  le 
salue,  ou  plutôt  qu'on  le  salue  avec  dédain  ;  ce  qui  l'irri- 
tera bien  plus  que  si  on  ne  le  regardait  pas.  Je  vais  pas- 
ser le  premier. 

(Ils  marchent  tous.) 

ACHILLE. — Quoi!  le  général  vient-il  me  parler?  Vous 
savez  ma  résolution  ;  je  ne  combattrai  plus  contre  Troie. 

AGAMEMNON. — Que  dit  Achille?  Nous  veut-il  quelque 
chose? 

NESTOR,  à  Achille, — Voudriez-vous,  seigneur,  parler  au 
général? 

AcmLLE. — ^Non. 

NESTOR,  à  Agamemnon, — Rien,  seigneur, 

AGAMEMNON. — Tant  mieuXi 

ACHILLE,  àMénélas. — Bonjour,  bonjour. 

T.  IV.  31 


482  TROILUS   ET.CRESSIDA. 

MÉNÉLAS.-— Comment  vous  portez-vous?  comment  vous 
portez-vous  ? 

(Ménélas  sort.) 

ACHILLE.— Quoi  1  cet  homme  déshonoré  me  méprise- 
rait-il I  * 
AJAX.— Comment  vous  va,  Patrocle  ? 
AcmLLE. — Bonjour,  Ajax. 
AJAX. — Hein  ! 
ACHILLE. — Bonjour. 
AJAX. — Oui,  et  bon  lendemain  aussi. 

(Ajax  sort.) 

ACHILLE.— Que  veulent  dire  ces  gens-là?  Est-ce  qu'ils 
ne  connaissent  pas  Achille? 

PATROCLE. — Ils  passent  devant  nous  d'un'  air  bien 

indifférent  :  ils  avaient  coutume  de  saluer,  d'envoyer 

•  devant  eux  leurs  .sourires  vers  Achille,  de  lui  adresser 

de  gracieux  sourires,  et  de  l'aborder  avec  l'humihté 

qu'ils  montrent  au  pied  des  saints  autels. 

ACHILLE. — Quoi!  suis-je  devenu  pauvre  tout  à  coup?  Il 
est  certain  que  la  grandeur,  une  fois  qu'elle  est  brouil- 
lée avec  la  fortune,  doit  se  brouiller  aussi  avec  les 
hommes.  L'homme  ruiné  lit  sa  chute  dans  les  yeux  d' au- 
trui aussitôt  qull  la  sent  lui-même  ;  car  les  hommes, 
comme  les  papillons,  ne  déploient  leurs  ailes  poudreuses 
que  pendant  l'été;  et  l'homme  qui  n'est  que  simplement 
homme  ne  reçoit  aucun  honneur  ;  il  n'est  honoré  que 
pour  ses  honneurs  extérieurs ,  comme  sa  place  ,  ses 
richesses,  sa  faveur,  avantages  dus  au  hasard  aussi  sou- 
vent qu'au  mérite.  Quand  ces  honneurs,  étais  glissants 
d'une  amitié  glissante  comme  eux,  viennent  à  tomber, 
les  uns  entraînent  l'autre,  et  tout  périt  ensemble  dans 
la  chute.  Mais  il  n'en  est  pas  ainsi  de  moi  ;  la  fortime  et 
moi  nous  sommes  amis;  je  jouis  au  plus  haut  degré  de 
tout  ce  que  je  possédais,  excepté  des  regards  de  ces 
hommes  qui,  à  ce  qu'il  me  parait,  trouvent  en  moi  quel- 
que chose  qui  n'est  plus  digne  de  ces  regards  complai- 
sants qu'ils' m'ont  si  souvent  accordés.  Voici  Ulysse;  je 
veux  interrompre  sa  lecture. ^Ulysse? 

ULYSSE. — ^Eh  bien  I  illustre  fils  de  Thétis? 


ACTE   III,    SCÈNE  III.  483 

ACHILLE. — Que  lisez-vous  là? 

ULYSSE.— Un  étrange  mortel  m'écrit  ici  qu'un  homme, 
quelque  richement  doué  qu'il  soit,  quels  que  soient  ses 
avantages  intérieurs  ou  extérieurs ,  ne  peut  sa  vanter 
d'avoir  ce  qu'il  a,  et  qu'il  ne  sent  ce  qu'il  possède  qu'en 
le  voyant  par  autrui  :  ses  vertus  en  brillant  devant  les 
autres  les  échauffent,  et  ils  rendent  à  leur  tour  cette 
chaleur  à  l'homme  dont  elle  est  émanée. 

ACHILLE. — Il  n'y  arieii  d'étrange  à  cela,Ulysse  .La  beauté 
du  visage  n'est  pas  connue  de  celui  qui  le  porte.  C'est 
des  yeux  d'autrui  qu'il  apprend  son  prix  ;  et  l'œil  même, 
l'organe  le  plus  pur  du  sentiment,  ne  peut  se  voir  sans 
sortir  de  lui-même  ;  mais  œil  contre  œil  se  saluent  l'un 
l'autre  de'  leur  forme  respective  ;  car  la  vue  ne  veut  se 
replier  sur  elle-même  qu'après  avoir  traversé  l'espace  ; 
c'est  là  qu'elle  s'unit  à  un  miroir  où  elle  peut  se  contem- 
pler :  cela  n'a  rien  d'étrange,  Ulysse. 

ULYSSE.— Je  n'ai  pas  d'objections  à  la  proposition,  elle 
est  familière  ;  mais  je  m'étonne  des  conséquences  qu'en 
tire  l'auteur.  Dans  le  développement  de  ses  preuves,  il 
démontre  que  l'homme  ne  possède  rien  en  maître  (quelles 
que  soient  ses  richesses  extérieures  et  intérieures)  jus- 
qu'au moment  où  il  les  communique  aux  autres  ;  par 
lui-même  il  ne  leur  connaît  aucun  prix  qu'après  qu'il 
les  a  vues  emprunter  leur  forme  et  leur  valeur  de  l'ap- 
probation de  ceux  auxquels  elles  s'étendent  :  ainsi  la 
voix  est  répercutée  d'une  voûte  sonore  ;  ainsi  une  porte 
d'acier  placée  en  face  du  soleil  reçoit  et  renvoie  son 
image  et  sa  chaleur.  J'étais  plongé  là  dedans,  et  j'en  ai 
fait  sur-le-champ  l'application  à  Ajax;  il  est  encore 
ignoré.  Mais  ô  ciel,  quel  homme  c'est  I  un  vrai  cheval 
qui  porte  un  trésor  qu'il  ne  connaît  pas.  0  nature,  que 
de  choses  qui  sont  viles  à  nos  yeux,  et  qui  devien- 
nent précieuses  par  l'usage  I  Que  de  choses,  au  contraire, 
si  fort  estimées  et  qui  sont  d'une  mince  valeur!  C'est  de- 
main que  nous  verrons  par  un  exploit  que  le  hasard  du 
sort  a  fait  tomber  sur  lui,  Ajax  devenu  célèbre.  0  ciel ^  que 
de  choses  font  quelques  mortels,  tandis  que  d'autres  les 
laissent  faire  I  Combien  d'hommes  se  glissent  dans  le 


484  TROILUS  ET  CRESSIDA. 

palais  de  la  Fortune  inconstante,  tandis  que  d'autres 
font  les  idiots  sous  ses  yeux  I  Ainsi  un  homme  prospère 
aux  dépens  d'un  autre,  dont  Torgueil  se  repait  de  lui- 
même  dans  une  molle  indolence  1  II  faut  voir  les  chefs 
grecs  1  Ils  frappent  déjà  sur  Tépaule  du  lourd  Ajax  comme 
s'il  avait  le  pied  sur  la  gorge  du  brave  Hector  et  si  la 
fameuse  Troie  s'écroulait. 

ACHILLE. — Je  crois  ce  que  vous  dites  là,  car  ils  ont 
passé  près  de  moi  comme  feraient  des  avares  devant  xm 
mendiant  ;  ils  ne  m'ont  adressé  ni  une  bonne  parole,  ni 
un  regard.  Quoi!  mes  exploits  sont-ils  oubliés? 

ULYSSE.—Le  Temps,  seigneur,  a  sur  son  dos  une  be- 
sace, où  il  jette  les  aumônes  qu'il  va  recueillant  pour 
l'Oubli,  qui  est  un  géant,  monstre  d'ingratitude.  Ces  au- 
mônes sont  les  bonnes  actions  passées  ;  dévorées  presque 
aussitôt  qu'elles  sont  accomplies,  oubliées  dès  qu'elles 
sont  finies  :  la  persévérance  seule,  cher  seigneur,  entre- 
tient l'honneur  dans  son  éclat;  avoir  fait,  c'est  être 
passé  de  mode  et  suspendu  à  l'écart,  ainsi  qu'une  cotte 
d'armes  rouillée  dans  une  décoration  ridicule.  Prenez 
le  chemin  qui  s'ofTie  à  vous,  car  l'honneur  voyage  dans 
un  défilé  si  étroit,  qu'il  n'y  peut  passer  qu'un  homme 
de  front  avec  lui  :  gardez  donc  le  sentier.  L'émula- 
tion a  mille  enfants,  qui  se  suivent  et  se  pressent  Y\m 
l'autre.  Si  vous  cédez,  et  que  vous  vous  rangiez  de  côté 
hors  de  la  route  directe ,  semblables  au  flux  qui  entre 
dans  le  port,  ils  se  précipiteront  tous  ensemble  et  vous 
laisseront  derrière  ;  vous  resterez  comme  un  brave  che- 
val de  bataille  tomlDé  au  premier  rang,  et  qui,  foulé  par 
l'arrière-garde,  reste  gisant  et  écrasé  sous  les  pieds.  Ainsi 
ce  que  le^  autres  font  dans  le  présent,  quoique  au-dessous 
de  vos  exploits  passés,  les  surpassera  nécessairement  ; 
car  le  Temps  ressemble  à  un  hôte  du  grand  monde,  qui 
serre  froidement  la  main  à  l'ami  qui  s'en  ya,  et  qui,  les 
bras  étendus,  comme  s'il  voulait  prendre  son  vol,  em- 
brasse le  nouveau  venu.  Toujours  l'arrivée  sourit,  et 
l'adieu  soupire  en  s'en  allant.  Oh  I  que  la  vertu  ne  cher- 
che jamais  la  récompense  de  ce  qu'elle  a  été.  Beauté,  es- 
prit, naissance,  force  du  corps,  mérite  des  services, 


ACTE  III,   SCÈNE  III.  485 

amour,  amitié,  bienfaisance,  tout  cela  est  le  sujet  du 
temps  envieux  et  calomniateur.  Un  trait  commun  de  la 
nature  fait  du  monde  entier  une  seule  famille;  tous, 
d*im  accord  unanime,  prisent  les  hochets  nouveaux, 
quoiqu'ils  soient  faits  et  formés  avec  les  choses  qui  ne 
sont  plus,  et  donnent  plus  de  louanges  à  la  poussière 
qui  est  im  peu  dorée  qu'à  Tor  pur  couvert  de  poussière. 
L'œil  présent  admire  l'objet  présent  ;  ainsi  ne  t'étonne 
pas,  héros  illustre  et  accompli,  si  tous  les  Grecs  com- 
mencent à  adorer  Ajax  :  les  objets  en  mouvement  atti- 
rent bien  plus  la  vue  que  ce  qui  ne  remue  pas.  Tous 
les  cris  s'adressaient  jadis  à  toi  ;  ils  te  suivraient  encore 
et  pourraient  te  revenir  encore  si  tu  ne  voulais  pas  t'en- 
sevelir  tout  vivant,  et  enfermer  ta  réputation  dans  ta 
'tente,  toi  dont  les  glorieux  exploits,  dans  ces  derniers 
combats  encore,  firent  descendre  de  l'Olympe  les  dieux 
jaloux  et  ennemis,  et  rendirent  le  grand  Mars  séditieux. 

ACHILLE. — ^J'ai  de  fortes  raisons  pour  rester  retiré  dans 
•ma  tente. 

ULYSSE. — Mais  les  raisons  qui  condamnent  votre  re- 
traite sont  encore  plus  puissantes  et  plus  dignes  d'un 
héros.  On  sait,  Achille,  que  vous  êtes  amoureux  d'une 
des  filles  de  Priam. 

ACHILLE. — Ah  !  on  le  sait,? 

ULYSSE. — Et  cela  doit-il  vous  étonner?  La  Providence 
qui,  dans  un  État  bien  gouverné,  connaît  presque  chaque 
grain  d'or  de  Plutus ,  trouve  le  fond  des  plus  insondables 
profondeurs  ;  elle  va  se  placer  à  côté  de  la  pensée ,  et 
comme  les  dieux,  elle  dévoile  celles  qui  sont  muettes 
encore  dans  leur  berceau.  11  est  dans  l'âme  d'un  État  un 
mystère  où  n'ose  jamais  pénétrer  l'œil  de  l'histoire,  et 
qui  a  une  opération,  une  influence  plus  divine  que  la 
voix  ou  la  plume  ne  peuvent  l'exprimer.  Toute  la  corres- 
pondance que  vous  avez  eue  avec  Troie  nous  est  aussi 
parfaitement  connue  qu'à  vous-même,  seigneur;  et  il 
siérait  beaucoup  mieux  à  Achille  de  terrasser  Hector  que 
Polyxène  ;  mais  ce  qui  affligera  le  jeune  Pyrrhus  resté 
dans  vos  foyers,  c'est,  lorsque  la  renommée  ira  sonner 
la  trompette  dans  nos  îles,  de  voir  toutes  les  jeunes 


486  TROILUS  ET  CRESSIDA. 

Grecques  chanter  en  dansant  :  Achille  a  séduit  la  sœur  du 
grand  Hector^  mais  notre  illustre  Ajax  a  bravement  terrassé 
Hector.  Adieu,  seigneur,  je  vous  parle  en  ami  ;  un  fou 
glisse  sur  la  glace  que  vous  devriez  rompre. 

(Ulysse  sort.) 

PATROCLE. — Je  VOUS  ai  donné  le  même  conseil,  Achille. 
Une  femme  impudente  et  mascuhne  n'inspire  pas 
plus  de  dégoût  et  de  mépris  qu'un  homme  efféminé  au 
moment  de  Faction .  Et  moi,  on  me  bldme  de  cela;  les 
Grecs  s'imaginent  que  c'est  mon  peu  d'ardeur  pour  la 
guerre,  et  votre  grande  amitié  pour  moi,  qui  vous  re- 
tiennent ainsi.  Ami,  réveillez-vous,  et  bientôt  le  faible 
et  folâtre  Cupidon  détachera  de  votre  cou  ses  bras  amou- 
reux, et  vous  le  secouerez  loin  de  vous  comme  le  lion 
secoue  de  sa  crinière  une  goutte  de  rosée. 

ACHILLE. — Est-ce  qu'Ajax  combattra  Hector? 

PATROCLE. — Oui,  et  peut-être  en  recueillera-t-il  beau- 
coup d'honneur. 

AcmLLE. — Je  le  vois,  ma  réputation  est  en  péril;  m| 
renommée  est  dangereusement  atteinte. 

PATROCLE. — Prenez-y  donc  bien  garde.  Les  blessures 
que  l'homme  se  fait  lui-même  guérissent  difficilement. 
L'omission  d'un  devoir  indispensable  nous  met  en  butte 
aux  coups  du  danger;  et  le  danger,  comme  \me  fièvre 
contagieuse,  nous  saisit  subtilement,  même  lorsque  nous 
sommes  nonchalamment  assis  au  soleil. 

ACHILLE. — Va,  cher  Patrocle;  appelle  Thersite.  J'en- 
verrai ce  bouffon  vers  Ajax,  et  le  chargerai  d'inviter  les 
chefs  troyens  à  venir,  après  le  combat,  nous  voir  ici  dé- 
sarmés. J'ai  une  envie  de  femme,  un  désir  dont  je  suis 
malade  ;  c'est  de  voir  le  grand  Hector  dans  ses  habits  de 
paix,  de  causer  avec  lui,  et  de  contempler  à  satiété  son 
visage.  —  (Apercevant  Thersite.)  Voici  une  peine  épar- 
gnée. 

(Entre  Thersite.) 
THERSFTE. — Uu  prodigo  ! 

ACHILLE. — Quoi? 

THERSITE. — Ajax  crrc  çà  et  là  dans  la  plaine,  se  cher- 
chant lui-même. 


ACTE  III,   SCÈNE  III.  487 

ACHILLE . — Comment  cela  ? 

THERSiTE.— Il  doit  sc  battre  demain  en  combat  singu- 
lier avec  Hector  ;  et  il  est  si  fier  d'avance  d'une  baston- 
nade héroïque,  qu'il  extravague  en  ne  disant  rien. 

ACHILLE. — Comment  cela  peut-il  être  ? 

THERsiTE.— Eh!  il  marche  à  pas  posés  en  long  et  en 
large  comme  un  paon  :  il  fait  un  pas,  puis  une  pause.  Il 
rumine,  comme  une  hôtesse  qui  n'a  d'autre  arithmétique 
que  sa  tête  pour  inscrire  son  compte.  Il  se  mord  la  lèvre 
avec  un  regai'd  malin,  comme  s'il  voulait  dire  :  «  Il  y 
aurait  de  l'esprit  dans  cette  tête,  s'il  en  voulait  sortir  :  » 
et  oui,  il  y  en  a;  mais  il  y  est  aussi  caché,  aussi  froid 
que  l'étincelle  dans  le  caillou,  dont  elle  ne  jaillit  que 
lorsque  le  caillou  a  été  frappé.  C'est  un  homme  perdu 
sans  ressource  ;  car  si  Hector  ne  lui  rompt  pas  le  cou 
dans  le  combat,  il  se  le  rompra  lui-même  à  force  de 
vaine  gloire.  Il  ne  me  reconnaît  plus;  je  lui  ai  dit  :  Bon- 
jour, Ajax.  Il  m'a  répondu  :  Merci,  Agamemnon.  Que 
dites- vous  de  cet  homme,  qui  me  prend  pour  le  général? 
Il  est  devenu  un  vrai  poisson  de  terre,  sans  voix,  un 
monstre  muet.  La  peste  soit  de  l'opinion  !  Un  homme 
peut  la  porter  dans  les  deux  sens,  à  l'endroit  et  à  l'en- 
vers, comme  un  pourpoint  de  cuir. 

ACHILLE. — Il  faut  que  tu  sois  mon  ambassadeur  près 
de  lui,  Thersite. 

THERSiTE. — Qui,  moi? — Eh  maisi  il  ne  veut  répondre  à 
personne  ;  il  fait  profession  de  ne  pas  répondre  :  parler 
est  bon  pour  la  canaille  ;  lui,  il  porte  sa  langue  dans  son 
bras. — ^Je  veux  le  contrefaire  devant  vous  :  que  Patrocle 
me  questionne  ;  vous  allez  voir  la  scène  d'Ajax. 

ACHILLE. — Questionne-le,  Patrocle;  dis-lui:  «Je  prie 
humblement  le  vaillant  Ajax  d'inviter  le  très-valeureux 
Hector  à  venir  désarmé  dans  ma  tente,  et  de  lui  procurer 
un  sauf-conduit  pour  sa  personne,  du  très-magnanime, 
très-illustre,  et  six  ou  sept  fois  honorable  général  de 
l'armée  grecque,  Agamemnon,  etc....  »  Dis  cela. 

PATROCLE. — Que  Jupiter  bénisse  le  grand  Ajax  I 

THERSITE .  —  Hom  ! 

PATROCLE. — Je  viens  de  la  part  du  brave  Achille. 


488  TROILUS  ET   CRESSIDA. 

THERSI'TE. — Ah! 

PATROCLE. — Qui  VOUS  prie  humblement  d'inviter  Hector 
à  venir  sous  sa  tente. 

THERSITE. — Hom  t 

PATROCLE. — Et  d'obtenir  pour  lui  un  sauf- conduit 
d'Agamemnon  ! 
THERSITE. — Agamemnon  ? 
PATROCLE. — Oui,  seigneur. 

THERSITE.^  Ah! 

PATROCLE. — Quelle  est  votre  réponse? 

THERSITE. — Dieu  soit  avec  vous  :  de  tout  mon  cœur. 

PATROCLE. — ^Votre  réponse,  seigneur? 

THERSITE. — S'il  fait  beau  demain,  vers  les  onze  heures, 
le  sort  se  décidera  pour  Tun  ou  pour  l'autre  ;  mais  il  me 
payera  cher  avant  de  me  tenir. 

PATROCLE. — ^Votre  réponse? 

THERSITE. — Adieu,  de  tout  mon  cœur. 

ACHILLE. — Mais  il  ne  chante  pas  sur  ce  ton-là,  n'est-ce 
pas? 

THERSITE, — Non  ;  il  est  hors  de  tous  les  tons,  comme 
je  vous  le  dis.  Je  ne  sais  pas  quelle  musique  on  trouvera 
dans  son  individu,  quand  Hector  lui  aura  brisé  la  cer- 
velle; mais  je  suis  sûr  qu'on  n'en  tirera  rien,  à  moins 
que  le  ménétrier  Apollon  ne  prenne  ses  nerfs  pour  en 
faire  des  cordes  pour  son  luth. 

ACHILLE.— Allons,  il  faut  que  tu  lui  portes  une  lettre 
sur-le-champ. 

THERSFTE. — Dounez-m'en  donc  une  autre  pour  son 
cheval  ;  car  il  est  le  plus  intelligent  des  deux. 

ACHILLE. — Mon  âme  est  émue  comme  ime  fontaine 
troublée,  et  moi-même  je  n'en  puis  voir  le  fond. 

(AchiUe  et  Patrocle  sortent.) 

THERSITE,  seul. — Plût  aux  dieux  que  la  fontaine  de  votre 
âme  redevînt  claire,  pour  qu'on  pût  y  abreuver  un  âne  ; 
j'aimerais  mieux  être  une  tique  surim  mouton  que  d'a- 
voir cette  stupide  bravoure. 

(Il  sort.) 
FIN   DU  TROISIÈME  ACTE. 


ACTE   QUATRIÈME 


SCÈNE  1 

Rue   de   Troie. 

ENÉE  entre  d'un  coté,  avec  un  valet  portant  une  torche;  de 
Vautre  entrent  PARIS,  DÉIPHOBE,  ANTÉNOR,  DIO- 
MEDE  ET  AUTRES,  avec  des  torches. 

PARIS.— Voyez,  qui  est-ce  que  j'aperçois  là-bas  ? 

DÉIPHOBE. — C'est  le  seigneur  Enée. 

ÉNÉE,  reconnaissant  Paris. — Quoi,  prince,  vous  êtes  ici 
en  personne  ?  Si  j'avais  d'aussi  bonnes  raisonâ,  prince 
Paris,  de  rester  longtemps  au  lit,  il  n'y  aurait  qu'un 
ordre  des  cieux  qui  pût  me  séparer  de  ma  belle  com- 
pagne. 

DiOMÈDE. — Je  pense  comme  vous. — Salut,  seigneur 
Énée! 

PARIS. — Un  vaillant  Grec,  Énée  !  Prenez-lui  la  main  : 
j'en  atteste  votre  récit  même,  le  jour  que  vous  nous 
disiez  comment  Diomède  s'était,  pendant  une  semaine 
entière,  jour  par  jour,  attaché  à  vous  sur  le  champ  de 
bataille. 

ÉNÉE,  à  Diomède, — ^Portez-vous  bien,  brave  guerrier, 
tant  que  dui-eront  les  rapports  de  ce  paisible  armistice  ; 
mais,  lorsque  je  vous  rencontrerai  en  armes,  je  vous 
adresserai  le  défi  le  plus  sanglant  que  le  cœur  puisse 
concevoir  ou  le  courage  exécuter. 

DIOMÈDE. — Diomède  accepte  l'un  et  l'autre.  Notre  sang 
est  calme  maintenant  ;  et  tant  qu'il  le  sera,  portez-vous 
bien,  Enée  :  mais  dés  que  les  combats  m'offriront  l'oc- 
casion de  vous  joindre,  par  Jupiter  !  je  deviendrai  le 


490  TROILUS   ET   CRESSIDA. 

chasseur  de  ta  vie,  et  j'y  dévoue  toutes  mes  forces,  toute 
ma  vitesse  et  toute  mon  adresse. 

ÉNÉE.— Et  tu  chasseras  un  lion  qui  fuira  en  retournant 
la  tête. — Sois  le  bienvenu  à  Troie,  et  reçois-y  im  bon 
accueil  :  oui,  par  les  jours  d'Anchise  I  tu  es  le  bienvenu. 
Je  jure  par  la  main  de  Vénus  qu'il  n'est  point  d'homme 
vivant  qui  puisse  mieux  aimer  celui  qu'il  a  l'intention 
de  tuer.  * 

DiOMÈDE.  —  Nous  sympathisons.  —  Grand  Jupiter  , 
qu'Enée  vive,  si  son  trépas  ne  doit  rien  ajouter  à  la 
gloire  de  mon  épée  I  Qu'il  voie  le  soleil  remplir  mille 
fois  le  cercle  complet  de  son  cours  !  Mais  en  faveur  de 
mon  honneur  jaloux,  qu'il  meure,  que  chacun  de  ses 
membres  porte  une  blessure  ;  et  cela  demain  I 

ÉNÉE. — Nous  nous  connaissons  bien  l'un  l'autre. 

DIOMÈDE.-— Oui,  et  nous  désirons  nous  connaître  plus 
mal. 

PARIS. — Voilà  le  compliment  le  plus  mêlé  de  vengeance 
et  de  paix,  d'amitié  et  de  haine  héroïque,  que  j'aie  jamais 
entendu. — ^Quelle  affaire,  seigneur,  vous  fait  lever  de  si 
grand  matin  ? 

ÉNÉE.— Je  suis  mandé  par  le  roi,  j'ignore  pour  quel 
motif. 

PARIS. — Je  vous  apporte  ses  ordres.  C'était  pour  vous 
charger  de  conduire  ce  Grec  à  la  maison  de  Calchas,  et  de 
lui  faire  rendre  la  belle  Gressida  en  échange  d'Anténor. 
Daignez  nous  accompagner  ;  ou  plutôt,  s'il  vous  plaît, 
hâtez-vous  de  nous  y  précéder.  Je  pense  certainement, 
ou  plutôt  ma  pensée  peut  s'appeler  une  certitude,  que 
mon  frère  Troïlus  y  a  passé  cette  nuit.  Éveillez-le,  et 
-donnez-lui  avis  de  notre  approche,  avec  les  détails  de 
notre  message  :  je  crains  que  nous  ne  soyons  fort  mal 
reçus, 

ÉNÉE. — Oh  !  cela,  je  vous  en  réponds.  Troïlus  aimerait 
mieux  voir  emporter  Troie  en  Grèce,  que  de  voir  emme- 
ner de  Troie  sa  Gressida. 

PARIS. — ^n  n'y  a  pas  de  remède.  Ge  sont  les  cruelles 
conjonctures  des  temps  qui  le  veulent  ainsi. — Allez,  sei- 
gneur, nous  vous  suivons. 


ACTE   IV,    SCENE  II.  491 

ÉNÉE.— Salut  à  tous. 

(Énée  sort.) 

PARIS. — Et  dites-moi,  noble  Diomède,  soyez  de  bonne 
foi;  dites-moi  la  vérité,  parlez-moi  avec  la  franchise 
•d'une  bonne  amitié  :  lequel  de  Ménélas  ou  de  moi  jugez- 
vous  le  plus  digne  de  la  belle  Hélène  ? 

DIOMÈDE. — Tous  les  deux  également.  Il  mérite  bien  de 
l'avoir,  lui  qui,  sans  s'inquiéter  de  sa  souillure,  la 
cherche  à  travers  un  enfer  de  peines  et  un  monde  d'ob- 
stacles. Et  voas,  vous  méritez  autant  de  la  garder,  vous 
qui,  insensible  à  son  déshonneur,  la  défendez  au  prix  de 
la  perte  immense  de  tant  de  richesses  et  d'amis.  Lui, 
misérable  gémissant,  boirait  jusqu'à  la  lieimpure  d'un  vin 
passé  et  sans  saveur;  et  vous,  en  vrai  débauché,  il  vous 
plaît  d'engendrer  vos  héritiers  dans  les  flancs  d'une 
prostituée  :  dans  le  vrai,  vos  deux  mérites  balancés  ne 
pèsent  ni  plus  ni  moins  Tun  que  l'autre  ;  mais  vous  êtes 
égaux,  puisqu'il  s'agil  entre  vous  d'une  femme  infâme. 

PARIS. — Vous  êtes  trop  amer  pour  votre  compatriote. 

DIOMÈDE. — C'est  elle  qui  est  bien  amère  pour  son  pays. 
Écoutez-moi,  Paris  :  pas  une  goutte  de  sang  qui  remplit 
ses  veines  impures  qui  n'ait  coûté  la  vie  à  un  Grec  ;  pas 
ime  drachme  dans  tout  le  poids  de  son  corps  avili  et 
prostitué  qui  n'ait  coûté  la  mort  à  un  Troyen  :  depuis 
qu'elle  a  su  parler,  elle  n'a  pas  prononcé  autant  de  bonnes 
paroles  qu'il  est  mort  pour  elle  de  Grecs  et  de  Troyens. 

PARIS. — Beau  Diomède,  vous  en  usez  comme  les  cha- 
lands qui  déprécient  le  bijou  qu'ils  ont  envie  d'acheter  ; 
mais  nous,  nous  nous  contentons  d'estimer  en  silence 
son  mérite,  et  nous  ne  vanterons  point  ce  que  nous 
n'avons  pas  envie  de  vendre.  Voici  notre  chemin. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  II 

Une  cour  devant  la  maison  de  Pandare. 
TROILUS  BT  CRESSIDA. 

TROiLus. — ^Ma chère,  ne  te  tourmente  pas,  la  matinée 
est  froide. 


492  TROILUS   ET   CRESSIDA. 

CRESsiDA. — Alors,  mon  cher  seigneur,  je  vais  faire  des- 
cendre mon  oncle  :  il  nous  ouvrira  les  portes. 

TROILUS.— Non,  ne  le  dérange  pas.  Au  litl  au  lit!  Que 
le  sommeil  ferme  ces  jolis  yeux,  et  plonge  tous  tes  sens 
dans  un  repos  aussi  profond  que  le  sommeil  des  enfants, 
qui  est  vide  de  toute  pensée  ! 

cREssmA. — Adieu  donc, 

TROILUS. — Je  t'en  prie,  remets-toi  au  lit. 

CRESSIDA.— Êtes-vous  las  de  moi? 

TROiLus.^0  Cressida  !  si  le  jour  actif,  éveillé  par 
Talouette,  n'avait  pas  réveillé  les  hardis  corbeaux  et 
chassé  les  songes  et  la  nuit,  qui  ne  peut  plus  couvrir  de 
son  ombre  nos  plaisirs,  je  ne  me  séparerais  pas  de  toi. 

CRESSiDA. — La  nuit  a  été  trop  courte. 

TROILUS.  —  Maudite  soit  la  sorcière  !  Elle  demeure 
auprès  des  enchanteurs  nocturnes  jusqu'à  les  lasser 
autant  que  l'enfer  ;  mais  elle  fuit  les  embrassements  de 
l'amour  d'une  aile  plus  rapide  que  le  vol  de  la  pensée. — 
Vous  prendrez  froid,  et  vous  me  le  reprocherez. 

CRESSIDA. — Je  vous  cu  coujure,  restez  encore  :  vous 
autres  hommes,  vous  ne  voulez  jamais  rester.  0  folle 
Cressida! — ^Je  pouvais  vous  tenir  encore  loin  de  moi,  et 
vous  seriez  resté  alors.  Écoutez,  il  y  a  quelqu'un  de  levé. 

PANDARE,  à  haute  voix^  dans  l'intérieur  de  la  maison. — 
Quoi  !  toutes  les  portes  sont-elles  donc  ouvertes  ici  ? 

TROILUS.— C'est  votre  oncle.  (Entre  Pandare.) 

CRESSIDA. — La  peste  soit  de  lui  1  II  va  se  moquer  de 
moi,  je  vais  mener  une  vie. . . 

PANDARE. — Eh  bien,  eh  bien  !  comment  vont  les  virgi- 
nités ? — Vous  voilà,  jeune  vierge  !  Où  est  ma  nièce  Cres- 
sida à  présent? 

CRESSIDA. — Allez  vous  pendre,  mon  oncle,  méchant 
moqueur.  Vous  me  conseillez  de  faire...  et  ensuite 
vous  me  raillez. 

PANDARE. — De  faire  quoi?  de  faire  quoi?  Voyons, 
qu'elle  dise  quoi. . . .^  Que  vous  ai-je  conseillé  de  faire  ? 

CRESSIDA. — ^Allons,  maudit  soit  votre  cœur  !  Vous  ne 
serez  jamais  bon,  et  vous  ne  souffrirez  jamais  que  les 
autres  le  soient. 


ACTE    IV,    SCENE   II.  493 

PANDABE.— Ha,  ha  I  hélas  !  la  pauvre  petite  !  la  pauvre 
innocente  !  Tu  n'as  pas  dormi  cette  nuit  ?  -Est-ce  que  ce 
méchant  ne  t'a  pas  laissée  dormir  ?  Qu'un  fantôme  l'em- 
porte ! 

(On  frappe  à  la  porte.) 

CRESSiDA,  à  rroï/u5.— Ne  vous  Tavais-je  pas  dit?  Je 
voudrais  qu'on  lui  cassât  la  tête  !— Qui  est  à  la  porte? 
Mon  bon  oncle,  allez  voir. — (.4  Troïlus.)  Seigneur,  rentrez 
dans  ma  chambre  :  vous  souriez  et  vous  vous  moquez  de 
moi,  comme  si  j'avais  des  intentions  malicieuses. 

TROiLUS,  riant, — Ha,  ha  ! 

CRESSIDA. — Allons,  vous  vous  trompez;  je  ne  songe  à 
rien  de  semblable.  [On  frappe  encore.)— Avec  quelle  force 
ils  frappent  ! — Je  vous  en  prie,  rentrez.  Je  ne  voudrais 
pas,  pour  la  moitié  de  Troie,  qu'on  vous  vît  ici. 

(Ils  rentrent  tous  les  deux.) 

PANDARE. — Qu'y  est  là?  qu'y  a-t-il?  Voulez-vous  donc 
enfoncer  les  çortes?  Eh  bien,  de  quoi  s'agit-il? 

(Entre  Énée.) 

ÉNÉE. — ^Bonjour,  seigneur,  bonjour. 
^  PANDARE. — Oui  est  là?  —  Quoi!   c'est  vous,  seigneur 
Énée?  Sur  ma  parole,  je  ne  vous  ai  pas  reconnu.  Quelles 
nouvelles  apportez-vous  si  matin  ? 

ÉNÉE. — Le  prince  Troïlus  n'est-il  pas  ici  ? 

PANDARE.— Ici  ?  Hé  !  qu'y  ferait-il  ? 

ÉNÉE. — Allons,  il  est  ici,  seigneur;  ne  nous  le  celez 
pas  :  il  est  très-important  pour  lui  que  je  lui  parle. 

PANDARE.— Il  est  ici,  dites- vous?  C'est  plus  que  je  n'en 
sais,  je  vous  le  junj. — Quant  à  moi,  je  suis  rentré  tard. 
— Hé  !  que  ferait-il  ici  ? 

ÉNÉE. — Quoi?  rien. — Allons,  allons,  vous  lui  feriez 
beaucoup  de  tort,  sans  vous  en  douter  ;  j'espère  que  vous 
lui  serez  assez  fidèle  pour  le  trahir  ;  à  la  bonne  heure, 
ignorez  qu'il  est  ici,  mais  allez  toujours  le  chercher. 
Allez. 

(Pandare  va  sortir,  Troïlus  entre.) 

TROILUS. — Quoi  ?  Qu'y  a-t-il  ?. . . 
ÉNÉE. — Seigneur,  à  peine  ai-je  le  temps  de  vous  saluer, 
tant  mon  message  est  pressé.  Voici  à  deux  pas  Paris 


4-94  TROILUS  ET   CRESSIDA. 

votre  frère,  et  Déiphobe,  le  Grec  Diomède,  et  notre  An  té- 
nor qui  nous  est  rendu  ;  mais,  en  échange  de  sa  liberté, 
il  faut  que  sur-le-champ,  dans  une  heure  et  avant  le 
premier  sacrifice,  nous  remettions  dans  les  mains  de 
Diomède  la  jeune  Cressida. 

TROILUS. — Est-ce  une  chose  arrêtée  ? 

ÉNÉE. — Oui,  par  Priam  et  le  conseil  de  Troie  ;  ils  me 
suivent  et  sont  prêts  à  Texécuter. 

TROILUS.— Comme  mes  projets  se  jouent  de  moi  I — ^Je 
vais  aller  les  joindre  ;  et  vous,  seigneur  Énée,  nous  nous 
sommes  rencontrés  par  hasard;  vous  ne  m'avez  pas 
trouvé  ici. 

ÉNÉE. —Bon,  bon,  seigneur  ;  les  secrets  de  la  nature  ne 
sont  pas  gardés  dans  un  plus  profond  silence. 

(Troïlus  et  Énée  sortent.) 

PANDARE.— Est-il  possible?  Pas  plutôt  gagnée  qu'elle 
est  perdue  !  Que  le  diable  emporte  Anténor  !  Le  jeune 
prince  en  perdra  la  raison  ;  la  peste  soit  d* Anténor  !  Je 
voudrais  qu'ils  lui  eussent  cassé  le  cou. 

CRESSIDA. — Eh  bien,  de  quoi  s'agit-il?  Qui  donc  était 
ici? 

PANDARE. — Ah  !  ah  ! 

CRESSIDA. — Pourquoi  soupirez- vous  si  profondément? 
Où  est  mon  seigneur?  De  grâce,  mon  cher  oncle,  dites^ 
moi  ce  que  c'est. 

PANDARE. — Je  voudrais  être  enfoncé  de  toute  ma  hau- 
teur sous  la  terre  ! 

CRESSIDA.— 0  dieux  I  qu'y  a-t-il  donc? 

PANDARE. — Je  te  prie,  rentre.  Plût  aux  dieux  que  tu  ne 
fusses  jamais  née  !  Je  savais  bien  que  tu  serais  cause  de 
sa  mort  I  0  pauvre  prince  !  la  peste  soit  d'Anténor  I 

CRESSIDA. — Mon  cher  oncle,  je  vous  en  conjure  à 
genoux,  je  vous  en  conjure,  qu'y  a-t-il?... 

PANDARE. — ^11  faut  que  tu  partes,  ma  pauvre  fille,  il 
faut  que  tu  partes  ;  tu  es  échangée  avec  Anténor  :  il  faut 
que  tu  retournes  vers  ton  père,  et  que  tu  te  sépares  de 
Troïlus  :  ce  sera  sa  mort,  son  poison;  il  ne  pourra 
jamais  le  supporter. 

CRESSIDA. — 0  dieux  immortels  ! — Je  ne  partirai  pas. 


ACTE  IV,    SCÈNE  III.  495 

PANDARE. — ^n  le  faut. 

CREssiDA. — ^Je  ne  le  veux  pas,  mon  oncle.  J'ai  oublié 
mon  père,  je  ne  connais  aucun  sentiment  de  parenté. 
Non,  il  n'est  point  de  parents,  de  tendresse,  de  sang,  de 
cœur,  qui  me  louchent  d'aussi  près  que  mon  cher  Troï- 
lus.  0  dieux  du  ciel  I  faites  du  nom  de  Gressida  le  sym- 
bole de  la  perfidie,  si  jamais  elle  abandonne  Troïlus. 
Temps,  violence,  mort,  portez-vous  sur  ce  corps  à  toutes 
les  extrémités  ;  mais  la  base  solide  sur  laquelle  mon 
amour  est  affermi  est  comme  le  centre  même  de  la 
terre,  il  attire  tout  à  lui. — Je  vais  rentrer  et  pleurer. 

PANDARE. — Oui,  va,  va. 

CRESSIDA. — Et  arracher  mes  beaux  cheveux,  et  égrati- 
gner  ces  joues  si  vantées,  briser  ma  voix  à  force  de  san- 
glots, et  briser  mon  cœur  à  force  de  crier  :  Troïlus  I  Je 
ne  veux  pas  sortir  de  Troie. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  III 

La  scène  se  passe  devant  la  maison  de  Pandare. 

PARIS,  TROÏLUS,  ÉNÉE,  DÉIPHOBE,  ANTÉNOR, 
DIOMÈDE. 

PARIS. — Il  est  grand  jour,  et  l'heure  fixée  pour  la 
remettre  à  ce  vaillant  Grec  s'avance  à  grands  pas.— Mon 
cher  frère  Troïlus,  allez  dire  à  Gressida  ce  qu'il  faut 
qu'elle  fasse,  et  déterminez  -  la  promptement  à  y  con- 
sentir. 

troïlus. — Entrez  dans  sa  maison.  Je  vais  l'amener 
dans  un  instant  à  ce  Grec  ;  et  lorsque  vous  me  verrez  la 
remettre  entre  ses  mains,  croyez  voir  un  autel,  et  dans- 
vôtre  frère  Troïlus  le  prêtre  qui  immole  son  propre 
cœur. 

(Il  sort.) 

PARIS.— Je  sais  ce  que  c'est  que  d'aimer;  et  je  voudrais- 
pouvoir  le  secourir  comme  je  le  plains. — Entrez,  je  vou& 

prie,  seigneurs. 

(Ils  sortent.) 


496  TROILUS  ET   CBESSIDA. 

SCÈNE  IV 

On  voit  un  appartement  de  la  maison  de  Pandare. 
PANDARE,  CRESSIDA. 

PANDARE. — De  la  modération,  de  la  modération. 

CRESSIDA. — Que  me  parlez-vous  de  modération?  Ma  dou- 
leur est  complète,  parfaite,  et  extrême  comme  Tamour 
qui  Ta  produite;  et  elle  m'agite  avec  la  même  force 
invincible  que  lui.  Comment  puis-je  la  modérer?  Si  je 
pouvais  composer  avec  ma  passion,  ou  la  refroidir  et 
Taffaiblir,  je  pourrais  tempérer  de  même  mon  chagrin  : 
mais  mon  amour  n'admet  point  d'alliage  qui  le  modifie, 
et  mon  chagrin  n'en  admet  pas  davantage  dans  une  perte 
aussi  chère. 

(Entre  Troïlus.) 

PANDARE.— Le  voici  qui  vient,  le  voici.— Ah  I  mes  pau- 
vres poulets  M 

CRESSIDA  l'embrassant, — OTroïlu^,  Troïlus! 

PANDARE. — Quel  couple  d'objets  infortunés  j'ai  devant 
les  yeux  !  Que  je  vous  embrasse  aussi.  0  cœur  !  comme 
on  Ta  si  bien  dit  : 

0  cœur,  ô  triste  cœur  ! 
Pourquoi  soupires-  tu  sans  te  briser  ? 

Et  à  cela  il  répond  : 

Parce  que  tu  ne  peux  soulager  ta  cuisante  douleur 
Ni  par  l'amitié,  ni  par  les  paroles  '. 

Jamais  il  n'y  eut  rime  plus  vraie.  Ne  faisons  dédain  de 
rien,  car  nous  pourrions  vivre  assez  pour  avoir  besoin 
de  ces  vers  ;  nous  le  voyons,  nous  le  voyons...  Eh  bien  I 
mes  agneaux? 

TROILUS.— Cressida,  je  t'adore  d'un  amour  si  pur  que 
les  dieux  bienheureux,  comme  s'ils  étaient  jaloux  de  ma 
passion  plus  fervente  dans  son  zèle  que  la  dévotion  que 

*  Sweet  ducksl 
.    >  Citation  de  quelque  ancienne  ballade: 


ACTE  IV,    SCÈNE  IV.  497 

respirent  pour  leurs  divinités  des  lèvres  glacées,  te  sépa- 
rent de  moi. 

CREssiDA.— Les  dieux  sont-ils  sujets  à  l'en  vie? 

PANDARE.  — Oui,  oui,  oui;  en  voilà  la  preuve  bien 
évidente. 

CRESSIDA. — Et  est-il  vrai  qu'U  me  faille  quitter  Troie? 

TROiLus. — Odieuse  vérité  I 

CRESSIDA. — Quoi?  et  Troïlus  aussi? 

TROILUS. — Troie,  et  Troïlus  I 

CRESSIDA.— Est-il  possible? 

TROILUS. — Et  si  soudainement  que  la  cruauté  du  sort 
nous  ravit  le  temps  de  prendre  congé  l'un  de  Tautre, 
brusque  tous  les  délais,  frustre  avec  barbarie  nos  lèvres 
de  la  douceur  de  s'unir,  interdit  violemment  nos  étroits 
embrassements,  étouffe  nos  tendres  vœux  à  la  naissance 
même  de  notre  haleine  laborieuse.  Nous  deux,  qui  nous 
sommes  achetés  Tun  l'autre  au  prix  de  tant  de  milliers 
de  soupirs,  nous  sommes  forcés  de  nous  vendre  miséra- 
blement après  un  seul  soupir  fugitif  et  imparfait!  Le 
temps  injurieux ,  avec  la  précipitation  d'un  voleur , 
entasse  pêle-mêle  et  au  hasard  tout  son  riche  butin. 
Nous  nous  devons  autant  d'adieux  qu'il  est  d'étoiles  dans 
le  firmament,  tous  bien  articulés,  et  scellés  d'un  baiser  : 
eh  bien  !  il  les  amoncelle  tous  en  un  seul  adieu  vague,  et 
nous  réduit  à  un  seul  baiser  affamé,  gâté  par  l'amertume 
de  nos  larmes. 

ÉNÉE,  derrière  le  théâtre, — Seigneur,  la  dame  est-elle 
prête  ? 

TROILUS. — Écoutez I  c'est  vous  qu'on  appelle...  On  dit 
que  c'est  ainsi  que  le  Génie  crie:  Viens!  à  celui  qui  va 
mourir. — Dites-leur  d'avoir  patience;  elle  va  venir  à 
l'instant. 

PANDARE. — Où  sont  mes  larmes?  Pluie,  coulez  pour 
abattre  ce  vent,  sans  quoi  mon  cœur  va  être  déraciné. 

(Pandare  sort.) 

CRESSIDA. — Faut-il  donc  que  j'aille  chez  les  Grecs? 
TROILUS. — Il  n^  a  point  de  remède. 
CREssiDA.-*-La  malheureuse  Cressida  au  milieu  des 
Grecs  joyeux  !— Qi^and  nous  reverrons-nous? 

T.  IV.  32 


498  TPOILUS   ET  CRESSIDA. 

TROitus. — Écoute-moi,  ma  bien-aimée  ;  garde*moi  seu- 
1  ement  un  cœur  fidèle ... 

CRESSIDA.— Moi  I  fidèle?— Quoi  doue?  quelle  est  cette 
mauvaise  pensée? 

TnoiLus. — Allons,  il  faut  user  doucement  des  plaintes, 
car  c'est  l'instant  de  notre  séparation. — Je  ne  te  dis 
pas,  sois  fidèle,  parce  que  je  doute  de  toi;  car  je  jet- 
terais mon  gant  à  la  Mort  elle-même,  pour  la  défier  de 
prouver  qu'aucune  tache  ait  souillé  ton  cœur  ;  m^is  si 
je  dis,  sois  fidèle,  c'est  uniquement  pour  amener  la  pro- 
testation que  je  vais  te  faire;  sois  fidèle,  et  j'irai  te 
voir, 

CRESsmA. — 0  prince  I  vous  serez  exposé  à  des  dangers 
aussi  nombreux  que  pressants  ;  mais  je  serai  fidèle. 

TRoiLus. — Et  moi,  je  me  ferai  un  ami  du  danger. — 
Porte  cettç  manche. 

CBEssmA.— Et  vous  ce  gant.  Quand  vous  verrai-je? 

TROILUS.  —  Je  corromprai  les  sentinelles  des  Grecs, 
pour  te  rendre  visite  la  nuit  :  mais,  sois  fidèle. 

CRESSIDA. — p  ciel  !  encore  :  Sois  fidèle  ! 

TROILUS. — Ecoute  pourquoi  je  parle  ainsi,  mon  amour  : 
les  jeunes  Grès  sont  remplis  de  qualités  ;  ils  sont  amou- 
reux, bien  faits,  riches  des  dons  de  la  nature  et  perfec- 
tionnés par  les  arts  et  les  exercices,  La  nouveauté  fait 
impression  quand  les  talents  sont  unis  aux  grâces  de  la 
personnel...  Hélas!  une  sorte  de  jalousie  céleste  (que 
je  vous  conjure  d'appeler  une  erreur  vertueuse)  m'ins- 
pire des  craintes. 

CRESSIDA.— 0  ciel  I  vous  ne  m'aimez  pas. 

TROILUS. — Que  je  meure  en  lâche  si  je  ne  vous  aime 
pas  I  Si  je  vous  parle  ainsi,  c'est  bien  moins  de  votre  fidé- 
lité que  je  doute  que  de  mon  propre  mérite  :  je  ne  sais 
point  chanter,  ni  danser  la  volte,  ni  parler  avec  dou- 
ceur, ni  jouer  à  des  jeux  d'adresse ,  autant  de  talents 
brillants,  naturels  et  familiers  aux  Grecs  :  mais  je  puis 
vous  dire  que  sous  les  grâces  de  ces  dons  séduisants  est 
caché  un  démon  dangereux  qui  parle  sans  rien  dire,  et 
tente  avec  un  art  extrême  :  ne  vous  laissez  pas  tenter. 

CRESSIDA, — Croyez-vous  que  je  me  laisse  tenter? 


ACTE    IV,   SCÈNE    IV.  499 

TROiLUs.  — -Non,  mais  nous  faisons  quelquefois  des 
choses  que  nous  ne  voulons  pas  ;  nous  soromes  nos  pro- 
pres démons  à  nous-mêmes,  lorsque  nous  voulons  tenter 
la  fragilité  de  nos  forces,  en  présumant  trop  de  leur 
puissance  variable. 

toÉB,  en  dehors, — Allons,  mon  bon  seigneur. 

TnoUiUs.  ^- Allons ,  embrassons -nous,  et  séparons^» 
nous. 

PAms,  en  dehors, — Mon  frère  Troïlus! 

TRoiLus. — Mon  cher  frère,  entrez  ici,  et  amenez  Énée 
et  le  Grec  avec  vous. 

CREssiDA.— Seigneur,  serez-vous  fidèle? 

TROILUS.— Qui,  moi?  hélas!  c'est  mon  vice,  c'est  mon 
défaut.  Tandis  que  les  autres  savent  gagner  pai»  adresse 
une  haute  estime,  moi,  par  mon  excès  d'honnêteté,  Je 
n'obtiens  qu'une  simple  approbation.  Tandis  que  d'au- 
tres dorent  avec  art  leurs  couronnes  de  cuivre,  j'offre  la 
mienne  nue  avec  franchise  et  sincérité.  Ne  craignez 
rien  de  ma  fidélité  :  franchise  et  bonne  foi,  c'est  là  toute 
ma  morale.  {Entrent  Énée,  Paris,  Ànténor,  Déiphobe  et 
Diomède,)  Soyez  le  bienvenu,  noble  Diomède  :  voici  la 
dame  que  nous  rendons  à  la  place  d'Anténor.  Aux  portes, 
seigneur,  je  la  remettrai  dans  vos  mains,  et,  chemin 
faisant,  je  vous  ferai  comprendre  ce  qu'elle  vaut.  Trai- 
tez-la avec  distinction  ;  et,  par  mon  âme,  beau  Grec,  si 
jamais  tu  te  trouvais  à  la  merci  de  mon  épée,  nomme 
seulement  Cressida,  et  ta  vie  sera  aussi  en  sûreté  que 
Priam  dans  Ilion. 

DIOMÈDE. — Belle  Cressida,  dispensez-vous,  je  vous  prie, 
des  remerciments  que  ce  prince  attend  de  vous  ;  l'éclat 
de  vos  yeux  et  la  beauté  céleste  de  vos  traits  vous  assu- 
rent tous  les  égards  :  vous  serez  la  souveraine  de  Dio- 
mède ;  il  est  tout  entier  à  vos  ordres. 

TROILUS. — Grec,  tu  ne  me  traites  pas  avec  courtoisie, 
de  faire  honte  à  l'ardeur  de  ma  prière,  en  louant  Cressida. 
Je  te  dis,  prince  grec,  qu'elle  est  aussi  fort  au-dessus  de 
tes  louanges,  que  tu  es  indigne  de  porter  le  nom  de  son 
serviteur  :  je  te  recommande  de  la  bien  traiter,  à  ma 
seule  considération;  car,  j'en  jure  par  le  redoutable 


500  TROILUS   ET   CRESSIDÀ. 

Platon,  si  tu  ne  le  fais  pas,  quand  le  géant  Achille  serait 
ton  gardien,  je  te  couperai  la  gorge. 

piOMÈDE.— Ah  !  point  de  courroux,  prince  Troïlus;  qu'il 
me  soit  permis,  par  le  privilège  de  mon  rang  et  de  mon 
message,  de  parler  en  liberté  :  quand  je  serai  sorti  de 
cette  ville,  je  suivrai  ma  volonté  ;  et  sachez,  seigneur, 
que  je  ne  ferai  rien  sur  vos  ordres  ;  elle  sera  appréciée 
suivant  son  propre  mérite;  mais  lorsque  vous  direz  :  que 
cela  soit,  je  vous  répondrai  dans  toute  la  fierté  du  cou- 
rage et  de  rhonneur  :  non. 

TROILUS.— Allons,  marchons  vers  les  portes. — Je  te 
dis,  moi,  Diomède,  que  cette  bravade  te  forcera  plus 
d'une  fois  à  cacher  ta  tête. — Belle  Cressida,  donnez-moi 
la  main,  et,  en  marchant,  achevons  ensemble  im  entre- 
tien nécessaire  et  qui  ne  regarde  que  nous. 

(Troïlus,  Cressida  et  Diomède  sortent.) 
(On  entend  une  trompette.) 

PARIS.— -Écoutez  ;  c'est  la  trompette  d'Hector. 

ÉNÉE. — A  quoi  avons-nous  passé  cette  matinée?  Le 
prince  doit  me  croire  paresseux  et  négligent,  moi  qui  lui 
avais  juré  d'être  sur  le  champ  de  bataille  avant  lui. 

PARIS. — C'est  la  faute  de  Troïlus.  Allons,  allons,  ren- 
dons-nous sur  le  champ  de  bataille  avec  lui. 

DÉiPHOBE. — Faisons  diligence. 

ÉNÉE. — Oui,  marchons  avec  le  joyeux  empressement 
d'un  jeune  époux,  et  volons  sur  les  traces  d'Hector  :  la 
gloire  de  notre  Troie  dépend  aujourd'hui  de  sa  noble 
valeur  et  de  ce  combat  singulier. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  V 

Le  camp  des  Grecs,  une  lice  a  été  préparée. 

AJAX  s'avance  armé,  AGAMEMNON.  ACHILLE,  PATRO- 
CLE,  MÉNÉLAS,  ULYSSE,  NESTOR  et  autres  chefs. 

AGAMEMNON. — Te  voilà  déjà  complètement  vêtu  de  ta 
brillante  armure  et  devançant  le  temps  dans  l'impatience 
de  ton  courage.  Redoutable  Ajax,  ordonne  à  ton  héraut 


ACTE  IV,  SCÈNE  V.  501 

d'envoyer  jusqu'à  Troie  le  signal  éclatant  de  sa  trom- 
pette, et  que  Tair  épouvanté  frappe  Toreille  du  grand 
champion  et  l'appelle  ici. 

AJAX. — Trompette,  voilà  ma  bourse.  Maintenant  crève 
tes  poumons  et  brise  ta  trompe  d'airain.  Souffle,  coquin, 
jusqu'à  ce  que  tes  joues  arrondies  se  gonflent  plus  que 
celles  de  l'aquilon  essoufflé.  Allons,  enfle  ta  poitrine,  et 
que  le  sang  jaillisse  de  tes  yeux  ;  c'est  Hector  que  tu 
appelles. 

(La  trompette  sonne.) 

ULYSSE. — Aucune  trompette  ne  répond. 

ACHILLE. — Il  est  bien  matin  encore. 

AGAMEMNON.— N'est-ce  pas  Diomède  qu'on  aperçoit  là- 
bas,  avec  la  fille  de  Calchas  ? 

ULYSSE. — C'est  lui-même  ;  je  le  reconnais  à  sa  tour 
nure  :  il  marche  en  s'élevant  sur  la  pointe  du  pied  ;  c'est 
son  ambitieuse  fierté  qui  Télève  ainsi  au-dessus  de  la 
terre, 

(Diomède  8*avance  avec  Cressida.) 

AGAMEMNON. — Est-cc  làlajeuue  Cressida? 

DIOMÈDE. — Oui,  c'est  elle. 

AGAMEMNON.— Vous  êtcs  la  bicuvenue  chez  les  Grecs, 
belle  dame. 

NESTOR. — Notre  général  vous  salue  d'un  baiser. 

ULYSSE. — Ce  n'est  là  qu'une  courtoisie  particulière  :  il 
vaudrait  bien  mieux  qu'elle  fût  baisée  par  tous  en 
général  *. 

NESTOR. — Et  c'est  là  un  conseil  bien  galant.  Allons,  c'est 
moi  qui  commencerai. — ^Voilà  pour  Nestor. 

ACHILLE. — Je  veux  chasser  l'hiver  de  vos  lèvres,  belle 
dame.  Achille  vous  souhaite  la  bienvenue. 

MÉNÉLAS. — J'avais  jadis  de  bonnes  raisons  pour  mes 
baisers. 

PATROCLE. — Mais  ce  n'est  pas  une  raison  pour  baiser 
aujourd'hui  ;  Paris  est  arrivé  tout  d'un  coup  si  eifronté- 
ment  qu'il  vous  a  séparés,  vous  et  vos  raisons. 

ULYSSE. — Amère  pensée,  sujet  de  tous  nos  afi'ronts  ; 
nous  perdons  nos  têtes  pour  dorer  ses  cornes. 

*  Notre  général  et  en  général f  jeu  de  mots. 


502  TROILUS   ET   CRESSIDA. 

PATROCLE.— Le  premier  était  le  baiser  de  Ménélas,  ce- 
lui-ci est  lô  mien  ;  c'est  Patrocle  qui  vous  embrasse. 

MÉNÉLAS.— Oh!  cela  est  joli  ! 
•  PATRooLE. — Pari*  6t  mol,  nous  baisons  toujours  pour 
Ménélas. 

MÉNÉLAS. — Je  veux  avoir  le  mien,  seigneur;  belle 
dame,  permettez.... 

CRESSIDA. — En  embrassant,  donnez-vous,  ou  recevez- 
vous? 

MÉNÉLAS. — Je  prends,  et  je  donne. 

CRESSIDA. — ^Je  veux  faire  un  marché  où  je  puisse  gagner 
ma  vie.  Le  baiser  que  vous  prenez  vaut  mieux  que  celui 
que  vous  donnez;  ainsi  point  de  baiser. 

MÉNÉLAS. — Je  vous  payerai  Texcédant  ;  je  vous  en  don- 
nerai trois  poîir  un. 

CRESSIDA. — Donnez  juste  autant,  ou  n*en  donnez  point. 
Vous  êtes  un  homme  impair. 

MÉNÉLAS. — Un  homme  impair,  dites-vous,  belle?  tout 
homme  Test. 

CRESSIDA, — Non,  Paris  ne  Test  pas  ;  car  vous  savez  qu'il 
est  très-vrai  que  vous  êtes  impair,  et  que  lui  est  au  pair 
avec  vous. 

MÉNÉLAS. — Vous  me  donnea  des  chiquenaudes  sm-  le 
front. 

ULYSSE. — La  partie  ne  serait  pas  égale,  votre  ongle 
contre  sa  corne.  Puis-je,  belle  dame,  vous  demander  un 
baiser  ? 

CRESSIDA. — Vous  Ic  pouvez. 

ULYSSE. — Je  le  désire. 

CRESSIDA.  — Allons,  demandez-le. 

ULYSSE. — Eh  bien  !  pour  Tamour  de  Vénus,  donnez- 
moi  un  baiser,  quand  Hélène  sera  redevenue  \ierge,  et 
en  sa  possession. 

(Montrant  Ménélas.) 

CRESSIDA.  —  Je  suis  votre  débitrice  :  réclamez  votre 
payement  quand  il  sera  échu. 
ULYSSE, — Jamais  le  jour  n'arrivera,  ni  votre  baiser. 
DiOMÈDE. — Madame,  un  mot  —Je  vais  vous  conduire  à 

votre  pèie^  (Diomède  emmène  Cressida.) 


ACTE   IV,    SCÈNE    V.  503 

NESTOR. — C'est  une  femme  d'un  esprit  vif. 

ULYSSE. — Fi  donc,  fi  donc  !  tout  parie  en  elle,  ses  yeux, 
ses  joues,  ses  lèvres,  jusqu'au  mouvement  de  son  pied. 
Ses  penchants  déréglés  se  décèlent  dans  tous  ses  muscles, 
dans  tous  les  mouvements  de  sa  personne.  Oh  !  ces  har- 
dies assaillantes,  si  libres  de  la  langue,  qui  vous  font 
ainsi  les  premières  avances,  et  qui  ouvrent  les  tablettes 
de  leurs  pensées  toutes  grandes  au  premier  venu  qui  les 
flatte,  regardez-les  comme  la  proie  complaisante  de  la 
première  occasion,  et  de  vraies  filles  du  métier. 

(On  entend  une  trompette  au  dehors.) 

TOUS. — La  trompette  du  Troyen. 
AGAMEMNON. — Voilà  sa  troupc  qui  vient. 

(Entrent  Hector  armé,  Énée,  Troïlus,  d'autres  Troyens  et 
suite.) 

ÉNÉE. — Salut!  vous  tous,  princes  de  la  Grèce.  Quel 
sera  le  prix  de  celui  qui  remportera  la  victoire?  ou  vous 
proposez-vous  de  déclarer  un  vainqueur?  voulez-vous 
que  les  deux  champions  se  poursuivent  l'un  l'autre  jus- 
qu'à la  dernière  extrémité  :  ou  seront-ils  séparés  par 
quelque  voix,  quelque  signal  du  champ  de  bataille? 
Hector  m'a  ordonné  de  vous  le  demander. 

AGAJvfEMNON. — Quel  Gst  le  désir  d'Hector? 

ÉNÉE. — Cela  lui  est  indifférent  :  il  obéira  aux  conven- 
tions. 

AcmLLE. — C'est  bien  là  He,ctor  ;  mais  il  agit  bien  tran- 
quillement, avec  un  peu  de  fierté  et  il  ne  fait  i)as  grand 
cas  du  chevalier  son  adversaire. 

ÉNÉE. — Si  vous  n'êtes  pas  Achille,  seigneur,  quel  est 
votre  nom  ? 

ACHILLE.— Si  je  ne  suis  pas  Achille,  je  n'en  ai  point. 

ÉNÉE. — Eh  bien,  Achille  soit  :  mais  qui  que  vous  soyez, 
sachez  ceci  :  que  les  deux  extrêmes  en  valeur  et  en  or- 
gueil excellent  chez  Hector  :  l'un  monte  presque  jusqu'à 
l'infini^  l'autre  descend  jusqu'au  néant.  Faites  bien 
attention  à  ce  héros,  et  ce  qui  en  lui  ressemble  à  de  l'or- 
gueil est  courtoisie.  Cet  Ajax  est  à  demi-formé  du  sang 
d'Hector,  et  par  amour  pour  ce  sang  la  moitié  d'Hector 
reste  à  Troie  :  c'est  la  moitié  de  son  com^age,  de  sa  force. 


504  TROILUS   ET  CUES8IDA. 

la  moitié  d'Hector,  qui  vient  chercher  ce  chevalier  de 
sang  mêlé,  moitié  Grec  et  moitié  Troyen. 

ACHILLE. — Ce  ne  sera  donc  qu'un  combat  de  femme? 
— Oh  !  je  vous  comprends. 

(Diomède  revient.) 

AGAMEMNON.— Voici  Diomède. — Allez,  noble  chevalier  : 
tenez-vous  près  de  notre  Ajax.^  Il  en  sera  comme  vous 
déciderez,  vous  et  le  seigneur  Énée,  sur  Tordre  du  com- 
bat ;  soit  que  vous  arrêtiez  qu'ils  doivent  se  battre  à  ou- 
trance ou  que  les  deux  champions  pourront  reprendre 
haleine  :  les  combattants  étant  parents,  leur  combat  est 
à  moitié  arrêté  avant  que  les  coups  aient  commencé. 

(Ajax  et  Hector  entrent  dans  la  lice.) 

ULYSSE. — ^Les  voilà  déjà  prêts  à  en  venir  aux  mains. 

AGAMEMNON. — Quel  cst  ce  Troycn  qui  a  Tair  si  triste? 

ULYSSE.— C'est  le  plus  jeune  des  flls  de  Priam,  un  vrai 
chevalier  ;  il  n'est  pas  mûr  encore  et  il  est  déjà  sans 
égal  :  ferme  dans  sa  parole,  parlant  par  ses  actions  et 
sans  langue  pour  les  vanter  ;  lent  à  s'irriter,  mais  lent  à 
se  calmer  quand  il  est  provoqué  :  son  cœur  et  sa  main 
sont  tous  deux  ouverts  et  tous  deux  francs  ;  ce  qu'il  a,  il 
le  donne,  ce  qu'il  pense,  il  le  montre  :  mais  il  ne  donne 
que  lorsque  son  jugement  éclaire  sa  bienfaisance,  et  il 
n'honore  jamais  de  sa  voix  une  pensée  indigne  de  son 
caractère  :  courageux  comme  Hector  et  plus  dangereux 
que  lui.  Hector,  dans  la  fougue  de  sa  colère,  cède  aux 
impressions  de  la  tendresse  :  mais  lui,  dans  la  chaleur 
de  l'action,  il  est  plus  vindicatif  que  l'amour  jaloux  :  on 
le  nomme  Troïlus,  et  Troie  fonde  sur  lui  sa  seconde 
espérance,  avec  autant  de  confiance  que  sur  Hector 
même  :  ainsi  le  peint  Énée,  qui  connaît  ce  jeune 
homme  de  la  tête  aux  pieds,  et  tel  est  le  portrait  qu'il 
m'a  fait  de  lui  en  confidence,  dans  le  palais  d'Hion. 

(Bruit  de  guerre.  Hector  et  Ajax  combattent.) 

AGAMEMNON. — Les  voilà  aux  prises. 
NESTOR. — Allons,  Ajax,  tiens-toi  bien  sur  tes  gardes. 
TROILUS. — Hector,  tu  dors;  réveille-toi. 
AGAMEMNON. — Scs  coups  sont  bicu  ajustés.— -Ici,  Ajax. 
DIOMÈDE,  av^  deux  champions, — H  faut  vous  en  tenir  là. 
(Les  trompettes  cessent.) 


ACTE   IV,    SCÈNE    V.  50o 

ÉNÉE. — Princes,  c'est  assez,  je  vous  prie. 

AJAx. — Je  ne  suis  pas  encore  échauffé.  Recommençons 
le  combat. 

DioMÈDE. — Comme  il  plaira  à  Hector. 

HECTOR. — Eh  bien  !  moi,  je  veux  en  rester  là.— Noble 
guerrier,  tu  es  le  fils  de  la  sœur  de  mon  père,  cousin- 
germain  des  enfants  de  l'auguste  Priam.  Les  devoirs  du 
sang  défendent  entre  nous  deux  une  émulation  sangui- 
naire. Si  tu  étais  mélangé  d'éléments 'grecs  et  troyens, 
de  manière  à  pouvoir  dire  :  «  Cette  main  est  toute 
«  grecque  et  celle-ci  toute  troyenne  :  les  muscles  de  cette 
«  jambe  sont  de  Troie  et  les  muscles  de  celle-ci  sont  de 
«  la  Grèce  :  le  sang  de  ma  mère  colore  la  joue  droite,  et 
«  dans  les  veines  de  cette  joue  gauche  bouillonne  le 
«  sang  de  mon  père,  »  par  le  tout-puissant  Jupiter,  tu 
ne  remporterais  pas  un  seul  de  tes  membres  grecs,  sans 
que  mon  épée  y  eût  marqué  Tempreinte  de  notre  haine 
irréconciliable;  mais  que  les  dieux  ne  permettent  pas 
que  mon  épée  homicide  répande  une  goutte  du  sang  que 
tu  as  emprunté  de  ta  mère,  la  tante  sacrée  d'Hector. — 
Que  je  t'embrasse,  Ajax  !  par  le  Dieu  qui  tonne,  tuas  des 
bras  vigoureux,  et  voilà  comme  Hector  veut  qu'ils  tom- 
bent sur  lui.  Cousin,  honneur  à  toi  ! 

AJAX. — ^Je  te  remercie,  Hector  :  tu  es  trop  franc  et  trop 
généreux.  J'étais  venu  pour  te  tuer,  cousin,  et  pour  rem- 
porter, par  ta  mort,  de  nouveaux  titres  de  gloire. 

HECTOR. — L'admirable  Néoptolème  lui-même,  dont  la 
renommée  montre  le  panache  brillant,  criant  de  sa  voix 
éclatante  :  c'est  lui,  ne  pourrait  pas  se  promettre  d'ajouter 
à  sa  gloire  un  laurier  de  plus  enlevé  à  Hector. 

ÉNÉE.— Les  deux  partis  sont  dans  lat tente  de  ce  que 
vous  allez  faire. 

HECTOR. — ^Nous  allons  y  satisfaire.  L'issue  du  combat 
est  notre  embrassement.  Adieu,  Ajax. 

AJAX. — Si  je  puis  me  flatter  d'obtenir  quelque  succès 
par  mes  prières,  bonheur  qui  m'arrive  rarement,  je 
désirerais  voir  mon  illustre  cousin  dans  nos  tentes 
grecques. 

DIOMÈDE, — C'est  le  -désir  d'Agamemnon,  et  le  grand 


506  TROILUS  ET   CRESSIDA. 

Achille  languit   de  voir  le  vaillant   Hector  désarmé. 

HECTOR. — Énée,  appelez-moi  mon  frère  Troïlus  ;  et  allez 
annoncer  à  ceux  du  parti  troyen  qui  nous  attendent  cette 
entrevue  d'amitié  ;  priez-les  de  rentrer  dans  Troie.— 
{A  Ajax.)  Donne-moi  ta  main,  cousin,  je  veux  aller  dîner 
avec  toi,  et  voir  vos  guerriers. 

AJAX. — Voilà  rillustre  Agamemnon  qui  vient  au-devant 
de  nous. 

HECTOR. — Nomme-moi  l'un  après  Tautre  les  plus  braves 
d'entre  eux  :  mais  pour  Achille,  mes  yeux  le  cherche- 
ront et  le  reconnaîtront  seuls  à  sa  haute  et  robuste  taille. 

AGAMEMNON. — Digne  guerrier,  soyez  le  bienvenu  autant 
que  vous  pouvez  l'être  d'un  homme  qui  voudrait  être 
délivré  d'un  tel  ennemi.  Mais  ce  n'est  pas  là  un  bon 
accueil;  écoutez  ma  pensée  en  termes  plus  clairs.  Le 
passé  et  l'avenir  sont  couverts  d'un  voile  et  des  ruines 
informes  de  l'oubli  :  mais  dans  le  moment  présent,  la 
foi  et  la  franchise,  purifiées  de  toute  intention  détour- 
née, t'adressent,  grand  Hector,  avec  l'intégrité  la  plus 
divine,  un  salut  sincère,  du  plus  profond  du  cœur. 

HECTOR. — Je  te  rends  grâces,  royal  Agamemnon. 

AGAMEMNON,  à  Trollus. — fllustrc  prince  de  Troie,  soyez 
aussi  le  bienvenu. 

MÉNÉLAB. — Laissez-moi  confirmer  le  salut  du  roi  mon 
frère  ;  noble  couple  de  frères  belliqueux,  soyez  les  bien- 
venus ici. 

HECTOR. — A  qui  avons-nous  à  répondre  î 

MÉNÉLAS. — Au  noble  Ménélas. 

HECTOR. — Ah  l  c'est  vous,  seigneur?  Par  le  gantelet  de 
Mars,  je  vous  remercie.  Ne  voua  moquez  pas  de  moi  si 
je  choisis  ce  serment  peu  ordinaire.  Celle  qui  fut  naguère 
votre  femme  jure  toujours  parle  gant  de  Vénus  :  elle  est 
en  pleine  santé  ;  mais  elle  ne  m'a  point  chargé  de  vous 
saluer  de  sa  part. 

MÉNÉLAS.— Ne  la  nommez  pas  :  c'est  un  sujet  fatal 
d'entretien. 

HECTOR.— Ah  !  pardon,  je  vous  offense. 

NESTOR.— Brave  Troyen,  je  vous  avais  vu  souvent,  tra- 
vaillant pour  la  destinée,  ouvrir  un  chemin  sanglant  à 


ACTE  IV,    SCÈNE   V.  507 

travers  les  raugs  de  la  jeunesse  grecque  ;  je  vous  avais 
vu,  ardent  comme  Persée,  pousser  votre  coursier  phry* 
gien^  mais  dédaignant  bien  des  exploits  et  bien  des 
défaites  quand  une  fois  vous  aviez  suspendu  votre  épée 
en  l'air,  et  ne  la  laissant  point  retomber  sur  ceux  qui 
étaient  tombés,  voilà  ce  qui  me  faisait  dire  à  ceux  qui 
étaient  près  de  moi  :  Voyez  Jupiter  qui  distribue  la  vie  ! 
je  vous  avais  vu,  enfermé  dans  un  cercle  de  Grecs,  vous 
arrêter  et  reprendre  haleine,  comme  un  lutteur  dans  les 
jeux  olympiques.  Voilà  comme  je  vous  avais  vu.  Mais  je 
n'avais  pas  encore  vu  votre  visage,  qui  était  toujours 
caché  par  l'acier.  J'ai  connu  votre  aïeul  et  j'ai  combattu 
une  fois  contre  lui,  c'était  un  bon  soldat;  mais  j'en  jure 
par  le  dieu  Mars,  notre  chef  à  tous,  il  ne  vous  fut  jamais 
comparable.  Permettez  qu'un  vieillard  vous  embrasse  ; 
venez,  digne  guerrier,  soyez  le  bienvenu  dans  notre 
camp. 

ÉNÉE,  à  Hector, --C est  le  vieux  Nestor. 

HECTOR. — Laisse-moi  t'embrasser,  bon  vieillard,  chro- 
nique antique,  qui  as  si  longtemps  marché  en  donnant 
la  main  au  temps  ;  vénérable  Nestor,  je  suis  heureux  de 
te  serrer  dans  mes  bras. 

NESTOR. — Je  voudrais  que  mes  bras  pussent  lutter 
contre  les  tiens  dans  le  combat,  comme  ils  luttent  avec, 
toi  d'amitié. 

HECTOR. — Je  le  voudrais  aussi. 

NESTOR.— Ah  î  par  cette  barbe  blanche,  je  combattrais 
contre  toi  dès  demain.  Allons,  sois  le  bienvenu  :  j'ai  vu 
le  temps,  où... 

ULYSSE.-— Je  suis  étonné  que  cette  ville  là-bas  soit 
encore  debout,  lorsque  nous  avons  ici  près  de  nous  sa 
colonne  et  sa  base. 

HECTOR.— Je  reconnais  bien  vos  traits,  seigneur  Ulysse. 
Ah  !  seigneur,  il  y  a  bien  des  Grecs  et  des  Troyens  de 
morts;  depuis  que  je  vous  vis  pour  la  première  fois  avec 
Diomède  dans  Ilion,  lorsque  vous  y  vîntes  député  par 
les  Grecs. 

ULVrihE.— Oui  ;  je  vous  prédis  alors  ce  qui  devait  arri- 
ver. Ma  prophétie  n'est  encore  qu'à  la  moitié  de  son 


508  TROILUS   ET   CRESSIDA. 

cours;  car  ces  murs  que  nous  voyons  là-bas  entourer 
fièrement  votre  Troie,  et  les  cimes  de  ces  tours  ambi- 
tieuses qui  vont  baiser  les  nuages  devront  bientôt  baiser 
leur  base. 

HECTOR.— Je  ne  suis  pas  obligé  de  vous  croire.  Les 
voilà  encore  debout  ;  et  je  crois,  sans  vanité,  que  la  chute 
de  chaque  pierre  phrygienne  coûtera  une  goutte  de  sang 
grec.  La  fin  couronne  l'œuvre.  Et  cet  antique  et  univer- 
sel arbitre,  le  temps,  amènera  un  jour  la  fin. 

ULYSSE.  —  Oui  ;  abandonnons-lui  les  événements.  — 
Noble  et  vaillant  Hector,  soyez  le  bienvenu  :  je  vous 
conjure  de  venir  dans  ma  tente,  de  m'honorer  de  votre 
seconde  visite,  en  quittant  notre  général,  et  d'y  partager 
mon  repas. 

ACHILLE. — Je  passerai  avant  vous,  seigneur  Ulysse; 
avant  vous. — A  présent,  Hector,  mes  yeux  sont  rassasiés 
de  te  considérer  :  je  t'ai  examiné  en  détail,  Hector,  et  j'ai 
observé  jointure  par  jointure. 

HECTOR. — Est-ce  Achille? 

ACHILLE. — Je  suis  AchiUc. 

HECTOR. — Tiens-toi  droit,  je  te  prie,  laisse-moi  te 
regarder. 

ACHILLE. — Regarde  tant  que  tu  voudras. 
•    HECTOR» — ^J'ai  déjà  fini. 

ACHILLE, — Tu  vas  trop  vite  :  moi  je  veux  encore  une 
fois  te  contempler  membre  par  membre,  comme  si  je 
voulais  t'acheter. 

HECTOR. — Tu  veux  me  parcourir  tout  entier,  comme 
un  livre  d'amusement  ;  mais  il  y  a  en  moi  plus  de  choses 
que  tu  n'en  comprends  :  pourquoi  m'opprimes-tu  de  tes 
regards  ? 

ACHILLE. — Ciel  !  montre-moi  dans  quelle  partie  de  son 
corps  je  dois  le  détruire  ;  si  c'est  ici,  ou  là,  ou  là?  afin 
que  je  puisse  donner  un  nom  à  la  blessure  suivant  son 
lieu,  et  rendre  distincte  la  brèche  par  laquelle  aura  fui 
la  grande  âme  d'Hector.  Ciel!  réponds-moi. 

HECTOR. — Les  dieux  bienheureux  se  déshonoreraient 
en  répondant  à  une  pareille  question  ;  homme  superbe, 
arrête  encore  :  penses-tu  donc  conquérir  ma  vie  si  faci- 


ACTE  IV,   SCÈNE  V.  509 

lement  que  tu  puisses  nommer  d'avance  avec  une  exac- 
titude si  précise,  l'endroit  où  tu  veux  me  frapper  de 
mort? 

ACHILLE. — Oui,  te  dis-je  ! 

HECTOR. — Tu  serais  un  oracle  que  je  ne  t'en  croirais 
pas  :  désormais,  sois  bien  sur  tes  gardes,  car  moi  je  ne  te 
tuerai  pas  ici,  ou  là,  ou  là  ;  mais  par  les  forges  qui  ont 
fabriqué  le  casque  de  Mars ,  je  te  tuerai  partout  ton 
corps;  oui,  partout  ton  corps. — Vous,  sages  Grecs,  par- 
donnez-moi cette  bravade,  c'est  son  insolence  qui  arrache 
des  folies  à  mes  lèvres;  mais  je  tâcherai  que  mes  actions 
confirment  mes  paroles  ;  ou  puissé-je  ne  jamais..". 

AJAX. — Ne  vous  irritez  point,  cousin.— Et  vous,  Achille, 
laissez-là  vos  menaces  jusqu'à  ce  que  l'occasion  ou  votre 
volonté  vous  mettent  à  portée  de  les  exécuter.  Vous  pou- 
vez chaque  jour  vous  rassasier  d'Hector,  si  vous  en  avez 
tant  d'envie  ;  et  le  conseil  de  la  Grèce,  j'en  ai  peur,  aurait 
quelque  peine  à  obtenir  de  vous  d'en  venir  aux  mains 
avec  lui. 

HECTOR. — Je  vous  prie,  qu'on  vous  voie  sur  le  champ 
de  bataille  :  nous  n'avons  livré  que  des  combats  insigni- 
fiants depuis  que  vous  avez  abandonné  la  cause  des 
Grecs. 

ACHILLE. — M'en  pries-tu,  Hector?  Demain,  je  te  ren- 
contrerai, cruel  comme  la  mort;  ce  soir  nous  sommes 
tous  amis. 

HECTOR.— Donne-moi  ta  main  pour  gage  de  ta  promesse. 

AGAMEMNON. — D'abord,  vous  tous,  nobles  Grecs,  venez 
dans  ma  tente  et  livrons-nous  ensemble  à  la  joie  des  fes- 
tins; ensuite,  fêtez  Hector,  chacim  à  votre  tour,  suivant 
son  loisir  et  votre  hbéralité.  Que  les  tambours  battent, 
que  les  trompettes  sonnent,  et  que  ce  grand  guerrier 
sache  qu'il  est  le  bienvenu. 

(Ils  sortent,  excepté  Troïlus  et  Ulysse.) 

TROiLUS.— Seigneur  Ulysse,  dites-moi,  je  vous  prie, 
dans  quelle  partie  du  camp  se  trouve  Chalcas? 

ULYSSE. — Dans  la  tente  de  Ménélas,  noble  Troïlus. 
Diomède  y  soupe  avec  lui  ce  soir  :  Diomède  ne  regarde 
plus  ni  le  ciel  ni  la  terre  ;  toute  son  attention  et  ses 


510  TROILUS  ET   CRESSIDA. 

amoureux  regards   sont    fixés  sur  la  belle  Cressida. 

TROILUS.— Aimable  seigneur,  vous  aurais-je  l'obliga- 
tion infinie  de  m'y  conduire  au  sortir  de  la  tente  d'Aga- 
'memnon? 

ULYSSE.— Je  serai  à  vos  ordres,  seigneur  :  répondez  à 
ma  complaisance  en  me  disant  quelle  considération  Ton 
avait  à  Troie  pour  Cressida?  N*y  avait-elle  pas  un  amant 
qui  pleure  à  présent  son  absence? 

TROILUS. ^Ah!  seigneur,  ceux  qui,  pour  se  vanter, 
montrent  leurs  cicatrices,  méritent  qu'on  se  moque 
d'eux.  Voulez-vous  que  nous  marchions,  seigneur?  Elle 
était  aimée,  elle  aimait  :  elle  est  aimée,  elle  aime;  mais 
le  tendre  amour  est  toujours  la  proie  de  la  fortune. 

(Ils  sortent.) 


FIN   DU   QUATRIÈME   ACTE. 


ACTE  CINQUIÈME 


SCÈNE  I 

Le  camp  dea  Grecs.— La  scène  se  passe  devant  la  tente 
d'Achille. 

ACHILLE,  PATROCLE. 

ACHILLE.— Je  vais  lui  échauffer  le  saag  ce  soir  avec  du 
vin  grec;  et  demain  je  le  lui  rafraîchirai  avec  mon  épée. 
— Patrocle,  fêtons-le  à  toute  outrance. 

(Entre  Thersite.) 

PATROCLE. — Voici  Thorsite, 

ACHILLE.— Eh  bien  !  cœur  de  Venvie,  pâte  mal  pétrie 
par  la  nature,  quelles  nouvelles? 

THERSITE.— 'Allons,  toi,  portrait  de  ce  que  tu  parais, 
idole  adorée  par  des  imbéciles,  voilà  une  lettre  pour  toi. 

ACHILLE.— -De  la  part  de  qui,  avorton? 

THERSITE. — De  Troie,  plat  de  fou. 

PATROCLE. — Qui  garde  la  tente  maintenant? 

THERSITE. — L'étui  du  chirurgien,  ou  la  blessure  du  pa- 
tient», 

PATROCLE.  —  Bien  dit,  seigneur  contrariant.  Et  quel 
besoin  avons-nous  de  ces  tours  d'esprit? 

THERSITE.— -Je  t'en  prie,  tais-toi,  mon  garçon  :  je  ne 
gagne  rien  à  tes  propos  :  tu  passes  pour  être  le  varlet 
mâle  d'Achille, 

PATROCLE.— Varlet  mâle!  Insolent  que  veux- tu  dire 
par  là? 

THERSITE. — Eh  bien  I  que  tu  es  sa  concubine  mâle.  Que 
toutes  les  gangrènes  du  Midi,  les  coliques,  les  hernies, 

1  Tentt  appareil  de  chirurgie  et  tente. 


512  TROILUS   ET  CRESSIDA. 

les  catarrhes,  la  gravelle  et  les  sables  des  reins,  les  lé- 
thargies, les  froides  paralysies,  la  chassie  des  yeux,  la 
pourriture  du  foie,  l'enrouement  des  poumons,  les  apos- 
tumes,  les  scia  tiques,  les  calcinantes  ardeurs  dans  la 
paimie  des  mains,  Tincurable  carie  des  os,  et  les  rides 
de  la  lèpre  soient  la  punition  de  ces  horribles  inven- 
tions ! 

PATROCLE. — Détestable  boite  à  envie,  qui  prétends-tu 
maudire  ainsi? 

THERsiTE. — Est-ce  quc  je  te  maudis,  toi? 

PATROCLE. — Non,  borne  en  ruine;  non,  chien  difforme, 
fils  de  prostituée. 

THERsiTE. — Non!  Alors  pourquoi  t'emportes- tu ,  toi, 
écheveau  léger  de  soie  floche,  bandeau  de  taffetas  vert 
pour  un  œil  malade,  glands  de  la  bourse  d'un  prodigue  ! 
Ah  !  comme  le  pauvre  monde  est  importuné  de  ces  mou- 
cherons d'eau,  atomes  de  la  nature  I 

PATROCLE. — Va-t'en,  fiel  I 

THERsiTE. — ^Va-t'en,  œuf  de  chardonneret*  I 

ACHILLE. — Mon  cher  Patrocle,  me  voilà  traversé  dans 
mon  grand  projet  de  combat  pour  demain.  Voici  une 
lettre  de  la  reine  Hécube,  et  un  gage  de  sa  fille,  ma  belle 
maîtresse,  qui  m'imposent  et  m'adjurent  de  tenir  un 
serment  que  j'ai  fait.  Je  ne  veux  pas  le  violer  :  tombez. 
Grecs;  gloire,  éclipse- toi  :  honneur,  fuis  ou  reste;  mon 
premier  vœu  est  engagé  ici  ;  c'est  à  lui  que  je  veux  obéir. 
— Allons,  allons,  Thersite,  aide  à  parer  ma  tente;  il  faut 
passer  toute  cette  nuit  dans  les  festins. — Viens,  Patrocle. 

(Ils  sortent.) 

THERSITE. — Avec  trop  de  sang,  et  trop  peu  de  cervelle, 
ces  deux  compagnons  peuvent  devenir  fous  ;  mais  s'ils  le 
deviennent  jamais  par  trop  de  cervelle,  et  par  trop  peu 
de  sang,  je  consens  à  me  faire  médecin  de  fous. — Voici 
Agamemnon,  un  assez  honnête  homme,  et  grand  ama- 
teur de  cailles*.  Mais  il  n'a  pas  autant  de  cervelle  qu'il 

*  On  ne  sait  trop  quel  sens  injurieux  Shakspeare  attachait  à 
cette  dénomination. 

t  La  caille  est  un  oiseau  très-lascif;  caille  coiffée,  sobriquet  qu'on 
donne  aux  femmes.  En  vieux  français,  caî7îe  signifiait  fille  de  joie. 


ACTE  V,   SCÈNE  I.  513 

a  de  cire  dans  l'oreille  ;  et  cette  belle  métamorphose  de  Ju- 
piter qui  est  là,  son  frère,  le  taureau,  patron  primitif  et  em- 
blème deshommesdéshonorés,  maigre  chausse-pied  dans 
une  chaîne,  pendant  à  la  jambe  de  son  frère,  sous  quelle 
autre  forme  que  celle  qu'il  a,  l'esprit  lardé  de  malice, 
ou  la  malice  farcie  d'esprit,  le  métamorphoseraient-ils? 
En  âne?  ce  ne  serait  rien  ;  il  est  à  la  fois  âne  et  bœuf.  En 
bœuf  ?^  ce  ne  serait  rien  encore  ;  il  est  à  la  fois  bœuf  et 
âne.  Être  chien,  mulet,  chat,  putois,  crapaud,  lézard, 
chouette,  buse,  ou  un  hareng  sans  laite  ;  je  ne  m'en 
embarrasserais  pas  :  mais  être  un  Ménélas,  oh  I  je  con- 
spirerais contre  la  destinée.  Ne  me  demandez  pas  ce  que 
je  voudrais  être,  si  je  n'étais  pas  Thersite  ;  car  je  consens 
à  êtreje  pou  d'un  mendiant,  pom-vu  que  je  ne  sois  pas 
Ménélas. — Ouais  î  Esprits  et  feux*  I 

(Entrent  Hector^  Troïlus ,  Ajax ,  Agamemnon ,  Ulysse ,  Nes- 
tor, Ménélas  et  Diomède ,  avec  des  flambeaux.) 

AGAMEMNON.— Nous  uous  trompous  ,  nous  nous  trom- 
pons. 
AJAX. — Non,  c'est  là-bas,  où  vous  voyez  delà  lumière. 
HECTOR. — Je  vous  dérange. 
AJAX.— Non,  non,  pas  du  tout. 
ULYSSE. — Le  voilà,  qui  vient  lui-même  nous  guider. 

(Entre  Achille.) 

ACHILLE. — Soyez  le  bienvenu,  brave  Hector  :  soyez  tous 
les  bienvenus,  princes. 

AGAMEMNON. — A  présent,  beau  prince  de  Troie,  je  vous 
souhaite  une  bonne  nuit.  Ajax  commande  la  garde  qui 
doit  vous  escorter. 

HECTOR. — Merci,  et  bonne  nuit  au  général  des  Grecs. 

MÉNÉLAS. — Bonne  nuit,  seigneur. 

HECTOR. — Bonne  nuit,  aimable  Ménélas. 

THERSITE,  àTparU — Aimable!  Est-ce  aimable  qu'il  a  dit? 
Aimable  égout,  aimable  cloaque  ! 


i  Exclamation  de  Thersite  en  apercevant  les  torches  dans  le 
lointain. 

T.  IV.  33 


814  TROTLUS  BT  (TRBSSïDA. 

■  ACHILLE. — Bonne  nuit,  et  salut  à  ceux  qui  s'en  vont, 
ou  qui  restent. 
AGAMEMNON. — Bonue  uuit. 

(Agamemnon  et  Ménélas  s'en  vont.) 

ACHILLE. — Le  vieux  Nestor  reste,  et  vous  aussi  Dio- 
mède,  tenez  co^lpagnie  à  Hector,  une  heure  ou  deux. 

DiOMÈDE.— Je  ne  le  puis,  seigneur.  J'ai  une  affaire 
i  mportante  dont  voici  l'heure.  Bonne  nuit,  brave  Hector. 

HECTOH. — Donnez-moi  votre  main. 

ULYSSE,  à  part,  à  Troïto.— -Suivez  sa  torche  ;  il  va  à  la 
tente  de  Oalchas.  Je  vais  vous  accompagner. 

TROtLus. — Aimable  seigneur,  vous  me  faites  honneur. 

HECTOR. — Adieu  donc,  bonne  nuit. 

(Diomède  sort  suivi  d'Ulysse  et  de  Troïlus.) 

ACHILLE. — Allons,  allons,  entrons  dans  ma  tente. 

(Achille  sort  avec  Hector,  Ajax  ,et  I^estor.) 

THERSiTE.— Ce  Diomède  est  un  misérable  au  cœur 
faux,  un  scélérç^t  sgins  foi;  je  ne  me  fie  pas  plus  à  lui 
quand  il  vous  regarde  de  travers,  qu'à  un  serpent  qu?ipd 
il  siftte.  11  fera  grand  bruit  de  paroles  et  de  promesses, 
comme  un  mauvais  limier;  mais  lorsqu'il  les  tiQ^t,  ohl 
les  astronomes  Tannoncent,  c'est  un  prodige,  cel?i  doit 
amener  quelque  révolution  :  le  soleil  emprunte  sa  lu- 
mière de  laflune,  quand  Diomède  tient  sa  parole.  J'aime 
mieux  manquer  de  voir  Hector  que  dé  ne  pas  le  suivre  : 
on  dit  qu'il  entretient  ime  fille  troyenne,  et  quHl  em- 
prunte la  tente  du  traître  Calchas;  je  veux  le  suivre.  H 
n'y  a  que  des  débauchés  ici  :  ce  sont  tous  des  valets 
incontinents. 

SCÈNE  II 

Beyant  la  tente  de  Calchas. 

Entre  DIOMÈDE. 

DIOMÈDE. — Est-on  levé  ici?  Holà,  répondez. 
CALCHAS. — Qui  appelle? 

DIOMÈDE.— Diomède. — C'est  Calchas,  j^  crois. — Oti  est 
votre  fille? 


ACTE  T,   SCÈITE  II.  SJ5 

CALCHA's. — Elle  vient  à  vous. 

(f  roïluB  et  yiysse  arrivent  i^  quelque  ciisianoe,  Thersite  est 
derrière  eux.) 

ULYSSE.— Tenons-nous  à  l'écart  pour  que  la  torche  ne 
nous  fasse  pas  apercevoir. 

(Cressida  entre.) 

T^oiLus.— Cressida  va  au-devant  de  lu;  I 
diom|;de. — Gomment  allez-vous,  mon  joli  dépôt? 
CRESSIDA.— Et  vous,  mou  chcr  gardien?  Écoutez  un 
mot  en  secret. 

(Elle  lui  parle  h  l'oreille.) 

TROiLUS.-— Ah  I  tant  de  familiarité  I 

ULYSSE.— Elle  chantera  da  même  au  premier  venu  à 
première  vue.  ' 

THBRsiTE,  à  part.— M  tQut  homme  la  fera  chanter  g'il 
peut  saisir  sa  clef;  elle  est  notée, 

DioMÈDE . — Vous  souvenez-vous  ? . . . 

CREssinA.rr-Si  je  m'en  souviens  I  Oui. 

DioivÈDB.— Eh  hien  !  faites-le  donc,  et  que  lea  effets 
répondent  à  vos  paroles. 

TROILUS.— De  qupi  dpit-elle  se  Bouvenir? 

ULYSSE.^— Ecoutez  I 

CRESSIDA. —Grec  doux  comme  le  miel,  ne  me  tentez  pas 
davantage  de  faire  \ine  folie. 

THERSiTE,  à  part. — Scélératesse  I 

DioMpuB. — Quoi!  mais... 

CRESSIDA. — Je  vous  dirai  comment... 

DIOMÈDE.— Bah I  bah!  allons,  je  m'en  goucie  comme 
d'une  épingle,  vous  êtes  parjure.,. 

cRiJssipA.— En  bonne  foi,  je  ne  le  puis  !  Que  voulez- 
vous  que  je  fasse? 

THERsiTE,  à'part.—Vn  tour  d'escamotage...  se  faire  ou- 
vrir secrètement. 

piQHfÈEiE.-— Qu'avez-vous  juçé  de  m'aocorder? 

CRESSIDA.— Je  vous  prie,  ne  me  forpez  pas  à  tenir  mon 
serment  ;  commandez-moi  toute  autra  chpse,  doia  Grec. 

DIOMÈDE. — Bonsoir. 
.  TROi;.us.— Allons,  patience  I 

ULYSSE.— Eh  bien!  Troyen? 


oi6  TROILUS  ET  CEESSIDA. 

CREssiDA. — Diomède. . . 

DioBfÈDE. — ^Non,noii,bonsoir:  jene  serai  plus  votredupe. 

TROILUS. — ^Meilleur  que  toi  Test  bien. 

CRESSIDA. — Écoutez  :  un  mot  à  l'oreille. 

TROILUS. — ^0  peste  et  fureur  I 

ULYSSE.— Vous  êtes  ému,  prince!  Partons,  je  vous  en 
prie,  de  peur  que  votre  ressentiment  n'éclate  en  paroles 
forcenées  :  ce  lieu  est  dangereux  :  le  moment  est  mor- 
tel :  je  vous  en  conjure,  partons. 

TROILUS. — ^Voyons,  je  vous  prie. 

ULYSSE.— Seigneur,  allons-nous-en  :  vous  volez  à  une 
mort  certaine  ;  venez,  seigneur. 

TROILUS. — Je  vous  prie,  demeurez. 

ULYSSE. — Vous  n'avez  pas  assez  de  patience  :  venez. 

TROILUS. — De  grâce,  attendez  ;  par  l'enfer,  et  par  tous 
les  tourments  de  l'enfer,  je  ne  dirai  pas  une  parole. 

DiOBfÈDE. — ^Et  là-dessus,  bonne  nuit. 

CRESSIDA.— Oui,  mais  vous  me  quittez  en  colère. 

TROILUS. — C'est  donc  là  ce  qui  t'aflligel  0  foi  cor- 
rompue I 

ULYSSE.— Eh  bien  I  seigneur,  vous  allez... 

TROILUS.— Par  Jupiter,  je  serai  patient. 

CRESSIDA.  —Mon  gardien  I ...  Eh  bien  !  Grec  ? 

DIOMÈDE. — ^Bahl  bah  I  adieu.  Vous  me  jouez. 

CRESSIDA. — En  vérité,  non  :  revenez  ici. 

ULYSSE. — Quelque  chose,  seigneur,  vous  agite  :  voulez- 
vous  partir?  Vous  allez  éclater. 

TROILUS.— Elle  lui  caresse  la  joue  ! 

ULYSSE.— Venez,  venez. 

TROILUS. — ^Non,  attendez  :  par  Jupiter,  je  ne  dirai  pas 
un  mot  :  il  y  a  entre  ma  volonté  et  tous  les  outrages  un 
rempart  de  patience. — Restons  encore  un  moment. 

THERSiTE,à  part.  — Gomme  le  démon  de  la  luxure  avec 
sa  croupe  arrondie  et  ses  doigts  de  pommes  de  terre  les 
chatouille  tous  les  deux*  I  Multiplie,  luxure,  multiplie I 

DIOMÈDE. — Mais  vraiment,  vous  le  ferei?... 

1  Les  pommes  de  terre  passaient  alors  pour  porter  à  l'incûn« 
tinence. 


ACTE  V,   SCÈNE  II.  517 

CRESSiDA. — Sur  ma  foi,  je  le  ferai,  là,  ou  ne  vous  fiez 
jamais  à  moi. 

DioMÈDE. — Donnez-moi  quelque  gage  pour  sûreté  de 
votre  parole. 

cRESsmA. — Je  vais  vous  en  chercher  un. 

(Cressida  sort.) 

ULYSSE. — Vous  avez  juré  d'être  patient. 

TROiLus. — ^Ne  craignez  rien,  seigneur  :  je  ne  serai  pas 
moi-même,  et  j'ignorerai  ce  que  je  sens.  Je  suis  tout 
patience. 

(Cressida  rentre.) 

THERSiTE,  à  part. — Voilà  le  gage!  voyons,  voyons! 

CRESSIDA. — Tenez,  Diomède  :  gardez  cette  manche. 

TROILUS, — 0  beauté,  où  est  ta  foi? 

ULYSSE. — Seigneur. . . 

TROILUS. — Je  serai  patient  :  je  le  serai  du  moins  exté- 
rieurement. 

CRESSIDA. — Vous  regardez  cette  manche  I  Considérez-la 
bien.— Il  m'aimait!...  0  fille  perfide!...  Rendez-la  moi. 

-DIOMÈDE. — A  qui  était-elle? 

CRESSIDA.— Peu  importe,  je  la  tiens  :  je  ne  vous  rece- 
vrai pas  demain.  Je  vous  en  prie,  Diomède,  cessez  vos 
visites. 

THERsiTE,  à  part. — Voilà  qu'elle  aiguise  son  désir.  — 
Bien  dit,  pierre  à  aiguiser. 

DIOMÈDE. — Je  veux  l'avoir. 

CRESSIDA.— Quoi,  ce  gage  ? 

DIOMÈDE.— Oui,  cela  même. 

CRESSIDA. — 0  dieux  du  ciel!...0  joli,  joli  gage!  ton 
maître  maintenant  est  dans  son  lit  songeant  à  toi  et  à 
moi  ;  et  il  soupire,  il  prend  mon  gant,  et  le  baise  douce- 
ment en  souvenir  de  moi,  comme  je  te  baise  ici...  Non, 
ne  me  l'arrachez  pas  :  celui  qui  m'enlève  ceci  doit  m'en- 
lever  mon  cœur  en  même  temps. 

DIOMÈDE. — J'avais  votre  cœur  auparavant  :  ce  gage 
doit  le  suivre. 

TROILUS. — J'ai  juré  que  je  serais  patient. 

CRESSIDA.— Vous  ne  l'aurez  pas,  Diomède  :  non,  vous 
ne  l'aurez  pas  :  je  vous  donnerai  quelque  autre  chose. 


518  TROILUS  ET  GRB88IDA. 

pioiiiDB.--Je  veux  avoir  ceci.— A  qui  étaitrce? 

CREssiDA.— Peu  importe. 

DioMÈDE. — Allons,  dites-moi  à  qui  cela  appartenait. 

CRESSIDA. — Gela  appartenait  à  un  homme  qui  m'aimait 
plus  que  vous  ne  m'aimereB.— Mais,  maintenant  que 
vous  Tavea,  gardez-le. 

DIOMÈDE. — A  qui  était-ce? 

CRESSIDA.— Par  toutes  les  suivantes  de  Diane  qui  bril- 
lent là-haut,  et  par  Diane  elle-même,  je  ne  vous  le  dirai 
pas! 

DIOMÈDE.— Demain  je  veux  le  porter  sur  mon  casque, 
et  tourmenter  le  cœur  de  son  maître,  qui  n'osera  pas  le 
revendiquer. 

TROILUS.— Tu  serais  le  diable,  et  tu  le  porterais  sur  tes 
cornes,  qu'il  serait  revendiqué. 

GRESsiDA.-^Allons ,  allous ,  c'est  fait,  c'est  fini...  Et 
cependant  non ,  pas  encore. — Je  ne  veux  pas  tenir  ma 
parole. 

DIOMÈDE. — En  ce  cas,  adieu  donc.  Tu  ne  te  moqueras 
plus  de  Diomède. 

CRESSIDA. — ^Vous  uo  VOUS  cu  irez  pas.— On  ne  peut  dire 
un  mot,  que  vous  ne  vous  courroucifez. 

DIOMÈDE. — Je  n'aime  point  toutes  ces  plaisanteries. 

THERSiTBj  à  pan. — Ni  moi,  par  Pluton  :  mais  c'est  ce 
que  vous  n'aimez  pas,  qui  me  plaît  le  plus. 

DIOMÈDE. — Eh  bien!  viendrai-je?  A  quelle  heure? 

CRESSIDA. — Oui,  venez. . .  0  Jupiter  !. . .  Oui,  venez. .  ;  Que 
je  vais  être  tourmentée  ! 

DIOMÈDE.— Adieu,  jusque-là. 

(Il  80Pt.) 

CRESSIDA. — Bonne  nuit.  Je  vous  en  prie,  allons... 
(Diomède  sort,)  Adieu,  Troïlus  !  Un  de  mes  yeux  te  regarde 
encore,  mais  c'est  par  l'autre  que  mon  cœur  voit.  0 
notre  pauvre  sexe  I  Je  sens  que  c'est  notre  défaut,  de 
laisser  guider  notre  âme  par  Terreur  de  nos  yeux,  et 
ce  que  Terreur  guide  doit  s'égarer.  Ohl  concilions  donc 
que  les  cœurs,  dirigés  par  les  yeux,  sont  pleins  de  tur- 
pitude I 

(Elle  sort.) 


ACTE  V,   SCÈNE  II.:  819 

THEASiTE,  à  par{. — Elle  ne  pouvait  pas  doniler  utte 
preuve  plus  forte,  à  moins  de  dire  :  •  Mon  âme  est  main* 
tenant  changée  en  prostituée;  n 

ULYSSE. — Tout  est  fini,  seigneur. 

TROILUSi — Oui. 

ULYSSE . — ^Pourquoi  restons-nous  alors  ? 

TRoiLus. — Pour  repasser  dans  mon  âme  chaque  syl- 
labe qui  a  été  prononcée.  Mais  si  je  raconte  la  manière 
dont  ils  se  sont  concertés,  ne  méntirai-je  pas  en  publiant 
la  vérité  !  Car  il  est  encore  une  foi  dans  mon  cœur,  une 
espérance  si  fatalement  obstinée  qu'elle  renverse  le  té- 
moignage de  mes  oreilles  et  de  mes  yeux  :  comme  si  ces 
organes  avaient  des  fonctions  trompeuses,  créées  imi- 
quemént  pour  la  calomnie.  Était-ce  bien  Cressida  qui 
était  ici? 

ULYSSE.— -Je  n'ai  pas  le  pouvoir  d'évoquer  des  fan- 
tômes, prince. 
.   TRoiLus. — Elle  n'y  était  pas,  j'en  suis  sûr. 

ULYSSE.  —Très-certainement  elle  y  était. 

TROILUS. — En  le  niant,  je  ne  parle  point  en  insensé. 

ULYSSE;— Ni  moi,  en  l'affirmant,  seigneur-,  Cressida 
était  ici,  il  n'y  à  qu'un  moment. 

TROILUS. — Que  Ton  ne  le  croie  pas  pour  l'honneur  du 
sexe  I  Petisez  que  nous  avons  eu  des  mères.  Ne  donnons 
point  cet  avantage  à  ces  censeurs  acharnés  et  enclins, 
sans  aucune  cause  et  par  dépravation,  à  juger  de  tout  le 
sexe  sur  l'exemple  de  Cressida.  Croyons  plutôt  que  ce 
n'est  pas  là  Cressida. 

ULYSSE. — Ce  qu'elle  a  fait,  prince,  peut-il  déshonorer 
nos  mères? 

TROILUS.  —  Rien  du  tout ,  à  moins  que  ce  ne  fût 
elle. 

THERs^TE,  à  part,—Q\xo\  I  veut-il  donc  braver  le  témoi- 
gnage de  ses  propres  yeux  ? 

TROILUS. — Elle,  Cressida?  Non,  c'est  la  Cressida  de 
Diomède  ;  si  la  beauté  a  une  âme,  ce  n'est  point  là  Cres- 
sida :  si  l'âme  dicte  les  vœux,  si  ces  vœux  sont  des  actes 
sacrés,  si  ces  actes  sacrés  sont  le  plaisir  des  dieux,  s'il 
est" vrai  que  Tunité  soit  une,  ce  n'était  point  Cressida.  0 


520  TBOILUS  ET  GRESSIDA. 

délire  de  raisonnements ,  par  lesquels  Thomme  plaide 
pour  et  contre  soi-même  :  autorité  équivoque,  où  la 
raison  peut  se  soulever  sans  se  perdre,  et  où  la  raison 
perdue  peut  se  croire  sagesse  !  C'est  et  ce  n'est  pas  Gres- 
sida.  n  s'élève  dans  mon  âme  un  combat  d'une  nature 
étrange,  qui  sépare  une  chose  indivisible  par  un  espace 
aussi  immense  que  celui  qui  sépare  la  terre  et  les 
cieux.  Et  cependant  la  vaste  largeur  de  cette  division  ne 
laisse  pas  d'ouverture  à  une  pointe  aussi  fine  que  la 
trame  rompue  d'Arachné.  0  preuve  1  preuve  forte  comme 
les  portes  de  Plu  ton!  Cressida  est  à  moi,  elle  tient  à  moi 
par  les  nœuds  du  ciel.  0  preuve!  preuve  forte «omme le 
ciel  même  !  Les  nœuds  du  ciel  sont  relâchés  et  dénoués; 
et,  par  im  autre  nœud  que  ses  cinq  doigts  viennent  de 
former,  les  restes  de  sa  foi,  les  fragments  de  son  amour, 
les  débris  et  les  rebuts  graisseux  de  sa  fidélité  sont  atta- 
chés à  Diomède. 

ULYSSE. — Le  sage  Troïlus  peut-il  éprouver  réellement 
la  moitié  des  sentiments  qu'exprime  ici  sa  passion? 

TRoiLus. — Oui,  Grec  ;  et  cela  sera  divulgué  en  carac- 
tères aussi  rouges  que  le  cœur  de  Mars  enflammé  par 
Vénus.  Jamais  jeune  homme  n'aima  d'une  âme  aussi 
constante,  aussi  fidèle.  Grec,  écoutez  :  autant  j'aime 
Cressida,  autant,  par  la  même  raison,  je  hais  Diomède. 
Cette  manche,  qu'il  veut  porter  sur  son  cimier,  est  à 
moi;  et  son  casque,  fùt-il  l'ouvrage  de  l'art  de  Vulcain, 
mon  épée  saura  Tentamer;  et  le  terrible  ouragan,  que 
les  marins  appellent  trombe,  condensé  en  une  masse  par 
le  tout-puissant  soleil,  n'étourdit  pas  l'oreille  de  Neptune 
d'un  bruit  plus  retentissant,  que  ne  le  fera  mon  épée  en 
tombant  à  coups  pressés  sur  Diomède. 

THERSiTE,  à  pari.— Il  le  chatouillera  pour  le  punir  de 
sa  paillardise. 

TROILUS. — 0  Cressida!  ô  perfide  Cressida!  perfide,  per- 
fide, perfide  I  Qu'on  place  toutes  les  faussetés  à  côté  de 
ton  nom  souillé,  elles  paraîtront  glorieuses. 

ULYSSE.—Ah!  de  grâce,  contenez-vous.  Votre  fureur 
attire  les  oreilles  de  notre  côté. 

(Enée  entre.) 


ACTE  V,   SCÈNE  III.  521 

ÉNÉE. — ^Je  vous  cherche  depuis  uue  heure,,  seigneur. 
Hector,  à  l'heure  qu'il  est,  s'arrue  dans  Troie.  Ajax, 
votre  gardien,  attend  pour  vous  reconduire  dans  la  ville. 

TRoiLus. — Je  suis  à  vous,  prince. — Adieu,  mon  cour- 
tois seigneur. — Adieu,  beauté  parjure!  Et  toi,  Diomède, 
sois  ferme  et  porte  un  château  ^  sur  ta  tête. 

ULYSSE. — Je  veux  vous  accompagner  jusqu'aux  portes 
du  camp. 

TROttus. — ^Agréez  des  remerciements  troublés. 

(Troïlus,  Énée  et  Ulysse  sortent.) 

THERsrTE. — ^Je  voudrais  rencontrer  ce  vaurien  de  Dio- 
mède ;  je  croasserais  comme  un  corbeau  ;  je  lui  présage- 
rais malheur.  Patrocle  me  donnera  tout  ce  que  je  vou- 
drai si  je  lui  fais  connaître  cette  prostituée.  Un  perroquet 
n'en  ferait  pas  plus  pour  une  amande,  que  lui,  pour  se 
procurer  une  courtisane  facile.  Luxure,  luxure!  Tou- 
jours guerre  et  débauche  :  rien  autre  ne  reste  à  la  mode  ! 
Qu'un  diable  brûlant  les  emporte  ! 

(Il  sort.) 

SCÈNE  III 

Troie.  — Devant  le  palais  de  Priam, 
HECTOR,   ANDROMAQUE. 

ANDROMAQUE.—Quand  donc  mon  seigneur  fut-il  d'assez 
mauvaise  humeur  pour  fermer  son  oreiUe  aux  conseils? 
Désarmez-vous,  désarme^vous  :  ne  combattez  point  au- 
jourd'hui. 

HECTOR. — ^Vous  me  poussez  à  vous  offenser  :  rentrez. 
Par  tous  les  dieux  immortels,  j'irai  ! 

ANDROMAQUE. — ^Mcs  sougcs,  j'cu  suis  SÛTC,  sout  aujour- 
d'hui des  présages  certains. 

HECTOR. — Cessez,  vous  dis-je. 

(Entre  Cassandre.) 

CAssANDRE. — Où  ost  mou  frère  Hector? 

akdromaque. — le  voici,  ma  sœur,  tout  armé,  et  ne  res- 

i  Casile,  espèce  de  casque  juste  qui  enfermait  toute  la  tête. 


582  TROILUS   ET   GRË88IDA. 

pirant  quç  le  caniage.  Unissez-vous  à  mes  cris  et  à  mes 
tendrea  prières  :  conjurons  -  le  à  genoux;  car  j'ai  rêvé 
de  combats  sanglants,  et  toute  cette  nuit  je  n'ai  vu  que 
des  spectres  de  mort  et  de  carnage. 

CASSANbREi — Oh  !  c'est  la  vérité. 

HECTOR.  — r  AlleBj  ditos  à  nion  héraut  de  sonner  la 
trompette. 

CASSANDRE. — Oh  I  qu'cUc  ne  sonne  point  le  signal 
d'une  sortie,  au  nom  du  ciel,  mon  cher  frère. 

HECTOR.  —  Retirez-vous ,  vous  dis-je  ;  les  dieux  ont 
entendu  mon  serment. 

CASSANDRE.— Les  dicux  sont  sourds  aux  vœujr  d  une 
témérité  obstinée;  ce  sont  des  offrandes  impures ^  plus 
abhorrées  du  ciel  que  les  taches  sur  le  foie  des  victimes. 

ANDROMAQUE: — ^Ah  !  laisscz-vous  pcrsuador  :  ne  croyez 
pas  que  ce  soit  un  acte  pieux  de  faire  le  mal  par  respect 
pour  un  serment  ;  il  serait  aussi  légitime  pour  nous  de 
donner  beaucoup  au  moyen  de  violents  larcins,  et  de 
voler  au  profit  de  la  charité. 

CASSANDRE. — C'cst  l'inteutiou  qui  fait  la  force  du  ser- 
ment; mais  tous  les  serments  ne  doivent  point  s'accom- 
plir. Désarmez-vous,  cher  Hector. 

HECTOR. — Tenez-vous  tranquilles,  vous  dis-je I  c'est 
mon  honneur  qui  règle  mes  destins.  Tout  homme  tient 
à  la  vie  ;  mais  l'homme  vertueux  attache  plus  de  prix  à 
l'honneur  qu'à  la  vie.  {Entre  Trôilus.)  Eh  bien!  jeune 
homme,  as-tu  Tintention  de  combattre  aujourd'hui? 

ANDROMAQUE. — Gassaudrc,  va  chercher  mon  père  pour 
persuader  Hector. 

{Cassftndré  sort.) 

HECTOR. — Non,  en  vérité,  jeune  Troïlus;  dépouille  ton 
armure,  jeune  homme,  je  suis  aujourd'hui  en  veine  de 
courage  ;  laisse  grossir  tes  muscles  jusqu'à  ce  que  leurs 
nœuds  soient  robustes,  et  ne  risque  pas  les  chocs  terri- 
bles de  la  guerre  ;  désarme-toi,  va,  et  n'aie  pas  d'inquié- 
tude, brave  jeune  homme ,  je  combattrai  aujourd'hui 
pour  toi,  pour  moi,  et  pour  Troie. 

TROILUS. — Mon  frère,  vous  avez  en  vous  un  vice  de 
générosité  qui  sied  mieux  à  un  lion  qu'à  un  homme. 


ACTE  V,   SCÈNfi  IIÎ.  828 

HECTOR.— ^Quel  est  ce  vice,  cher  TroïluB?  reproche-le- 
moi. 

TRoiLus. — ^Mille  fois,  quand  les  Grecs  captift  tombent 
au  seul  sifflement  de  votre  belle  épée,  vous  leur  ordon* 
nez  de  se  lever  et  de  vivre. 

HECTOR. — Ohl  c'est  le  franc  jeu! 

TROILUS. — Un  jeu  d'insensé,  par  le  ciel,  Hector! 

HECTOR. — Comment  donc?  pourquoi  ? 

TROILUS.— Pour  Tamour  de  tous  les  dieux ^  Hector, 
laissons  la  compassion  à  nos  mères;  et  lorsqu'ime  fois 
nous  avons  tevêtu  nos  armures,  que  la  vengeance  la  plus 
envenimée  chevauche  sur  nos  glaives;  poussons-les  aux 
actes  sanguinaires,  et  défendons-leur  la  pitié. 

HECTOR. — ^Fi  donc,  barbare!  fi! 

TRoiLus.r-Hector,  c'est  ainsi  qu'on  fait  la  guerre. 

HECTOR. — ^Ttollus,  je  ne  veux  pas  que  vous  combattiez 
aujourd'hui. 

TROILUS. — Oni  pourrait  me  retenir?  Ni  !â  destinée  ^ 
ni  l'obéissance ,  ni  le  bras  de  Mars  ^  quand  il  me 
donnerait  le  signal  de  la  retraite  avec  son  glaive  en- 
flammé, ni  Priam  ni  Hécube  à  mes  genoux,  les  yeux 
rougis  par  les  pleurs  ;  ni  vous,  mon  frère,  avec  votre 
fidèle  épée  nue  et  pointée  contre  moi  pour  m'en  empê- 
cher, vous  ne  pourriez  arrêter  ma  marche,  qu'en  me 
tuant. 

(Cassandre  revient  avec  Priam.) 

-  CASSANDRE. — Emparoz-vous  de  lui,  Priam,  retenez-le. 
il  est  votre  bâton  de  vieillesse  ;  si  vous  le  perdez,  vous 
qui  êtes  appuyé  sur  lui,  et  Troie  entière  qui  l'est  sur 
vous,  vous  tombez  tous  ensemble. 

PRIAM. — Allons,  Hector,  allons,  reviens  sur  tes  pas  ;  ta 
femme  a  eu  des  songes,  ta  mère  des  visions.  Cassandre 
piévoit  l'avenir,  et  moi-même  je  me  sens  saisi  soudain 
d'un  transport  prophétique,  pour  t'annoncerque  ce  jour 
est  sinistre;  ainsi  rentre. 

HECTOR. — Enée  est  au  champ  de  bataille,  et  ma  parole 
est  engagée  à  plusieurs  Grecs,  sur  la  foi  de  la  valeur,  de 
me  présenter  ce  matin  devant  eux. 

PRIAM. — Tu  n'iras  point. 


524  TROILUS  ET  CRE88IDA. 

HECTOR. — ^Je  ne  dois  pas  violer  ma  parole .  Vous  me  savez 
soumis  :  ainsi,  père  chéri,  ne  me  forcez  pas  à  outrager  le 
respect,  mais  accordez-moi  la  grâce  de  suivre  avec  votre 
suffrage  et  votre  consentement,  le  chemin  que  vous  vou- 
lez mlnterdire,  ô  roi  Priam  I 

CASSANDRE. — 0  Priam,  ne  lui  cédez  pas. 

ANDROMAQUE.^-Oh  I  uon,  mou  bon  père. 

HECTOR.— Andromaque,  je  suis  fâché  contre  vous;  au 
nom  de  l'amour  que  vous  me  portez,  rentrez. 

(Andromaque  sort.) 

TROILUS,  montrant  Cassandre. — Cette  fille  insensée,  su- 
perstitieuse, occupée  de  songes,  crée  tous  ces  vains  pré- 


CASSANDRE. — Adiou,  chcr  Hector.  Vois,  comme  te  voilà 
mourant!  comme  tes  yeux  s'éteignent!  comme  ton  sang 
coule  par  mille  blessures  !  Écoute  les  gémissements  de 
Troie,  les  sanglots  d'Hécube  :  comme  la  pauvre  Andro- 
maque exhale  sa  douleur  dans  ses  cris  aigus!  Vois, 
le  désespoir,  la  frénésie,  la  consternation  s'abordent 
conune  des  acteurs  ignorants,  tous  crient  :  Hector,  Hec- 
tor est  mort  !  ô  Hector  I 

TROILUS. — Va  t'en  !  va  t'en  ! 

CASSANDRE. — Adieu!...  Nou,  arrêtons-nous.  Hector,  je 
prends  congé  de  toi;  tu  te  trompes  toi-même,  et  notre 

Troie...  (Elle  sort.) 

HECTOR,  à  Priam.— Vous  êtes  consterné,  mon  père,  de 
ses  exclamations.  Rentrez,  et  rassurez  les  habitants  : 
nous  allons  sortir  pour  combattre,  et  faire  des  exploits 
dignes  de  louanges,  que  nous  vous  raconterons  ce  soir. 

PRiAM.-^Adieu,  que  les  dieux  t'environnent  et  protè- 
gent tes  jours! 

(Priam  sort,  ainsi  qu'Hector  d'un  côté  opposé.— On  en- 
tend des  bruits  d'armes.) 

TROILUS. — Les  voilà  à  l'action,  écoutez!  — Présomp- 
tueux Diomède,  sois  sûr  que  je  viens  pour  perdre  ce 
bras,  ou  regagner  ma  manche. 

(Comme  Troïlus  va  pour  sortir,  Pandare  entre  du  côté  opposé.) 

PANDARE. — Entendez-vous,  seigneur?  entendez-vous? 
TROILUS. — ^Quoi  donc  ? 


ACTE  V,   SCÈNE  IT.  525 

PANDARE. — Voici  Une  lettre  de  cette  pauvre  fille. 

TRoiLUS. — Lisons. 

PANDARE. — Une  misérable  phthisie ,  une  coquine  de 
phthisie  me  tourmente  horriblement,  et  de  plus,  la  for- 
tune de  cette  sotte  fille  ;  et  soit  une  chose,  soit  une 
autre,  je  vous  ferai  mes  adieux  un  de  ces  jours;  j'ai 
encore  une  humeur  dans  les  yeux  et  un  tel  mal  dans  les 
os,  que  je  ne  sais  qu'en  penser,  à  moins  qu'on  ne  m'ait 
jeté  un  sort. — Eh  bien  !  que  dit-elle  là-dedans? 

TROILUS. — Des  mots,  des  mots,  rien  que  des  mots  ;  rien 
qui  vienne  du  cœur.  {Il  déchire  la  lettre.)  L'effet  est  le 
contraire  de  ce  qu'elle  croit.  Allez,  vent,  avec  le  vent; 
changez  et  tournez  ensemble.  Elle  nourrit  mon  amour 
de  paroles  et  de  perfidies,  mais  elle  consacre  ses  actions 
à  un  autre. 

(Ils  sortent  séparément.) 

SCÈNE  IV 

Plaine  entre  Troie  et  le  camp  des  Grecs. 
(Bruits  d'armes  ;  mouvements  de  troupes.) 

THERSITE  entre. 
THERSiTE. — Maintenant  ils  sont  à  se  tarabuster  V\m 
l'autre  ;  je  veux  aller  voir  cela.  Cet  abominable  hypo- 
crite, ce  faquin  de  Dioméde  a  planté  sur  son  casque  la 
manche  de  ce  jeune  imbécile  de  Troie,  de  cet  amoureux 
extravagant;  je  serais  curieux  de  les  voir  aux  prises,  et 
que  ce  jeune  ânon  de  Troyen,  qui  aime  cette  prostituée- 
là,  pût  envoyer  ce  maître  fourbe  de  Grec  débauché  avec 
sa  manche,  vers  sa  courtisane,  lui  porter  un  message 
sans  manche.  D'un  autre  côté,  la  politique  de  ces  nisés 
et  déterminés  coquins...  de  Nestor,  ce  vieux  morceau  de 
fromage  sec  et  rongé  des  rats,  et  de  ce  renard  d'Ulysse... 
ne  vaut  pas  une  mûre  de  haie.  Ils  ont,  par  finesse, 
opposé  ce  roquet  métis,  Ajax,  à  cet  autre  roquet  d'aussi 
mauvaise  race,  Achill^  :  le  roquet  Ajax  est  aussi  fier 
que  le  roquet  Achille,  et  ne  s'armera  pas  aujourd'hui. 
Les  Grecs  mécontents  commencent  à  être  tentés  d'invo- 


826  TROILUS  ET  CRE9SIDA. 

quer  la  barbarie  ;  la  politique  a  bien  perdu  dans  leur 
esprit.  Doucement. — Doucement,  voici  la  manche,  et 
Tautre  aussi. 

(Entrent  Diomède  et  Troïlus.) 

TROji-us. — Ne  fuis  pas,  car  tu  passerais  le  fleuve  4u 
Styx  que  je  me  jetterais  à  la  nage  sur  ta  trace. 

DïOMÈnp.— Tu  donnes  à  tort  le  nom  de  fuite  à  ma 
retraite  ;  je  ne  fuis  pas  :  c'est  le  soin  de  mqn  avantage 
qui  m'a  fait  éviter  la  mêlée  :  à  toi  I 

THERSiT^,  àpart. — Garde  ta  prostituée,  Grec!.,.  Allons, 
bravo  pour  ta  prostituée,  Troyen!...  allons,  la  manche, 
la  manche  i 

(Diomède  et  Troïlua  sortent  en  combattant.) 
(Hector  survient.) 

HECTOR. — Qui  es-tu.  Grec?  Es-tu  fait  pour  te  mesurer 
avec  Hector?  es-tu  d'un  sang  noble?  as-tu  de  l'honneur? 

THERsiTE.—Non,  HOU  ;  je  suis  un  misérable,  un  pauvre 
bouffon  qui  n'aime  qu'à  railler,  un  vrai  vaurien. 

HECTOR. — Je  te  crois  ;  vis. 

(Il  sort.) 

THERsiTE. — Les  dieux  soient  loués  de  ce  que  tu  veux 
bien  m'en  croire;  mais  que  la  peste  t'étrangle  pour 
m'avoir  effrayé!. Que  sout  devenus  ces  champions  de 
filles?  Je  crois  qu'ils  se  sont  avalés  l'un  Tautre  :  je  rirais 
bien  de  ce  miracle.  Cependant,  en  quelque  façon,  la 
débauche  se  dévore  elle-même.  Je  vais  les  chercher. 

(Il  sort.) 

SCÈNE  V 

Une  autre  partie  du  chan^p  de  bataille. 
DIOMÈDE,  UN  VALET. 

DIOMÈDE.  — Va,  va,  ii^on  valet,  prends  le  cheval  de 
Troïlus;  présente  ce  beau  coursier  à  madame  Gressida  ; 
Songe  4  vanter  mes  services  à  cette  belle;  dis-lui  que 
j'ai  châtié  Tamoureux  Troyen,  que  je  suis  son  chevaher 
par  mes  preuves. 
LE  VALET. — Je  pars,  seigneur. 

(Le  ralet  sort.) 
(Bntre  Agftmèmnon.) 


ACTE  V,   SCÈNE  T.  527 

AGAMEMNON. — De  Douveaux  guerriers!  de  nouveaux 
guerriers!  Le  fougueux  Poly damas  a  terrassé  Menon.  Le 
bâtard  Margarelon  a  fait  Doréus  prisonnier;  et  debout 
comme  im  colosse,  il  brandit  sa  lance  sur  les  corps  défi- 
gurés des  rois  Epistrophe  et  Gedius  ;  Polixène  est  tué  ; 
Amphimaque  et  Thoas  sont  niortellement  blessas;  Pa- 
trocle  est  pris  ou  tué  ;  Palamède  est  cruellement  blessé 
et  meurtri;  le  terrible  Sagittaire  *  épouvante  nos  sol- 
dats :  hâtons-nous,  Diomède,  de  voler  à  leur  secours, 
ou  nous  périrons  tous. 

(Entre  Nestor.) 

NP8T0R. — ^Allez,  portez  à  Achille  le  corps  de  Patrocle; 
et  dites  à  cet  Ajax,  lent  comme  un  limaçon,  de  s'armer 
s'il  craint  la  honte.  Il  y  a  mille  Hector  dans  le  champ  de 
bataille.  Ici,  il  combat  sur  son  coursier  galate,  et 
bientôt  il  manque  de  victimes  ;  il  combat  ailleurs  à 
pied,  et  tous  fuient  ou  meurent  comme  des  poissons 
fuyant  par  troupes  devant  la  baleine  vomissante.  Il 
reparaît  plus  loin  ;  et  là,  les  Grecs  légers  et  mûrs  pour 
son  glaive  tombent  devant  lui  comme  Therbe  sous  la 
faux;  il  est  ici,  là  et  partout,  quitte  et  revient  avec  une 
dextérité  si  fidèle  à  sa  volonté,  que  tout  ce  qu'il  veut  il  le 
fait;  et  il  en  fait  tant,  que  ce  qu'il  a  exécuté  paraît  encore 
impossible. 

(Entre  Ulysse.) 

ULYSSE. — Courage,  courage,  princes!  le  grand  Achille 
s'arme  en  pleurant,  en  maudissant,  en  jurant  vengeance. 
Les  blessures  de  Patrocle  ont  réveillé  son  sang  assoupi, 
ainsi  que  la  vue  de  ses  Myrmidons,  qui,  mutilés,  hachés 
et  défigurés,  sans  nez,  sans  mains,  courent  à  lui  en 
criant  après  Hector.  Ajax  a  perdu  un  ami,  et  il  est  tout 
écumant  de  rage  ;  il  est  armé,  et  il  est  à  l'œuvre,  rugis- 
sant après  Trollus,  qui  a  fait  aujourd'hui  des  prodiges 
de  témérité  et  d'extravagance,  s'engageant  sans  cesse 
dans  la  mêlée  et  s'en  retirant  toujours  avec  une  fougue 

«  C'était,  suivant  le  roman  de  la  guerre  de  Trote,  une  béte  prodi- 
gieuse qui  avait  le  buste  de  l'homme  et  la  croupe  du  cheval,  et 
qui  tirait  de  l'arc  à  merveille. 


528  TROILUS  ET  CRES9IDA. 

insouciante  et  une  prudence  sans  force,  comme  si  la  for- 
tune, en  dépit  de  toute  précaution,  lui  ordonnait  de  tout 
vaincre. 

(Entre  Ajax.) 

AJAX.— Troïlus  I  lâche  Troïlus  ! 

(Il  sort.) 

moMÊDE. — Otu,  parla,  parla. 

NESTOR. — Allons,  allons,  nous  serons  ensemble. 

(Ils  sortent.) 
(Enlre  Achille.) 

ACHILLE. — Où  est  cet  Hector?  allons,  viens,  meurtrier 
d'enfants,  montre-moi  ton  visage!  Apprends  ce  que  c'est 
que  d'avoir  affaire  à  Achille  irrité.  Hector!  où  est-il, 
Hector?  Je  ne  veux  qu'Hector. 

SCÈNE  VI 

Une  autre  partie  du  champ  de  bataille. 

AJAX  reparait. — Troïlus,  lâche  Troïlus,  montre  donc  ta 
tête! 

DioMÈDE  arrive. — Troïlus,  dis-tu?  où  est  Troïlus? 

AJAX. — Que  lui  veux-tu? 

DIOMÈDE. — ^Je  veux  le  châtier. 

AJAX. — Je  serais  le  général  que  tu  m'arracherais  ma 
dignité  avant  que  je  te  laissasse  ce  soin...  Troïlus!  dis- 
je;  Troïlus! 

(Entre  Troïlus.) 

TROILUS.— 0  traître  Diomèdel  tourne  ton  visage  per- 
fide, traître,  et  paye-moi  ta  vie,  que  tu  me  dois  pour 
m'avoir  enlevé  moh  cheval! 

DIOMÈDE. — Ah!  te  voilà? 

AJAX. — Je  veux  le  combattre  seul,  arrête,  Diomède. 

diomêde.-tH  est  ma  proie  ;  je  ne  veux  pas  vous  regar- 
der faire. 

TROILUS.  —  Venez  tous  deux,  Grecs  perfides*,  voilà 

pour  tous  les  deux. 

(Ils  sortent  en  combattant.} 
(Entre  Hector.) 

1  Chrmcia  mendax,  (Cicbron.) 


ACTE  y,  SCÈNE  VII.  ,     529 

HECTOR. — Ah!  c'est  toi,  Troïlus!  oh!  bien  combattu, 
mon  jeune  frère. 

(Achille  parait.) 

ÂcmLLE. — ^Enfin,  je  t'aperçois. — ^Allons,  défends-toi, 
Hector. 

(Us  combattent.) 

HECTOR. — ^Arrête,  si  tu  veux. 

ACfflLLE.— Jedédaiignetacourtoisie,orgueilleuxTroyen. 
Tu  es  heureux  que  mes  armes  soient  hors  d'usage;  ma 
négligence  et  mon  repos  te  servent  en  ce  moment,  mais 
bientôt  tu  entendras  parler  de  moi;  en  attendant,  va, 
suis  ta  fortune. 

(Il  sort.) 

HECTOR. — ^Adieu.  Je  t'aurais  offert  un  adversaire  plus 
frais  et  plus  dispos,  si  je  t'eusse  attendu.  (TrdUus parait.) 
Eh  bien  !  mon  frère  ? 

TROttus. — ^Ajax  a  pris  Enée.  Le  souffrirons-nous?  Non, 
par  les  feux  de  ce  ciel  glorieux,  il  n'emmènera  pas  son 
prisonnier;  je  serai  pris  aussi,  ou  je  le  déhvrerai. — 
Destin,  écoute  ce  que  je  dis  :  peu  m'importe  que  ma  vie 
finisse  aujourd'hui. 

(Il  sort.) 
(Parait  un  autre  guerrier  revêtu  d'une  armure  somptueuse.) 

HECTOR. — Grec,  arrête  :  tu  es  un  beau  but. — Non,  tu 
ne  veux  pas?  Je  suis  épris  de  ton  armure  ;  je  veux  la 
briser  et  en  faire  sauter  toutes  les  agrafes  jusqu'à  ce  que 
j'en  sois  maître.  (L'autre  fuit.)  Tu  ne  veux  pas  rester, 
animal?  Eh  bien!  fois  donc,  je  vais  te  faire  la  chasse 
pour  avoir  ta  dépouille. 

(Il  le  poursuit.) 

SCÈNE  vn 

La  scène  est  dans  une  autre  partie  de  la  plaine. 

ACHILLE,  suivi  de  ses  Myrmidons. 
Achille. — ^Venez  ici,  autour  de  moi,  mes  Myrmidons, 
et  faites  attention  à  ce  que  je  dis.   Stiivez  mon  char. 
Ne  frappez  pas  un  seul  coup,  mais  tenez-vous  en  ha- 

T.  IV.  34 


530  TROILUS  ET  CBESSIDA. 

leine;  et  lorsqu'une  fois  j'aurai  trouvé  le  sanglant 
Hector,  environnez-le  de  vos  armes  :  soyez  cruels  et  ne 
ménagez  rien/ — Suivez-moi,  amis,  et  voyez-moi  agir. 
C'est  décrété;  il  faut  que  le  grand  Hector  périsse. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  Vin 

Un  autre  côté  de  la  plaine. 

MENÉLAS  BT  PARIS  entrent  en  comhaUant ,  puis  vient 
THERSITE. 

THERSiTE. — Ahl  Ménélas  et  celui  qui  lui  a  fait  cadeau 
de  ses  cornes  sont  aux  prises.  Allons,  taureau I  allons, 
dogue  !  allons  Paris!  allons,  courage,  moineau  à  double 
femelle  :  allons,  Paris!  allons.  Le  taureau  a  Favantage  : 
gare  les  cornes.  Holà  1 

(Paris  et  Ménélas  sortent.) 

MARGAKÉLON  suTvient, — Toume-toi,esclave,  et  combats. 

THERSITE. — Qui  es-tu? 

MARGARÉLON. — Un  fils  bâtard  de  Priam. 

THERSITE. — Je  suis  bâtard  aussi.  J'aime  les  bâtards  :  je 
suis  bâtard  de  naissance,  bâtard  d'éducation,  bâtard  dans 
rame,  bâtard  en  valeur,  bâtard  en  tout.  Un  ours  n'en 
mord  pas  un  autre  ;  pourquoi  donc  les  bâtards  se  feraient- 
ils  du  mal  ?  Pxends-y  garde ,  la  dispute  nous  serait  fatale . 
Si  le  fils  d'une  femme  perdue  combat  pour  une  femme 
perdue,  il  appelle  le  jugement.  Adieu,  bâtard. 

MARGARÉLON. — Quo  le  diable  t^emporte,  lâche  I 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  IX 

Le  théâtre  représente  une  autre  partie  de  la  plaine. 

Entre  HECTOR. 

HECTOR,— Cœur  gangrené,  sous  de  si  beaux  dehors,  ta 
belle  armure  t*a  coûté  la  vie  1  A  présent  ma  tâche  de  ce 


SCÈNE  X.  531 

jour  est  finie,  je  vais  reprendre  haleine.  Repose-td,  mon 
épée  :  tu  es  rassasiée  de  sang  et  de  carnage. 

(Il  ôte  son  casque  et  suspend  son  bouclier  derrière  lui.) 
(Achille  survient  à  la  tête  de  ses  Mjnnidons.) 

ACHILLE. — Regarde,  Hector,  vois  :  le  soleil  est  prêt  à 
se  coucher;  vois  comme  la  nuit  hideuse  suit  la  trace  de 
Tastre  au  moment  où  il  va  s'abaisser  sous  Thorizon,  et 
faire  place  aux  ténèbres  pour  terminer  le  jour  :  la  vie 
d'Hector  est  finie. 

HECTOR. — ^Je  suis  désarmé.  N'abuse  pas  de  cet  avan- 
tage, Grec. 

ACfflLLE. — ^Frappez,  soldats,  frappez!  c'est  lui  que  je 
cherche.  (Hector  tombe.)  Ilion,  tu  vas  tomber  après  lui; 
Troie,  tombe  en  ruines!  ici  gisent  ton  cœur,  tes  os  et 
tes  muscles. — Allons,  Myrmidons  ;  et  criez  tous  de  toutes 
vos  forces  :  Achille  a  tué  le  puissant  Hector!  {On  sonne 
la  retraite.)  Ecoutez  :  on  sonne  la  retraite  du  côté  des 
Grecs. 

UN  MYRMiDON.— Les  trompettes  de  Troie  la  sonnent 
aussi,  seigneur. 

ACHILLE. — Les  dragons  de  la  nuit  étendent  leurs  ailes 
sur  la  terre  et  séparent  les  deux  armées  comme  les  juges 
du  combat  ;  mon  épée  à  demi  rassasiée,  qui  aurait  volon- 
tiers achevé  son  repas,  charmée  de  ce  morceau  friand, 
rentre  ainsi  dans  son  ht.  {Il  remet  son  épée  dans  le  four- 
reau,)— Allons,  hez  son  corps  à  la  queue  de  mon  cheval  : 
je  veux  traîner  ce  Troyen  le  long  de  la  plaine. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  X 

Toujours  entre  la  ville  et  le  c&mp  des  Grecs. 

AGAMEMNON,  AJAX,  MÉNÉLAS,  NESTOR,  DIOMÉDE 

et  les  autres  guerriers  en  marche. — Acclamations. 

AGAMEMNON.  •—  Écoutcz ,   écoutcz  !   Quellos  sont  ces 
clameurs? 
NESTOR. — Silence,  tambours. 


532  TROILUS  ET  CRESSIDA. 

UN  CRI. — Achille  I  Achille  I  Hector  est  tué  !  Achille  ! 

DiOMÈDE. — On  crie  :  Hector  est  tué,  et  par  Achille  ! 

AJAx. — Si  cela  est,  qu'il  ne  s'en  enorgueillisse  pas.  Le 
grand  Hector  était  un  aussi  brave  guerrier  que  lui. 

AGAMEMNON. — Marchous  avec  ordre. —  Qu'on  dépêche 
queJqu'un  pour  prier  Achille  de  venir  nous  trouver 
dans  notre  tente.  Si  les  dieux  nous  ont  témoigné  leur 
faveur  par  la  mort  d'Hector ,  la  fameuse  Troie  est  à 
nous,  et  nos  sanglantes  guerres  sont  finies. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  XI 

Une  autre  partie  du  champ  de  bataille. 

ENEE,  suivi  dès  Troyens. 

ÉNÉE.— Arrêtez,  nous  sommes  maîtres  du  champ  de  ba- 
taille; ne  rentrons  pas  chez  nous  ;  restons  ici  toute  la  nuit. 

(Troïlus  arrive.) 

TROILUS. — Hector  est  tué. 

TOUS  LES  TROYENS. — Hoctor! — Qixe  les  dieux  nous  en 
préservent  I 

TROILUS. — ^n  est  mort;  et,  attaché  à  la  queue  du  che- 
val de  son  meurtrier,  comme  le  plus  vil  des  animaux,  il 
est  honteusement  traîné  le  long  de  la  plaine,  deux  ! 
courroucez-vous ,  hâtez-vous  d'accompUr  votre  ven- 
.  geance.  Asseyez-vous,  dieux,  sur  vos  trônes,  et  souriez 
à  Troie  ;  oui,  montrez  votre  clémence  dans  la  rapidité  de 
nos  désastres,  et  ne  prolongez  point  notre  destruction 
inévitable. 

ÉNÉE. — Seigneur,  vous  découragez  toute  l'armée. 

TROILUS, — ^Vous  qui  me  parlez  ainsi,  vous  ne  me  com- 
prenez pas.  Je  ne  parle  pas  de  fuite,  de  crainte  ou  de 
mort;. mais  je  brave  tous  les  dangers,  tous  les  maux 
dont  nous  menacent  les  hommes  et  les  dieux.  Hector 
n'est  plus!  Qui  Tannoncera  à  Priam  ou  à  Hécube?  Que 
celui  qui  veut  être  appelé  un  hibou  sinistre  aille  à  Troie, 
et  dise  :  Hector  est  mort  !  Ce  mot  changera  Priam  en 


ACTE  V,    SCÈNE  XI.  533 

pierre ,  et  les  épouses  et  les  jeunes  filles  en  fontaines 
et  en  Niobés,  fera  de  froides  statues  des  jeunes  gens, 
et,  en  un  mot,  jettera  Troie  entière  dans  la  conster- 
nation. Mais  allons,  marchons  !  Hector  est  mort,  il  n'y 
a  rien  de  plus  à  dire  :  arrêtez  cependant...  Exécrables 
tentes,  fièrement  plantées  sur  nos  plaines  phrygiennes, 
que  Titan  se  lève  aussitôt  qu'il  l'osera.  Je  vous  traverse- 
rai de  part  en  part.  Et  toi,  lâche  géant,  nul  espace  de 
terre  ne  séparera  nos  deux  haines  :  je  t'obséderai  comme 
une  conscience  coupable  qui  crée  des  spectres  aussi  vite 
que  la  fureur  enfante  des  pensées.  Donnez  le  signal  de  la 
marche  vers  Troie  ;  prenons  courage  et  marchons  ;  Tes- 
poir  de  la  vengeance  couvrira  notre  douleur  intérieure. 

(Énée  sort  ayec  les  Trojens.) 
Au  moment  où  Troiius  va  sortir,  Pandare  entre  de  l'autre  côté.) 

PANDÂRE. — ^Écoutez  douc,  écoutez  donc  I 

TRomus.— Loin  d'ici,  vil  entremetteur!  que  l'ignomi- 
nie et  la  honte  poursuivent  ta  vie  et  accompagnent  à 
jamais  ton  nom  ! 

(Troïlus   sort.) 

PANDARE. — Voilà  un  excellent  topique  pour  mes  dou- 
leurs. 0  monde  !  monde  !  monde  !  c'est  ainsi  que  le  pauvre 
agent  est  méprisé  I  0  fourbes  et  entremetteurs,  comme  à 
force  de  protestations  on  vous  presse  d'agir,  et  comme 
on  vous  en  récompense  mal  I  Pourquoi  donc  nos  efforts 
sont-ils  si  recherchés  et  nos  succès  si  dédaignés  î  Quels 
vers  citer  à  ce  sujet?  quels  exemples?  Voyons. 

Le  bourdon  chante  joyeusement 
Tant  qu'il  conserve  son  miel  et  son  aiguillon  ; 
Mais  une  fois  qu'il  a  perdit  sa  queue  armée, 
Adieu  son  miel  et  ses  doi^x  bourdonnements. 

Bonnes  gens  qui  faites  le  commerce  de  la  chair,  écri- 
vez cette  leçon  sur  vos  tapisseries. 

Vous  tous  qui  dans  cette  assemblée  êtes  du  château  de 
la  complaisance,  que  vos  yeux  à  demi  sortis  de  leur 
orbite  pleurent  la  chute  de  Pandare  ;  ou,  si  vous  ne  pou- 
vez pleurer,  du  moins  donnez-lui  quelques  gémisse- 
ments ;  si  ce  n'est  pas  pour  moi,  que  ce  soit  pour  les 


634  TROlLUS  £T  CRESBIDÀ. 

douleurs  de  vos  os  malades,  vous  frères  et  sœurs,  qui 
faites  métier  de  veiller  à  la  porte.  Dans  deux  mois  d'ici 
environ,  mon  testament  sera  fait;  il  le  serait  même  déjà 
sans  la  crainte  que  j'ai  que  quelque  maligne  oie  de 
Winchester  *  ne  le  sifflât  :  jusqu'à  ce  moment  je  trans- 
pirerai et  chercherai  mes  aises  ;  et,  Tinstant  venu,  je 
vous  lègue  mes  maladies. 

(Il  sort.) 

1  Les  filles  de  joie  étaient  ancienneiùent  sou»  la  juridiction  de 
l'évoque  de  Winchester. 


FIN    DU    CINQUIÈME   ET    DERNIER    ACTE. 


TABLE  DES  MATIÈRES 

DU  TOME   QUATRIÈME 


MESURE  POUR  MESURE. 

Notice 3 

MESURE  POUR  MESURE,  comédie 5 

OTHELLO. 

Notice 97 

OTHELLO,  OU  LE  MORE  DE  VENISE,  tragédie 105 

COMME  IL  VOUS  PLAIRA. 

Notice 215 

COMME  IL  VOUS  PLAIRA,  comédie 217 

LE  CONTE  D'HIVER. 

Notice 311 

LE  CONTE  D'HIVER,  tragédie 314 

TROILUS  ET  CRESSIDA. 

Notice  . . .  ? 417 

TROILUS  ET  CRESSIDA,   tragédie 421 


PIN    DU    TOME    QUATRIÈME.